Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones
Marguerite d’Angoulême, lutter et soigner par les mots (1492- 1549)
Marguerite écrivait en 1547, à
l’annonce de la mort de son frère François Ier : « Je n’ay plus ny
Père ny Mere, ny sœur ny frere, Sinon Dieu seul auquel j’espere »
(Chansons spirituelles), puis déclamait : « Je t’envoie ma deffiance [elle parle à
Dieu], Puisque mon frere est en tes lacs, Prends moy afin qu’un seul soulas,
Donne à tous deux rejouissance ».
Cette femme qui s’éteint à
quelques jours de Noël 1549, dans son
château d’Odos près de Tarbes est désormais bien loin de la cour divisée de son
frère chéri, le roi François Ier. Elle avait choisi de soigner sa douleur par
la littérature et la poésie. Ses Chansons
spirituelles et le Dialogue en forme
de vision nocturne faisaient bon ménage avec le cocasse et gaillard recueil
de contes, l’Heptaméron. Le retrait
dans son petit royaume de Navarre était son quotidien, une thébaïde propice à
la création littéraire. L’histoire a rarement mis en lumière les sœurs de rois,
préférant faire porter ses feux sur les mères ou les maîtresses. Les sœurs se
retrouvent reléguées avec les épouses légitimes dans une forme d’obscurité qui
renforce le sentiment que le « deuxième sexe » n’est jamais vu pour
lui-même mais en fonction des discours masculins. Mais Marguerite est
différente. Il n’y a à peu près aucun domaine où elle n’ait pas exercé son
esprit subtil avec talent. Même le trio de gouvernement formé avec sa mère,
Louise de Savoie, et son frère, François Ier est étonnant. Son aura est telle
que l’explorateur Verrazano, en découvrant la baie de New York en 1524, lui
donne le nom de Sainte Marguerite, en hommage à celle « qui l’emporte sur
les autres dames par sa discrétion et son esprit ». La terre qui borde la
baie s’appelle « Angoulême ». Même le misogyne Rabelais qualifie son
esprit d’ « ecstatic » (Tiers
livre, 1536).
A bonne école !
Si elle a pu incarner toutes ces
dimensions et dans une discrétion que ses contemporains lui reconnaissent comme
une qualité, c’est qu’elle a été à bonne école. Marguerite est une femme née
dans un monde de lignées, de terres, de pouvoirs, un monde féodal, dans lequel
l’individu, homme ou femme, est la pièce d’un ensemble complexe.
Tout ne commence pas sous les
meilleurs auspices. Marguerite, aînée de Charles d’Orléans et de Louise de
Savoie, se retrouve orpheline de père à 3 ans. Sa mère construit pour elle et
son jeune frère un programme pédagogique conforme à l’idéal humaniste. Le fait que
Marguerite soit une fille ne change rien à l’affaire. Les humanistes, tels
Erasme, recommandent aux familles d’éduquer les filles pour qu’elles soient
elles-mêmes de bonnes éducatrices et sachent exercer des responsabilités au
sein du ménage puis quand elles héritent ou deviennent veuves.
Louis XII voit en Marguerite,
belle et vive, une pièce du jeu diplomatique et veut la marier, enfant, au
prince de Galles puis à son frère, le futur Henri VIII, qui décline avant de se
raviser, comprenant qu’en épousant Marguerite, il peut contre toute attente
devenir beau-frère du roi de France. Le premier mouvement d’indépendance sera
le refus de cet époux anglais par une princesse qui veut trouver un mari sur
son propre sol. Elle a mieux à faire,
par exemple profiter de l’accession au trône de son frère pour administrer le
modeste duché de Berry, où elle entend bien faire ses premières armes de
dirigeante, elle si longtemps privée d’espérances politiques. Pourtant,
Marguerite ne se presse pas de rejoindre Bourges : annoncée vers la fin du
Printemps 1524, l’entrée solennelle est repoussée à l’été. Marguerite est bien
trop occupée par les entrevues diplomatiques où déjà elle veille à maintenir
les intérêts de son clan. Les échevins découvrent au dernier moment que Louise
de Savoie s’invite à la cérémonie, ce qui occasionne un véritable casse-tête puisqu’il
faut trouver en urgence et aux frais des élus un double dais de procession. En
dépit de ses absences, Marguerite garde des liens très forts durant 32 ans,
avec ces officiers dévoués autant qu’intéressés à son service. Elle connaît et
apprécie ceux qui la déchargent au quotidien d’une gestion qu’il faut tenir
serrée. Elle partage avec eux le goût des lettres et des arts. Même absente, la
duchesse exerce tout le pouvoir dont elle peut jouir : elle installe les
« grands jours » à Bourges, pour rendre la justice (1518), fait
rédiger de nouvelles coutumes (1539). Elle ne renonce à rien, au risque de
provoquer des tensions avec les représentants de l’évêché, issus des puissantes
familles locales. C’est ainsi que Marguerite n’hésite pas à entrer en conflit
avec les chanoines, par trois fois, pour imposer un archevêque à la main du roi.
C’’est enfin grâce à elle que l’université
de Bourges, spécialisée dans le droit, forme les plus brillants juristes et
hellénistes de leur génération, Alciat, Jacques Amyot mais aussi les pères
du protestantisme genevois, Théodore de Bèze et Calvin. Ces intellectuels favorisent
une activité d’imprimerie. Geoffroy Tory, publie les cours de droit mais
surtout son ouvrage le « Champfleury » (1529), qui milite pour une
réforme de l’orthographe et de la typographie.
Le deuxième sexe au premier plan
Si les femmes de la famille
royale ne siègent pas au conseil du roi, sauf quand il s’agit des régentes, le
roi les consulte ou les charge de missions diplomatiques. La correspondance
soutenue entre Marguerite et François est l’un de nos plus beaux trésors. Il
montre un binôme soudé en responsabilité et en protection mutuelle, continuant
l’ancienne complicité de l’enfance.
Prisonnier en Espagne après la
bataille de Pavie en 1525, malade et refusant de s’alimenter, le roi peut
compter sur elle. Marguerite obtient le droit de se rendre à son chevet,
d’entamer des négociations avec Charles Quint et envoie au captif les Epitres de Saint Paul. Elle est obligée
de rompre les négociations et de revenir en France le 27 novembre 1525 car les
conditions sont inacceptables pour l’intégrité du royaume : il fallait
rendre la Bourgogne à l’Empire. Dure leçon que cet exercice d’un pouvoir qui
lui vient de la confiance personnelle que son frère place en elle : devant
les Habsbourg, à la cour d’Espagne, elle ne pèse rien. En raison de son
sexe ? Certainement, et par ce que Charles Quint considère que l’autorité
politique légitime du royaume de France est bien son royal prisonnier. Savoir
quitter la table des négociations est cependant un art. La paix viendra plus
tard, Charles Quint ne perd rien pour attendre.
Cette hyperactivité et son mode
de vie nomade éloignent Marguerite de son époux le duc d’Alençon, épousé en
1509. Le mariage est sans amour et sans enfants et la voici veuve après la
bataille de Pavie (1525). Une veuve puissante est toujours courtisée, et une
nouvelle union intervient rapidement avec le sanguin Henri d’Albret, roi de
Navarre au mois de janvier 1527 qui convainc Marguerite de s’intéresser à
l’amour charnel. 8 jours de fêtes marquent ces noces, à la suite desquels la
nouvelle reine de Navarre part pour son royaume, puis donne naissance à sa
fille unique Jeanne d’Albret, la mère du futur Henri IV (16 novembre 1527).
Tout comme à Bourges dix ans plus tôt, elle ne s’attarde pas en Navarre. La
cour de son frère et ses responsabilités
politiques et culturelles l’attendent : elle apprécie et collabore aux
projets culturels royaux, visite les nouvelles demeures, loue la beauté de Chambord
et de Fontainebleau et bénéficie très tôt des échanges culturels entre le royaume
de France et l’Italie. Parmi les premiers tableaux donnés par le pape à
François Ier en 1518, figurent une Sainte Marguerite de Raphaël et de son élève
Jules Romain. Della Palla, un florentin, agent artistique du roi, offre à la
princesse les œuvres complètes et un portrait du prédicateur de Florence,
Savonarole. Le poète Clément Marot est son secrétaire, un fidèle qu’elle protègera
toute sa vie.
Un grand sujet de moquerie de la part de
Marguerite concerne la nouvelle reine Eléonore, la sœur de Charles Quint. Elle
n’a pas de mots assez durs pour fustiger le manque d’attirance physique de son
frère pour son épouse, comparé au plaisir qu’Henri de Navarre trouvait auprès
d’elle. Au duc de Norfolk, elle écrit que pendant 7 mois, François a dédaigné
le lit de sa femme « Parce qu’il ne la trouve plaisante à son appétit et
ne saurait dormir avec elle. Loin d’elle, il dort mieux que personne ».
Elle persifle : « elle est fort brûlante au lit, désirant être
embrassée sans cesse…je ne voudrais pour tout l’or de Paris, que le roi de
Navarre se déclarât aussi peu satisfait dans son lit que mon frère dans celui
de sa femme ». Il n’y a aucune
contradiction chez Marguerite comme chez nombre de femmes à la Renaissance entre
un amour divin et les plaisirs du corps avec un mari, voire un amant. Les
références du siècle sont sensuelles et trouvent leur origine dans un amour de
la vie, à une époque où il est si facile de la perdre de maladie ou de mort
violente.
L’amitié féminine est un autre
atout pour ces femmes dans un monde d’hommes qui font de la cour un univers
viril où elles ne sont que des ornements. Habile, la reine de Navarre réussit à
se faire une amie de la nouvelle maîtresse de son frère, la puissante Anne de
Pisseleu, qui devient gouvernante des enfants de France. Marguerite sent chez
Anne, une alliée possible, les deux femmes ont des points communs : la
favorite apprécie l’évangélisme, elle est aussi l’ennemie des partisans de
Charles Quint.
Sœur dévouée, Marguerite oppose pourtant
des résistances à l’autoritarisme de ce frère cadet qui entend disposer du sort
des femmes de sa famille à son gré. Jeanne
d’Albret, son unique héritière est à 12 ans quasiment « vendue » à
Guillaume, duc de Clèves qui en a le double. Suivant en cela l’exemple de sa
mère autrefois pour le prétendant anglais, Jeanne refuse de l’épouser. Cet
imbroglio étonnant est transposé de manière inversée dans le roman de madame de
La Fayette, La princesse de Clèves,
où l’héroïne est obligée d’épouser sans amour l’homme que lui désigne sa mère. Mais
le roman de madame de La Fayette désigne un autre temps, celui de la remise en
ordre de la société française en marche vers l’absolutisme royal. Au XVIè
siècle, une femme, a fortiori si c’est une femme noble, est appelée à donner
son consentement. La Renaissance est, comme le Moyen Age, pragmatique : un
mariage forcé comporte des risques importants de stérilité. Pour une fois,
hommes et femmes se trouvent renvoyés dos à dos et exercent une co
responsabilité sur une union que l’on veut féconde.
Mais François, par ce mariage, a
choisi un prince hostile à Charles Quint, ce qui crispe une reprise de
négociations avec l’Espagne au sujet de la Navarre espagnole et contrecarre les
intérêts de Marguerite. Le connétable Montmorency, sur ordre du roi, porte de
force à l’autel la petite Jeanne, le cardinal de Tournon la menace. La brutalité
toute légale des hommes peut cependant être mise en échec par leur versatilité.
Guillaume de Clèves se rend à Charles Quint en 1543, se remarie avec la nièce
de l’empereur et Marguerite fait annuler le mariage de sa fille. Montmorency, disgracié,
est humilié.
Malgré cet épisode pénible, Marguerite
veille sur son frère comme elle l’a toujours fait. Atteint de syphillis, le roi
est en proie à des crises de démence qui le conduisent à des décisions
violentes et arbitraires que sa sœur réussit de justesse à arrêter.
Marguerite « si instruite dans le seigneur » (Pierre
Toussaint, 1526)
L’orientation religieuse
individuelle n’est pas pour une princesse uniquement de l’ordre de l’intime car
la sœur du roi est une autrice qui publie et sème le trouble en utilisant un
double registre : la théologie, la critique sociale des rapports
hommes-femmes.
Cette fine connaisseuse de
Christine de Pisan, première autrice féministe (1364 – 1431), identifie chez
ses contemporaines un potentiel d’intelligence et de courage que la société ne
leur accorde que chichement. Marguerite est bien fille de son temps et met sa
propre intelligence au service de causes qui concernent ses concitoyens. En
1517, Luther a affiché ses thèses et ses
idées se diffusent en France. Sans toutefois se déclarer luthérienne, elle-même
donne l’exemple d’un désir de retour aux sources de la foi, en prenant pour
directeur de conscience Guillaume Briçonnet, l’évêque de Meaux, un mystique qui
aime l’action. Elle a 30 ans, il a la cinquantaine. Il favorise le retour aux
sources de l’Eglise, et leur traduction en langue française. Il est entouré
d’hommes qui emboitent le pas aux idées de Réforme, catholique ou protestante
peu importe à ce stade, puisqu’il s’agit de l’Eglise définie avant tout comme une
organisation humaine à changer.
Cette relation unique et
formatrice pour l’un comme pour l’autre permet à Marguerite de tenir tous les
pans de sa vie de femme de pouvoirs, femme politique, intellectuelle et
croyante. Elle devient ainsi un modèle et une référence morale au sein d’une
cour que les ambassadeurs étrangers décrivent volontiers comme inconsistante,
plus préoccupée de chevaux, de tournois et de ripailles que de culture. En
1521, elle souffre parfois de l’isolement dans l’austère château d’Alençon, n’a
pas d’enfants, les fastes du camp du drap d’or sont déjà loin. Elle initie donc
avec Briçonnet une correspondance nourrie (1521 – 1524). C’est grâce au soutien
de Marguerite que le petit groupe des « évangélistes » réunis autour de
l‘évêque à Meaux explore de nouvelles voies de spiritualité. Marguerite
expérimente elle aussi des modes d’expression qui privilégient une relation
personnelle du croyant avec Dieu, en se fondant sur les écrits de Saint Paul,
l’un des apôtres les plus turbulents. Les jeux de mots et les symboles sont
donc très présents dans les lettres :
la robe blanche du baptême et des noces, les « miettes de
pain » (de la prédication de l’évêque), la « perle », qui en
latin se dit « Margarita » renvoient à Marguerite et à sa quête spirituelle
obstinée. Elle aime à demander « eau » et « feu » à son directeur de conscience. Marguerite souffre
de maux d’estomac et la relation entre la souffrance de son corps et celle de
son esprit révèle une disposition à l’ascèse. Elle signe « la doublement
malade », « vostre gellée, alterée et affamée fille », « la
riche aveugle », « l’environnée d’espines », « oubliante
soy mesme », « la pis que malade » ou « la trop en corps
Marguerite ». Ce vocabulaire influencera toute une littérature féminine de
la Renaissance, jusqu’aux grandes mystiques de l’âge classique.
Cet échange épistolaire permet à
la princesse de surmonter des épreuves, celui du veuvage, de la captivité de
son frère, de la mort de sa mère et donne le ton de ses œuvres, tel le Dialogue en forme de vision nocturne,
écrit à la suite des tristes morts, de la reine Claude en juillet 1524 et de la
petite Charlotte, seconde fille du roi ou Prisons,
Miroir de l’âme pécheresse, écrit en
1527 – 1528.
Marguerite reste cependant, même
dans sa soif de méditations, une femme qui aime convaincre et concrétiser,
quitte à s’attirer les foudres de l’Eglise. Durant l’année 1525, une mascarade la
présente, dans le cloître de Notre-Dame de Paris, en cavalière tirée par des
diables qui portent des pancartes au nom de Luther. Marguerite accueille en
effet chez elle à Nérac et à Pau, tous ceux qui sont inquiétés par l’université
de Paris : Roussel, Calvin, Lefebvre d’Etaples, Bonaventure des Périers. La
protection de la princesse leur permet de se réfugier hors de France, et de
revenir dans le royaume à l’occasion d’un pardon accordé par le roi sous
l’influence de sa sœur, pour mieux travailler à la diffusion de la réforme
protestante. Marguerite prendra donc tous les risques car le succès des
prédicateurs aux prêches de Carême à Paris et la publication de ses œuvres spirituelles
l’exposent aux représailles de l’université de Paris.
A la fin du mois d’octobre 1530, les étudiants
du collège de Navarre présentent une pièce dans laquelle Marguerite prêche
l’hérésie, manipulée par une furie nommée « Mégère ». Le jeu de mot
désigne , par ses initiales, « Maître Gérard Roussel », son
confesseur. Malgré une enquête diligentée par leur patronne, la reine de
Navarre, on ne trouve pas l’instigateur de cette satire qui égratigne le roi
lui-même. François est contraint d’intervenir pour faire retirer de la mise à
l’index par l’université de Paris, le Miroir
de l’âme pécheresse, publié en 1531, que sa sœur n’a pourtant pas signé. Ce
ne sont pas les excuses des 58 théologiens qui avouent avoir condamné l’ouvrage
sans avoir même pris le temps de le lire qui répare une défiance désormais bien
installée. Marguerite souffre de cette période ambigüe, car il n’existe aucune
définition de l’orthodoxie religieuse.
Quand les mots deviennent modèles
Si parmi les nombreux centres
d’intérêt de la reine de Navarre, on compte un intérêt pour le droit et la
médecine, infatigable, elle excelle aussi dans un genre qui vient d’Italie,
l’art du conte. La fable morale est un moyen détourné pour enseigner hommes et
femmes sur leurs excès et folies, leurs petites misères comme grandeurs d’âme
qui se révèlent dans des situations où l’improbable le dispute au merveilleux. Marguerite,
bien que perpétuellement malade, pratiquait l’ironie et la plaisanterie. La
retraite qu’elle s’imposa dans son
ermitage de Mont-de-Marsan lui fut profitable. En 1542, la voici composant, sur
le modèle du Décaméron de l’italien
Boccace, ou celui des Cent nouvelles
nouvelles du messin Philippe de Vigneulles, un Heptaméron, composé de 72 nouvelles. La particularité des nouvelles
est que la situation qui provoque l’écriture est souvent une circonstance
exceptionnelle qui rassemble des conteurs dans un temps suspendu. Dans ce temps
particulier, 10 voyageurs reclus 7 jours dans une abbaye de Cauterets, racontent
des histoires pieuses ou grivoises. Bloqués par un orage, ils cherchent à se
distraire. Marguerite ne prend pas partie, ses locuteurs donnent chacun leur
point de vue sur des histoires censées faire réfléchir. Elle renvoie les femmes
dos à dos avec les hommes. Ils sont hypocrites, elles sont faibles. Sur un
registre encore plus critique, Marguerite n’admet pas que les hommes infidèles
fassent l’objet d’une clémence injuste de la société, tandis que les femmes
adultères sont passibles de la peine de mort. La conteuse Parlamente est celle
qui, telle le chœur antique, exprime la morale ambigüe de ces contes. Oui les
femmes sont faibles mais peut-on déduire de la faiblesse physique des femmes la
nécessité de la domination des hommes ?
« Marguerite – Parlamente », par ce non-dit sur les
conséquences de la faiblesse, reste fidèle à un lieu commun médiéval. Comme les
autres femmes qui écrivent, elle ne parvient pas, même quand elle s’insurge
contre les duretés de la condition féminine, à se dégager d’un schéma biologique.
Objectivement, les femmes étaient exposées au danger dès lors qu’elles
connaissaient la maternité. Les remariages successifs des veufs à l’issue d’une
mort en couches sont d’une banalité effrayante. Même les reines ne sont pas épargnées
par les accouchements dramatiques. Mais chez nombre d’autrices, la faiblesse
féminine est entourée d’une aura de merveilleux et de sublime. La femme tire de
sa faiblesse sa valeur morale : consciente de ses limites plus qu’un homme,
elle est la sagesse et la bonne conscience dans le couple. Toutes les dérives
conservatrices des siècles suivants renforceront
un discours qui confine les femmes à la souffrance.
Ce qui frappe le lecteur
d’aujourd’hui, c’est cependant le cocasse des situations dans lesquelles se
trouvent les personnages de l’Heptaméron.
Marguerite était bien renseignée sur les relations hommes-femmes. On l’avait
déjà entendu dauber sur Eléonore, en termes non équivoques. C’est une femme qui
n’hésite pas à parler de sexe et d’amours libres, mais aussi d’agressions
sexuelles dont se défendent hardiment les femmes. Les contes n’envisagent pas
que des histoires de nobles dames et messieurs. Ce sont toutes les couches de
la société qui sont dépeintes avec une gaité de ton qui a gardé sa fraîcheur.
La femme d’un procureur, dont
l’amant est l’évêque de Sées, fait assassiner son deuxième amant par son mari.
Quelle santé ! Une muletière d’Amboise connaît un destin tragique :
elle meurt en résistant à une tentative de viol par son valet. On comprend que
l’histoire est en fait scandaleuse par ce que le valet, d’une couche sociale
inférieure à sa patronne, a transgressé la morale de la société très
hiérarchisée de l’époque. L’hypocrite et libidineux Bonnet couche par erreur
avec sa femme, en croyant qu’il s’agit d’une chambrière. Et voilà brocardé le
nanti qui pense que les servantes sont à sa disposition comme un bien matériel.
La critique sociale est alerte et
dans l’Heptaméron, on n’a aucune
peine à comprendre en quoi un recueil de cette nature pouvait réjouir une cour
aux mœurs libres. La littérature féministe est représentée dans le royaume de
France de la Renaissance, par d’autres autrices, Louise Labbé et Pernette du
Guillet les lyonnaises, mais aussi par Nicole Estienne, la femme du médecin
Jean Liébault, qui dans « les
misères de la femme mariée », en 1595, critique l’institution du
mariage, clé de voûte de la société de la Renaissance. En cela Marguerite, sans
remettre en cause un ordre social dont elle est, par son origine, la garante,
égratigne les mauvais mariages. Une forme de revanche féminine viendra avec la Princesse de Clèves, grand roman
féministe dans lequel l’héroïne devient ce qu’elle est.
Marguerite connaît le substrat de ces contes : le féminisme des auteurs italiens, qui magnifient le thème des « femmes fortes » (Philippe de Bergame, 1518), les prédications libertines, les fêtes populaires et « kermesses érotiques », les fêtes où des « innocents » se font flageller le derrière , mais aussi le rituel de certaines entrées royales, où des nymphes nues accueillent le souverain dans sa bonne ville, comme Louis XI à Paris ou lors du mariage d’Anne de Bretagne avec Charles VIII suivie de son entrée à Paris en 1484. Le corps et ses plaisirs, mais aussi ses violences, est omniprésent à la Renaissance. Le poète préféré de Marguerite, Clément Marot, son secrétaire, n’a-t-il pas écrit des poèmes sur « le sein » ? Les mots maniés avec talent par la princesse deviennent, au choix, des armes ou des modèles à suivre pour une humanité qui cherche à s’orienter dans les difficultés du quotidien. Ils soignent les grandes souffrances.
Sylvie Le Clech