Nadia Essalmi : Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

CrC)dit photo : Yassine Toumi

Par arrêté du Ministère de la Culture de la République Française daté du 30 septembre 2020, Nadia Essalmi a été consacrée Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Biographie

Nadia Essalmi a pratiqué la gymnastique durant sa jeunesse et devient une des meilleures gymnases en faisant partie de l’équipe nationale.

Nadia Essalmi a étudié la littérature française, puis enseigné la langue française à l’institut agronomique et vétérinaire Hassan-II, à Rabat.

Nadia Essalmi coordonne ensuite la réalisation de la revue culturelle de l’Association marocaine des professionnels du livre (AMPL), côtoyant ainsi ces professions.

Constatant un manque dans l’édition de littérature jeunesse au Maroc, Nadia Essalmi fonde Yomad, première maison d’édition marocaine dans ce domaine. Les ouvrages publiés sont en français, en arabe ou en tamazight. Driss Charaïbi est le premier auteur publié. En plus de son activité éditoriale, elle anime des ateliers et des actions de promotion du livre et de la lecture auprès de la jeunesse.

En 2016, Nadia Essalmi est élue Vice-présidente de l’Union des éditeurs marocains.

En 2018, elle écrit «  La révolte des rêves  », préfacé par Fouad Laroui, et composé de deux parties. Dans la première partie, elle exprime sa colère et d’indignation contre l’injustice sociale, l’incivisme et l’inculture en se gardant de tout moralisme. La deuxième partie est, selon l’auteure, un recueil de « textes poétiques osés pour casser les nombreux tabous de notre société ».

Crédit photo : Yassine Toumi

Chronique du confinement – Nadia Essalmi : Les mots confinés

Les mots confinés

Ce soir en ouvrant un livre, j’ai regardé les mots autrement. Une multitude de questions me vinrent à l’esprit. Que ressentent ces mots condamnés au confinement éternel ? Comment vivent-ils cet enferment, cloitrés à jamais dans le creux d’une jaquette ? Ces mots couchés sur les pages, disciplinés, respectant les distances grammaticales pour ne pas porter atteinte à la santé de nos idées, ont l’air de dormir profondément. A vrai dire, il n’en est rien. Ce sont des prestidigitateurs qui nous donnent l’illusion du sommeil. Nous les voyons allongés, immobiles, sur les lignes, mais ils ne sont aucunement emprisonnés. En fait, à chaque fois que nous les sollicitons ils se libèrent et nous libèrent. C’est grâce à leur magie que les portes de notre confinement s’ouvrent, leur permettant d’envahir l’ambiance de notre espace, telles des montgolfières, par milliers. Ils allument les étoiles et réveillent les rêves. Le bruissement de leurs ailes déployées se fait entendre, en s’échappant de l’étreinte des pages. Qui de nous n’a jamais écouté cet air que fredonnent les pages quand elles tournoient ? Leur chant nous fait pousser des ailes et nous les accompagnons dans leur voyage.

De retour, derrière les fenêtres, la lune se dandine au rythme cadencé d’un concert joué en l’honneur de la liberté. Le confinement s’adoucit et les murs deviennent transparents. 

Le 07 mai 2020

Chroniques du confinement – Nadia Essalmi : Une leçon de vie. Que peut le connard virus contre l’écriture ?

Une leçon de vie

Le monde s’est fermé comme une huître qui protège sa perle, la vie. La perle précieuse. Au dehors, la ville s’est tue. Elle se repose en écoutant le chant de la terre, heureuse de respirer à pleins poumons, l’air tournoyant sain et léger, le soleil nu abandonnant son voile, les vagues courir insouciantes, les oiseaux rire à gorge déployée. S’enfermer et s’ouvrir à l’amour. S’enfermer sans perdre la clé de la liberté. La liberté dont on savoure un autre goût. S’enfermer et écouter les murs révéler leurs secrets tant protégés par l’épaisseur de l’absence, de la haine, de la violence, de l’inhumain.  Prendre le temps d’apprécier le temps, ce geste froissé depuis longtemps. Se rappeler toujours que le temps est élastique. 

Que peut le connard virus contre l’écriture ?

Le Coronavirus, l’invisible, a déclaré la guerre à l’humanité. Cette dernière ne fait que tâtonner dans sa riposte puisqu’elle ne voit pas l’adversaire. Ne sachant pas où il se trouve, on nous a sommé de nous cacher. Peut-être ne retrouverait-il pas le chemin qui le mènerait vers nous ! Mais dans notre hibernation, nous devenons fous à force de lui brouiller les pistes. Attention, il peut lécher nos mains, peut-être même plonger dans nos yeux, s’accrocher à nos chaussures, coller aux denrées alimentaires achetées. Quelle colle ce fantôme ! Nous savons toutefois qu’il adore la salive, elle lui permet de glisser vers nos poumons où il élie domicile en toute sérénité. Il veut être au chaud et écouter les symphonies jouées par les cymbales du cœur. Il ne faut surtout pas sous-estimer son intelligence ! Il commence par aménager le lieu pour sa famille, se met à forniquer et à se reproduire à l’infini. De toute manière, il n’a rien d’autre à foutre. Même pour se nourrir, il lui suffit de tendre la main et décrocher un bout de poumon et le tour est joué. Pendant ce temps-là, l’être humain se bat par tous les moyens pour rejeter l’intrus qui grignote et sape ses bronches. Il tousse de toutes ses forces afin de le rejeter, de le cracher. La seule arme pour le détruire est d’utiliser les gros moyens disponibles. Le bombarder de paracétamol, en inonder son lieu de résidence, asphyxier ses poumons et déjouer ses tours et détours… Pendant que la guerre bat son plein, que faire pour charmer le temps afin qu’il ne soit pas trop long et trop lent ?

Quand l’annonce du confinement est tombée, ma première phrase était « Chiche, je vais enfin avoir du temps pour l’écriture ! ». L’écriture est ma passion première dans la vie. Nous sommes nées pour ainsi dire dans la même bulle, autrement dit nous sommes jumelles. J’ai toujours écrit. Des papiers de toutes les tailles, pleins de mots sont parsemés un peu partout dans mon domicile, dans ma voiture, dans mon sac. Non, ce n’est pas une obsession, mais comme j’ai une mémoire d’oiseau alors il faut que je note tout ce que mon cerveau dicte sans mon consentement.

Il est difficile de se sentir enfermé. Difficile de réaliser que nos gestes deviennent limités, notre espace de vie plus étroit, de voir ses habitudes bousculées. Mais l’être humain a cette faculté de s’habituer et de s’adapter à toutes les situations, aussi contraignantes soient-elles.

Je vous avoue que la grippe me terrorise, car je suis une proie facile. Si Coronavirus me voyait, il ne me raterait pas. Je me cachais, et je me cachais bien. Je me suis sentie les deux premiers jours comme un lion en cage, à tourner sans arrêt entre les murs. Étant une personne qui souffre de l’hyperactivité, j’ai eu du mal à tenir sur place. Les premiers jours, j’ai dû faire des kilomètres chez moi, pourtant j’habite un appartement. L’envie d’écrire a subitement déserté mon cerveau. Impossible de produire une phrase. L’angoisse de perdre ma plume me hantait au plus haut niveau. Comment vivre sans écrire ? Je me suis mise aux tâches ménagères, au rangement des placards, à la cuisine, à laver les rideaux, enfin tout ce que l’on fait rarement en temps normal. En plus de cela, je consommais à fond ma drogue habituelle, le sport. Ce dernier m’a dopée, éclairée et a aéré ma substance grise. Le fait de recevoir des échanges de vidéos, des blagues, des faits divers autour de ce connard virus m’a rendue ma bonne humeur. L’humour est un remède exceptionnel contre le mal de vivre. La joie, le sourire, le rire revenaient petit-à-petit. Le train s’est remis en marche. Ma plume a déployé ses ailes et la voilà de nouveau inspirée. Bien entendu, l’appréhension de ce virus exceptionnel offre de la matière à la plume. J’ai entamé la description littéraire et humoristique de la situation peu joyeuse. Partager mes textes avec mes lecteurs et mes followers me donnent le sentiment d’être utile. Occuper les gens le temps d’une lecture me rend heureuse.

Rester chez moi devient un plaisir. Regarder parfois à travers ma fenêtre pour prendre le pouls de la rue. Constater qu’elle s’est vidée en cédant l’espace aux chats et aux chiens errants. Ces derniers se sentent enfin libres. Plus besoin de s’enfuir au moindre son de pas. C’est au tour de l’être humain de se sauver au moindre bruit de toux. Le temps a redistribué ses cartes. Un petit rien du tout a dicté sa loi. Il a sifflé la fin de la course, la fin des guerres, a trôné le silence et a obligé le riche et le pauvre à se confiner. L’humanité semble encore plus petite que le petit rien du tout. La guerre n’est certainement pas à armes égales. L’humanité se sauve, se cache pour se préserver du petit rien du tout. La mort est à l’affut. On croirait la voir au coin de toutes les rues. Elle est presque visible. Elle guette les indisciplinés, et tous ceux qui tiennent tête au petit rien du tout. Moi qui rêvais de jouer dans un film, me voilà servie. J’ai le sentiment d’être actrice d’un film de science-fiction.

Autre l’écriture, il y a la lecture. Les livres. Des centaines meublent mes murs. Ils me rassurent. Il suffit de leur tendre ma main pour qu’ils me racontent mille et une histoires et m’ouvrent bien des portes secrètes pour m’évader vers d’autres mondes, là où la liberté n’a pas de frontières, là où le connard virus ne peut faire sa loi.

Gardons l’espoir du meilleur. Le printemps pointe son nez, il colorie, indifférent, la terre de toutes les couleurs. La terre chante, la terre est soulagée, la terre est heureuse. 

Nadia Esselmi