Chronique du confinement – Sylvie Le Clech : Un confinement peut en cacher un autre.

Le soir du 16 mars, elle avait essayé de convertir Gildas à l’écriture introspective, même brève. Elle supposait qu’il y serait sensible et trouverait là matière à compenser leur séparation subie. Ne s’était-il pas plaint la semaine précédant le confinement, quand elle lui avait interdit de venir la voir, qu’il regrettait amèrement ce rendez-vous manqué, qu’elle lui manquait, son corps, «  l’odeur de chaque centimètre carré de sa peau » ?  Chloé savait qu’une autre épreuve les attendait. Il ne serait plus possible de profiter de ces étreintes durant la crise sanitaire. Il leur faudrait inventer, dans une totale incertitude sur l’issue de cette crise, une autre manière d’être ensemble et de jouir de cette relation fusionnelle et intermittente qu’ils avaient nouée depuis 16 ans bientôt.

Le soir même, Chloé lui envoie un sms, écrit court. C’est le mode d’expression qui convient à ce mathématicien romantique et secret, égaré au pays d’un géant du CAC40. Communiquons par courriel, nous nous écrirons faute de nous voir. Elle avait conçu immédiatement le projet de compenser cette proximité physique si rare mais si brûlante et nourrissante, ces longues conversations ponctuées de silences où leurs âmes se reposaient d’être ce qu’elles étaient l’une à l’autre, par une activité qui lui convenait à elle. Cette adaptation l’empêchait de rompre à nouveau le fil fragile qui reliait leurs existences si différentes. Gildas, comme à l’accoutumée, peu disert dès lors qu’il craignait que le SMS fut découvert par l’ « autre », se contenta de répondre « OK » aux deux propositions que lui fit Chloé. Se parler à 18 heures chaque jour, ne serait-ce que quelques minutes, vécues comme la lumière à éclipses d’un phare, hors de toute oreille malvenue, et s’écrire par courriel de petits textes échappatoires du confinement.

Le premier texte de Chloé fut sans surprise un texte angoissé sur l’air du « sur quel chemin nous engageons-nous encore, te reverrai-je, comment tout ceci finira-t-il ? ». Maladresse de l’amoureuse ou, comme le lui avait dit Bertrand son vieil ami, l’ « amante religieuse ». Terrible méprise qui jette à la face de l’autre le désespoir de l’absence brutale et tente misérablement de le retenir dans sa sphère.  L’adversité est pourtant là. Il va bien falloir affronter plusieurs démons, et non les repousser comme Chloé le faisait depuis 16 ans. L’art de la feinte psychologique et de l’évasion par l’écriture ou la parole incantatoire était sa drogue. Elle le savait. Gildas, au début de leur relation, avait été franc et avait timidement répondu à un : « je t’ennuie avec toutes ces questions » un « …un peu. ». Cet aveu avait été proféré les yeux mi-clos, de l’air de l’homme qui, ayant donné et pris plaisir plusieurs fois, est objectivement détendu. Il ne veut pas que l’amante religieuse vienne troubler la somnolence dans laquelle il peut à loisir poursuivre en rêve l’aventure. Il l’aimait comme cela lui avait-il dit, parce qu’elle posait des questions que lui n’osait pas poser, parce qu’elle mettait des mots sur ses maux, par ce que depuis 16 ans lui avait-il dit, « tu as gagné en profondeur », « tu t’es enrichie », par ce que « tu es impertinente ». Mais ça c’était avant le 16 mars. En imposant à Gildas non seulement la pratique de la littérature qu’elle affectionnait  mais en prenant l’initiative nocturne de lui jeter à la figure ces quelques mots, de nouveau elle s’exposait à un silence pesant, désemparé sans doute, mais qui ne faisait qu’accentuer son angoisse.

Ainsi donc démarra le confinement. Gildas, évincé d’une proposition de visite surprise la semaine d’avant, au motif qu’il revenait de voyages incessants entre Paris et le Cluster du corona avait peine à comprendre qu’il pourrait introduire dans le chez soi de Chloé un virus dont elle se passerait bien, elle et ses proches. Passé la déception de ne pouvoir mordre dans la pâtisserie dont il ne se lassait pas, il reprit les habitudes que Chloé lui connaissait. Il ne le fit pas par méchanceté, mais simplement parce que c’était, comme le décrivait Simone de Beauvoir, un « homme de l’organisation ». D’abord, il se mura dans le silence. Ensuite, en réponse au message littéraire de Chloé, lui envoya trois jours après un lien débile vers une vidéo on ne peut plus débile, comme on jette une croquette à un chien affamé et baveux pour éviter qu’il ne vous saute dessus en mettant ses pattes sur votre beau costume d’homme d’affaires. Chloé ne le laissa pas faire. Les crises d’angoisse étaient chez elles courtes, virales, comme un pic, mais sa seconde nature de descendante de paysans individualistes et entreprenants la faisaient réagir différemment. Ce lourdaud, l’esprit embrumé sans doute par les visioconférences imposées par un management cynique, donnant l’impression d’être indispensables à l’économie mondiale, lui répondait par un truc bateau glané sur la novlangue internet. Il ne l’emporterait pas au paradis. Pour qui se prenait-il le mousquetaire, reclus dans son 150 m 2 des beaux quartiers avec une épouse confinée et une fille unique tyrannique, pour répondre à l’ « amante religieuse » de cette façon ? D’un trait de plume électronique, Chloé lui rendit son camouflet d’un ton peu amène : «  ce n’était pas vraiment ce que j’attendais de toi ». Immédiatement, sentant que ça chauffait, il revint à un comportement plus sociable. Sa réponse était enfin conforme à ce qu’elle attendait. Il était lui-même et acceptait de se dévêtir de cet uniforme social qui lui pesait tant. D’ailleurs, il réagissait comme lorsqu’il la rejoignait. Il se déshabillait prestement, non sans avoir préalablement rangé et plié soigneusement chemise de marque, complet à l’élégance discrète et cravate. C’était un homme de méthode, y compris dans l’oubli amoureux.

Qu’on ne se méprenne pas sur cette ironie congénitale de Chloé, son mécanisme de défense naturel contre le cynisme. Elle admirait vraiment comme un signe rare d’authenticité cet esprit de méthode cher au mathématicien. Celui-ci, pour rejoindre un être cher, met tout ce dont il est capable pour réussir et règle le jeu au millimètre près. Pour lui, premier de cordée, c’est le préalable indispensable du plaisir et de la tendresse à venir et à se souvenir. Sa passion pudique était à ce prix. Chloé l’acceptait de manière inconditionnelle. Il lui envoya quelques lignes qu’elle jugea touchantes. C’était bien lui, c’est tout ce qui comptait. Une jeune collaboratrice avait eu un bébé, « un petit rayon de soleil », il prenait en charge des entrepreneurs déboussolés, angoissés à l’idée de voir sombrer leur boîte. Il ne mentait pas, il le faisait, ou du moins essayait de le faire avec l’arrosoir troué que super héros manager,  lui avait confié il y a maintenant 5 ans. Il était épuisé. Il souffrait d’insomnies.

Petit à petit, le confinement s’organisa et Chloé s’évertua à tenir à distance un faux ami bien connu : le virus du doute. Celui-ci niche habituellement dans les âmes inquiètes et s’acoquine avec celui du scrupule. Chloé savait que pour entrer en connexion avec cet oiseau si étrange qu’était Gildas, il fallait à la fois lui dire les choses, en une fois et le laisser revenir à son rythme en gardant le silence sans insister ni revenir à la charge. En effet, en agissant ainsi, ce qui était parfaitement dans son style à elle, elle ne savait faire autrement, Chloé agissait exactement à l’inverse des tendances de fond de Gildas. Et donc, il acceptait. Depuis le départ, ils avaient reconnus qu’ils n’étaient qu’un paradoxe à eux deux, unis mais différents, chacun sur sa planète, chacun dans sa bulle, acceptant de « coincer la bulle » régulièrement l’un dans la bulle de l’autre. Fortes têtes l’un et l’autre. Gildas, ergoteur jusqu’à l’extrême, aurait perdu jusqu’aux plus infimes indices de son calme olympien apparent pour le plaisir d’avoir raison sur une démonstration implacable et d’écraser l’adversaire intellectuel. Son visage de sphinx s’animait et il devenait volubile. Chloé était une conteuse qui parlait avec les mains et les yeux. Elle partait d’une pelote complexe pour la dévider et la rembobiner dans l’ordre et en fiche plein la vue au mathématicien. Deux enfants orgueilleux en somme, en rébellion contre la société et atteints d’un léger complexe de supériorité. Pour ne pas être « le con » de l’autre, chacun prenait garde à toujours introduire une montagne russe dans un parcours désormais si rodé de relation intermittente.  Celle-ci aurait pu devenir comme une conjugalité de traverse au long cours. Ils s’adaptaient mutuellement l’un à l’autre pour ne pas se perdre. Chloé semblait la plus angoissée mais devant son silence imposé, le grand muet sortait de sa réserve et révélait à son tour le fond de son âme inquiète. Il était culpabilisé de devoir lui dire et reconnaître qu’elle lui manquait.

 Les entretiens téléphoniques prirent la forme d’une sinusoïde harmonieuse, les échanges de ces deux hyper actifs tournaient autour de sujets sur lesquels il était tentant pour l’un et l’autre de débattre et de démontrer l’un à l’autre l’acuité du raisonnement. Le sphinx était rassuré, sa luciole ne manquait pas d’activité, « c’est comme ça que je t’aime » avait-il osé.  Ils avaient besoin de cet accord intellectuel profond. Ils n’auraient en aucun cas pu venir aux mots d’amour proférés à voix basse en conclusion de ces quelques minutes volées s’ils n’avaient pas commencé par partager les faits divers de leurs vies de séparés. En fin d’entretien, Gildas faisait, à distance désormais, comme ce qu’il faisait dans la vie d’avant : l’embrasser brusquement pour lui couper la parole quand il avait décidé qu’il fallait passer aux choses sérieuses, celles du corps. Adaptant le scénario aux contraintes, il l’interrompait désormais au moyen de la formule : « j’avais très envie d’entendre ta voix ». Cette précaution oratoire expédiée, il passait au discours amoureux ou aux sous-entendus charnels. La conclusion pouvait prendre une forme de brusquerie, en raison de détails pratiques de type « je vais devoir te laisser, je rentre dans la boulangerie ».

 En fait, Chloé, forte de ce recul imposé par les circonstances, finit par analyser ce que le « confinement » révélait de leur relation. Elle se livra à un inventaire. N’était-elle pas déjà confinée, ne serait-ce que par le schéma d’intermittence des entrevues, des lieux où les rencontres se déroulaient, du tempo qui lui était imposé à elle, qui déteste suivre les tempos imposés, sauf quand il s’agit de danser ? N’éprouvait elle pas déjà à la fin de chaque entrevue, pire, au moment de ces multiples rendez-vous manqués qui l’avait laissée triste et angoissée, la sensation d’avoir le cœur qui rétrécissait, de manquer d’air et de s’étioler telle une plante dont Gildas coupait méthodiquement les branches pour éviter qu’elle ne prenne trop d’ampleur dans sa vie ?

Un jour Caroline son amie, qui avait enchaîné les amants jusqu’à tomber sur le seul divorcé de 60 ans de la petite ville bourbonnaise où elle habitait, lui avait parlé de la fin brutale d’un amour. Si j’ai bien compris avait-elle dit à l’homme du moment, «  je suis comme une poupée, que tu sors du tiroir à chaque fois que tu en éprouves le besoin et que tu remets après usage dans ce même tiroir ? » Elle l’avait laissé là. Elle avait décrit à Chloé qui à l’époque, souhaitait mettre fin à une relation problématique, le visage blême et flaccide de l’homme pris au dépourvu par cette révélation. Le malheureux brusquement comprenait ce que signifiait « se servir de » mais n’avait rien trouvé à répliquer tant la vérité nue n’appelait aucun commentaire.

Chloé se mit donc à grandir. Prendre conscience de cette logique de confinement dans leur relation l’aidait vraiment, tant pour l’instant présent que pour l’avenir. C’était même la seule pensée qu’elle estimait digne d’intérêt pour verser au chapitre de ce qu’elle importerait dans le « monde d’après ». Elle suivait avec un certain agacement cette logorrhée sur les réseaux sociaux, où des gourous experts en management newlook et développement personnel vous expliquent doctement que « plus rien ne sera comme avant », « après ». Par esprit de contradiction, elle pensait que non, ce qu’il importait à ses yeux était déjà de bien comprendre son monde « de maintenant », car ce « maintenant » était bien fugitif et les fulgurances qu’il permettait ne reviendraient jamais. Il se dévoilait des inédits de la pensée et de l’expression dans ces instants d’exception qui se cachent sous les oripeaux de la banalité épuisante. Elle repensait à ce roi qui se fait passer pour un mendiant pour mieux nous révéler à nous-mêmes.

Ce qu’elle comprenait « maintenant » c’est qu’un confinement peut en cacher un autre. Le vrai confinement n’était pas ce qu’ils vivaient en ce moment, éloignés l’un de l’autre mais incapables de ne pas penser l’un à l’autre, éprouvant une joie infinie à se parler de rien, leurs riens, pour finir sur des mots d’enfants amoureux en cachette des parents. Ce confinement était subi, et par tous, cela les déchargeaient d’une forme de culpabilité. Le vrai confinement c’était avant et c’est eux qui l’avaient créé. Ils se plaisaient finalement dans ce confinement d’ « avant », puisqu’ils avaient décidé d’un commun accord de ne pas briser leurs familles respectives. Ils se l’étaient dit explicitement, c’était là le pacte de confiance. C’était leur mode de relation, ni plus ni moins. A quoi bon se demander s’ils iraient brûler dans un enfer perpétuel après leurs morts respectives ? Gildas avait un jour dit sur le ton sentencieux que Chloé lui connaissait, « ma morale, tu l’as bien écornée » propos qu’elle lui remémorait de temps en temps pour lui faire prendre conscience de son attitude de pharisien. Cette rosserie avait pour effet de la soulager, elle le reconnaissait, à la mine penaude de Gildas qui ne trouvait qu’à répondre « mais est ce que je t’ai blessée ? » L’enfer était ce qu’ils vivaient déjà et ils ne voulaient pas le reconnaître, ils en redemandaient ces fous, ces immatures. C’était donc qu’il y avait dans cet enfer confiné de drame à huis clos comme l’essence même de l’amour : sans espoir de construire un univers matériel ou social rassurant, promis à l’angoisse perpétuelle de constater la disparition inopinée de son cher autre, faute de pouvoir prendre des nouvelles, totalement désintéressé, têtu à surmonter le moindre obstacle matériel ou logistique sur la route, orgueilleux donc de la vie et cabochard.

 Un jour le confinement cesserait, un autre pourrait survenir si la pandémie connaissait une seconde vague. Qu’importe ? Si l’un d’entre eux n’était pas emporté par la maladie, ils poursuivraient ce chemin chaotique et hasardeux sans espoir de retour à la case départ ou feraient le bilan sans concession de ce qui ne devrait plus être sous la forme d’avant, un conte moral à la Rhomer. Cette histoire rappelait celle d’une « Passion simple » d’Annie Ernaux, qu’elle avait vue dans un théâtre minuscule et étouffant, comme l’enfermement dans lequel elle se complaisait.

Gildas connaissait cette case départ : c’était le jour où il l’avait abandonnée une première fois, mais où elle avait laissé faire et durer ce silence de plusieurs mois sans chercher à le joindre, par fierté. Il l’avait rappelé, s’était excusé, elle avait mis du temps à revenir mais elle ne lui en voulait pas. Cependant, le virus du doute qu’elle pourrait être une nouvelle fois abandonnée ne la quitterait pas. C’était son « instant t ». Pour Chloé, elle s’était donc conditionnée à revivre cet « instant t ». Chaque entrevue était l’instant « t », qui effaçait tous les autres. Remettre une pièce dans le juke box mais choisir une chanson différente était sa volonté, pour ne pas rester prisonnière. Elle avait multiplié dans cette histoire étrange mais profonde, des « instants t » comme le petit poucet sème des cailloux derrière lui pour retrouver son chemin. Paysanne prévoyante elle était persuadée qu’une femme reste libre, confinement ou pas, quand c’est elle qui décide de raconter l’histoire autrement, après le 11 mai.

Chroniques du confinement – Sylvie Le Clech : Le « cloître » du XXIè siècle. Penser par soi-même me dit –il : Arcueil, place de la mairie, samedi ensoleillé. Requiem pour une élection défunte, lundi de Pâques 2020.

Le « cloître » du XXIè siècle

Aussi longtemps qu’il m’en souvienne, j’ai connu des cloîtres et des surexpositions qui forment le parcours de ma vie depuis l’enfance. J’ai même choisi le métier d’archiviste et l’écriture de l’histoire pour expérimenter alternativement le cloître de l’histoire des autres et ma propre surexposition choisie ou subie. J’aime depuis toujours le bruit, la chaleur et la lumière, le vent sur mes joues, mais aussi ce silence de notre vie actuelle, l’enfermement que nous avons à deux avec mon compagnon de route de toujours. Ces derniers jours ont été ponctués par le ballet incessant des hélicoptères au-dessus de l’institut Gustave Roussy et les chaînes d’information en continu. Je reste reliée au monde par une discipline d’ascète, faite d’utilisation de moyens informatiques et de conversations avec les amis et proches de toujours, de travail et de méditations, de séances de gym dans la maison. Je ne dirai jamais assez combien la présence d’escaliers en colimaçon m’a permis de découvrir de nouveaux mouvements, dans un espace que je ne connaissais que depuis peu. Je suis un écureuil dans sa roue qui discute avec d’autres écureuils de ma sorte. Je suis à l’écoute des états d’âme des autres âmes qui se confient. Ames contemplatives, âmes actives, une alternance de femmes qui optent pour des rôles différents, Marthe, toujours affairée (ma fille, soignante, que nous applaudissons tous les jours dans notre cuisine à 20h), Marie (je m’y essaie, c’est sincère).

Entre cloitre de l’écriture, de la recherche et diffusion de cette même écriture, pas de choix possible pour moi, sinon que de réfléchir alors chaque jour sur certaines claustrations de sages du passé, parmi lesquels, celles des femmes de la Renaissance. Il y a quelques jours, je termine fort tard une soirée d’écriture par la lecture des Œuvres chrétiennes de Gabrielle de Coignart. Cette femme, veuve d’un juriste toulousain, née au bord de la Garonne, qui fertilise les sols des campagnes environnantes, a élevé seule ses deux filles. Jeanne et Catherine lui ont réservé une preuve d’amour posthume, l’édition de ses sonnets, en 1594. J’aime l’écriture de Gabrielle, son élévation comme la communication sensuelle qu’elle entretient entre elle, les animaux et les paysages de la campagne toulousaine dans laquelle elle aime à se promener. Clouée sur son lit par une mauvaise coqueluche, Gabrielle médite, Gabrielle a des soucis, des colères, des répits, en bref, elle stresse à mort ! Dans un autre de ses sonnets, je m’arrête sur cette phrase qui me rappelle une autre de mes claustrations paradoxales passées, une vieille habitude d’enfance qui consistait à sortir pieds nus dans la nuit pour écouter le silence et attendre l’heure bleue, celle où ce silence est absolu, entre la fin des bruits du jour et l’annonce de l’aube. Gabrielle s’éveille à minuit, « le silence est partout, la lune est belle et claire, le ciel calme et serein, la mer retient ses flots ». Et cela me renvoie à cette nuit passée dans l’archipel des Glénans, au mois d’août 2004. Je sortis du gîte marin et avançai dans la nuit marine pour m’asseoir sur le petit mur qui permet d’admirer les voiliers à l’ancre, dodelinant du bastingage comme de gros oiseaux maladroits. Je vois très bien dans la nuit, c’est même l’un de mes amusements préférés, voir et m’orienter dans la nuit. Le lendemain, je me suis aperçue que plusieurs nyctalopes étaient, cette nuit-là, sortis sentir le silence breton. Sans le savoir, affairés à percer de nos yeux le mystère de cette nuit, nous n’avions pas remarqué la présence les uns des autres.  Revenons à mon héroïne du moment, qui m’inspire, par analogie à la situation que nous vivons.  Le silence de la nuit était pour Gabrielle le moment où sa méditation lui permettait de transcender ses soucis et ses angoisses, de vivre à l’avance une mort possible, sous la voûte céleste. Pour moi, le silence de la nuit n’est pas la mort, il est la reconnaissance d’une suspension du temps, un vide que l’on décidera de remplir à son aise, de vider à nouveau et de remplir, un cycle rassurant, une suspension révolutionnaire où je peux mettre cul par-dessus tête, dans un charivari mental, idées et sensations. Cette sensation d’alternance de vides et de pleins, c’est ce qui définit aussi l’architecture, le dessin, mais aussi le dessein, ce que je projette, ce que je veux. Je l’avais ressentie quand clouée au lit pour une grossesse difficile, j’avais dû abandonner trois mois le chantier passionnant auquel je me consacrais. Durant le premier mois, retour dans mon Finistère, sur le lit placé sous l’étage où ma mère se retira de la vie un soir, avant le silence de la nuit, une autre nuit, celle de ma douleur et celle de mes proches. Le chat noir de mon père est venu chaque jour se coucher sur mon ventre, brisant le silence de la maison et me donnant l’occasion d’accompagner, par ses ronronnements, le rythme de mes méditations. Ce retrait partiel du monde me permit de mieux le retrouver après la naissance du bébé, avec cette soif d’action, quoi qu’il en coûte. Avec Evelyne, jeune architecte réunionnaise venue à mon chevet, nous en profitâmes pour construire l’une des premières visites virtuelles encore disponibles sur ce merveilleux espace de liberté qui commençait à peine, le Net. Croiriez-vous que nous aurions choisi Notre Dame ou quelque grand chef d’œuvre du patrimoine ? Que nenni, nous nous sommes consacrées à faire découvrir l’observatoire de Camille Flammarion, à Juvisy, en numérisant et assemblant des images d’archives, en écrivant les textes de l’histoire de Camille, de ses hôtes et de ses deux épouses successives, de ses observations céleste nocturnes. Aujourd’hui, je médite sur le cloître du XXIè siècle, le nôtre. Le cloître est-il notre enveloppe corporelle, décrite comme une quasi prison dans l’ode que ma Gabrielle du XVIè siècle compose pour la mort de son ami, le poète Ronsard, ce corps qui fait l’objet de toutes les angoisses et de tous les soins, des plus égoïstes, narcissiques aux pratiques les plus altruistes de soin des autres, au péril de sa propre vie ? Le cloître est-il celui de l’amour pour un homme ? Une chose est sûre, le cloître est aussi ma maison aujourd’hui et ce cloître s’étend même à des univers, virtuels, mon espace internet, mon réseau, mais aussi réels, ma promenade du soir pour ravitailler la maisonnée. C’est un cloître productif dans lequel je suis mon propre bourreau, que j’apprends à apprivoiser. Pas besoin d’écrire un blog de développement personnel, ce qui m’intéresse actuellement est d’être reliée à vous dans le confinement. Le récit de confinement est le lointain cousin du « livre de peste » du XVIIIè siècle des provençaux de Marseille, du « livre de raison » de tous ceux qui sans viser le Goncourt (qui n’existait pas !) ou le prix de palinodie, écrivent sur le cours de leur vie. En bonne petite taupe que je suis, dernier de mes avatars choisis, je sais que la lumière est au bout du tunnel. Elle se manifeste déjà, par nos fenêtres. 

20 mars 2020

Penser par soi-même me dit –il : Arcueil, place de la mairie, samedi ensoleillé

Ce matin de confinement, je me dirige vers la promenade habituelle de mon petit compagnon à 4 pattes et je repère, non loin de la mairie d’Arcueil, un marché où chacun, respectant la distance de quelques mètres, semble attendre la distribution de cartons. Je regarde avec attention la scène : de jolis cartons remplis de produits frais, légumes essentiellement. Mon esprit d’observation, est attiré par le tablier de l’une des femmes qui distribue les légumes, au nom d’une association au doux nom de « La ruche ». Une clientèle sage, plutôt bobo, patiente, avec charriots colorés. La chienne et moi revenons de la promenade. J’aime observer le comportement de mes contemporains et je ne suis pas la seule. D’autres observateurs s’enhardissent. L’un d’eux, du genre de ces rencontres que l’on n’oublie pas car elles ont un caractère burlesque totalement improbable qui s’appelle…la vie, est un homme méridional qui spontanément m’interpelle. Je dois inspirer confiance, c’est ce que je me suis toujours dit. J’ai un talent incroyable pour attirer les mecs et les nanas qui parlent tous seuls, tout haut, n’osent pas poser les questions qui dérangent et veulent trouver une bonne âme qui les écoute. Mon gus s’arrête comme moi devant la longue file d’attente et entame la conversation. Il me demande ce que signifie la scène que nous avons sous les yeux. Je lui réponds que j’ai compris que des personnes, sans doute par internet, ont commandé des paniers et qu’elles viennent retirer leur commande. Mon interlocuteur embraye directement sur le caractère étrange de la situation. Comment, alors que les pouvoirs publics ont demandé la fermeture des marchés, autoriser ce rassemblement ?  S’ensuit une discussion que je n’oublierai pas, car elle fait partie de mes préférées : le contact inopiné avec une personne qui reconnait simplement que nous sommes deux humains. Certes, nous ne nous connaissons pas, mais qu’importe ? Ce monsieur a quelque chose à me dire, je suis de mon côté très désireuse de l’entendre, son point de vue m’intéresse et à la conversation s’engage. Il me dit : je vous pose la question, d’où ces personnes viennent  elles, je n’ose poser la question, je vais me faire rejeter, ou faire regarder de travers, c’est quand même bizarre ces personnes qui se rassemblent ici. Je lui dis : ce que j’ai compris, c’est qu’il s’agit d’une association qui livre à ses adhérents les produits qu’ils ont demandés. Ce simple échange en ouvre un autre, plus profond. Mon interlocuteur me dit qu’il vient d’un milieu pauvre et peu instruit, mais ce qu’il analyse dans la société, c’est une tendance du peuple à « se mettre dans les poches des puissants ». Pour lui, ces derniers, auxquels nous avons donné notre confiance et libre arbitre, n’ont que faire de nous, ils décident pour nous et se croient au-dessus de tous. Il me dit : «  depuis tout petit, j’essaye de m’informer, de me documenter, de penser par moi-même, et je sais que je dois compter sur moi-même, trouver les solutions par moi-même ». En bref, cet homme me décrit l’indépendance d’esprit, la curiosité, mais ne se met pas en avant pour autant : « sur certaines choses, je sais, j’ai du retard, mais j’ai appris mon métier, en une semaine, alors que d’autres mettent 8 ans, je sais que c’est différent, mais moi aussi je sais des choses ». J’ai aimé cette conversation. Avant le confinement, il est certain que je ne l’aurais jamais eue, ce monsieur ne m’aurait pas croisée, nous n’aurions pas pris le temps de nous considérer, j’aurais à jamais ignoré cette réflexion qui vient de quelqu’un qui socialement est différent de moi, mais si proche humainement. Nous voici ce matin tout simplement lui et moi en train de nous demander qui sont ces gens qui font la queue devant nous. A partir de la même question, nous en venons à partager sur le bien inestimable entre tous : la liberté de penser. Il me dit que quand il pose des questions, il dérange. Je lui dis que moi aussi. Il sourit, moi aussi. On n’a pas perdu notre journée ! Merci monsieur l’inconnu, le temps bref d’une rencontre, nous avons pu échanger sur qui nous sommes, au fond et au-delà des apparences sociales. 

30 mars 2020

Requiem pour une élection défunte, lundi de Pâques 2020

Désormais, l’observation des changements de la nature m’est devenue un nouveau rituel, tout comme renaît l’un de mes péchés favoris, l’association d’idées à partir d’un mot ou d’une image. Munie de l’ausweis quotidien d’une heure, je sillonne les rues de ma banlieue et m’étonne chaque jour de ce que le symbole soit au coin de la rue, me permettant de composer une petite musique d’idées vagabondes. Ce matin-là, je fais la rencontre d’un tract électoral, gisant à terre, au pied d’une façade, toisé par un plant de coquelicots. Cette scène étrange vous m’avouerez à 2 km de Paname m’inspire en ce lundi de Pâques, ce requiem pour une élection défunte. Le plant de coquelicots me dis-je d’abord, rappelle la symbolique des champs de la guerre 14, lorsqu’après la mobilisation générale, les champs de blés se sont couverts de cette fleur si républicaine. L’on avait à l’époque promis aux combattants qu’ils seraient chez eux pour les moissons. Petit à petit, les coquelicots sont devenus les morts de la guerre, gouttes de sang parsemant les champs. Ici, ces coquelicots faisant du tourisme au-delà du périphérique sont venus on ne sait comment. Leurs fleurs sanguines s’inclinent devant le papier plié en six et prient pour son âme. Nous approchons Pâques, mais les élections mettront sans doute plus de trois jours à sortir de leur tombeau. Ces élections, on les appelle, dans le jargon des administrations averties, « la respiration démocratique ». Jadis, comme tout le monde, je riais de cette expression. Aujourd’hui, elle me donne l’impression de ces blagues lourdes auxquelles il est de bon ton de rire au motif qu’elles émanent de ceux qu’il serait fâcheux de s’aliéner. Comment peut-on considérer qu’une élection soit l’occasion de « respirer » ? Vit-on en apnée entre deux scrutins ? Cette « respiration » me rappelle qu’aujourd’hui, il est question de souffle, de ce manque de respiration chez les malades atteints par le covid19 mais aussi d’esprits confinés. Quand reprendrons-nous notre souffle et sera-t-il aussi puissant pour affronter la fin du confinement qui aura tour à tour énervé, amolli, angoissé nos esprits et nos nerfs ? Je respire alors un bon coup pour oxygéner ce cerveau qui n’en fait qu’à sa tête, pour me demander pour quel candidat(e) je voterai. Car quand le coquelicot sera fané, le trac réduit en bouillie par les pluies, le dé confinement programmé, nous reprendrons le chemin des urnes. Nous repenserons à ces semaines qui nous permettent de réfléchir à nos vies, aux actes qui changent des vies, qui les rendent belles, à l’inanité de cette actuelle rhétorique guerrière qui passe souvent à côté de l’essentiel. Nous ne sommes pas en guerre, la guerre ce sont des bombes qui mutilent et déchiquètent des corps sur les routes des exodes, des gaz qui tuent des civils. Au nom de la guerre on renonce aux libertés fondamentales, on fait du marché noir, on dénonce, certains ont même le droit, comme Anne Franck, à des confinements d’un raffinement sadique inédit. Or nous affrontons l’adversité et ce que nous vivons a à voir avec le drame, celui de la condition humaine. La différence avec la guerre, c’est que nous n’en sortirons pas déshumanisés, même si nous luttons contre l’Ange qui sommeille ne nous. Je courbe la tête sous cette adversité mais peste entre mes dents et me souviens que Le Canard a titré il y a peu, « Pestez chez vous ». Voilà l’association que je tiens, je ne la laisserai pas filer, elle va me faire la semaine !  Libera me chante le requiem. Je voterai, une fois cette élection morte née revenue à la vie, pour un candidat « pesteur » menant une liste « pesteuse », au motif que les pesteurs respirent, postillonnent même et pas seulement tous les 6 ans. Le « pesteur » chasse une peste plus ordinaire qui fait des ravages, la paresse intellectuelle. Pestant, le « pesteur » couvre les couinements des éternels geignards, machines à fabriquer de la déprime au kilomètre. Le « pesteur » est une grande goule, il n’est pas né fatigué. Pesteur pestant, le pesteur respire mais ne pompe pas l’air, donne des solutions, agit, et réfléchit, au-delà du tableur Exel. Le « pesteur » n’aime pas les économies de bouts de chandelle, n’aime pas être dépendant d’une production qui lui échappe. Il n’est pas « à la recherche de sens », il l’a trouvé et s’il se trompe…il change de sens, quitte à prendre les sens interdits. Molière qui, comme tous les artistes pesteurs, ne « cochait pas toutes les bonnes cases », pestait en ces termes que je médite chaque jour : « peste soit des fâcheux » !

13 avril 2020

Aller au contenu principal