Un autre 11 septembre, Chili, 1973, écritures de femmes face à l’histoire du temps présent | Sylvie Le Clech

Un autre 11 septembre, Chili, 1973, écritures de femmes face à l’histoire du temps présent

Par Sylvie Le Clech

Le film Chili, 1973, une ambassade face au coup d’Etat, réalisé en 2019 par la cinéaste franco-chilienne Carmen Castillo[1], est le fruit d’une longue recherche documentaire sur les événements survenus à partir du coup d’Etat du général Pinochet, 11 septembre 1973 au Chili. Il a été projeté sur le service public dès 2019. Il fera l’objet d’une rediffusion pour le 50ème anniversaire du coup d’Etat, le  17 septembre, 22h40, sur France 5.

Le film s’appuie sur des ressources d’archives accessibles aux archives diplomatiques. Il a été tourné dans les magasins de conservation et en salle de lecture du site de La Courneuve et à la résidence de l’ambassadeur de France à Santiago. De nombreux témoins de l’époque racontent leur histoire, qu’il s’agisse des proches collaborateurs de l’ambassadeur, de leurs conjointes, ou de femmes autrefois enfants, accueillies à la résidence. Il jette une lumière particulière sur l’écriture d’une femme, Françoise de Menthon, épouse de l’ambassadeur de France au Chili, Pierre de Menthon, alors en poste[2].

Cette date du 11 septembre est pour les chiliens et la communauté internationale attachée au respect de la démocratie et aux droits de l’homme dans le monde, un symbole qui rejoint curieusement dans l’histoire contemporaine un autre 11 Septembre. Il garde pourtant toute son actualité, les soubresauts de notre univers contemporain dilaté faisant se succéder les crises, au prix parfois d’un oubli de l’histoire, fut-elle du temps présent, alors qu’elle se trouve souvent instrumentalisée.

Cette actualité du 11 septembre 1973 a été récemment remise en mémoire, lors de la projection en avant-première d’un autre documentaire, « La résidence », à la Maison de l’Amérique latine, le 21 juillet dernier, en présence du Président de la République du Chili, Gabriel Boric[3].

Pour la France, ce sont les jours et les semaines qui suivirent ce 11 septembre 1973 qui sont plus exactement matière à commémoration, tant fut crucial et inédit le rôle joué par l’ambassade de France qui accueillit plus de 600 réfugiés de toute condition, hommes, femmes et enfants, dans des conditions inattendues et avec les moyens du bord, par le couple formé par l’ambassadeur de France au Chili, Pierre de Menthon et son épouse et Françoise.

Françoise de Menthon, chaque soir, entre le 11 octobre 1973 et le 6 février 1974, relate les événements de ces longues journées[4]. A l’heure où la communication politique use de l’expression historique un peu fatiguée des « 100 jours », c’est durant 111 jours que Françoise de Menthon couvre de son écriture régulière ses cahiers. 111 jours durant lesquelles les contacts humains, la réactivité, la débrouillardise, les actes concrets ne laissent que fort peu de place à l’écriture qui demande « une chambre à soi ». Cette « chambre à soi », l’épouse qui, comme toutes les femmes de diplomates, joue un rôle de soutien et d’équilibre auprès de son conjoint dans bien des aspects de la fonction officielle, rapporte que la chambre est l’une des dernières pièces qu’elle put garder pour sa famille, son intimité, dans une ambassade où tous les salons et bureaux avaient été transformés en dortoirs. Les carnets sortent de « la chambre », symboliquement, beaucoup plus tard, sont édités[5] et portés au théâtre en 2022.

A des années-lumière du cliché mondain des réceptions données par monsieur l’ambassadeur et son épouse, les carnets révèlent la prise de recul tout autant que l’engagement dans le drame humain que fut l’accueil, le séjour puis les négociations avec la junte au pouvoir, pour le départ vers la France des premiers réfugiés chiliens. Dans le film de Carmen Castillo, on les voit parcourir les derniers cent mètres entre l’aéroport et l’entrée des avions, en proie aux doutes qui assaillent tous ceux qui abordent les terres inconnues d’un destin qui a failli tourner court.

 La voix off cite les phrases et mots d’une femme qui écrit le soir, pour faire coupure certes, mais aussi pour témoigner de cette période exceptionnelle. Cet art de l’écriture dans l’urgence des situations de crise fut souvent dans l’histoire un art de l’écriture au féminin, celui de témoin engagé socialement et moralement et non pas une œuvre de justification après-coup comme le furent certains « Mémoires » publiés par de vieux briscards de la politique ou des champs de bataille. L’arrière-plan de sa foi catholique est présent sans ostentation, car il sous-tend le service des autres, assuré sans tergiversations intellectuelles. Françoise de Menthon couche aussi sur le papier une perception critique, au nom de l’humanisme, des milieux mondains gravitant autour du nouveau pouvoir. Elle dit ne plus supporter ni la superficialité des réceptions, ni les commentaires de la bourgeoisie se réjouissant de l’ordre remis par les militaires. Ce courage est celui que permet l’écriture pour soi qui a pour vocation à témoigner un jour plus largement d’une écriture pour les autres, comme il y a eu un service des autres, qui n’est pas uniquement fait de dévouement concret, le plus important sur le moment, mais d’une capacité à analyser des situations pour trouver la sortie de crise.

Pour en savoir plus :

Témoignage de Françoise de Menthon sur ses souvenirs, pour les Archives départementales de Savoie, en 1989 : https://francearchives.gouv.fr/facomponent/569e10b1d1affa651bb3672210b74fc1a5270132

https://www.france-chili.com/magazine/les-carnets-de-francoise-au-theatre/

Pierre de Menthon, (préf. Alain Peyrefitte), Je témoigne : Québec 1967, Chili 1973 (Avec les Carnets de Françoise de Menthon), Paris, Editions du Cerf, coll. « Pour quoi je vis », juillet 1979, 150 p. 

Annonce de la conférence du fils du couple, Pierre-Henri de Menthon, le 27 septembre à Annecy : https://www.lac-annecy.com/fete-et-manifestation/conference-pierre-et-francoise-de-menthon-au-chili-lors-du-coup-detat-de-1973-menthon-saint-bernard/

Second documentaire, « la résidence », sur l’action de Pierre et Françoise de Menthon, par Thomas Lalire, en 2022 : https://www.france-chili.com/magazine/la-residence/


[1] Visible sur Vimeo, après sa première diffusion, « Chili, 1973, une ambassade face au coup d’Etat », a été produit par Les Films d’Ici (Producteur exécutif : Valérie Guérin (France) & Macarena Aguiló (Chili)) en partenariat avec France Télévisions et Toute l’Histoire, la PROCIREP et l’ANGOA & Centre national du cinéma et de l’image animée. Le documentaire de 52 minutes comporte deux versions en Français et en Espagnol.

[2] Pierre de Menthon est décédé en 1980, son épouse Françoise en 2019.

[3] https://lasocietedesapaches.com/2023/06/revoir-lambassade-chili-1973/

 le Président Boric a, au nom de l’Etat du Chili, présenté ses excuses aux exilé chiliens et chiliennes en France et a remercié les citoyens français pour l’accueil de ces exilés.

[4] Ces carnets ont été publiés sous le double nom d’auteurs du couple diplomatique : https://www.tiendalecomptoir.cl/les-carnets-de-francoise-1973-1974-cent-onze-jours-a-lambassade-de-france-au-chili-de-pierre-et-francoise-de-menthon

[5] https://www.tiendalecomptoir.cl/les-carnets-de-francoise-1973-1974-cent-onze-jours-a-lambassade-de-france-au-chili-de-pierre-et-francoise-de-menthon

Le Parlement des écrivaines francophones par Sylvie LE CLECH

Le Parlement des écrivaines francophones par Sylvie LE CLECH

Parmi les réseaux culturels d’entraide et de création collective, consacrés aux expressions des femmes par l’écriture, tous les types d’écriture, fiction, poésie, histoire, essais, théâtre et cinéma, journalisme, le Parlement des écrivaines francophones constitue une approche originale. « Donner de la voix » disait l’une d’entre nous, c’est exprimer, depuis sa position d’écrivaine, un point de vue sur les grandes questions sociales, environnementales, artistiques et sur le sort fait aux femmes dans tous les pays du monde. Ces valeurs partagées président à la naissance de ce collectif né à Orléans en 2018 et soutenu par l’organisation internationale de la francophonie (OIF). Né d’une proposition de Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste tunisienne, avec le soutien de Leïla Slimani et Sedef Ecer, le Parlement des écrivaines francophones regroupe plus de 200 écrivaines de plus de 30 nationalités qui ont toutes en commun l’écriture en français, qu’il s’agisse de leur langue maternelle ou de leur langue apprise. Soutenu dès le départ par la ville d’Orléans, au cœur d’une région qui a vu se structurer le français, le parlement est littéralement un lieu où l’on parle, c’est-à-dire qu’on y débat, qu’on s’y accorde, en groupes de travail ou en présence du public. Lors de notre première édition, c’est dans la salle du conseil municipal que nous avons écrit et discuté le texte de notre « Manifeste », diffusé dans plusieurs médias nationaux :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/28/manifeste-du-parlement-des-ecrivaines-francophones-liberte-egalite-feminite_5361681_3232.html

C’est encore lors de nos sessions annuelles que nous avons rencontré tous les publics, dans des lieux aussi divers que la Médiathèque d’Orléans, le palais des anciens évêques transformé en salle de conférence, le Fonds régional d’art contemporain. Je me souviendrai toujours de cette jeune femme « différente », qui a tenu à faire en fin de session, un petit discours spontané sur sa perception de notre table-ronde. Lectures, discussions sur les engagements de chacune dans l’écriture comme don de soi et comme existence au monde, accueil en 2021, lors de la carte blanche qui nous a été confiée par la ville dans le cadre de sa manifestation culturelle, les « Voix d’Orléans », d’une femme afghane apportant son témoignage sur la situation des femmes suite au retour des talibans à Kaboul, tous ces événements ont formé des lieux de cohésion et favorisé des échanges avec la société. Le salon du livre nous avait déjà accueillies en 2019, sur le pavillon des Outre-mer, nous étions programmées pour participer à celui de 2020, annulé. Nous avons alors du innover comme tant d’autres collectifs, en continuant à nous retrouver à distance, pour concevoir d’autres rencontres imaginées par les unes et les autres avec le soutien de femmes intéressées par nos interventions qui purent reprendre après le confinement, comme les soirées de La galerie Mémoire d’avenir, L’institut culturel français de Iasi en Roumanie en 2022, à l’heure où d’autres femmes subissaient la guerre en Ukraine

(https://www.rfi.fr/fr/podcasts/litt%C3%A9rature-sans-fronti%C3%A8res/20220326-%C3%A0-iasi-en-roumanie-pour-les-%C3%A9critures-f%C3%A9minines-francophones)

 Ecrire ensemble est notre deuxième axe. Les femmes créent souvent dans le secret d’une « chambre à soi » telle que la rêvait Virginia Woolf, cette écriture prend du temps alors que notre monde est épris de vitesse et d’immédiateté. Comment répondre à ce défi de manière à la fois individuelle, car chacune a son style et ses thèmes de prédilection, et par la voie du collectif ? Dès 2018, nous avons décidé d’éditer des recueils de textes sur des thèmes que nous avions choisis : la première anthologie est parue aux Editions Corsaire d’Orléans (2018)

https://www.corsaire-editions.com/brands/parlement-des-ecrivaines

La seconde, Corps de femme, corps de fille (2023) a été rendue possible grâce à l’engagement des Editions des femmes (https://www.desfemmes.fr/corps-de-filles-corps-de-femmes-avec-le-parlement-ecrivaines-francophones/).

Complètent ces écritures d’autres tribunes ou textes sur notre site Internet :

https://www.parlement-ecrivaines-francophones.org/

 Faire groupe quand la langue et le genre nous relient, au-delà des distinctions et origines est un défi lancé aux aléas de la vie et de la mondialisation qui peut niveler. Virginia Woolf, toujours elle, se pose la question de savoir si les femmes qui écrivent seraient dangereuses ? Nous avons tranché par l’affirmative, mais les accusées de notre « Grand procès des écrivaines », montré en 2020 pour la première fois au Sénat puis en 2021 à Orléans ont toutes été acquittées par le public, à l’issue d’un marathon de témoignages et de plaidoiries où chacune a démontré l’inanité d’un monde qui voudrait que les filles soient ignorantes, tel cet apprenti législateur excentrique sous la Révolution française, auteur d’un projet de loi interdisant aux femmes d’apprendre à lire, car leur instruction les rendrait stériles ou venimeuses donc dangereuses pour la société.

D’un « Parlement » à l’autre, la commande dans l’écriture, par Sylvie Le Clech

D’un « Parlement » à l’autre, la commande dans l’écriture, par Sylvie Le Clech (juillet 2022)

En ce début d’été où les festivals reprennent de la vigueur, j’ai eu envie de partager très simplement quelques idées comparatives entre la commande photographique et celle de l’écriture, autour du mot « Parlement ».

L’occasion m’en est donnée par le « Parlement de la photographie », instance de débat des photographes professionnels accueillie cette année au Palais de Tokyo. Les photographes, dont le métier est en crise depuis des années, répondent présents à la commande photographique qui, loin d’être synonyme de formatage, permet de jouer avec les contraintes et de libérer une créativité individuelle qui rencontre la société de notre temps dans ce qu’elle peut aussi avoir de terrible. L’actualité en est la pourvoyeuse, à travers les événements dramatiques connus par l’Ukraine.

Nous autres écrivaines, sommes aussi réunies en « Parlement » depuis 2018, et avons écrit séparément ou en ligne, collectivement, sur les sujets qui touchent la situation des femmes aujourd’hui comme hier.

Tout comme les photographes qui pratiquent une esthétique et une écriture visuelle, nous pouvons retourner vers nos visions intérieures, celles de notre chambre noire, la « camera » et nous poser la question de l’importance dans nos vies littéraires de la commande, et si elle constitue, comme pour les photographes, un « déclencheur d’esthétiques » (Guy Tortosa).

Cette question a été abordée très récemment, en 2020, par Eléonore Devevey, à propos des « affres » et la « phobie » éprouvées par le surréaliste André Breton et l’anthropologue Michel Leiris. Dans son article en ligne (https://doi.org/10.4000/contextes.9701), A l’épreuve de la commande, Genèse de L’Art magique d’André Breton et d’Afrique noire : la création plastique de Michel Leiris. L’autrice interroge les « injonctions contradictoires »  communes à ces deux monstres sacrés, « entre adaptation aux exigences du commanditaire et souveraineté du commandité, entre désir d’autonomie et besoin de renfort externe, entre conformisme et subversion », dans le contexte intellectuel de leur époque, l’après-guerre.

Nous nous croyons plus souvent portées à être nos propres commanditaires, puisant dans l’imaginaire ou le désir d’écrire l’histoire, une force qui n’aurait pas besoin de commande extérieure à nous-même. C’est peut-être car nous aussi, comme Breton et Leiris sommes en prise avec nos conflits intérieurs.

Nombreuses pourtant sont les écrivaines, qui, pour bâtir un récit de fiction, partent d’abord d’un univers familier qu’elles « photographient » de manière intérieure, presque documentaire, pour le transformer en esthétique à partager.

Nombreuses sont les historiennes pour qui le réel d’aujourd’hui invite à l’humilité pour comprendre le réel d’hier.

Nombreuses sommes-nous à produire durant nos sessions de Parlement à Orléans, une œuvre collective au cours des lectures, tables-rondes et textes sur le site, qui interrogent la société à ces moments précis de « Parlement », comme le font les photographes actuellement.

Ces formes de commandes culturelles permettent aussi au Parlement de faire Parlement et d’intégrer les nouvelles venues dans des moments de rencontres avec les publics. Que fait enfin la commande dans ce processus de création littéraire qui passe pour le plus solitaire qui soit ? Si nous raisonnons comme des juristes, aucune commande, relation contractuelle de l’autrice avec son commanditaire, ne bride la liberté de création de l’autrice.

Pour les photographes, souvenons-nous des commandes de la régie Renault  qui ont fourni à Robert Doisneau ses mythiques clichés ou plus récemment les commandes de la DATAR qui ont permis à Raymond Depardon de nous livrer un portrait sensible d’une France rurale en mutation, aux antipodes des « clichés » sur les ouvriers et les paysans. La liberté de création est même une garantie renouvelée avec force de loi en 2016. Seules les modalités de la « commande » peuvent affaiblir le surgissement créateur de ces récits à peine nés.

A méditer grâce au lien qui m’inspira cette divagation estivale spontanée : https://www.culture.gouv.fr/Actualites/Parlement-de-la-photographie-le-monde-de-la-photographie-sur-tous-les-fronts

Soyons, comme les photographes du Parlement de la photographie, « sur tous les fronts ».

Sylvie Le Clech, juillet 2022

Exposition « Femmes à la renaissance ». Co commissariat par Sylvie Le Clech

Sylvie Le Clech a assuré le co commissariat scientifique aux côtés de l’historienne Caroline Zum Kolk et d’Elisabeth Latrémolière, directrice du musée, et commissaire de l’exposition.

Cette exposition se centre sur les femmes de pouvoir à la Renaissance et les déformations , positives ou négatives, dramatiques, poétiques parfois, souvent entretenues soit par les historiens du 19è siècle, ou par les dramaturges et cinéastes . S’y trouvent exposés des objets inédits prêtés par de grandes institutions mais aussi d’autres musées de régions, mais aussi l’affiche de la reine Margot de Patrice Chéreau et le costume du film de 1961, la Princesse de Clèves (réalisateur Jean Delannoy), prêté par la Cinémathèque française.

Sylvie Le Clech a également rédigé le dossier spécial consacré aux Femmes de la Renaissance dans la revue des éditions Faton « Les dossiers de l’histoire » (numéro de mars et avril 2022).

Carnet de voyage | Sylvie Le Clech – Papeete – Polynésie

Sylvie Le Clech, en mission d’appui culture au Pays en Polynésie française y a rencontré des femmes formidables. 

La Ville de Papeete a passé commande à des artistes de street art et sollicité les propriétaires des immeubles pour les autoriser à peindre sur leurs façades . 

De nombreux thèmes sont en relation avec les femmes et la culture Maho’hi

Une écrivaine, une voix | Sylvie Le Clech

Découvrez notre nouvelle série de portraits de quelques membres du Parlement des écrivaines francophones réalisés pendant la manifestation « Les Voix d’Orléans ». Gros plan sur :

Sylvie Le Clech

Tournage : Emeline Pierre, montage : Nassira Belloula

Nos écrivaines à l’affiche | Sylvie Le Clech

L’actualité littéraire des membres du Parlement des écrivaines francophones

Sylvie Le Clech : « Femmes de la Renaissance.  Elles ont lutté pour leur liberté »

Portraits de 15 femmes, dans un tour de France qui va de la Corse à la Bourgogne, de Paris au Val de Loire et l’Aquitaine, de l’Auvergne au Dauphiné. 15  histoires de vie, de Catherine de Médicis et Gabrielle d’Estrées à la sorcière du Berry Jacquette Saddon, en passant par la libraire-imprimeuse Charlotte Guillard ou Louise Bourgeois la sage-femme des reines et du petit peuple de Paris.

 Edition Tallandier, août 2021

https://www.facebook.com/tallandier.tallandier

https://www.youtube.com/watch?v=NifJAX_zwjg&list=PLMGAfQlj2OYGJIyAvhix0wSH4wzsJApMX&index=2

Portrait de femme : Marguerite d’Angoulême par Sylvie Le Clech

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Marguerite d’Angoulême, lutter et soigner par les mots (1492- 1549)

Marguerite écrivait en 1547, à l’annonce de la mort de son frère François Ier : « Je n’ay plus ny Père ny Mere, ny sœur ny frere, Sinon Dieu seul auquel j’espere » (Chansons spirituelles), puis déclamait :  « Je t’envoie ma deffiance [elle parle à Dieu], Puisque mon frere est en tes lacs, Prends moy afin qu’un seul soulas, Donne à tous deux rejouissance ».

Cette femme qui s’éteint à quelques jours de Noël 1549,  dans son château d’Odos près de Tarbes est désormais bien loin de la cour divisée de son frère chéri, le roi François Ier. Elle avait choisi de soigner sa douleur par la littérature et la poésie. Ses Chansons spirituelles et le Dialogue en forme de vision nocturne faisaient bon ménage avec le cocasse et gaillard recueil de contes, l’Heptaméron. Le retrait dans son petit royaume de Navarre était son quotidien, une thébaïde propice à la création littéraire. L’histoire a rarement mis en lumière les sœurs de rois, préférant faire porter ses feux sur les mères ou les maîtresses. Les sœurs se retrouvent reléguées avec les épouses légitimes dans une forme d’obscurité qui renforce le sentiment que le « deuxième sexe » n’est jamais vu pour lui-même mais en fonction des discours masculins. Mais Marguerite est différente. Il n’y a à peu près aucun domaine où elle n’ait pas exercé son esprit subtil avec talent. Même le trio de gouvernement formé avec sa mère, Louise de Savoie, et son frère, François Ier est étonnant. Son aura est telle que l’explorateur Verrazano, en découvrant la baie de New York en 1524, lui donne le nom de Sainte Marguerite, en hommage à celle « qui l’emporte sur les autres dames par sa discrétion et son esprit ». La terre qui borde la baie s’appelle « Angoulême ». Même le misogyne Rabelais qualifie son esprit d’ « ecstatic » (Tiers livre, 1536).

A bonne école !

Si elle a pu incarner toutes ces dimensions et dans une discrétion que ses contemporains lui reconnaissent comme une qualité, c’est qu’elle a été à bonne école. Marguerite est une femme née dans un monde de lignées, de terres, de pouvoirs, un monde féodal, dans lequel l’individu, homme ou femme, est la pièce d’un ensemble complexe.

Tout ne commence pas sous les meilleurs auspices. Marguerite, aînée de Charles d’Orléans et de Louise de Savoie, se retrouve orpheline de père à 3 ans. Sa mère construit pour elle et son jeune frère un programme pédagogique  conforme à l’idéal humaniste. Le fait que Marguerite soit une fille ne change rien à l’affaire. Les humanistes, tels Erasme, recommandent aux familles d’éduquer les filles pour qu’elles soient elles-mêmes de bonnes éducatrices et sachent exercer des responsabilités au sein du ménage puis quand elles héritent ou deviennent veuves.

Louis XII voit en Marguerite, belle et vive, une pièce du jeu diplomatique et veut la marier, enfant, au prince de Galles puis à son frère, le futur Henri VIII, qui décline avant de se raviser, comprenant qu’en épousant Marguerite, il peut contre toute attente devenir beau-frère du roi de France. Le premier mouvement d’indépendance sera le refus de cet époux anglais par une princesse qui veut trouver un mari sur son propre sol.  Elle a mieux à faire, par exemple profiter de l’accession au trône de son frère pour administrer le modeste duché de Berry, où elle entend bien faire ses premières armes de dirigeante, elle si longtemps privée d’espérances politiques. Pourtant, Marguerite ne se presse pas de rejoindre Bourges : annoncée vers la fin du Printemps 1524, l’entrée solennelle est repoussée à l’été. Marguerite est bien trop occupée par les entrevues diplomatiques où déjà elle veille à maintenir les intérêts de son clan. Les échevins découvrent au dernier moment que Louise de Savoie s’invite à la cérémonie, ce qui occasionne un véritable casse-tête puisqu’il faut trouver en urgence et aux frais des élus un double dais de procession. En dépit de ses absences, Marguerite garde des liens très forts durant 32 ans, avec ces officiers dévoués autant qu’intéressés à son service. Elle connaît et apprécie ceux qui la déchargent au quotidien d’une gestion qu’il faut tenir serrée. Elle partage avec eux le goût des lettres et des arts. Même absente, la duchesse exerce tout le pouvoir dont elle peut jouir : elle installe les « grands jours » à Bourges, pour rendre la justice (1518), fait rédiger de nouvelles coutumes (1539). Elle ne renonce à rien, au risque de provoquer des tensions avec les représentants de l’évêché, issus des puissantes familles locales. C’est ainsi que Marguerite n’hésite pas à entrer en conflit avec les chanoines, par trois fois, pour imposer un archevêque à la main du roi.

C’’est enfin grâce à elle que l’université de Bourges, spécialisée dans le droit, forme les plus brillants juristes et hellénistes de leur génération, Alciat, Jacques Amyot mais aussi les pères du protestantisme genevois, Théodore de Bèze et Calvin. Ces intellectuels favorisent une activité d’imprimerie. Geoffroy Tory, publie les cours de droit mais surtout son ouvrage le « Champfleury » (1529), qui milite pour une réforme de l’orthographe et de la typographie.

Le deuxième sexe au premier plan

Si les femmes de la famille royale ne siègent pas au conseil du roi, sauf quand il s’agit des régentes, le roi les consulte ou les charge de missions diplomatiques. La correspondance soutenue entre Marguerite et François est l’un de nos plus beaux trésors. Il montre un binôme soudé en responsabilité et en protection mutuelle, continuant l’ancienne complicité de l’enfance.

Prisonnier en Espagne après la bataille de Pavie en 1525, malade et refusant de s’alimenter, le roi peut compter sur elle. Marguerite obtient le droit de se rendre à son chevet, d’entamer des négociations avec Charles Quint et envoie au captif les Epitres de Saint Paul. Elle est obligée de rompre les négociations et de revenir en France le 27 novembre 1525 car les conditions sont inacceptables pour l’intégrité du royaume : il fallait rendre la Bourgogne à l’Empire. Dure leçon que cet exercice d’un pouvoir qui lui vient de la confiance personnelle que son frère place en elle : devant les Habsbourg, à la cour d’Espagne, elle ne pèse rien. En raison de son sexe ? Certainement, et par ce que Charles Quint considère que l’autorité politique légitime du royaume de France est bien son royal prisonnier. Savoir quitter la table des négociations est cependant un art. La paix viendra plus tard, Charles Quint ne perd rien pour attendre.

Cette hyperactivité et son mode de vie nomade éloignent Marguerite de son époux le duc d’Alençon, épousé en 1509. Le mariage est sans amour et sans enfants et la voici veuve après la bataille de Pavie (1525). Une veuve puissante est toujours courtisée, et une nouvelle union intervient rapidement avec le sanguin Henri d’Albret, roi de Navarre au mois de janvier 1527 qui convainc Marguerite de s’intéresser à l’amour charnel. 8 jours de fêtes marquent ces noces, à la suite desquels la nouvelle reine de Navarre part pour son royaume, puis donne naissance à sa fille unique Jeanne d’Albret, la mère du futur Henri IV (16 novembre 1527). Tout comme à Bourges dix ans plus tôt, elle ne s’attarde pas en Navarre. La cour de  son frère et ses responsabilités politiques et culturelles l’attendent : elle apprécie et collabore aux projets culturels royaux, visite les nouvelles demeures, loue la beauté de Chambord et de Fontainebleau et bénéficie très tôt des échanges culturels entre le royaume de France et l’Italie. Parmi les premiers tableaux donnés par le pape à François Ier en 1518, figurent une Sainte Marguerite de Raphaël et de son élève Jules Romain. Della Palla, un florentin, agent artistique du roi, offre à la princesse les œuvres complètes et un portrait du prédicateur de Florence, Savonarole. Le poète Clément Marot est son secrétaire, un fidèle qu’elle protègera toute sa vie.

 Un grand sujet de moquerie de la part de Marguerite concerne la nouvelle reine Eléonore, la sœur de Charles Quint. Elle n’a pas de mots assez durs pour fustiger le manque d’attirance physique de son frère pour son épouse, comparé au plaisir qu’Henri de Navarre trouvait auprès d’elle. Au duc de Norfolk, elle écrit que pendant 7 mois, François a dédaigné le lit de sa femme « Parce qu’il ne la trouve plaisante à son appétit et ne saurait dormir avec elle. Loin d’elle, il dort mieux que personne ». Elle persifle : « elle est fort brûlante au lit, désirant être embrassée sans cesse…je ne voudrais pour tout l’or de Paris, que le roi de Navarre se déclarât aussi peu satisfait dans son lit que mon frère dans celui de sa femme ».  Il n’y a aucune contradiction chez Marguerite comme chez nombre de femmes à la Renaissance entre un amour divin et les plaisirs du corps avec un mari, voire un amant. Les références du siècle sont sensuelles et trouvent leur origine dans un amour de la vie, à une époque où il est si facile de la perdre de maladie ou de mort violente.

L’amitié féminine est un autre atout pour ces femmes dans un monde d’hommes qui font de la cour un univers viril où elles ne sont que des ornements. Habile, la reine de Navarre réussit à se faire une amie de la nouvelle maîtresse de son frère, la puissante Anne de Pisseleu, qui devient gouvernante des enfants de France. Marguerite sent chez Anne, une alliée possible, les deux femmes ont des points communs : la favorite apprécie l’évangélisme, elle est aussi l’ennemie des partisans de Charles Quint.

Sœur dévouée, Marguerite oppose pourtant des résistances à l’autoritarisme de ce frère cadet qui entend disposer du sort des femmes de sa famille à son gré.  Jeanne d’Albret, son unique héritière est à 12 ans quasiment « vendue » à Guillaume, duc de Clèves qui en a le double. Suivant en cela l’exemple de sa mère autrefois pour le prétendant anglais, Jeanne refuse de l’épouser. Cet imbroglio étonnant est transposé de manière inversée dans le roman de madame de La Fayette, La princesse de Clèves, où l’héroïne est obligée d’épouser sans amour l’homme que lui désigne sa mère. Mais le roman de madame de La Fayette désigne un autre temps, celui de la remise en ordre de la société française en marche vers l’absolutisme royal. Au XVIè siècle, une femme, a fortiori si c’est une femme noble, est appelée à donner son consentement. La Renaissance est, comme le Moyen Age, pragmatique : un mariage forcé comporte des risques importants de stérilité. Pour une fois, hommes et femmes se trouvent renvoyés dos à dos et exercent une co responsabilité sur une union que l’on veut féconde.

Mais François, par ce mariage, a choisi un prince hostile à Charles Quint, ce qui crispe une reprise de négociations avec l’Espagne au sujet de la Navarre espagnole et contrecarre les intérêts de Marguerite. Le connétable Montmorency, sur ordre du roi, porte de force à l’autel la petite Jeanne, le cardinal de Tournon la menace. La brutalité toute légale des hommes peut cependant être mise en échec par leur versatilité. Guillaume de Clèves se rend à Charles Quint en 1543, se remarie avec la nièce de l’empereur et Marguerite fait annuler le mariage de sa fille. Montmorency, disgracié, est humilié.

Malgré cet épisode pénible, Marguerite veille sur son frère comme elle l’a toujours fait. Atteint de syphillis, le roi est en proie à des crises de démence qui le conduisent à des décisions violentes et arbitraires que sa sœur réussit de justesse à arrêter.

Marguerite « si instruite dans le seigneur » (Pierre Toussaint, 1526)

L’orientation religieuse individuelle n’est pas pour une princesse uniquement de l’ordre de l’intime car la sœur du roi est une autrice qui publie et sème le trouble en utilisant un double registre : la théologie, la critique sociale des rapports hommes-femmes.

Cette fine connaisseuse de Christine de Pisan, première autrice féministe (1364 – 1431), identifie chez ses contemporaines un potentiel d’intelligence et de courage que la société ne leur accorde que chichement. Marguerite est bien fille de son temps et met sa propre intelligence au service de causes qui concernent ses concitoyens. En 1517, Luther a  affiché ses thèses et ses idées se diffusent en France. Sans toutefois se déclarer luthérienne, elle-même donne l’exemple d’un désir de retour aux sources de la foi, en prenant pour directeur de conscience Guillaume Briçonnet, l’évêque de Meaux, un mystique qui aime l’action. Elle a 30 ans, il a la cinquantaine. Il favorise le retour aux sources de l’Eglise, et leur traduction en langue française. Il est entouré d’hommes qui emboitent le pas aux idées de Réforme, catholique ou protestante peu importe à ce stade, puisqu’il s’agit de l’Eglise définie avant tout comme une organisation humaine à changer.

Cette relation unique et formatrice pour l’un comme pour l’autre permet à Marguerite de tenir tous les pans de sa vie de femme de pouvoirs, femme politique, intellectuelle et croyante. Elle devient ainsi un modèle et une référence morale au sein d’une cour que les ambassadeurs étrangers décrivent volontiers comme inconsistante, plus préoccupée de chevaux, de tournois et de ripailles que de culture. En 1521, elle souffre parfois de l’isolement dans l’austère château d’Alençon, n’a pas d’enfants, les fastes du camp du drap d’or sont déjà loin. Elle initie donc avec Briçonnet une correspondance nourrie (1521 – 1524). C’est grâce au soutien de Marguerite que le petit groupe des « évangélistes » réunis autour de l‘évêque à Meaux explore de nouvelles voies de spiritualité. Marguerite expérimente elle aussi des modes d’expression qui privilégient une relation personnelle du croyant avec Dieu, en se fondant sur les écrits de Saint Paul, l’un des apôtres les plus turbulents. Les jeux de mots et les symboles sont donc très présents dans les lettres :   la robe blanche du baptême et des noces, les « miettes de pain » (de la prédication de l’évêque), la « perle », qui en latin se dit « Margarita » renvoient à Marguerite et à sa quête spirituelle obstinée. Elle aime à demander « eau » et « feu »  à son directeur de conscience. Marguerite souffre de maux d’estomac et la relation entre la souffrance de son corps et celle de son esprit révèle une disposition à l’ascèse. Elle signe « la doublement malade », « vostre gellée, alterée et affamée fille », « la riche aveugle », « l’environnée d’espines », « oubliante soy mesme », « la pis que malade » ou « la trop en corps Marguerite ». Ce vocabulaire influencera toute une littérature féminine de la Renaissance, jusqu’aux grandes mystiques de l’âge classique.

Cet échange épistolaire permet à la princesse de surmonter des épreuves, celui du veuvage, de la captivité de son frère, de la mort de sa mère et donne le ton de ses œuvres, tel le Dialogue en forme de vision nocturne, écrit à la suite des tristes morts, de la reine Claude en juillet 1524 et de la petite Charlotte, seconde fille du roi ou Prisons, Miroir de l’âme pécheresse, écrit en 1527 – 1528.

Marguerite reste cependant, même dans sa soif de méditations, une femme qui aime convaincre et concrétiser, quitte à s’attirer les foudres de l’Eglise. Durant l’année 1525, une mascarade la présente, dans le cloître de Notre-Dame de Paris, en cavalière tirée par des diables qui portent des pancartes au nom de Luther. Marguerite accueille en effet chez elle à Nérac et à Pau, tous ceux qui sont inquiétés par l’université de Paris : Roussel, Calvin, Lefebvre d’Etaples, Bonaventure des Périers. La protection de la princesse leur permet de se réfugier hors de France, et de revenir dans le royaume à l’occasion d’un pardon accordé par le roi sous l’influence de sa sœur, pour mieux travailler à la diffusion de la réforme protestante. Marguerite prendra donc tous les risques car le succès des prédicateurs aux prêches de Carême à Paris et la publication de ses œuvres spirituelles l’exposent aux représailles de l’université de Paris.

 A la fin du mois d’octobre 1530, les étudiants du collège de Navarre présentent une pièce dans laquelle Marguerite prêche l’hérésie, manipulée par une furie nommée « Mégère ». Le jeu de mot désigne , par ses initiales, « Maître Gérard Roussel », son confesseur. Malgré une enquête diligentée par leur patronne, la reine de Navarre, on ne trouve pas l’instigateur de cette satire qui égratigne le roi lui-même. François est contraint d’intervenir pour faire retirer de la mise à l’index par l’université de Paris, le Miroir de l’âme pécheresse, publié en 1531, que sa sœur n’a pourtant pas signé. Ce ne sont pas les excuses des 58 théologiens qui avouent avoir condamné l’ouvrage sans avoir même pris le temps de le lire qui répare une défiance désormais bien installée. Marguerite souffre de cette période ambigüe, car il n’existe aucune définition de l’orthodoxie religieuse.

Quand les mots deviennent modèles

Si parmi les nombreux centres d’intérêt de la reine de Navarre, on compte un intérêt pour le droit et la médecine, infatigable, elle excelle aussi dans un genre qui vient d’Italie, l’art du conte. La fable morale est un moyen détourné pour enseigner hommes et femmes sur leurs excès et folies, leurs petites misères comme grandeurs d’âme qui se révèlent dans des situations où l’improbable le dispute au merveilleux. Marguerite, bien que perpétuellement malade, pratiquait l’ironie et la plaisanterie. La retraite qu’elle s’imposa  dans son ermitage de Mont-de-Marsan lui fut profitable. En 1542, la voici composant, sur le modèle du Décaméron de l’italien Boccace, ou celui des Cent nouvelles nouvelles du messin Philippe de Vigneulles, un Heptaméron, composé de 72 nouvelles. La particularité des nouvelles est que la situation qui provoque l’écriture est souvent une circonstance exceptionnelle qui rassemble des conteurs dans un temps suspendu. Dans ce temps particulier, 10 voyageurs reclus 7 jours dans une abbaye de Cauterets, racontent des histoires pieuses ou grivoises. Bloqués par un orage, ils cherchent à se distraire. Marguerite ne prend pas partie, ses locuteurs donnent chacun leur point de vue sur des histoires censées faire réfléchir. Elle renvoie les femmes dos à dos avec les hommes. Ils sont hypocrites, elles sont faibles. Sur un registre encore plus critique, Marguerite n’admet pas que les hommes infidèles fassent l’objet d’une clémence injuste de la société, tandis que les femmes adultères sont passibles de la peine de mort. La conteuse Parlamente est celle qui, telle le chœur antique, exprime la morale ambigüe de ces contes. Oui les femmes sont faibles mais peut-on déduire de la faiblesse physique des femmes la nécessité de la domination des hommes ?  « Marguerite – Parlamente », par ce non-dit sur les conséquences de la faiblesse, reste fidèle à un lieu commun médiéval. Comme les autres femmes qui écrivent, elle ne parvient pas, même quand elle s’insurge contre les duretés de la condition féminine, à se dégager d’un schéma biologique. Objectivement, les femmes étaient exposées au danger dès lors qu’elles connaissaient la maternité. Les remariages successifs des veufs à l’issue d’une mort en couches sont d’une banalité effrayante. Même les reines ne sont pas épargnées par les accouchements dramatiques. Mais chez nombre d’autrices, la faiblesse féminine est entourée d’une aura de merveilleux et de sublime. La femme tire de sa faiblesse sa valeur morale : consciente de ses limites plus qu’un homme, elle est la sagesse et la bonne conscience dans le couple. Toutes les dérives conservatrices  des siècles suivants renforceront un discours qui confine les femmes à la souffrance.

Ce qui frappe le lecteur d’aujourd’hui, c’est cependant le cocasse des situations dans lesquelles se trouvent les personnages de l’Heptaméron. Marguerite était bien renseignée sur les relations hommes-femmes. On l’avait déjà entendu dauber sur Eléonore, en termes non équivoques. C’est une femme qui n’hésite pas à parler de sexe et d’amours libres, mais aussi d’agressions sexuelles dont se défendent hardiment les femmes. Les contes n’envisagent pas que des histoires de nobles dames et messieurs. Ce sont toutes les couches de la société qui sont dépeintes avec une gaité de ton qui a gardé sa fraîcheur.

La femme d’un procureur, dont l’amant est l’évêque de Sées, fait assassiner son deuxième amant par son mari. Quelle santé ! Une muletière d’Amboise connaît un destin tragique : elle meurt en résistant à une tentative de viol par son valet. On comprend que l’histoire est en fait scandaleuse par ce que le valet, d’une couche sociale inférieure à sa patronne, a transgressé la morale de la société très hiérarchisée de l’époque. L’hypocrite et libidineux Bonnet couche par erreur avec sa femme, en croyant qu’il s’agit d’une chambrière. Et voilà brocardé le nanti qui pense que les servantes sont à sa disposition comme un bien matériel.

La critique sociale est alerte et dans l’Heptaméron, on n’a aucune peine à comprendre en quoi un recueil de cette nature pouvait réjouir une cour aux mœurs libres. La littérature féministe est représentée dans le royaume de France de la Renaissance, par d’autres autrices, Louise Labbé et Pernette du Guillet les lyonnaises, mais aussi par Nicole Estienne, la femme du médecin Jean Liébault, qui dans « les misères de la femme mariée », en 1595, critique l’institution du mariage, clé de voûte de la société de la Renaissance. En cela Marguerite, sans remettre en cause un ordre social dont elle est, par son origine, la garante, égratigne les mauvais mariages. Une forme de revanche féminine viendra avec la Princesse de Clèves, grand roman féministe dans lequel l’héroïne devient ce qu’elle est.

Marguerite connaît le substrat de ces contes :  le féminisme des auteurs italiens, qui magnifient le thème des « femmes fortes » (Philippe de Bergame, 1518), les prédications libertines, les fêtes populaires et « kermesses érotiques », les fêtes où des « innocents » se font flageller le derrière , mais aussi le rituel de certaines entrées royales, où des nymphes nues accueillent le souverain dans sa bonne ville, comme Louis XI à Paris ou lors du mariage d’Anne de Bretagne avec Charles VIII suivie de son entrée à Paris en 1484. Le corps et ses plaisirs, mais aussi ses violences, est omniprésent à la Renaissance. Le poète préféré de Marguerite, Clément Marot, son secrétaire, n’a-t-il pas écrit des poèmes sur « le sein » ? Les mots maniés avec talent par la princesse deviennent, au choix, des armes ou des modèles à suivre pour une humanité qui cherche à s’orienter dans les difficultés du quotidien. Ils soignent les grandes souffrances.

Sylvie Le Clech

Réminiscences : Beyrouth, si loin, si proche

4 août 2020, une fin d’après-midi tranquille pour nous autres, dans le climat des premières vacances déconfinées, tragique pour nos collègues écrivaines du Liban et les habitants de Beyrouth. Des écrivaines du Liban se mobilisent pour rendre compte immédiatement de ce qui s’est passé à Beyrouth et de ce que leur inspirent les deux explosions du port. Emotion certes de la parole mise en écrit immédiat, mais aussi têtes bien faites, qui analysent et tirent les leçons en peu de mots, revenant sur l’histoire contemporaine du Liban, une histoire du temps présent telle qu’elle nous nourrit et pourtant si mal connue de certaines d’entre nous. Me reviens immédiatement en tête l’art poétique de Boileau, «  ce que l’on  conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire, arrivent aisément ». C’est une première réminiscence qui me fait dire que l’universalité de l’épreuve humaine collective n’abolit pas, la capacité des écrivains et écrivaines à s’exprimer individuellement. La valeur de l’écriture c’est son surgissement et sa diffusion. Leur écriture de femmes comporte une unicité de l’expérience et une valeur universelle dans sa transmission.

Elles ont, en tant que femmes, éprouvé très vite la détresse des proches et dans ces cas-là, vos proches et ceux de vos voisins de fuite sont des proches. Elles ont mis en exergue les situations incroyables où toute une population se retrouve à la rue, mais aussi celle de ces morts absurdes et injustes, une femme tuée par un bris de glace chez elle, un homme écrasé par son frigidaire. Brusquement, le mot « réminiscences » me vient à nouveau l’esprit. L’histoire du père de l’une de mes amies, écrasé sous un abri bus effondré sur lui à Jérusalem, lors d’une déflagration. L’histoire de la grand-mère d’une cousine : les autorités d’occupation, ou leurs supplétifs de l’époque de Vichy,  entrent chez elle, ils demandent à son mari, où est votre femme, le type répond sans lever les yeux, « dans la pièce d’à côté ».  Années de souffrances en camp d’internement pour un manque d’attention…à l’autre.

Ces morts de Beyrouth dites par des femmes engagées en écriture ne sont pas dans l’absolu des morts vaines, aucune mort, aucune vie, si humble soit-elle n’est d’ailleurs vaine. Mais si les vies n’ont pas de prix, elles ont un coût, celui de la protection et des soins à y apporter. Et on découvre à travers leurs témoignages que ces vies étaient sans doute passées largement au-dessous des radars politiques. Réminiscence à nouveau des grands conflits mondiaux du XXè siècle.

Comme pendant les guerres du XXè siècle qui ont fait des millions de tués civils, sur les routes, dans les rues, dans les fossés des exodes ou à la maison, ces individus sont apparus comme durablement « dé-protégés », pendant des années.

Alors, « que peuvent les écrivaines ? », pour reprendre Patrick Boucheron, historien, quand il dit « ce que peut l’histoire ». Tout comme l’histoire, qui réouvre les dossiers pour élucider, la parole et les écrits des écrivaines réouvrent la grotte de Platon, celle de la réalité et de ses possibles déformations. Aujourd’hui, cette grotte, c’est Internet, ces millions d’images, ces flots d’écrits courts et de paroles sur la toile. Une autre réminiscence, lorsque nous surfons sur la toile, nous pouvons penser, « ça je l’ai déjà lu quelque part ». Mais les témoignages des écrivaines libanaises sont uniques, en ce qu’elles nous rendent proches leur passé, leur présent et aussi leur avenir et nous font penser que ce que nos passés, notre présent et notre avenir ont en commun avec  les leurs, c’est ce que nous ne voulons pas ou plus subir : en arriver à l’os de l’existence humaine.

La réminiscence et son talent à l’écrire démontrent aussi la vacuité de certains courants de pensée dominants sur les bienfaits des épreuves. L’être humain s’habitue à tout et toujours et garde sa capacité à « rebondir » lit-on dans les manuels de survie à l’usage des nouveaux bien-pensants. Ce n’est pas par ce qu’on paraît se remettre de ses traumatismes et que la vie reprend ses droits, que cette réalité d’ordre biologique doit en occulter une autre, plus complexe. Il y a toujours des limites et des épreuves répétées sans avoir le temps de souffler naissent des personnalités blessées, des trous collectifs, comme des trous de mémoire. Ces écrivaines, femmes de culture, ont désigné clairement les limites, le trop plein et les vides, car elles ont la conscience de l’espace et du temps, au-delà du leur. Leur rôle dans la société est inestimable, même si écrire n’est pas apparu ces derniers temps comme une activité « essentielle ». Or écrire, c’est faire trace, dévoiler un dessein, transmettre l’expérience, bousculer les appareils mentaux, ceux qui fonctionnent dans l’automatisme et les doctrines pour qu’apparaisse enfin la nécessité de dire ce que l’on fait et de faire ce que l’on dit.

Sylvie Le Clech

membre du PEF