Portrait de femme : Eva Perón par Alicia Dujovne Ortiz

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Eva Perón, un corps de femme dans la politique par Alicia Dujovne Ortiz

Au commencement était le viol. Non pas seulement celui que l’adolescente avait subi aux mains de deux “fils à papa” dans la petite ville de Junin, province de Buenos Aires où, née dans le village voisin du nom de Los Toldos, elle était allée se réfugier avec sa mère, ses trois sœurs et son frère – cette même mère qui à l’âge de quinze ans avait été vendue par la sienne propre, prostituée de son état, à un propriétaire terrien par ailleurs marié. Le viol, on pourrait dire que Evita l’avait connu dès avant sa naissance, au temps où ses aïeules accompagnaient les troupes pendant les guerres de libération contre les Espagnols. Fille illégitime, l’humiliation de ne pas avoir été reconnue par son père forgea sa volonté d’ “être quelqu’un”- lisez “quelqu’un d’autre”, c’est-à-dire comédienne.  Elle n’avait à son tour que quinze ans lorsque, brune, pâlotte et maigrichonne, mais mue par une rage qui faisait figure de talent et de beauté, elle entreprit le voyage vers Buenos Aires, la grande capitale. Ce qu’elle vécut alors ne se différencie en rien des agressions sexuelles dénoncées par les comédiennes aujourd’hui, à Hollywood et ailleurs – mais Me too n’était pas encore né, et les femmes se taisaient.

Une carrière radiophonique somme toute assez réussie lui permit de rencontrer Juan Domingo Perón, militaire fraichement débarqué de l’Italie mussolinienne où il avait appris la leçon : pour un leader populiste, les deux piliers du pouvoir étaient les syndicats et la radio. Les ouvriers, il savait comment les séduire, et pour conquérir le public, il lui fallait une actrice capable de diffuser ses idées.  Comme il arrive souvent, leur relation débuta par un malentendu : de vingt ans sa cadette, Evita pensait avoir trouvé le père qu’elle n’avait jamais eu, et lui, une élève docile. C’était sans compter, d’une part, sur les aspects ambigus de Péron, séducteur froid sachant mettre en scène les désirs des autres sans les ressentir lui-même dans sa chair et, d’autre part, sur le caractère d’Evita.

Anarchique, rebelle et indisciplinée, mais fanatisée et chauffée à blanc par les principes de justice sociale de Perón qui donnaient à sa rage les mots qui lui manquaient, elle devint en effet la disciple idéale dont l’utilité se révéla bien au-delà des émissions radiophoniques ou elle s’égosillait à glorifier le nouveau sauveur de l’Argentine. Car Evita avait du flair. Pour son malheur, elle connaissait la vie, tandis que Perón, protégé par l’armée, concevait l’humanité d’une manière bien plus abstraite. C’était donc à elle de distinguer, parmi tous ceux qui tournoyaient autour du leader, entre les loyaux et les traîtres. Et Perón comprit vite que si les militaires avaient pris en grippe cette femme au passé chargé, elle plaisait au peuple.

Ce fut en effet le prolétariat des banlieues qui le 17 Octobre 1945 envahit le centre-ville pour exiger des élections, une population à la peau sombre qui n’avait jamais mis les pieds dans la Buenos Aires blanche et fière de l’être, creusant la brèche politique et raciale qui subsiste jusqu’à aujourd’hui. Le couple se maria avant ces élections qui se soldèrent par un triomphe retentissant du justicialisme, le parti fondé par Perón. Mais comment une femme marquée par le seau infamant de “fille adultérine” aurait-elle eu le droit d’épouser un Général de la Nation ? Les magouilles qui s’ensuivirent, allant jusqu’à doter la mariée de faux papiers d’identité, en disent long sur la condition de marginale qui allait poursuivre Evita jusqu’à la fin de sa vie. 1947 fut l’année de sa transformation définitive.

En choisissant de rester blonde suite à un rôle dans un film, elle démontrait, en bonne comédienne, sa connaissance des secrets de l’identification : un peuple à l’esprit colonisé  aime à se refléter dans le miroir d’une femme issue d’un milieu populaire, mais dont la chevelure d’or permet de rêver. Et il faut reconnaître à Perón une ductilité hors du commun pour un militaire latino-américain, qui le poussa à concevoir une figure politique jamais vue auparavant dans notre continent : celle du couple au pouvoir, père et mère souriants venus combler le vide de plusieurs siècles d’abandon. Cette période de tâtonnements où Evita se cherchait, dans ses tenues, dans ses discours, dura tout au plus deux ans, pendant lesquels les classes aisées prirent un malin plaisir à se moquer de ses robes à fleurs et de ses fautes de langue.

Lorsque Franco, isolé de la scène mondiale après la guerre, invita Perón a visiter l’Espagne, ce dernier eut une autre idée de génie : envoyer Evita à sa place, “arc en ciel de beauté” qui allait illuminer la péninsule ibérique, mais aussi Rome et Paris. A Madrid, Evita posa des lapins à Madame Franco, qu’elle détesta au premier regard. Mais qui aurait pu en tenir rigueur à une “Présidente” qui apportait dans ses bateaux du blé et de la viande pour ces Espagnols affamés ? Au Vatican, Pie XII daigna recevoir la pécheresse, mais en se gardant bien de lui donner le titre de Marquise Pontificale que Evita souhaitait avec une avidité de malaimée, tout comme elle se pâmait devant les bijoux qui lui offraient ces Allemands fortunés dont elle ne savait rien, si ce n’est qu’ils avaient financé la campagne présidentielle de son mari. A Paris, sous le gouvernement socialiste de Vincent Auriol, la “fasciste” fut reçue avec tous les honneurs pour les mêmes raisons, le blé et la viande. Pouvait-on soupçonner que la cale de ses bateaux contenait d’autres denrées plus rares encore, le trésor nazi volé aux Juifs que ces mêmes Allemands lui avaient confié qu’elle s’apprêtait à déposer dans des banques suisses en ignorant tout sur ses origines? C’est aussi à Paris que Evita devint la femme la plus élégante de l’Argentine, avec ses robes Dior et son chignon serré.

Maintenant qu’elle avait donné sa main à embrasser aux grands de ce monde, elle pouvait enfin se consacrer à l’unique tâche qui lui tenait à cœur, le travail social. Dans le bateau qui la reconduisait vers Buenos Aires elle eut les premiers symptômes de son cancer de l’utérus, qu’elle se hâta d’occulter. “A partir d’aujourd’hui je travaillerai nuit et jour pour les pauvres”, dit-elle en débarquant. Elle tint parole : dans son bureau du ministère du Travail, elle reçut chaque jour des centaines de nécessiteux venus des quatre coins du pays, pendant sept ans, de sept heures à trois heures du matin, en sautant ses repas et en cachant soigneusement ses douleurs, mettant son corps au service de la mission qu’elle s’était imposée. Des scènes devenues célèbres nous sont parvenues sur ces rencontres entre Evita et son peuple : la petite vieille édentée qui vit dans une seule pièce avec toute sa famille et vient lui demander un matelas, mais qui reçoit à la place six matelas, six lits et un chalet de trois pièces, plus un rendez-vous chez le dentiste et, bien entendu, la machine à coudre, indispensable aux yeux de Evita puisque sa mère avait nourri ses enfants en pédalant sur sa Singer. Des dialogues à mi-voix avec ces “humbles” que Evita traitait avec respect – tel n’était pas le cas pour les Ministres qu’elle insultait sans retenue-, convaincue qu’il fallait apprendre aux pauvres à désirer comme un moyen de s’en sortir, car ils étaient tristes.

La Fondation Eva Perón, son œuvre, gigantesque mais organisée avec un sens pratique tout féminin, fonctionnait dans un immense hangar rempli d’objets utiles ou luxueux qu’elle distribuait sans compter. L’argent qu’elle distribuait aussi était extorqué aux entreprises, entre autres – une décision de se passer de toute bureaucratie qu’elle tenait des anarchistes avec leur principe de la “distribution directe des richesses”, c’est pourquoi la guérilla d’extrême gauche des années 1970 saisira sa fibre révolutionnaire et la prendra pour son icône. Le Parti Péroniste Féminin qu’elle fonda également avait pour but avoué de soutenir Perón, et peut-être de créer pour elle-même une structure de pouvoir. Bien qu’elle ne puisse pas se déclarer en public comme une féministe, ce fut elle qui accorda aux femmes le droit de vote, elle qui disait a ses partisanes : “en politique, le pire ennemi de la femme, c’est l’homme”.

Plus le peuple l’adorait, et plus elle craignait la jalousie de Perón qu’elle exaltait dans ses discours le comparant au soleil, mais chuchotant dans l’intimité : “faites gaffe à ne pas l’approcher, il brûle”. 1951, proclamation de la formule présidentielle pour les prochaines élections. Deux millions de personnes sont agglutinées sur l’avenue la plus large de Buenos Aires. Elles exigent que Evita devienne la Vice-présidente de l’Argentine, Perón ne répond pas, Evita le questionne du regard, elle comprend, n’a-t-il pas toujours complimenté les femmes pour leur “dévouement”? Le soir même elle rédige une lettre où elle renonce à ces honneurs, auxquels, en “humble femme argentine” elle n’a jamais songé. Dans l’histoire officielle, ce jour deviendra la Journée du Renoncement. Il est certain que son cancer déjà très avancé aurait empêché Evita de remplir ces fonctions, il n’est pas moins vrai que le candidat désigné par Perón avait lui aussi un cancer.  A partir de ce jour, Evita accepte de s’aliter, en proie à des souffrances atroces. Ses hurlements résonnent dans une partie du Palais présidentiel, un peu plus loin, on peut entendre les rires de la nouvelle maîtresse de Perón qui n’a que treize ans.

Evita meurt le 26 Juin de l’année suivante, à l’âge de trente-trois ans. Momifié, son corps est exposé en tunique de sainte. Lorsque la Révolution soi-disant “Libertadora” renverse Perón en 1955, le cadavre est dérobé dans le but d’éviter que le peuple ne continue de le vénérer. Caché pendant vingt ans dans un cimetière de Milan, lorsqu’il est découvert, on le retrouve violé, poignardé. Rien ne subsiste des œuvres d’Evita, tout a été rasé, détruit, seule reste l’image réelle d’une passion sans limites.           

L’auteure a publié « Eva Peron, la Madone des Sans Chemise« , biographie, Grasset, 1997, best-seller international traduit en plus de vingt langues, et « La Procesión va por dentro« , roman, Marea, 2019,  choisi pour représenter l’Argentine dans l’exposition virtuelle de la Foire de Frankfurt 2020 “Argentine Keys titles”.  

Diálogo Virtual: « Escritura autobiográfica y pandemia » Alicia Dujovne Ortiz

Conférence virtuelle du 5 Novembre 2020 pour l’Université de Cordoba, Argentine, organisée par l’Institut Francais, l’Ambassade de France et le Centre Franco-Argentin

https://www.unc.edu.ar/internacionales/dialogo-virtual-escritura-autobiografica-y-pandemia

Le Centre franco-argentin de l’Université nationale de Cordoue, adaptant son agenda aux nouvelles modalités de l’activité académique à distance, annonce la deuxième de ses conférences par des personnalités de la culture franco-argentine.

L’écrivain argentin Alicia Dujovne Ortiz, qui vit en France depuis des décennies, s’entretiendra avec l’écrivain et journaliste Irene Chikiar Bauer, qui l’a déjà interviewée. Tous deux ont écrit des biographies de femmes, Eva Perón et Virginia Woolf. Intéressés par la perspective de genre et par les intersections entre autobiographie, biographie et fiction, ils se concentreront cette fois sur l’époque dans laquelle nous vivons, à cause de Covid 19, et comment cette pandémie a affecté l’écriture autobiographique d’Alicia Dujovne Ortiz.

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Chronique du confinement – Alicia Dujovne Ortiz : Confinement dans la France profonde

   D’après la légende familiale, vers 1870 mon arrière-grand-père, un marin génois immigré en Argentine, avait sauvé sa femme de la fièvre jaune ou du choléra (sur ce point les avis étaient partagés), en la cachant dans son bateau qui mouillait l’ancre dans le port de La Boca, à Buenos Aires. La légende ne dit pas comment s’appelait cette aïeule chanceuse, mais le nom du bateau-refuge est resté gravé dans les mémoires : “La Carmelita”. De cet Arche de Noé à la génoise provient mon deuxième prénom, Carmen. Quand il y a dix ans j’ai pris la décision de me confiner dans une maisonnette de conte de fées ou de sorcières, au fin fond du Berry, la dernière idée qui me soit venue à l’esprit est ce bateau légendaire. Il m’adresse aujourd´hui un clin d’œil complice.

    Dans mon hameau berrichon constitué de trois maisons dont la mienne, je ne cherchais qu’à fuir la Foire aux Vanités- un pari plus ou moins gagné-, retrouver nature et solitude et tenter de réaliser le rêve que chaque exilé porte en soi, tout en le sachant impossible : la reconstitution d’une maison de famille inévitablement perdue. Mais comment imaginer que ma petite maison jouerait le rôle d’une deuxième Carmelita, échouée en lisière de forêt en pleine campagne française ?

    A l’entrée du jardin il y a un portail trop grand pour les modestes proportions de la maison et du terrain. Je le trouvais prétentieux, à présent il me semble utile. Car il marque une limite. La pancarte peinte en rouge que je viens de suspendre à ses barreaux n’a de signification que pour moi : NO PASARAN. Pour les paysans qui m’entourent et, me jugent trop étrangère à leur goût, me saluent à peine, il s’agit là d’une autre lubie de cette extraterrestre venue atterrir chez eux. Mais pour moi c’est un message que la Chose comprendra : il a été prouvé qu’elle possède le don de langues. 

   De l’autre côté du portail, sur le petit chemin de moins en moins foulé par les tracteurs, eux aussi en quarantaine, Olivier l’épicier du coin dépose des cageots contenant de spaghettis ou de pois chiches en conserve – c’est tout ce qui lui reste- et, muni de gants, prend son chèque dans ma boîte aux lettres que je laisse grande ouverte. Du temps en temps le médecin vient me rendre visite, un oiseau de malheur avec son masque pourvu d’un bec. Je tousse à me fracturer le sternum mais ce n’est que de l’asthme. Pas de fièvre, donc pas de risque de terminer à l’hôpital de la petite ville avoisinante, jetée comme une vieille chaussette bien que malgré mes quatre-vingt-un ans je n’ai l’air ni « grabataire » ni  « démente », pour citer le Ministre- enfin pas trop.

   J’ai fini mon roman, voilà qui est bien. Il ne sera publié que lorsque nous serons toutes et tous sorti·e·s de nos cavernes, l’air étourdi, fous de joie de pouvoir nous embrasser à pleine bouche, mais il est là, fin prêt. C’est mon petit dernier, il n’y en aura pas d’autres. Après une trentaine de livres je n’ai plus rien à dire, alors je ne le dirai pas. L’avantage de l’avoir terminé, c’est que je pourrai joyeusement revenir à ma passion première, la peinture, abandonnée pour me consacrer à l’écriture, il y a seulement cinquante-sept ans de cela. Et c’est, comme pour le vélo, le cheval, le tango, l’amour, une chorégraphie de gestes qui ne s’oublient jamais.

    Un autre avantage : mon jardinier n’ayant pas le droit de venir « faire la tonte », l’herbe pousse dans mon jardin presque au même rythme auquel je diminue. Elle grandit, je rapetisse, c’est la loi du vivant. Devenir La Fée aux Miettes dans un jardin sauvage, au beau milieu d’une peste, ça peut toujours aider à passer entre les mailles du filet, qui sait ?  Pour le moment les herbes folles ne m’arrivent qu’aux genoux, nous jouons elles et moi une course contre la montre, on verra bien qui arrivera en premier. Peut-être m’auront-elles recouverte entièrement avant la fin de la quarantaine, alors quand mes arrière-petits-enfants pourront enfin venir c’est eux qui me retrouveront parmi les trèfles, ou bien faisant la sieste à l’abri des feuilles de primevère, grasses et chaudes comme des couvertures.  

    Encore un dernier avantage à ce confinement en « milieu rural » – il y en a certainement d’autres mais je ne les ai pas encore dénichés :  les recettes de cuisine ! A quoi bon nous servirait-il l’Internet si ce n’est à découvrir, moi la citadine incapable de distinguer une feuille d’une autre, qu’on peut égayer les éternelles pommes de terre d’Olivier l’épicier en les agrémentant de salades de pissenlit, ou se concocter des tartes exquises avec une poignée de farine, un soupçon de beurre à la place de la crème fraîche, et un bouquet d’orties cueillies le matin même, avec des gants qui pour une fois n’auront pas servi à nous protéger de la salive d’autrui ?

    Certes, en énumérant les raisons qui m’ont poussée à me confiner depuis dix ans dans la France profonde, j’ai fait semblant d’oublier l’essentiel, par pudeur, par peur du ridicule, et parce que ce sont des choses dont on ne parle pas. Mais à présent on peut tout dire, y compris ceci : hormis la nature, la solitude et la recherche de la maison familiale impossible, un autre aspect de mon projet campagnard a été de me « préparer à bien mourir ». Une idée d’un autre temps, c’est pourquoi j’ai cherché un coin vieillot pour la mettre en œuvre.  Rilke avait exprimé ce vœu, « mourir de sa propre mort ». Une mort que nous portons en nous, comme un fruit, disait-il, et qui a un sens, une raison, et dans laquelle nous pouvons nous reconnaître puisqu’elle est là depuis l’enfance. Puisse ma pancarte de Passionaria être accrochée sur tous les portails, afin d’arrêter cette Chose innommable qui nous dépouille avec méthode de tout ce qui nous revient. De notre vie, mais aussi de notre mort bien à nous.   

Alicia Dujovne Ortiz

« Cours petite fille »

Extrait de l’ouvrage collectif intitulé « Argentine, la révolution des filles » paru en 2019 aux Editions des Femmes – Antoinette Fouque, préfacé par Asia Argento.

Par Alicia Dujovne Ortiz

« Comparable aux luttes pour l’avortement des années 1970 et pour la parité, dans les années 1990, le mouvement de protestation féminine récent déclenché par l’affaire Weinstein » fait partie des moments d’Histoire, où se condensent les colères, où naissent les révoltes. Cet ouvrage pluridisciplinaire précise les enjeux des débats et des mobilisations, et les met en perspective au regard des réflexions récentes sur les violences de genre, le consentement, l’émancipation des femmes, et l’égalité des sexes« .

Elle a couru, oui, en rentrant de l’école, la petite fille que j’ai été dans les années 1940 et 1950, à Buenos Aires, se pliant à l’injonction du titre de ce livre, sans l’avoir bien sûr deviné mais mue par la nécessité d’échapper à ces hommes qui, soir après soir, la poursuivaient dans la rue obscure. C’était une course folle : cent mètres à parcourir avant d’arriver à la maison, cent ans avant de réussir à introduire la clé dans la serrure, de refermer la porte vitrée donnant sur le couloir et de voir se dessiner derrière la vitre le rire triomphant de l’exhibitionniste avec son morceau violacé à la main, bien en vue. Et lorsque ledit morceau lui était dévoilé à bord d’un autobus, c’était encore la petite fille qui devait descendre en courant, les joues en feu et sans broncher, car malheur à celle qui oserait élever la voix sachant que l’agresseur prononcerait alors la phrase sacro-sainte, approuvée par l’ensemble des passagers : « C’est elle qui m’a cherché ».