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DANS LES MÉDIAS
Gros plan sur Béatrice Riand, membre du Parlement des écrivaines francophones, basée en Suisse.
Paulette Nardal, pionnière méconnue de la négritude
L’histoire a retenu les « pères » de la négritude : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas. C’était oublier le rôle fondamental de Paulette Nardal et de ses sœurs dans l’émergence de la pensée noire francophone.
La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris lui aura offert une exposition inédite. Ce 26 juillet 2024, la statue de Paulette Nardal a émergé des eaux de la Seine, seule femme noire parmi ces dix « femmes en or » debout, reconnues par la France sous les yeux du monde entier. L’intellectuelle martiniquaise, au rôle déterminant dans l’histoire de la pensée noire francophone, a pourtant longtemps été oubliée.
Durant des décennies, les historiographes de la négritude ont mis en lumière les « pères » de ce mouvement littéraire, philosophique, esthétique et politique porté par trois étudiants noirs qui, dans les années 1930, s’étaient rencontrés à Paris : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Dans le tome 3 de ses essais intitulés Liberté, Senghor renvoyait à cette définition de la négritude d’après Césaire : « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ».

Ainsi, l’importance de Paule dite Paulette Nardal (1896-1985) dans l’émergence de ce mouvement a été éclipsée. Journaliste et femme de lettres, fondatrice, avec d’autres de La Revue du monde noir, elle a animé avec ses sœurs, à l’entre-deux-guerres, un salon littéraire qui a vu défiler, à Clamart, au sud de Paris, toute l’intelligentsia noire installée ou de passage dans la capitale.
Parfois, on se contentait de l’appeler « la marraine de la négritude » d’après l’expression de l’écrivain martiniquais Joseph Zobel, comme si ses sœurs – Paulette est l’aînée de sept – et elle n’avaient joué qu’ un rôle de lointaines inspiratrices.
Pourtant, elles écrivaient, discutaient, traduisaient, établissant des ponts entre intellectuels anglophones et francophones dès les années 1920. Les sœurs Nardal, et Paulette en particulier, étaient à la fois des femmes d’action et des penseuses, des battantes pour la « cause noire ».
Première femme noire diplômée d’anglais à la Sorbonne
Paulette Nardal est née le 12 octobre 1896, à la Martinique, dans une famille bourgeoise. Naîtront ensuite six filles (Émilie, Alice, Jane, Cécile, Lucie et Andrée), toutes éduquées dans l’amour des lettres « latines » et de la musique. Son père, Paul Nardal, fils d’esclaves, est le premier Martiniquais ingénieur des ponts et chaussées ; sa mère, Louise Achille, est institutrice et professeur de musique. Paulette Nardal sera elle-même institutrice, avant de gagner Paris, en 1920, à l’âge de 24 ans. Elle s’inscrit à la Sorbonne avec sa sœur Jane et y poursuit des études d’anglais.
Première femme noire diplômée en anglais de la Sorbonne, elle travaille pour son mémoire de fin d’études sur l’écrivaine américaine abolitionniste Harriet Beecher Stowe, autrice de La case de l’oncle Tom.
Dès son arrivée en métropole, elle est témoin de l’effervescence autour de Batouala, roman du Martiniquais René Maran, premier livre d’un Noir couronné par le prix Goncourt en 1921.
Elle observe la vie quotidienne à Paris, ville bouillonnante dans l’entre-deux-guerres, où l’on croise des soldats noirs démobilisés, où les « bals nègres » sont à la mode, où de nombreux intellectuels et artistes noirs évoluent – Joséphine Baker triomphe sur scène.
Paris est alors un carrefour. Les Afro-Américains, les Antillais et les Africains, d’abord méfiants les uns à l’égard des autres, y découvrent leur commune appartenance à une « race » avec, cependant, des différences culturelles notables.
Au salon de Clamart, débats et mises en réseau
Il faut souligner l’importance du salon de Clamart, où elle reçoit tous les dimanches avec ses sœurs Jane et Andrée entre la fin des années 20 et le début des années 30. C’est le moment où les trois sœurs ont joué pleinement leur rôle de traductrice et ont participé activement à la mise en réseau des intellectuels noirs, d’où qu’ils viennent. Si Aimé Césaire avoue y passer rarement, on y croise plus fréquemment Léopold Sédar Senghor.
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Elles débattent et créent des passerelles entre anglophones de passage à Paris (intellectuels, poètes, artistes américains et de toutes les diasporas africaines) et francophones, quelles que soient leurs origines et fonctions, conscients de leur appartenance commune à la « condition noire ». Outre René Maran, on y croise les écrivains américains Alain Locke, auteur du manifeste « The New Negro » et Claude McKay, la sculptrice Augusta Savage… On s’y fait écho du « Harlem Renaissance », un mouvement afro-américain porté par les intellectuels et artistes noirs outre-Atlantique, qui a inspiré celui de la négritude.
L’intellectuelle est aussi journaliste : pour La Dépêche africaine (1928-1932), où sa sœur Jane publie également, pour La revue du Monde noir qu’elle a créé (1931-1932) avec Léo Sajous et René Maran et plus tard pour L’Etudiant noir (créé par Aimé Césaire en 1935, dont il n’y eut que deux numéros). En témoin de son temps, elle donne son opinion sur les différentes formes de colonisations : celle des Français, qui selon elle civilise et éduque, lui semble plus douce. Plus tard, en 1935, elle prendra position contre l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini.
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En tout, Paulette Nardal écrit une dizaine d’articles dans La Dépêche africaine (organe du « Comité de défense de la race nègre », fondé par le Guadéloupéen Maurice Satineau en 1928). Pour La revue du monde noir, parution bilingue anglais-français dont elle est secrétaire de rédaction, elle traduit tous les textes. Ses sœurs Jane et Andrée y contribuent, ainsi que son cousin Louis Thomas Achille.
Dans l’éditorial de La Revue du monde noir de 1931, le cap est clairement fixé :
« Créer entre les Noirs du monde entier, sans distinction de nationalité, un lien intellectuel et moral qui leur permette de se mieux connaître, de s’aimer fraternellement, de défendre plus efficacement leurs intérêts collectifs et d’illustrer leur Race, tel est le triple but que poursuivra “La revue du monde noir”. »
Dans le dernier numéro de la même revue, en 1932, elle publie un texte qui fera date : « Éveil de la conscience de race ». Il s’agit pour elle de redonner aux Noirs la fierté d’être des Noirs.
Paulette Nardal fut aussi assistante parlementaire, auprès du député martiniquais Joseph Lagrosillière ou du député du Sénégal Galandou Ndiaye, à partir de 1934.
En 1939, elle se trouve sur le bateau Bretagne quand celui-ci est torpillé par les Allemands. Sauvée de justesse, elle gardera à vie des séquelles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle regagne la Martinique où elle encourage les femmes à exercer leur droit de vote acquis en avril 1944. Elle occupera, un bref moment, un poste à l’ONU.
En Martinique, elle publie dans le mensuel La femme dans la cité, qu’elle a créé et qu’elle dirige entre 1945 et 1951, dans lequel elle défend toujours la cause des femmes.
Elle accorde ainsi une grande importance à l’éducation et aux droits des Martiniquaises et écrit un rapport officiel sur le féminisme dans les colonies (1944-1946). En 1954 elle fonde une chorale, « La joie de chanter », où les choristes interprètent des negro spirituals.
Sa vie durant, Paulette Nardal a vécu en femme indépendante, ne reculant devant aucune difficulté, même si ses positions politiques furent parfois incomprises ou jugées ambiguës à l’égard de la colonisation française, parce qu’elle aimait la France, sa culture et l’accueil qu’elle réservait aux Noirs. Elle était catholique et ne remettait pas en cause l’idée de la civilisation liée à celle de la colonisation. Vu ses positions réformistes modérées, on a pu dire qu’elle défendait une « négritude de droite ».
« Nous avons balisé la piste pour les hommes »
Toujours solidaire des femmes et prenant fait et cause pour la « négritude », elle avait l’impression d’avoir été dépossédée de la « maternité » d’une pensée qu’elle forgeait théoriquement et pratiquement depuis les années 1920. Elle le dit clairement, par exemple dans une lettre de 1963, adressée au biographe de Senghor Jacques Louis Hymans, « où elle exprime son amertume – et celle de ses sœurs – d’avoir été spoliées par Césaire, Damas et Senghor », relève Cécile Bertin-Élisabeth :
« Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelle. Nous n’étions que des femmes. Nous avons balisé la piste pour les hommes »
Dans l’histoire des idées, la « domination masculine » est bien présente : le rôle des penseuses est souvent passé sous silence, comme le montre Eve Gianoncelli dans une thèse soutenue en 2016, qui s’appuie notamment sur la trajectoire de Paulette Nardal.
Quand il s’agit de l’Afrique et de ses diasporas, cette tendance à l’invisibilisation des voix des femmes est encore plus flagrante – ce sont d’abord les hommes qui écrivent, conceptualisent, ont des préfaciers français (ce fut le cas des « pères » de la négritude).
Heureusement, le rôle de Paulette Nardal et de ses sœurs est mieux connu depuis quelques années grâce à de nouvelles recherches, des thèses), des films, une première biographie, un livre d’entretiens et bien d’autres publications.
La statue de Paulette Nardal est temporairement exposée dans la cour d’honneur de l’Assemblée nationale, aux côtés des autres « femmes en or ». Son châle semble se prolonger par de puissantes racines de fromager, arbre bien connu en Afrique et aux Antilles. Le début d’une mise en lumière officielle
Cet article est publié en partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie à l’occasion du XIXe sommet de la Francophonie qui se tient les 4 et 5 octobre 2024 à Paris et Villers-Cotterêts.
MAY ZIADÉ
RECENSION | ✨ Le dernier ouvrage de Carmen Boustani, membre du Parlement des écrivaines francophones fait l’objet d’une belle recension dans l’Orient-Le Jour, un quotidien francophone libanais ✨ .

IMAN BASSALAH AIDA OU LE BONHEUR DES DAMES
Comment protéger son bonheur réel contre ce qui le menace le plus et qui vient de l’intérieur, du plus profond de soi, lorsqu’on est pris au piège d’une addiction, d’une envie à laquelle on ne peut résister et qui domine brusquement votre corps et vos pensées ? Comment s’adresser à soi-même et se raisonner afin d’échapper à ses démons, d’étouffer son délire, de retrouver le fil d’une existence normale, paisible et même « privilégiée » qui est censée être la vôtre ? Ce sont là les interrogations qui habitent le roman d’Iman Bassalah, publié en 2023 aux éditions Anne Carrière, dont le titre est un clin d’œil à l’œuvre de Zola revisitée et remise au goût du jour par l’autrice, et qui raconte avec beaucoup de talent l’histoire d’Aïda, la narratrice.
C’est l’histoire de la longue lutte que cette dernière mène contre elle-même, aux prises avec une maladie faite de désir et de honte. Tiraillée en permanence entre d’un côté le retour de souvenirs anciens qui la font glisser sur la pente d’un passé familial lourd de marquages culturels, de frustrations, de privations, et de l’autre une réalité présente à laquelle elle tient de toutes ses forces, où elle est comblée en apparence, où la chance lui a souri en étanchant ses soifs puisque désormais l’amour, le mari, les enfants, l’argent, la reconnaissance sociale et tous les ingrédients sont là pour la sécuriser, la protéger, lui apporter paix et bonheur. Mais d’où viennent cette insatisfaction et cette inquiétude qui rongent Aïda et la poussent inexorablement à céder au violent désir de voler qui la traverse, qu’elle sent monter en elle comme une terrible tempête, kleptomanie obsessionnelle qui prend possession de ses yeux, de sa respiration et de ses mains ? Désir qui la fait trembler et la jette pieds et poings liés dans l’acte fou et toujours recommencé de « faucher » l’objet qui la tente sur le moment, tentation mortifère qui se nourrit de son sang, pulsion invincible qui à la fois la grise et la démolit. Jouissance et meurtrissure. Errance et peur de sombrer. Honte et perte de soi.
Mais ce qui est plus intéressant que ces questions « existentielles », c’est la façon dont la romancière mène sa barque sur ce long fleuve non tranquille, dans un décor parisien qui n’a rien à voir avec celui de 1883 où Zola écrivait Au bonheur des dames et où l’on parlait pourtant déjà de « magasinite ». Le décor planté par Iman Bassalah dans Aïda ou le bonheur des dames est celui du Paris trépident d’aujourd’hui, avec son ordre et son désordre, ses modes si particulières, ses codes, ses lieux hantés, ses loisirs, ses vertiges informatiques, ses objets fétiches, ses règles et les manières de les transgresser. C’est là qu’elle fait évoluer des personnages saisissants dont les traits se précisent au fur et à mesure que l’action s’intensifie, que l’étau se resserre : du mari aimant aux amants irrésistibles, de la bourgeoisie du seizième arrondissement à la famille arrivée des montagnes d’un Liban en guerre, à la nounou d’origine « gitane », au faux vigile, aux jeunes lycéennes de terminales auxquelles la narratrice enseigne la littérature, à l’amie intime, actrice flamboyante qui vous pompe l’air, vous squatte la vie, et enfin à ce milieu puissant et mystérieux du spectacle dont les secrets sont bien gardés et qui possède un attrait irrésistible. Le tout à travers un récit haletant où le drame n’est jamais loin, où l’épée de Damoclès est toujours suspendue sur la tête d’Aïda, et où le dénouement nous réserve de grandes surprises.
Cherchant à guérir de sa terrible maladie, s’identifiant ou s’attachant à des êtres dans lesquels elle cherche sa vérité introuvable, à l’intérieur d’un microcosme où les gens sont toujours à cran, la narratrice s’épuise dans une course poursuite, avec à ses côtés un mari lui-même pris au piège.
Et c’est la comédie qui lui tend enfin la main et lui offre un refuge. C’est elle qui la sort du guêpier de la vie réelle où les masques sont si lourds à porter, et lui propose le masque tant rêvé de l’actrice, de cinéma ou de théâtre, celle qui joue le rôle de l’autre, faute d’avoir su trouver le sien. Tricherie ? Peut-être. Rôle « volé » ? Oui, sans doute, pour rester dans la note. Mais surtout rôle imaginaire qui vient au secours du réel comme pour l’aider à mettre de l’ordre en son sein afin de se remettre en marche.
Ainsi, faute d’arriver à vivre sa vie, on peut donc la jouer ? C’est là une des conclusions qu’on peut tirer de la lecture de ce beau roman.
Emna Belhaj Yahia
Tunis, le 11 juillet 2024