Paulette Nardal, pionnière méconnue de la négritude

Paulette Nardal. CC BY-NC-SA

L’histoire a retenu les « pères » de la négritude : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas. C’était oublier le rôle fondamental de Paulette Nardal et de ses sœurs dans l’émergence de la pensée noire francophone.


La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris lui aura offert une exposition inédite. Ce 26 juillet 2024, la statue de Paulette Nardal a émergé des eaux de la Seine, seule femme noire parmi ces dix « femmes en or » debout, reconnues par la France sous les yeux du monde entier. L’intellectuelle martiniquaise, au rôle déterminant dans l’histoire de la pensée noire francophone, a pourtant longtemps été oubliée.

Durant des décennies, les historiographes de la négritude ont mis en lumière les « pères » de ce mouvement littéraire, philosophique, esthétique et politique porté par trois étudiants noirs qui, dans les années 1930, s’étaient rencontrés à Paris : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Dans le tome 3 de ses essais intitulés Liberté, Senghor renvoyait à cette définition de la négritude d’après Césaire : « la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture ».

La statue de Paulette Nardal, exposée temporairement à l’Assemblée nationale. Crédit : Assemblée nationale

Ainsi, l’importance de Paule dite Paulette Nardal (1896-1985) dans l’émergence de ce mouvement a été éclipsée. Journaliste et femme de lettres, fondatrice, avec d’autres de La Revue du monde noir, elle a animé avec ses sœurs, à l’entre-deux-guerres, un salon littéraire qui a vu défiler, à Clamart, au sud de Paris, toute l’intelligentsia noire installée ou de passage dans la capitale.

Parfois, on se contentait de l’appeler « la marraine de la négritude » d’après l’expression de l’écrivain martiniquais Joseph Zobel, comme si ses sœurs – Paulette est l’aînée de sept – et elle n’avaient joué qu’ un rôle de lointaines inspiratrices.

Pourtant, elles écrivaient, discutaient, traduisaient, établissant des ponts entre intellectuels anglophones et francophones dès les années 1920. Les sœurs Nardal, et Paulette en particulier, étaient à la fois des femmes d’action et des penseuses, des battantes pour la « cause noire ».

Première femme noire diplômée d’anglais à la Sorbonne

Paulette Nardal est née le 12 octobre 1896, à la Martinique, dans une famille bourgeoise. Naîtront ensuite six filles (Émilie, Alice, Jane, Cécile, Lucie et Andrée), toutes éduquées dans l’amour des lettres « latines » et de la musique. Son père, Paul Nardal, fils d’esclaves, est le premier Martiniquais ingénieur des ponts et chaussées ; sa mère, Louise Achille, est institutrice et professeur de musique. Paulette Nardal sera elle-même institutrice, avant de gagner Paris, en 1920, à l’âge de 24 ans. Elle s’inscrit à la Sorbonne avec sa sœur Jane et y poursuit des études d’anglais.

Première femme noire diplômée en anglais de la Sorbonne, elle travaille pour son mémoire de fin d’études sur l’écrivaine américaine abolitionniste Harriet Beecher Stowe, autrice de La case de l’oncle Tom.

Dès son arrivée en métropole, elle est témoin de l’effervescence autour de Batouala, roman du Martiniquais René Maran, premier livre d’un Noir couronné par le prix Goncourt en 1921.

Elle observe la vie quotidienne à Paris, ville bouillonnante dans l’entre-deux-guerres, où l’on croise des soldats noirs démobilisés, où les « bals nègres » sont à la mode, où de nombreux intellectuels et artistes noirs évoluent – Joséphine Baker triomphe sur scène.

Paris est alors un carrefour. Les Afro-Américains, les Antillais et les Africains, d’abord méfiants les uns à l’égard des autres, y découvrent leur commune appartenance à une « race » avec, cependant, des différences culturelles notables.

Au salon de Clamart, débats et mises en réseau

Il faut souligner l’importance du salon de Clamart, où elle reçoit tous les dimanches avec ses sœurs Jane et Andrée entre la fin des années 20 et le début des années 30. C’est le moment où les trois sœurs ont joué pleinement leur rôle de traductrice et ont participé activement à la mise en réseau des intellectuels noirs, d’où qu’ils viennent. Si Aimé Césaire avoue y passer rarement, on y croise plus fréquemment Léopold Sédar Senghor.


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Elles débattent et créent des passerelles entre anglophones de passage à Paris (intellectuels, poètes, artistes américains et de toutes les diasporas africaines) et francophones, quelles que soient leurs origines et fonctions, conscients de leur appartenance commune à la « condition noire ». Outre René Maran, on y croise les écrivains américains Alain Locke, auteur du manifeste « The New Negro » et Claude McKay, la sculptrice Augusta Savage… On s’y fait écho du « Harlem Renaissance », un mouvement afro-américain porté par les intellectuels et artistes noirs outre-Atlantique, qui a inspiré celui de la négritude.

L’intellectuelle est aussi journaliste : pour La Dépêche africaine (1928-1932), où sa sœur Jane publie également, pour La revue du Monde noir qu’elle a créé (1931-1932) avec Léo Sajous et René Maran et plus tard pour L’Etudiant noir (créé par Aimé Césaire en 1935, dont il n’y eut que deux numéros). En témoin de son temps, elle donne son opinion sur les différentes formes de colonisations : celle des Français, qui selon elle civilise et éduque, lui semble plus douce. Plus tard, en 1935, elle prendra position contre l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie de Mussolini.

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En tout, Paulette Nardal écrit une dizaine d’articles dans La Dépêche africaine (organe du « Comité de défense de la race nègre », fondé par le Guadéloupéen Maurice Satineau en 1928). Pour La revue du monde noir, parution bilingue anglais-français dont elle est secrétaire de rédaction, elle traduit tous les textes. Ses sœurs Jane et Andrée y contribuent, ainsi que son cousin Louis Thomas Achille.

Dans l’éditorial de La Revue du monde noir de 1931, le cap est clairement fixé :

« Créer entre les Noirs du monde entier, sans distinction de nationalité, un lien intellectuel et moral qui leur permette de se mieux connaître, de s’aimer fraternellement, de défendre plus efficacement leurs intérêts collectifs et d’illustrer leur Race, tel est le triple but que poursuivra “La revue du monde noir”. »

Dans le dernier numéro de la même revue, en 1932, elle publie un texte qui fera date : « Éveil de la conscience de race ». Il s’agit pour elle de redonner aux Noirs la fierté d’être des Noirs.

Paulette Nardal fut aussi assistante parlementaire, auprès du député martiniquais Joseph Lagrosillière ou du député du Sénégal Galandou Ndiaye, à partir de 1934.

En 1939, elle se trouve sur le bateau Bretagne quand celui-ci est torpillé par les Allemands. Sauvée de justesse, elle gardera à vie des séquelles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle regagne la Martinique où elle encourage les femmes à exercer leur droit de vote acquis en avril 1944. Elle occupera, un bref moment, un poste à l’ONU.

En Martinique, elle publie dans le mensuel La femme dans la cité, qu’elle a créé et qu’elle dirige entre 1945 et 1951, dans lequel elle défend toujours la cause des femmes.

Elle accorde ainsi une grande importance à l’éducation et aux droits des Martiniquaises et écrit un rapport officiel sur le féminisme dans les colonies (1944-1946). En 1954 elle fonde une chorale, « La joie de chanter », où les choristes interprètent des negro spirituals.

Sa vie durant, Paulette Nardal a vécu en femme indépendante, ne reculant devant aucune difficulté, même si ses positions politiques furent parfois incomprises ou jugées ambiguës à l’égard de la colonisation française, parce qu’elle aimait la France, sa culture et l’accueil qu’elle réservait aux Noirs. Elle était catholique et ne remettait pas en cause l’idée de la civilisation liée à celle de la colonisation. Vu ses positions réformistes modérées, on a pu dire qu’elle défendait une « négritude de droite ».

« Nous avons balisé la piste pour les hommes »

Toujours solidaire des femmes et prenant fait et cause pour la « négritude », elle avait l’impression d’avoir été dépossédée de la « maternité » d’une pensée qu’elle forgeait théoriquement et pratiquement depuis les années 1920. Elle le dit clairement, par exemple dans une lettre de 1963, adressée au biographe de Senghor Jacques Louis Hymans, « où elle exprime son amertume – et celle de ses sœurs – d’avoir été spoliées par Césaire, Damas et Senghor », relève Cécile Bertin-Élisabeth :

« Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelle. Nous n’étions que des femmes. Nous avons balisé la piste pour les hommes »

Dans l’histoire des idées, la « domination masculine » est bien présente : le rôle des penseuses est souvent passé sous silence, comme le montre Eve Gianoncelli dans une thèse soutenue en 2016, qui s’appuie notamment sur la trajectoire de Paulette Nardal.

Quand il s’agit de l’Afrique et de ses diasporas, cette tendance à l’invisibilisation des voix des femmes est encore plus flagrante – ce sont d’abord les hommes qui écrivent, conceptualisent, ont des préfaciers français (ce fut le cas des « pères » de la négritude).

Paulette Nardal, « La Négritude : Cherchez la femme ! » (Arte).

Heureusement, le rôle de Paulette Nardal et de ses sœurs est mieux connu depuis quelques années grâce à de nouvelles recherches, des thèses), des films, une première biographie, un livre d’entretiens et bien d’autres publications.

La statue de Paulette Nardal est temporairement exposée dans la cour d’honneur de l’Assemblée nationale, aux côtés des autres « femmes en or ». Son châle semble se prolonger par de puissantes racines de fromager, arbre bien connu en Afrique et aux Antilles. Le début d’une mise en lumière officielle


Cet article est publié en partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie à l’occasion du XIXe sommet de la Francophonie qui se tient les 4 et 5 octobre 2024 à Paris et Villers-Cotterêts.

MAY ZIADÉ

Couverture du livre May Ziadé par Carmen Boustani

RECENSION | ✨ Le dernier ouvrage de Carmen Boustani, membre du Parlement des écrivaines francophones fait l’objet d’une belle recension dans l’Orient-Le Jour, un quotidien francophone libanais ✨ .

IMAN BASSALAH AIDA OU LE BONHEUR DES DAMES

Comment protéger son bonheur réel contre ce qui le menace le plus et qui vient de l’intérieur, du plus profond de soi, lorsqu’on est pris au piège d’une addiction, d’une envie à laquelle on ne peut résister et qui domine brusquement votre corps et vos pensées ? Comment s’adresser à soi-même et se raisonner afin d’échapper à ses démons, d’étouffer son délire, de retrouver le fil d’une existence normale, paisible et même « privilégiée » qui est censée être la vôtre ? Ce sont là les interrogations qui habitent le roman d’Iman Bassalah, publié en 2023 aux éditions Anne Carrière, dont le titre est un clin d’œil à l’œuvre de Zola revisitée et remise au goût du jour par l’autrice, et qui raconte avec beaucoup de talent l’histoire d’Aïda, la narratrice.

     C’est l’histoire de la longue lutte que cette dernière mène contre elle-même, aux prises avec une maladie faite de désir et de honte. Tiraillée en permanence entre d’un côté le retour de souvenirs anciens qui la font glisser sur la pente d’un passé familial lourd de marquages culturels, de frustrations, de privations, et de l’autre une réalité présente à laquelle elle tient de toutes ses forces, où elle est comblée en apparence, où la chance lui a souri en étanchant ses soifs puisque désormais l’amour, le mari, les enfants, l’argent, la reconnaissance sociale et tous les ingrédients sont là pour la sécuriser, la protéger, lui apporter paix et bonheur. Mais d’où viennent cette insatisfaction et cette inquiétude qui rongent Aïda et la poussent inexorablement à céder au violent désir de voler qui la traverse, qu’elle sent monter en elle comme une terrible tempête, kleptomanie obsessionnelle qui prend possession de ses yeux, de sa respiration et de ses mains ? Désir qui la fait trembler et la jette pieds et poings liés dans l’acte fou et toujours recommencé de « faucher » l’objet qui la tente sur le moment, tentation mortifère qui se nourrit de son sang, pulsion invincible qui à la fois la grise et la démolit. Jouissance et meurtrissure. Errance et peur de sombrer. Honte et perte de soi.

     Mais ce qui est plus intéressant que ces questions « existentielles », c’est la façon dont la romancière mène sa barque sur ce long fleuve non tranquille, dans un décor parisien qui n’a rien à voir avec celui de 1883 où Zola écrivait Au bonheur des dames et où l’on parlait pourtant déjà de « magasinite ». Le décor planté par Iman Bassalah dans Aïda ou le bonheur des dames est celui du Paris trépident d’aujourd’hui, avec son ordre et son désordre, ses modes si particulières, ses codes, ses lieux hantés, ses loisirs, ses vertiges informatiques, ses objets fétiches, ses règles et les manières de les transgresser. C’est là qu’elle fait évoluer des personnages saisissants dont les traits se précisent au fur et à mesure que l’action s’intensifie, que l’étau se resserre : du mari aimant aux amants irrésistibles, de la bourgeoisie du seizième arrondissement à la famille arrivée des montagnes d’un Liban en guerre, à la nounou d’origine « gitane », au faux vigile, aux jeunes lycéennes de terminales auxquelles la narratrice enseigne la littérature, à l’amie intime, actrice flamboyante qui vous pompe l’air, vous squatte la vie, et enfin à ce milieu puissant et mystérieux du spectacle dont les secrets sont bien gardés et qui possède un attrait irrésistible. Le tout à travers un récit haletant où le drame n’est jamais loin, où l’épée de Damoclès est toujours suspendue sur la tête d’Aïda, et où le dénouement nous réserve de grandes surprises.

     Cherchant à guérir de sa terrible maladie, s’identifiant ou s’attachant à des êtres dans lesquels elle cherche sa vérité introuvable, à l’intérieur d’un microcosme où les gens sont toujours à cran, la narratrice s’épuise dans une course poursuite, avec à ses côtés un mari lui-même pris au piège.

     Et c’est la comédie qui lui tend enfin la main et lui offre un refuge. C’est elle qui la sort du guêpier de la vie réelle où les masques sont si lourds à porter, et lui propose le masque tant rêvé de l’actrice, de cinéma ou de théâtre, celle qui joue le rôle de l’autre, faute d’avoir su trouver le sien. Tricherie ? Peut-être. Rôle « volé » ? Oui, sans doute, pour rester dans la note. Mais surtout rôle imaginaire qui vient au secours du réel comme pour l’aider à mettre de l’ordre en son sein afin de se remettre en marche.

     Ainsi, faute d’arriver à vivre sa vie, on peut donc la jouer ? C’est là une des conclusions qu’on peut tirer de la lecture de ce beau roman.

                                                                                      Emna Belhaj Yahia

                                                                                      Tunis, le 11 juillet 2024

LA PRESSE EN PARLE

LE MONDE DES LIVRES
Vendredi 5 juillet 2024
Page 9

May Ziadé, « femme nouvelle »

Carmen Boustani, écrivaine et universitaire franco-libanaise, dont le travail sur la littérature francophone et féministe étrangère a été récompensé par le Prix d’excellence du CNRS en 2012, retrace le destin de la Palestino-Libanaise May Ziadé (1886-1941). Cette femme de lettres, journaliste et essayiste, poète et épistolière, signait aussi des biographies qui contribuaient au renouveau de l’historiographie féministe. Boustani prend ce même parti (qu’elle avait déjà adopté avec la biographie d’Andrée Chedid – Flammarion, 2016).
Le récit, parfois très poétique, est ponctué d’extraits des écrits de Ziadé et de ceux de ses proches, suggérant ainsi comment elle participa à la réforme intellectuelle de la Nahda – ce mouvement né en Egypte, dans un contexte de délitement de l’Empire ottoman, en appelait à une culture arabe plus laïque et libérale, démocratique et multiculturelle, et souhaitait tisser de nouveaux liens avec le savoir occidental. Ces revendications nationalistes aident à « faire émerger le concept de la femme nouvelle », où l’égalité des genres répond à l’égalité des peuples.

« Liberté métaphysique »
Boustani pense de pair la carrière politique de Ziadé et son destin personnel. La mort prématurée de son frère et sa mélancolie, ses amours malheureuses, ses navigations en Méditerranée et ses flâneries au Caire ou à Rome, sa virtuosité musicale sont autant de moteurs de sa « passion d’écrire ». Si communément « la femme vit dans une symbolique de la reproduction qui s’oppose à la production, c’est-à-dire la création », Ziadé a su y résister. Pour elle, « la poésie est seule susceptible de changer le monde », seule capable de porter son besoin de « liberté métaphysique », seule capable de continuer l’« impression de bleu », la « sensation du grand large » tirées de son enfance.Sidonie Blaise

May Ziadé. La passion d’écrire,
de Carmen Boustani,
Des femmes/Antoinette Fouque, 320 p., 24 €, numérique 18 €.

Nos écrivaines à l’affiche | Fatma Bouvet de la Maisonneuve : L’odeur d’un homme

L’actualité littéraire des membres du Parlement des écrivaines francophones

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : L’odeur d’un homme

Texte édité par Jean Michel Ollé

Les histoires d’amour finissent mal, en général, les révolutions aussi. On se souvient du soulèvement tunisien de 2011, premier du genre au Maghreb, puis des déceptions nées de la victoire électorale des islamistes d’Ennahdha. Douze ans après, la colère couve toujours, en témoigne l’actuelle répression des opposants.

Mais en 2011, l’espoir est là, et il va rapprocher Youssef et Inès, que tout séparait depuis l’enfance commune. Au delà de, ou grâce à la romance, Fatma Bouvet de la Maisonneuve plonge au coeur de la société tunisienne,  dans un de ces rares moments où s’épousent l’histoire des gens et le destin d’un pays, sous l’oeil  amusé de la Vénus de Bulla Regia, témoin d’une grandeur ancienne et regrettée.

La révolution est passée, avec son cortège de héros, de timides… et d’opportunistes. Restent des odeurs, celle d’un homme, d’une terre, de tout un pays.

Fatma Bouvet de la Maisonneuve est psychiatre et addictologue. Elle travaille notamment sur les troubles psychiques des femmes. Elle a publié de nombreux essais scientifiques chez Odile Jacob. L’odeur d’un homme est son second roman.

Nos écrivaines dans les médias | Fawzia Zouari

L’actualité littéraire des membres du Parlement des écrivaines francophones

Fawzia Zouari, présidente du Parlement des écrivaines francophones, se livre dans un essai intitulé « La rencontre avec une langue est parfois un destin » sur le Parlement des écrivaines francophones, les raisons de sa création, ses réalisations et plus largement sur la francophonie.

Parution dans Le Courrier de l’Atlas, Septembre 2023.

Nos écrivaines dans les médias | Fatoumata KANE KI-ZERBO

L’actualité littéraire des membres du Parlement des écrivaines francophones

Fatoumata KANE KI-ZERBO en interview parue dans Opale Magazine du mois de septembre 2023

https://online.fliphtml5.com/nmsay/lwjc/#p=1

Fatoumata KANE KI-ZERBO est Auteure, Consultante, Conférencière

Prix Littéraire International Indépendant 2015 – Italie

Prix Warren Allmand pour la Paix 2017 – Canada

kfatoumata.com

lakalita.org

Un autre 11 septembre, Chili, 1973, écritures de femmes face à l’histoire du temps présent | Sylvie Le Clech

Un autre 11 septembre, Chili, 1973, écritures de femmes face à l’histoire du temps présent

Par Sylvie Le Clech

Le film Chili, 1973, une ambassade face au coup d’Etat, réalisé en 2019 par la cinéaste franco-chilienne Carmen Castillo[1], est le fruit d’une longue recherche documentaire sur les événements survenus à partir du coup d’Etat du général Pinochet, 11 septembre 1973 au Chili. Il a été projeté sur le service public dès 2019. Il fera l’objet d’une rediffusion pour le 50ème anniversaire du coup d’Etat, le  17 septembre, 22h40, sur France 5.

Le film s’appuie sur des ressources d’archives accessibles aux archives diplomatiques. Il a été tourné dans les magasins de conservation et en salle de lecture du site de La Courneuve et à la résidence de l’ambassadeur de France à Santiago. De nombreux témoins de l’époque racontent leur histoire, qu’il s’agisse des proches collaborateurs de l’ambassadeur, de leurs conjointes, ou de femmes autrefois enfants, accueillies à la résidence. Il jette une lumière particulière sur l’écriture d’une femme, Françoise de Menthon, épouse de l’ambassadeur de France au Chili, Pierre de Menthon, alors en poste[2].

Cette date du 11 septembre est pour les chiliens et la communauté internationale attachée au respect de la démocratie et aux droits de l’homme dans le monde, un symbole qui rejoint curieusement dans l’histoire contemporaine un autre 11 Septembre. Il garde pourtant toute son actualité, les soubresauts de notre univers contemporain dilaté faisant se succéder les crises, au prix parfois d’un oubli de l’histoire, fut-elle du temps présent, alors qu’elle se trouve souvent instrumentalisée.

Cette actualité du 11 septembre 1973 a été récemment remise en mémoire, lors de la projection en avant-première d’un autre documentaire, « La résidence », à la Maison de l’Amérique latine, le 21 juillet dernier, en présence du Président de la République du Chili, Gabriel Boric[3].

Pour la France, ce sont les jours et les semaines qui suivirent ce 11 septembre 1973 qui sont plus exactement matière à commémoration, tant fut crucial et inédit le rôle joué par l’ambassade de France qui accueillit plus de 600 réfugiés de toute condition, hommes, femmes et enfants, dans des conditions inattendues et avec les moyens du bord, par le couple formé par l’ambassadeur de France au Chili, Pierre de Menthon et son épouse et Françoise.

Françoise de Menthon, chaque soir, entre le 11 octobre 1973 et le 6 février 1974, relate les événements de ces longues journées[4]. A l’heure où la communication politique use de l’expression historique un peu fatiguée des « 100 jours », c’est durant 111 jours que Françoise de Menthon couvre de son écriture régulière ses cahiers. 111 jours durant lesquelles les contacts humains, la réactivité, la débrouillardise, les actes concrets ne laissent que fort peu de place à l’écriture qui demande « une chambre à soi ». Cette « chambre à soi », l’épouse qui, comme toutes les femmes de diplomates, joue un rôle de soutien et d’équilibre auprès de son conjoint dans bien des aspects de la fonction officielle, rapporte que la chambre est l’une des dernières pièces qu’elle put garder pour sa famille, son intimité, dans une ambassade où tous les salons et bureaux avaient été transformés en dortoirs. Les carnets sortent de « la chambre », symboliquement, beaucoup plus tard, sont édités[5] et portés au théâtre en 2022.

A des années-lumière du cliché mondain des réceptions données par monsieur l’ambassadeur et son épouse, les carnets révèlent la prise de recul tout autant que l’engagement dans le drame humain que fut l’accueil, le séjour puis les négociations avec la junte au pouvoir, pour le départ vers la France des premiers réfugiés chiliens. Dans le film de Carmen Castillo, on les voit parcourir les derniers cent mètres entre l’aéroport et l’entrée des avions, en proie aux doutes qui assaillent tous ceux qui abordent les terres inconnues d’un destin qui a failli tourner court.

 La voix off cite les phrases et mots d’une femme qui écrit le soir, pour faire coupure certes, mais aussi pour témoigner de cette période exceptionnelle. Cet art de l’écriture dans l’urgence des situations de crise fut souvent dans l’histoire un art de l’écriture au féminin, celui de témoin engagé socialement et moralement et non pas une œuvre de justification après-coup comme le furent certains « Mémoires » publiés par de vieux briscards de la politique ou des champs de bataille. L’arrière-plan de sa foi catholique est présent sans ostentation, car il sous-tend le service des autres, assuré sans tergiversations intellectuelles. Françoise de Menthon couche aussi sur le papier une perception critique, au nom de l’humanisme, des milieux mondains gravitant autour du nouveau pouvoir. Elle dit ne plus supporter ni la superficialité des réceptions, ni les commentaires de la bourgeoisie se réjouissant de l’ordre remis par les militaires. Ce courage est celui que permet l’écriture pour soi qui a pour vocation à témoigner un jour plus largement d’une écriture pour les autres, comme il y a eu un service des autres, qui n’est pas uniquement fait de dévouement concret, le plus important sur le moment, mais d’une capacité à analyser des situations pour trouver la sortie de crise.

Pour en savoir plus :

Témoignage de Françoise de Menthon sur ses souvenirs, pour les Archives départementales de Savoie, en 1989 : https://francearchives.gouv.fr/facomponent/569e10b1d1affa651bb3672210b74fc1a5270132

https://www.france-chili.com/magazine/les-carnets-de-francoise-au-theatre/

Pierre de Menthon, (préf. Alain Peyrefitte), Je témoigne : Québec 1967, Chili 1973 (Avec les Carnets de Françoise de Menthon), Paris, Editions du Cerf, coll. « Pour quoi je vis », juillet 1979, 150 p. 

Annonce de la conférence du fils du couple, Pierre-Henri de Menthon, le 27 septembre à Annecy : https://www.lac-annecy.com/fete-et-manifestation/conference-pierre-et-francoise-de-menthon-au-chili-lors-du-coup-detat-de-1973-menthon-saint-bernard/

Second documentaire, « la résidence », sur l’action de Pierre et Françoise de Menthon, par Thomas Lalire, en 2022 : https://www.france-chili.com/magazine/la-residence/


[1] Visible sur Vimeo, après sa première diffusion, « Chili, 1973, une ambassade face au coup d’Etat », a été produit par Les Films d’Ici (Producteur exécutif : Valérie Guérin (France) & Macarena Aguiló (Chili)) en partenariat avec France Télévisions et Toute l’Histoire, la PROCIREP et l’ANGOA & Centre national du cinéma et de l’image animée. Le documentaire de 52 minutes comporte deux versions en Français et en Espagnol.

[2] Pierre de Menthon est décédé en 1980, son épouse Françoise en 2019.

[3] https://lasocietedesapaches.com/2023/06/revoir-lambassade-chili-1973/

 le Président Boric a, au nom de l’Etat du Chili, présenté ses excuses aux exilé chiliens et chiliennes en France et a remercié les citoyens français pour l’accueil de ces exilés.

[4] Ces carnets ont été publiés sous le double nom d’auteurs du couple diplomatique : https://www.tiendalecomptoir.cl/les-carnets-de-francoise-1973-1974-cent-onze-jours-a-lambassade-de-france-au-chili-de-pierre-et-francoise-de-menthon

[5] https://www.tiendalecomptoir.cl/les-carnets-de-francoise-1973-1974-cent-onze-jours-a-lambassade-de-france-au-chili-de-pierre-et-francoise-de-menthon

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