ARTICLE | La caravane des Ecrivaines francophones est passée par Le Creusot et Torcy

Portrait des écrivaines participant à la Caravane au Creusot et à Torcy

La caravane de 5 écrivaines francophones de 5 pays différents initiée par le Centre Francophonie de Bourgogne (CFB) en partenariat avec le Parlement des Ecrivaines Francophones (PEF) a été reçue officiellement par Danièle PICARD, adjointe aux jumelages, en place du Maire David Marti, excusé.
Madame Picard s’est réjouie de la venue de ces visages de la Francophonie au Creusot, a rappelé le désir d’ouverture au monde de la ville à travers ses jumelages (Allemagne, Serbie, bientôt le Portugal) et son offre culturelle régulière, diverse et accessible au plus grand nombre.

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Article paru le 22 avril 2025 dans Le Creusot Infos

INTERVIEW | Carmen Boustani : « Le mérite des écrivaines méditerranéennes est de rapprocher deux rives »

Carmen Boustani est la première à introduire les écrits de femmes et la question du genre en 1980 à l’Université libanaise où elle est professeure. Elle a, à chaque sortie d’un livre des recensions dans la presse arabe et francophone, des invitations à donner des conférences dans les universités en France, Espagne, Maghreb et Liban, notamment pour les dernières biographies Andrée Chedid, l’Écriture de l’amour et May Ziadé la passion d’écrire.

Pourquoi avez-vous choisi d’orienter votre travail sur les autrices des deux rives de la Méditerranée ?

La Méditerranée a vu naître et disparaître de nombreuses civilisations, comme l’Égypte et la Mésopotamie qui se distinguent par des cultures différentes et complémentaires où la femme a joué un rôle malgré la domination d’une culture patriarcale. Si on remonte la mythologie, c’est de la côte libanaise de Sidon que fut enlevée Europe par Zeus créant un lien indissociable entre la Méditerranée orientale et le continent occidental. Lien que prolonge Didon, la fille du roi de Tyr (l’ancienne Phénicie), partie des rives du Liban pour bâtir Carthage.

La mythologie du bassin méditerranéen est marquée par de fortes présences féminines : l’image centrale n’est pas le père tout-puissant, mais la mère dans son rapport mère/fils. Aujourd’hui, le pouvoir des mères s’affirme malgré le legs écrasant de la religion. La figure de la mère est assimilée à celle de la langue dans une trilogie mère/terre/langue. C’est dans la langue française que j’ai choisi de parler d’une médiation d’imaginaires féminins unis par l’amour d’une langue. Le but est de montrer que la femme dit autre chose en partant de sa réalité dans cette Mare Nostrum qui reflète les contradictions Nord/Sud, Orient/Occident.

Pouvez-vous nous donner une idée des femmes méditerranéennes dont vous avez analysé les œuvres ?

Je me limiterai à quelques romancières ou nouvellistes du Maghreb et du Machrek pour ne pas m’étendre sur l’ensemble des œuvres des femmes du pourtour méditerranéen que j’ai étudiées. Sous l’influence du MLF de la rive du Nord va émerger le concept des femmes du Sud qui réclame une affirmation de soi. En effet, l’entrée de ces femmes en littérature rompt avec leur éthique qui leur interdit de parler d’elles-mêmes et offre une écriture marquée par le ‘je féminin’, les bruits, les saveurs et les gestes de cette Méditerranée des origines : en un mot une écriture du corps et du viscéral. Le mérite des écrivaines méditerranéennes est de rapprocher deux rives au départ antagonistes et deux civilisations divergentes la gréco-latine et l’arabo-musulmane.

Par exemple, parmi les Libanaises, Andrée Chedid dans Le Sommeil délivré (1952) décrit la victimisation de la femme arabe, critique le mariage des mineures et ses répercussions tragiques sur de jeunes adolescentes qu’on marie à des goujats de vingt ans leurs aînés. Vénus Khoury-Ghata, La maîtresse du notable, (1992) présente une héroïne, Flora, qui déshonore son rôle de mère méditerranéenne en courant la passion. Elle aime l’amour dont elle est l’objet plus que ceux qui l’aiment et suit un imaginaire masculin qui la dépossède de tout individualisme. Dominique Eddé dans Le cerf-volant, décrit un voyage hanté par l’angoisse du pays et les signes avant-coureurs d’une vie. Elle recourt à l’écriture pour recoller les morceaux d’un destin mobile entre les lieux de la Méditerranée et les différentes langues. La langue française reste pour la narratrice un sujet de divisions intérieures, d’admiration, plus qu’un sujet d’amour. Nadia Tuéni dans trois nouvelles posthumes Le Prétexte (1964), Du bleu anthrophagique (1964), Le temps des odalisques (1965) interroge le rapport à la Méditerranée, le rapport homme/femme et femme/eau. Abla Farhoud dans Le bonheur a la queue glissante (1989) présente le discours d’une femme libanaise illettrée et émigrée qui raconte sa vie dans son dialecte libanais à sa fille, une universitaire, qui la transcrit en mots de la langue française.

Je me permets de mentionner mon roman La guerre m’a surprise à Beyrouth (2011). Yasmina, seule dans un immeuble qui s’est vidé de ses habitants lors des bombardements israéliens sur Beyrouth en 2006, joue avec les mots sur son ordinateur pour ne pas avoir peur dans Beyrouth assiégé. Les mots font du sens pour décrire le rêve d’un livre. Cette résilience dans les épreuves caractérise les Libanaises. L’essentiel est de démontrer que les femmes sont porteuses de la pulsion de vie, elles préservent la mémoire, ramenant de l’humain dans l’inhumain des guerres.

Pour l’Égypte, je m’arrête à Ramza (1958) d’Out el Kouloub où la narratrice mariée contre la volonté de son père décrit sa rébellion mais aussi sa culpabilité. Elle relie la narration autobiographique à la chronique sociale.

Concernant le Maghreb, je mentionne Assia Djebar dans L’amour la fantasia (1995) qui cherche à retrouver, à travers l’histoire d’une petite fille allant au lycée français, la mémoire nomade des femmes de sa tribu. Dans N’zid (2001) de Malika Mokeddem la narratrice renaît non sans ambiguïté entre douleur et joie dans sa traversée de la Méditerranée comme un espace vide entre deux rives. Elle est décrite comme Ulysse au féminin. Nina Bouraoui dans Garçon manqué (2000) expose de courts textes à la manière d’Enfance de Nathalie Sarraute et oscille entre deux espaces géographiques l’Algérie et la France qui lui donnent une « identité de fracture » avec le dilemme de l’identité du père algérien et de la mère française.

C’est une littérature de l’opposition à l’ordre patriarcal établi, un règlement de comptes contre un monde créé par l’homme, faisant croire à la femme qu’elle n’a pas de salut en dehors de lui. La majorité des héroïnes de ce corpus choisi sont des rebelles et des révoltées qui cherchent à se réaliser loin de l’homme et à définir leur identité de femme.

Quelle est votre contribution à la transmission de la langue française et des écrits des écrivaines méditerranéennes ?

Je suis un mélange d’arabe et de français. Je pense en français bien que la communication et le glissement entre les deux langues soient pour moi une seule langue. Quand j’écris en français, j’essaie de réinjecter ce côté charnel, sensuel de ma culture de la Méditerranée orientale, que je revendique, comme pouvant être une partie du français, un français en couleur que j’ai essayé de transmettre à mes étudiant·es de master et de doctorat. Les études de lettres se féminisent de plus en plus et les garçons les désertent.

J’étais la première à avoir introduit les écrits des femmes et les théories du genre à la faculté des lettres de l’université libanaise en 1980. Au fil des années, un réseau s’est constitué de doctorantes où la notion de la différence devient un concept opératoire enseigné à leur tour par quelques-unes de mes doctorantes devenues des collègues à l’université libanaise ou dans les universités des Imarates, de la France ou des États-Unis grâce à la migration. L’intérêt porté aux études de genre s’explique par une forte demande chez la femme de la Méditerranée orientale notamment la femme voilée qui revendique sa liberté face aux traditions qui l’accablent.

J’organise aussi des colloques sur les femmes: Aux frontières des deux genres en hommage à Andrée Chedid l’année du sommet de la francophonie à Beyrouth soutenu par le ministre de la culture Ghassan Salamé et un autre Des femmes et de l’écriture, le bassin méditerranéen, avec Edmond Jouve en hommage à Vénus Khoury-Ghata en Quercy. Je dirige la Revue des lettres et de traduction à l’université Saint-Esprit à Kaslik dont la majorité des dossiers littéraires se déploie autour de la femme.

Je publie des essais sur le féminisme, la différence sexuelle et les écrits des femmes dont la majorité est concentrée sur les deux rives de la Méditerranée que j’aborde par le biais du politique, de l’inconscient du texte et de la sémiologie.

L’engagement de mon écriture et de mon enseignement est de faire connaître des femmes de lettres méconnues comme Madame Riccoboni, mon étude était le premier travail fait sur elle après une thèse à la BN qui lui a été consacrée en 1925, Madame du Deffand, Out el kouloub, et des femmes plus connues ou célèbres comme Colette, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Annie Ernaux, Camille Laurens, Isabel Eberhardt, Assia Djebar, Malikka Mokeddem, Andrée Chedid, Vénus Khoury- Ghata, May Ziadé

Il en ressort que la femme des deux rives de la Méditerrané s’affirme en disant je et en racontant son propre vécu que ce soit dans son propre pays ou un pays d’accueil. Le pouvoir de l’écriture qui soulève le rapport du pouvoir des sexes sera une compensation au pouvoir politique féminin souvent absent sur les deux rives, surtout sur la rive Sud.

Propos recueillis par Annie Richard Universitaire et autrice

Article publié le 6 mars 2025 par 50/50 magazine dans le dossier « Des autrices de la Méditerranée nous parlent des deux rives » – tous droits réservés

 

Des autrices de la Méditerranée nous parlent des deux rives – Un article de 50/50 magazine

Elles sont autrices de la Méditerranée et font partie du Parlement des Ecrivaines Francophones, créé en 2018 sous l’impulsion de Fawzia Zouary, journaliste et écrivaine tunisienne, avec le soutien de l’écrivaine Leila Slimani. Femmes des cinq continents, ce sont des passeuses de cultures, d’expériences singulières en même temps qu’universelles. Elles dialoguent par-dessus les frontières, les guerres et le passé colonial, pour faire entendre la voix unie des femmes, une voix unique qu’on entend peu. De leur langue d’origine à la langue française s’opèrent des transferts d’émotions, de sensations, de notions qui enrichissent l’héritage de la francophonie.

Après Marie-Noël Arras, éditrice des éditions Chèvre-feuille étoilée, naviguant entre l’Algérie et Montpellier, vous lirez Carmen Boustani vivant sous les bombes de Beyrouth, qui évoque notamment la féministe égyptienne May Ziadé, enfin la dramaturge turque Sedef Ecer dont la pièce E-passeur sera bientôt donnée à Avignon.

Vous découvrirez Nora Atalla, gréco-égyptienne, qui transporte du Québec ses « livres voyageurs » jusque dans les bibliothèques d’Afrique noire, puis l’autrice tunisienne Emna Belhaj Yahia qui vous parlera du premier mouvement féministe tunisien des années 70, enfin, l’écrivaine Aïcha Bouabaci évoquera pour vous son Algérie natale.

Universalistes comme les quelque 200 écrivaines du Parlement des Ecrivaines francophones, dont c’est la vocation, ces femmes de lettres tissent les liens d’une paix durable de l’une à l’autre rive de la Méditerranée.

Article publié sur le site de 50/50 magazine le 6 mars 2025 et signé d’Edith Payeux.

Des autrices de la Méditerranée nous parlent des deux rives – 50 – 50 Magazine50 – 50 Magazine | « les péripéties de l’égalité femmes/hommes » – https://www.50-50magazine.fr/2025/03/06/des-autrices-de-la-mediterranee-nous-parlent-de-lautre-rive/

ARTICLE – Sedef Ecer : « J’ai imaginé les destins de ces trois femmes dirigées par cet être monstrueux »  

Née à Istanbul, romancière, autrice dramatique et scénariste Sedef Ecer pratique plusieurs formes d’écriture en turc et en français. Son roman Trésor national, sélectionné pour des prix littéraires, a reçu un accueil enthousiaste des critiques et des libraires. Ses textes ont été mis en scène, en lecture ou en ondes (festivals internationaux, scènes nationales, ainsi qu’à l’étranger mais aussi dans des espaces publics, cafés, bibliothèques ou écoles). Ils ont été étudiés dans le programme de collèges, lycées, des départements de théâtre des universités, traduits et publiés dans plusieurs pays. Lauréate de nombreux prix et bourses, elle est entrée dans le « Dictionnaire universel des Créatrices » en 2014. Elle est membre fondatrice du Parlement des Écrivaines Francophones.

Présentation de la pièce E-passeur.com par Christina Oikonomopoulou Université du Péloponnèse, Département d’études théâtrales

Article paru dans 50/50 magazine, édition du 27 mars 2025

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Paulette Nardal, pionnière méconnue de la négritude

Paulette Nardal. CC BY-NC-SA

L’histoire a retenu les « pères » de la négritude : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas. C’était oublier le rôle fondamental de Paulette Nardal et de ses sœurs dans l’émergence de la pensée noire francophone.


La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris lui aura offert une exposition inédite. Ce 26 juillet 2024, la statue de Paulette Nardal a émergé des eaux de la Seine, seule femme noire parmi ces dix « femmes en or » debout, reconnues par la France sous les yeux du monde entier. L’intellectuelle martiniquaise, au rôle déterminant dans l’histoire de la pensée noire francophone, a pourtant longtemps été oubliée.

Durant des décennies, les historiographes de la négritude ont mis en lumière les « pères » de ce mouvement littéraire, philosophique, esthétique et politique porté par trois étudiants noirs qui, dans les années 1930, s’étaient rencontrés à Paris : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Dans le tome 3 de ses essais intitulés LibertéSenghor renvoyait à cette définition de la négritude d’après Césaire : « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ».

La statue de Paulette Nardal, exposée temporairement à l’Assemblée nationale. Crédit : Assemblée nationale

Ainsi, l’importance de Paule dite Paulette Nardal (1896-1985) dans l’émergence de ce mouvement a été éclipsée. Journaliste et femme de lettres, fondatrice, avec d’autres de La Revue du monde noir, elle a animé avec ses sœurs, à l’entre-deux-guerres, un salon littéraire qui a vu défiler, à Clamart, au sud de Paris, toute l’intelligentsia noire installée ou de passage dans la capitale.

Parfois, on se contentait de l’appeler « la marraine de la négritude » d’après l’expression de l’écrivain martiniquais Joseph Zobel, comme si ses sœurs – Paulette est l’aînée de sept – et elle n’avaient joué qu’ un rôle de lointaines inspiratrices.

Pourtant, elles écrivaient, discutaient, traduisaient, établissant des ponts entre intellectuels anglophones et francophones dès les années 1920. Les sœurs Nardal, et Paulette en particulier, étaient à la fois des femmes d’action et des penseuses, des battantes pour la « cause noire ».

Première femme noire diplômée d’anglais à la Sorbonne

Paulette Nardal est née le 12 octobre 1896, à la Martinique, dans une famille bourgeoise. Naîtront ensuite six filles (Émilie, Alice, Jane, Cécile, Lucie et Andrée), toutes éduquées dans l’amour des lettres « latines » et de la musique. Son père, Paul Nardal, fils d’esclaves, est le premier Martiniquais ingénieur des ponts et chaussées ; sa mère, Louise Achille, est institutrice et professeur de musique. Paulette Nardal sera elle-même institutrice, avant de gagner Paris, en 1920, à l’âge de 24 ans. Elle s’inscrit à la Sorbonne avec sa sœur Jane et y poursuit des études d’anglais.

Première femme noire diplômée en anglais de la Sorbonne, elle travaille pour son mémoire de fin d’études sur l’écrivaine américaine abolitionniste Harriet Beecher Stowe, autrice de La case de l’oncle Tom.

Dès son arrivée en métropole, elle est témoin de l’effervescence autour de Batouala, roman du Martiniquais René Maran, premier livre d’un Noir couronné par le prix Goncourt en 1921.

Elle observe la vie quotidienne à Paris, ville bouillonnante dans l’entre-deux-guerres, où l’on croise des soldats noirs démobilisés, où les « bals nègres » sont à la mode, où de nombreux intellectuels et artistes noirs évoluent – Joséphine Baker triomphe sur scène.

Paris est alors un carrefour. Les Afro-Américains, les Antillais et les Africains, d’abord méfiants les uns à l’égard des autres, y découvrent leur commune appartenance à une « race » avec, cependant, des différences culturelles notables.

Au salon de Clamart, débats et mises en réseau

Il faut souligner l’importance du salon de Clamart, où elle reçoit tous les dimanches avec ses sœurs Jane et Andrée entre la fin des années 20 et le début des années 30. C’est le moment où les trois sœurs ont joué pleinement leur rôle de traductrice et ont participé activement à la mise en réseau des intellectuels noirs, d’où qu’ils viennent. Si Aimé Césaire avoue y passer rarement, on y croise plus fréquemment Léopold Sédar Senghor.


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Elles débattent et créent des passerelles entre anglophones de passage à Paris (intellectuels, poètes, artistes américains et de toutes les diasporas africaines) et francophones, quelles que soient leurs origines et fonctions, conscients de leur appartenance commune à la « condition noire ». Outre René Maran, on y croise les écrivains américains Alain Locke, auteur du manifeste « The New Negro » et Claude McKay, la sculptrice Augusta Savage… On s’y fait écho du « Harlem Renaissance », un mouvement afro-américain porté par les intellectuels et artistes noirs outre-Atlantique, qui a inspiré celui de la négritude.

L’intellectuelle est aussi journaliste : pour La Dépêche africaine (1928-1932), où sa sœur Jane publie également, pour La revue du Monde noir qu’elle a créé (1931-1932) avec Léo Sajous et René Maran et plus tard pour L’Etudiant noir (créé par Aimé Césaire en 1935, dont il n’y eut que deux numéros). En témoin de son temps, elle donne son opinion sur les différentes formes de colonisations : celle des Français, qui selon elle civilise et éduque, lui semble plus douce. Plus tard, en 1935, elle prendra position contre l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini.

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En tout, Paulette Nardal écrit une dizaine d’articles dans La Dépêche africaine (organe du « Comité de défense de la race nègre », fondé par le Guadéloupéen Maurice Satineau en 1928). Pour La revue du monde noir, parution bilingue anglais-français dont elle est secrétaire de rédaction, elle traduit tous les textes. Ses sœurs Jane et Andrée y contribuent, ainsi que son cousin Louis Thomas Achille.

Dans l’éditorial de La Revue du monde noir de 1931, le cap est clairement fixé :

« Créer entre les Noirs du monde entier, sans distinction de nationalité, un lien intellectuel et moral qui leur permette de se mieux connaître, de s’aimer fraternellement, de défendre plus efficacement leurs intérêts collectifs et d’illustrer leur Race, tel est le triple but que poursuivra “La revue du monde noir”. »

Dans le dernier numéro de la même revue, en 1932, elle publie un texte qui fera date : « Éveil de la conscience de race ». Il s’agit pour elle de redonner aux Noirs la fierté d’être des Noirs.

Paulette Nardal fut aussi assistante parlementaire, auprès du député martiniquais Joseph Lagrosillière ou du député du Sénégal Galandou Ndiaye, à partir de 1934.

En 1939, elle se trouve sur le bateau Bretagne quand celui-ci est torpillé par les Allemands. Sauvée de justesse, elle gardera à vie des séquelles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle regagne la Martinique où elle encourage les femmes à exercer leur droit de vote acquis en avril 1944. Elle occupera, un bref moment, un poste à l’ONU.

En Martinique, elle publie dans le mensuel La femme dans la cité, qu’elle a créé et qu’elle dirige entre 1945 et 1951, dans lequel elle défend toujours la cause des femmes.

Elle accorde ainsi une grande importance à l’éducation et aux droits des Martiniquaises et écrit un rapport officiel sur le féminisme dans les colonies (1944-1946). En 1954 elle fonde une chorale, « La joie de chanter », où les choristes interprètent des negro spirituals.

Sa vie durant, Paulette Nardal a vécu en femme indépendante, ne reculant devant aucune difficulté, même si ses positions politiques furent parfois incomprises ou jugées ambiguës à l’égard de la colonisation française, parce qu’elle aimait la France, sa culture et l’accueil qu’elle réservait aux Noirs. Elle était catholique et ne remettait pas en cause l’idée de la civilisation liée à celle de la colonisation. Vu ses positions réformistes modérées, on a pu dire qu’elle défendait une « négritude de droite ».

« Nous avons balisé la piste pour les hommes »

Toujours solidaire des femmes et prenant fait et cause pour la « négritude », elle avait l’impression d’avoir été dépossédée de la « maternité » d’une pensée qu’elle forgeait théoriquement et pratiquement depuis les années 1920. Elle le dit clairement, par exemple dans une lettre de 1963, adressée au biographe de Senghor Jacques Louis Hymans, « où elle exprime son amertume – et celle de ses sœurs – d’avoir été spoliées par Césaire, Damas et Senghor », relève Cécile Bertin-Élisabeth :

« Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelle. Nous n’étions que des femmes. Nous avons balisé la piste pour les hommes »

Dans l’histoire des idées, la « domination masculine » est bien présente : le rôle des penseuses est souvent passé sous silence, comme le montre Eve Gianoncelli dans une thèse soutenue en 2016, qui s’appuie notamment sur la trajectoire de Paulette Nardal.

Quand il s’agit de l’Afrique et de ses diasporas, cette tendance à l’invisibilisation des voix des femmes est encore plus flagrante – ce sont d’abord les hommes qui écrivent, conceptualisent, ont des préfaciers français (ce fut le cas des « pères » de la négritude).

Paulette Nardal, « La Négritude : Cherchez la femme ! » (Arte).

Heureusement, le rôle de Paulette Nardal et de ses sœurs est mieux connu depuis quelques années grâce à de nouvelles recherches, des thèses), des films, une première biographie, un livre d’entretiens et bien d’autres publications.

La statue de Paulette Nardal est temporairement exposée dans la cour d’honneur de l’Assemblée nationale, aux côtés des autres « femmes en or ». Son châle semble se prolonger par de puissantes racines de fromager, arbre bien connu en Afrique et aux Antilles. Le début d’une mise en lumière officielle


Cet article est publié en partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie à l’occasion du XIXe sommet de la Francophonie qui se tient les 4 et 5 octobre 2024 à Paris et Villers-Cotterêts.

MAY ZIADÉ

Couverture du livre May Ziadé par Carmen Boustani

RECENSION | ✨ Le dernier ouvrage de Carmen Boustani, membre du Parlement des écrivaines francophones fait l’objet d’une belle recension dans l’Orient-Le Jour, un quotidien francophone libanais ✨ .

IMAN BASSALAH AIDA OU LE BONHEUR DES DAMES

Comment protéger son bonheur réel contre ce qui le menace le plus et qui vient de l’intérieur, du plus profond de soi, lorsqu’on est pris au piège d’une addiction, d’une envie à laquelle on ne peut résister et qui domine brusquement votre corps et vos pensées ? Comment s’adresser à soi-même et se raisonner afin d’échapper à ses démons, d’étouffer son délire, de retrouver le fil d’une existence normale, paisible et même « privilégiée » qui est censée être la vôtre ? Ce sont là les interrogations qui habitent le roman d’Iman Bassalah, publié en 2023 aux éditions Anne Carrière, dont le titre est un clin d’œil à l’œuvre de Zola revisitée et remise au goût du jour par l’autrice, et qui raconte avec beaucoup de talent l’histoire d’Aïda, la narratrice.

     C’est l’histoire de la longue lutte que cette dernière mène contre elle-même, aux prises avec une maladie faite de désir et de honte. Tiraillée en permanence entre d’un côté le retour de souvenirs anciens qui la font glisser sur la pente d’un passé familial lourd de marquages culturels, de frustrations, de privations, et de l’autre une réalité présente à laquelle elle tient de toutes ses forces, où elle est comblée en apparence, où la chance lui a souri en étanchant ses soifs puisque désormais l’amour, le mari, les enfants, l’argent, la reconnaissance sociale et tous les ingrédients sont là pour la sécuriser, la protéger, lui apporter paix et bonheur. Mais d’où viennent cette insatisfaction et cette inquiétude qui rongent Aïda et la poussent inexorablement à céder au violent désir de voler qui la traverse, qu’elle sent monter en elle comme une terrible tempête, kleptomanie obsessionnelle qui prend possession de ses yeux, de sa respiration et de ses mains ? Désir qui la fait trembler et la jette pieds et poings liés dans l’acte fou et toujours recommencé de « faucher » l’objet qui la tente sur le moment, tentation mortifère qui se nourrit de son sang, pulsion invincible qui à la fois la grise et la démolit. Jouissance et meurtrissure. Errance et peur de sombrer. Honte et perte de soi.

     Mais ce qui est plus intéressant que ces questions « existentielles », c’est la façon dont la romancière mène sa barque sur ce long fleuve non tranquille, dans un décor parisien qui n’a rien à voir avec celui de 1883 où Zola écrivait Au bonheur des dames et où l’on parlait pourtant déjà de « magasinite ». Le décor planté par Iman Bassalah dans Aïda ou le bonheur des dames est celui du Paris trépident d’aujourd’hui, avec son ordre et son désordre, ses modes si particulières, ses codes, ses lieux hantés, ses loisirs, ses vertiges informatiques, ses objets fétiches, ses règles et les manières de les transgresser. C’est là qu’elle fait évoluer des personnages saisissants dont les traits se précisent au fur et à mesure que l’action s’intensifie, que l’étau se resserre : du mari aimant aux amants irrésistibles, de la bourgeoisie du seizième arrondissement à la famille arrivée des montagnes d’un Liban en guerre, à la nounou d’origine « gitane », au faux vigile, aux jeunes lycéennes de terminales auxquelles la narratrice enseigne la littérature, à l’amie intime, actrice flamboyante qui vous pompe l’air, vous squatte la vie, et enfin à ce milieu puissant et mystérieux du spectacle dont les secrets sont bien gardés et qui possède un attrait irrésistible. Le tout à travers un récit haletant où le drame n’est jamais loin, où l’épée de Damoclès est toujours suspendue sur la tête d’Aïda, et où le dénouement nous réserve de grandes surprises.

     Cherchant à guérir de sa terrible maladie, s’identifiant ou s’attachant à des êtres dans lesquels elle cherche sa vérité introuvable, à l’intérieur d’un microcosme où les gens sont toujours à cran, la narratrice s’épuise dans une course poursuite, avec à ses côtés un mari lui-même pris au piège.

     Et c’est la comédie qui lui tend enfin la main et lui offre un refuge. C’est elle qui la sort du guêpier de la vie réelle où les masques sont si lourds à porter, et lui propose le masque tant rêvé de l’actrice, de cinéma ou de théâtre, celle qui joue le rôle de l’autre, faute d’avoir su trouver le sien. Tricherie ? Peut-être. Rôle « volé » ? Oui, sans doute, pour rester dans la note. Mais surtout rôle imaginaire qui vient au secours du réel comme pour l’aider à mettre de l’ordre en son sein afin de se remettre en marche.

     Ainsi, faute d’arriver à vivre sa vie, on peut donc la jouer ? C’est là une des conclusions qu’on peut tirer de la lecture de ce beau roman.

                                                                                      Emna Belhaj Yahia

                                                                                      Tunis, le 11 juillet 2024

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