Nos écrivaines à l’affiche | Safiatou Ba

L’actualité littéraire des membres du Parlement des écrivaines francophones

Safiatou Ba : « Ah nos épouses, ces mantes religieuses. Quand les hommes racontent leurs douleurs« 

Par un soir calme qu’il comptait savourer dans l’intimité de son foyer avec sa femme Tarie, le malheur frappa Kamory en la personne de Dasan, l’homme fort et puissant du pays que rien n’arrête dans la méchanceté et le plaisir de nuire. Il n’y avait pas d’autre vérité que la sienne. Alors commence pour Kamory la douleur de la prison, de la trahison de Tarie. Ni les conseils de son vieil ami Broulaye, ni le récit du grand Griot sur les hommes partageant les mêmes chagrins que lui, n’arrivent à le faire raisonner.
Safiatou, fidèle à sa plume brosse le portrait et le destin bouleversant des hommes décrits dans ce dernier opus, victimes et abandonnés aux griffes de leurs braves épouses. Les récits accrochent par leur salacité mais étreignent quelque part le cœur du lecteur qui découvre des visages hideux de femmes. Certaines usent de subterfuges, de duplicité, de supercherie, et de sournoiserie pour arriver à leurs fins.
Safiatou veut-elle être juste car elle avait fait le procès des hommes dans son précédent ouvrage : Ah ! Nos maris, ces grands inconnus? Ou veut-elle simplement se porter en citoyenne du monde en venant au secours des hommes? En tous cas, rien n’échappe à son bistouri, démasquant ainsi ces femmes douées dans la manipulation. Sacrée Safiatou. Le coupé est vif, tranchant, caustique.

Editions Afrikana, juillet 2021

Portrait de femme : Aoua Keita, première femme députée au Mali par Safiatou Dicko Ba

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Aoua Keita, première femme députée au Mali

Née le 12 juillet 1912 à Bamako, la capitale du Soudan français (actuel Mali) qui fait alors partie de l’Afrique-Occidentale française (AOF), Aoua Keita grandit dans une famille polygame. C’est à l’initiative de son père, un ancien tirailleur, qu’elle est scolarisée en 1923 à la première école de filles de la ville en « Foyer des Métisses », qui accueille des élèves noires et métisses que l’administration française veut éduquer.

Elle appartient alors à la petite minorité de femmes de l’AOF qui sont scolarisées, au grand désarroi de sa mère qui considère qu’une fille qui est allée à l’école est perdue pour le mariage et lui déclare amèrement :

« Va-t’en t’occuper de tes papiers et de tes crayons, c’est ce que tu donneras à manger à l’homme malheureux qui acceptera de te prendre. »

Mais Aoua Keita est brillante. Elle réussit en 1928 le concours de l’École de médecine de l’AOF (qui a ouvert à Dakar en 1918) et obtient son diplôme de sage-femme trois ans plus tard, en 1931.

Elle est alors affectée à Gao, une ville située à l’extrême nord du Mali, dans une région dont elle ne connaît pas la langue (le sonrai, alors qu’elle parle le bambara). Du fait de son métier, elle devient pourtant rapidement populaire et tisse avec les femmes locales des liens de confiance qui vont servir de terreau à son activité politique.

Celle-ci commence aux côtés de son mari médecin, Daouda Diawara, qu’elle a épousé en 1935. L’invasion de l’Éthiopie par Mussolini attise sa révolte contre le colonialisme. Elle s’inscrit au Syndicat des médecins, vétérinaires, pharmaciens et sages-femmes puis à l’Union soudanaise–Rassemblement démocratique africain (US-RDA), la section soudanaise du parti anticolonial fédéral créé en octobre 1946 à Bamako et affilié dans un premier temps au Parti communiste français.

Aoua Keita en devient rapidement une militante très active. Elle prend en charge la propagande dans les localités où elle est affectée, est une des rares Africaines à pouvoir voter aux élections de 1946 en tant que citoyenne « indigène », et organise clandestinement des réunions de femmes dans sa maternité… pour éviter tant les foudres des maris que de l’administration coloniale.

En 1949, Aoua Keita, ne parvenant pas à avoir d’enfant et rejetant l’idée d’avoir une coépouse, divorce. Elle se consacre alors pleinement à ses activités professionnelles et politiques. Identifiée par l’administration coloniale comme une militante « communiste » au lendemain de la victoire de l’US-RDA à Gao aux élections de 1951, elle est mutée au Sénégal. Malgré la répression, elle devient une figure d’envergure de son parti. Elle est nommée « commissaire à l’organisation des femmes » en 1958 et, à ce titre, devient la seule femme membre du Bureau politique de l’US-RDA. L’année suivante, elle est élue députée de la Fédération du Mali à Sikasso, devenant la première Africaine de l’ex-AOF à accéder à un tel poste.

Bamako : épicentre du panafricanisme au féminin

Pour Aoua Keita, le combat contre les injustices coloniales est indissociable de l’organisation des femmes et de la défense de leurs droits. En collaboration avec l’institutrice Aïssata Sow Coulibaly, elle fonde un syndicat des femmes travailleuses à Bamako en 1956. Deux ans plus tard, elle participe à la création de l’Union des femmes du Soudan (UFS), qui a pour objectif de défendre les droits des femmes et de servir de base à la création d’une organisation panafricaine : l’Union des Femmes de l’Ouest africain (UFOA). Celle-ci est fondée à Bamako en juillet 1959, par des femmes du Soudan français, de Guinée, du Sénégal et du Dahomey.

L’organisation affiche un programme ambitieux : elle condamne les abandons de domicile conjugal et les répudiations, réclame l’abolition de certaines coutumes jugées néfastes, l’institution du mariage civil et le consentement obligatoire des époux, la suppression du mariage précoce et de la polygamie.

Sa création obéit à plusieurs préoccupations : consolider les liens entre les pays d’AOF au moment où l’autonomie de chaque territoire s’affirme de plus en plus ; constituer une organisation susceptible de rendre plus visibles les Africaines à l’échelle internationale, notamment par rapport à leurs « sœurs » des colonies anglaises ; promouvoir des réformes tant dans le domaine familial qu’en matière de reconnaissance de la place des femmes dans l’espace public.

L’UFOA disparaît en 1960 mais les réseaux qu’elle a permis de tisser servent de base à une structure continentale quelques années plus tard : la Conférence des femmes africaines (future Panafricaine), créée à Dar es Salam, capitale de la Tanzanie, en 1962 et dont le siège se situe à Bamako.

La capitale malienne est un espace central du panafricanisme au temps des décolonisations. Elle accueille également, la même année, la première réunion de la Fédération démocratique internationale des femmes qui se tient sur le sol africain. Peu de temps après est voté le Code du Mariage dans le Mali socialiste nouvellement indépendant. Si Aoua Keita, seule femme à siéger à l’Assemblée nationale lors du vote, ne parvient pas à empêcher un amendement restreignant la monogamie, ce texte est considéré comme révolutionnaire en son temps. L’exclusivité du mariage civil sera abrogée en 2011 contre l’avis d’organisations féminines maliennes qui y voyaient une atteinte aux droits acquis au lendemain de l’indépendance.

Une Africaine dans le monde de la guerre froide

Ardente combattante de la cause anticoloniale, de l’unité africaine et des droits des femmes, Aoua Keita contribue au renforcement des liens entre les militantes africaines et les organisations internationales.

À ce titre, et à l’image de l’Ivoirienne Célestine Ouezzin Coulibaly, elle parcourt le monde et articule les luttes menées localement sur le continent aux combats internationaux anti-impérialistes. Elle effectue pour la première fois un voyage hors d’Afrique en 1957, comme déléguée au Congrès de la Fédération syndicale mondiale (FSM) à Leipzig en RDA. Alors âgée de 45 ans, elle y fait forte impression.

Au lendemain de l’accession du Mali à l’indépendance, le 22 septembre 1960, elle se rapproche des pays socialistes, voyage en Union soviétique et en Asie (Chine, Corée, Vietnam) et noue avec les organisations féminines de ces pays des liens de coopération tournés vers l’éducation des filles, la santé des mères et des enfants. La solidarité tissée avec les femmes du Tiers-monde et les militantes communistes ne signifie pas pour autant qu’elle rompe les relations avec les femmes du « Bloc de l’Ouest ». Dans le contexte de la guerre froide, le Mali socialiste a fait le choix du non-alignement et maintient une collaboration effective avec la France comme avec les États-Unis.

Aoua Keita devient une « Femme d’Afrique »

La carrière politique d’Aoua Keita s’arrête brutalement en 1967. Alors que le pays est traversé par une « révolution culturelle », elle est écartée du pouvoir, de même que les autres rares femmes à avoir obtenu des responsabilités politiques.

Le coup d’État militaire qui renverse la Ie République de Modibo Keita, l’année suivante, la pousse sur la route de l’exil. Vivant entre le Congo-Brazzaville et la France, elle se consacre à l’écriture de ses mémoires.

Ce témoignage exceptionnel de l’engagement professionnel et politique d’une sage-femme africaine à l’époque coloniale est publié en 1975 et récompensé par le Grand prix littéraire d’Afrique noire un an plus tard n’est sans doute pas pour rien dans le fait qu’elle incarne aujourd’hui la participation des femmes à la lutte pour l’indépendance du Mali et un modèle pour les associations féminines et féministes maliennes.

Son effigie a été reproduite en 2006 sur des pagnes à l’occasion de la Journée de la femme africaine fixée au 31 juillet.

« Première femme députée du Mali. Aoua Keita ». Fresque murale située sur la colline de Koulouba à Bamako. Le griot Bazoumana Sissoko est l’auteur de la musique de l’hymne national du Mali. 

Son portrait orne également la vaste fresque murale située sur les hauteurs de Koulouba, la « colline du pouvoir » à Bamako, qui retrace cent cinquante ans d’histoire malienne.

Aoua Keita est décédée le 7 mai 1980 à Bamako.

Safiatou Dicko Ba

Ce portrait de femme héroïque a été écrit à partir de différentes recherches documentaires effectuées sur internet.

Retrouvez également l’historienne Pascale Barthélémy et écoutez les archives inédites des discours d’Aoua Keita dans l’émission La Marche du Monde, de Valérie Nivelon, qui a été diffusée le dimanche 20 septembre 2020 à 12h10 sur RFI (10h10 TU).

Safiatou Ba – Voix intérieure – Recueil de poèmes

A paraître bientôt aux Editions Figuira, le dernier ouvrage de Safiatou Ba, un recueil de poèmes intitulé « Voix intérieure ».

Avec ce premier recueil, la roman­cière Safiatou BA nous fait découvrir sa passion pour l’écriture.

Je ne cesserai jamais assez de vous remercier, vous qui êtes là à m’aider, m’encourager dans cette passion. Vous êtes tous gravés dans mon cœur car peut-être sans le savoir vous-même, vous avez contribué à votre façon à faire de moi, la petite personne que je suis aujourd’hui. Aucun mot ne peut exprimer ma gratitude. Merci du fond de mon cœur. Safiatou Ba

Extrait du poème de la 4ème de couverture du recueil :

Je suis des mots

Doux et cruels

Mais je suis plus que ces mots

On me défie

On me calomnie

On me méprise

Émotions incontrôlées

Les mots cruels sortiront de moi

En cascade

Par vagues

Ils seront violents

Et cloueront le bec au fortuné

Aux jaloux

Ils leur brûleront la peau

Ils l’auront cherché

« Voix intérieure »

Ce recueil de poèmes est édité par la maison d’édition de l’écrivaine malienne Fatoumata Keita, également membre du Parlement des Ecrivaines Francophones : http://bamada.net/culture-fatoumata-keita-lance-une-maison-dedition-couple-a-la-dedicace-dun-recueil-de-2-tomes

Pour rappel, Safiatou Ba a également contribué à un collectif paru en janvier 2020 aux éditions Cauris, intitulé « Poèmes à un jeune soldat inconnu« .

Dont voici un extrait avec le poème Elan :

Partir…

Tu l’avais décidé           

Cet élan de patriotisme t’appelait

Le choix était tien, mon fils

Tu ne tenais plus sur place

Nous avons prié ensemble pour que cela soit

Dieu nous a répondu

Mon fils à moi, mon bébé à peine né

Te voilà prêt, mon fils

Face au destin, ton destin

Quand vint le moment des aux-revoir

Je n’ai pas eu le courage de t’accompagner

Ce jour-là, tu souriais

Alors que derrière, retentissait le vacarme de tes camarades

Engouffrés dans le camion

Prêts et pressés de partir

Tu m’as dit : « Mère, n’aie pas peur, j’existe enfin !

C’est mon bonheur, donc le tien aussi

Je me battrais aux côtés de mes camarades soldats

Pour défendre la patrie. »

L’Etat et tout le peuple s’étaient déjà dotés des plus belles armes

Celles du dialogue, du consensus

De la cohésion, de la tolérance

De la transparence, du respect

De la détermination, de la volonté

La paix doit prévaloir

Elle est le socle du développement du Mali

L’ennemi restait sourd

 « Il est temps d’agir

En ces jours sombres

Réveillons-nous, camarades soldats, peuple du Mali

Battons-nous pour notre bien commun, le Mali

La patrie, la nation, le pays. »

Mon fils, ces mots étaient tiens !

Ils vibrent encore en moi

Je les fais miens désormais

 Cet élan de patriotisme que tu avais, t’a finalement anéanti

Un jour de saison chaude

Tu es tombé sous les armes de l’ennemi

On sonna à la porte

Le regard  triste de celui venu m’annoncer la nouvelle

Cet oiseau de mauvais augure  

Les larmes offusquèrent sa vue

La peur de la vérité m’envahit

Elle se logea dans ma conscience

Déversant et se propageant dans mon ventre

Comme des boules chaudes et rugueuses

Déployant ses ailes tièdes

Silence mortel !

J’ai compris que tu n’étais plus

A cette nouvelle, ma poitrine s’alourdit

Mes jambes aussi

Le monde m’est apparu à la fois clos et infini

Mes forces m’ont lâchée

Il ne me reste plus rien

Oh désespoir !

Oh vide !

Je me rappelle encore le moment des aux-revoir

Je t’ai tenu blotti au creux de moi

Tiède et vivant

Je sens encore ton souffle

Cette mort cruelle sans pitié

Destin inévitable pour les forts et les faibles

Ah douleur !

Tu ne me quitteras plus

A moi de te ménager

De t’amadouer

De m’accommoder

Toi et tes camarades, tombés sur le champ d’honneur

Vous n’avez pas vécu pour rien

Vous avez peint le sable de votre sang

De votre sueur

De votre soupir

Que chaque goutte de sang versé

Brille sur ta tombe et sur celle de tes camarades !

Que le Mali dont tu rêvais soit !

Il le sera

Amen !

Chronique du confinement – Safiatou Ba : La solitude de Grand-mère Farima – Gagner le statut de la résistance

« Oyé, brave et puissante famille Diarra, dignes descendants de N’Golo Diarra[1], moi, Djeliba, le griot de votre famille, vous dis bonsoir dans la paix et la dignité ! Oui, bonsoir M. Diarra, bonsoir à tes braves épouses. Que la paix soit sur vous ! »

« Jiniê ye baro ye [2]! Alors, je viens honorer une fois de plus la tradition, qui est de vous entretenir et de vous divertir chaque soir comme l’a fait mon père, le père de mon père. Faillir à ce devoir est un sacrilège. Alors, famille Diarra, laissez-vous bercer par les mélodies du n’goni[3]mon fidèle compagnon. Bénissez-moi, mes maîtres, que mes doigts continuent d’effleurer longtemps les cordes de cet instrument magique de notre contrée. » C’en était ainsi.

Cette voix familière et les mélodies du n’goni ne cessent de tourner dans la tête de Grand-mère Farima depuis le confinement, la transportant dans les ruelles de son quartier qu’elle empruntait chaque jour avec sa meilleure amie, Sira, dès 5 heures du matin, quand elles revenaient de la mosquée, ce qui était devenu une tradition. Sur le chemin du retour, elles s’arrêtaient sous un manguier et se confiaient l’une à l’autre en toute discrétion jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil percent les nuages. C’était leur bonheur.

Aussi, Grand-mère Farima était-elle l’initiatrice de ce groupement de femmes du quartier qui se réunissaient chaque samedi après-midi pendant deux heures pour échanger, causer, partager leurs peines, les déboires de leur foyer, l’avenir incertain de leurs enfants, la déperdition des mœurs.

Et voilà qu’avec le confinement, plus de Djeliba. Plus de mosquée. Plus de causerie-débat avec ses amies du samedi soir. Et le plus frappant, plus de Sira. Dur, très dur pour elle. Sa vie s’est arrêtée. Sa vie si bien remplie, sa vie dédiée à la religion et à la vie sociale, vient de prendre un coup. Manquer à ces rendez-vous religieux et sociaux, à ce témoignage de reconnaissance, de gratitude, d’amour de la part de Djeliba, est un châtiment pour elle.

Ayayaye ! Moi, sa petite-fille, vivant à des milliers de kilomètres, j’appelle pour prendre des nouvelles. Le récit que me fait ma sœur me donne froid dans le dos. Grand-mère Farima va mal. Elle me décrit la scène :

« Arrêtée à sa fenêtre, je la regarde à travers les grilles de sa porte. On m’a interdit de l’approcher. Elle est mise en quarantaine comme bon nombre de fidèles de la mosquée qu’elle fréquente depuis la confirmation d’un cas positif parmi eux. Je contemple Grand-mère, son corps squelettique, son dos courbé. C’est dur pour moi aussi de la voir isolée, de la voir respirer cette souffrance, cette douleur face à ce fléau. On n’a jamais pensé que ce petit virus pourrait un jour nous ébranler autant. Elle ne me voit pas. Son regard est fixé dans le vide. Je sais que son cœur est lourd, son âme triste. Je sens qu’elle pleure. En entendant mon « bonjour », elle se retourne. Sira lui manque, me dit-elle en refoulant une larme. Sira est pourtant juste à côté. Elle est dans la maison voisine. Leurs fenêtres se font face. Alors, depuis le confinement, chaque matin, les deux femmes s’arrêtent à leur fenêtre et causent pour faire perdurer la flamme de leur amitié. Mais elles sont tristes car il leur manque ce contact et cette chaleur humaine. »

Là, j’ai tout de suite compris que Grand-mère Farima allait mal. Pour quelqu’un qui pouvait recevoir plus de dix visiteurs par jour, qui participait à toutes les cérémonies du quartier et de sa commune (baptêmes, mariages, funérailles), même étant malade, quitte à s’écrouler après sur son lit, c’était un moment très douloureux pour elle. J’ai fini par craquer au téléphone.

Je me ressaisis après un instant et demande alors à lui parler. Impossible de prononcer un mot. Pourtant elle arrive à chantonner. Ce chant des moments tristes, cette musique, Asimbonanga de Johnny Clegg, « Asimbonang ‘umfowethu thina, Asimbonang ‘umtathiwethu thina[4] ». Dans un sanglot, elle dit :

« Je suis séparée de Sira qui me tenait compagnie. Vous autres, mes petits-enfants ainsi que mes enfants, vous êtes tous loin, au pays des Blancs. Sira est celle qui comble cette absence, ce vide laissé par le destin, votre destin. Elle est mon rayon de soleil. Je suis séparée d’elle par ce petit virus prétentieux, qui fait sa loi, qui est aux commandes. Eh Dieu ! Comme l’adage a raison : Jiniê ye sôgôma cama ye[5]Ni môgô ma sa, fên bee juru b’i la[6]. Je n’ai jamais pensé un seul moment que j’allais vivre un tel jour dans ma vie ! Dieu aurait dû me tuer avant. »

Grand-mère a raison. Le poète Lamartine a dit : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »

Et moi, souffrant de savoir le mal-être de ma grand-mère chérie, à mon tour de penser à la chanson de Johnny Clegg : « Who has the words to close the distance[7] ? »

J’arrive au moins à la raisonner en lui disant que le mieux, c’est de rester confinée pour « faire tomber la distance » entre elle et Sira, entre elle et sa mosquée, entre elle et ses amies du samedi soir. Il s’agit de sacrifice pour que ce virus n’ait pas raison de nous. Le plus important est que malgré cette distance, nous tournions plus que jamais nos pensées vers tous nos amis et toute la famille sans aucune exception. Que la part d’humanité qui est en nous jaillisse et ensemble nous gagnerons le statut de résistants !

C’est sur ces mots que j’ai raccroché le téléphone.

Safiatou Ba

13 avril 2020


[1] N’Golo Diarra était un roi de l’empire bambara de Ségou, quatrième région du Mali.

[2] Cet adage depuis le temps de nos ancêtres traduit littéralement que la vie est faite de causeries et d’échanges.

[3] Instrument de musique, guitare traditionnelle.

[4] Nous n’avons pas vu notre frère, nous n’avons pas vu notre sœur.

[5] La vie est une succession de plusieurs matins.

[6] Il faudrait s’attendre à tout dans la vie.

[7] Qui a les mots pour faire tomber la distance ?