Portrait de femme : Lalla Fadhma N’soumer. L’insoumise à la tête des volontaires de la mort par Nassira Belloula

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Contexte historique

Le 13 juin 1830, la flotte française forte de 675 navires civils et militaires accoste la côte algéroise. Ce corps expéditionnaire constitué de 37 000 hommes et 4000 chevaux débarque sur la presque île de Sidi Ferruch. Le 19 juin, premier affrontement entre troupes françaises et guerriers algériens. Le 24 juin, la bataille de Sidi-Khalef est engagée. Le 29 juin, Alger est atteinte ; la flotte bombarde la ville et tombe Fort l’Empereur qui protégeait Alger, le 5 juillet Alger est prise par le général de Bourmont. L’étau va ainsi se refermer sur l’Algérie qui va tomber par bouts entre les mains des troupes françaises, non sans une farouche résistance. En 1841, le roi Louis-Philippe nomme le général Bugeaud gouverneur général à Alger avec la mission d’occuper tout le territoire algérien. En 1848, la deuxième République fait de l’Algérie une partie intégrante de la France. Mais, les incursions à l’intérieur du pays ont provoqué de multiples insurrections. Les batailles faisaient rage dans toutes les régions et des villes importantes étaient tombées : Bône (Annaba) Oran, Mers el-Kébir, Constantine, des villages et des oasis du Sud comme Zaâtcha. Même l’émir Abdelkader, après avoir tenu dix-sept ans devant l’une des armées les plus puissantes de son époque, avant d’être neutralisé et exilé en 1847. Cependant certaines régions demeuraient insoumises, surtout les régions montagnardes, et celles du Sud dont la conquête ne sera parachevée qu’en 1902, après la signature de capitulation des tribus touarègues.                                                  

Une femme entre dans l’Histoire

En 1847, le maréchal Bugeaud n’a aucun désir ni les moyens d’entreprendre la conquête de la Kabylie. Il n’avait effectué jusqu’à présent que des opérations périphériques comme réduire les tribus Flissas en 1844 dans le massif montagneux compris entre l’oued Isser et l’oued Sebaou dans la plaine de la Mitidja. Mais son remplacement par le général Randon va précipiter les choses, et l’expédition de la Kabylie va commencer. Lorsque les troupes légionnaires françaises commandées par le général Randon pénètrent en Kabylie 1854, une jeune fille qu’on disait petite de taille, robuste, avec des yeux malicieux et d’une force de persuasion incroyable entrait dans l’Histoire. C’est Fatma Sid-Ahmed Bent Mohamed, plus connue sous le nom de Lalla Fadhma N’soumer. Lalla, est un titre honorifique réservé aux femmes en raison de leur âge ou de leur rang social. Fadhma, c’est le prénom berbérisé de Fatima, très commun et donné en l’honneur de la fille du prophète Mahomet, et N’soumer renvoie à son village natal de Soumeur. On l’appelait aussi « Lalla N’ourdja » un surnom attribué à toute jeune fille qui refusait les coutumes et privilégiait la réflexion aux tâches domestiques traditionnelles. L’historien Louis Massignon l’avait surnommée la Jeanne d’Arc du Djurdjura.                                  

Mais qui est cette jeune fille ?                                                             

Lalla Fadhma N’soumer est née la même année que l’occupation de l’Algérie, soit en 1830 à Ouerdja, le village de Soumeur (sur la route de Aïn El Hemmam vers Akbou) ; un village pittoresque, surplombé par le fameux col de Tirourda, l’un des plus hauts de Kabylie, entouré de montagnes majestueuses. Elle grandit au sein d’une famille de notables, constituée par quatre frères aînés et un père, appartenant à la puissante confrérie religieuse Rahmaniya et à la zaouïa de Sidi M’hamed Bou Qobrine (le saint aux deux tombes). Elle va connaître le vacarme de la guerre, des insurrections et des cris de bravoure qui vont développer son aversion pour les colonisateurs. Vers l’âge de seize ans, malgré son opposition et sa rébellion contre un mariage forcé arrangé par sa famille, elle a été contrainte à cette union avec un cousin. Mais, elle s’est cloîtrée dans sa chambre, se refusant à son époux, et se consacrant exclusivement à la prière et la méditation, jusqu’à ce que sa belle famille finisse par la renvoyer chez ses parents. Quelques jours après son retour, elle perd son père, le chef d’une école coranique, ce qui l’oblige d’aller vivre dans la demeure de son frère Si Tayeb au village de Soumeur. Avec lui, elle va diriger une école coranique, en s’investissant dans l’enseignement des enfants et à des œuvres de charité envers la population pauvre. À partir de là, elle va s’imposer progressivement dans un milieu réservé aux hommes, celui de la concertation politico-religieuse. Forte de sa lignée, elle va exercer une grande influence sur la société kabyle, ce qui va l’aider dans ses prochaines entreprises.

Guerrière à l’épreuve du feu

L’avancée des troupes légionnaires françaises au cœur même de la Kabylie va jeter Lalla Fadhma N’soumer dans la rébellion dès 1847. Elle va commencer par récolter les denrées utiles pour les insurgés, puis à mobiliser, exhorter, fédérer et inspirer les hommes qu’elle mènera au combat. En 1849, elle se rallie à si Mohammed El-Hachemi, qui avait participé à l’insurrection populaire qui embrasa le Dahra dans la vallée du Chélif (une région montagneuse située au nord de l’Algérie) aux côtés de Boumaza, chef de la résistance populaire. En 1850, la Tajmaât (assemblée) l’avait mandatée avec son frère si Tahar à diriger les Imseblen (les volontaires de la mort), ces volontaires venus de tous les villages kabyles pour renforcer les troupes des insurgés dirigées par un chef, le dénommé Mohammed Lamjad ben Abdelmalek, dit le Chérif Boubaghla. Elle s’était engagée auprès de lui avec ses hommes dans la bataille de Tazrouts (près de Aïn El Hemmam). Une bataille sanglante, héroïque où la ténacité de Lalla Fadhma N’soumer n’acceptant aucun relâchement ni marche arrière finit par pousser l’ennemi à battre en retraite. Charles Joseph François Wolff qui commandait un bataillon de huit mille soldats, armés lourdement, aguerris et entraînés, était blanc comme neige devant la retraite de sa compagnie. Et, devant qui ? Une femme ; une femme qui s’était constitué une armée de guerriers qui n’hésitant pas à venir chercher sa bénédiction presque divine, tant sa réputation l’avait précédée. Les Français eux-mêmes étaient pris dans cette aura quasi mystique. Émile Carrey, écrivain et médecin lors de la campagne de Kabylie en 1857 avait écrit ; « Elle sait conjurer tous les périls, et peut, s’il lui plaît, faire reculer l’invasion française. » (Récits de Kabylie. Compagne de 1857)

En décembre 1854 le Chérif Boubaghla meurt au combat dans une autre bataille au sud des Bibans (les hauts plateaux). Sa succession était assurée par Lalla Fadhma N’soumer, qui va poursuivre la résistance et infliger de lourdes pertes à l’armée française. Ce qui va contraindre le général Randon à demander un cessez-le-feu, après la bataille de Tchkirt où il a perdu plus de 800 soldats, dont 56 officiers. Les Français ont réclamé alors des renforts, et en 1857, quelque 35 000 hommes vont épauler Randon qui occupait Aït Iraten à la suite de la bataille des Icherriden qui avait mobilisé toute la Kabylie du Djurdjura. Fadhma N’soumer se trouvait dans le hameau Takhlijt Aït Aatsou, près de Tirourda, son dernier noyau de résistance. Le général Joseph Vantini dit Yusuf réussit à battre Lalla Fadhma N’soumer, à la capturer et la conduire à Timesguida dans le camp de Randon qui avait gagné son bâton de Maréchal après la conquête de la Kabylie. Lalla Fadhma N’soumer, placée en résidence surveillée dans la Zaouïa des Béni Slimane à Tablat (wilaya de Médéa), décède six ans plus tard, en 1863, alors âgée de trente-trois ans. Enterrée au cimetière de Sidi Abdellah, sa tombe fut longtemps un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région.

Le 8 mars 1995, les ossements de Lalla Fatma N’Soumer sont rapatriés dans le Carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger. Une reconnaissance qui donne à Lalla Fadhma N’soumer le statut de résistante nationale.     

Nassira Belloula

Crédit photo : Henri-Félix Emmanuel Philippoteaux

Hommage à Nawal Saadaoui par Nassira Belloula

Nawal El Sadawi : la Simone de Beauvoir du monde arabe s’est éteinte.

« Je continuerai à écrire. J’écrirais même si on m’enterrait. J’écrirais sur les murs, si on me confisquait crayons et papiers. J’écrirais par terre, sur le soleil et sur la lune. L’impossible ne fait pas partie de ma vie. »

Cette citation est de Nawal El Sadawi, écrivaine et psychiatre égyptienne née le 17 octobre 1931 près du Caire. L’infatigable guerrière a mené des combats toute sa vie contre toutes formes d’oppressions que vivent les femmes arabes ; l’excision qu’elle a subie elle-même, le voile, la polygamie, l’inégalité dans l’héritage.

Elle s’est éteinte ce 21 mars, à l’âge de 89 ans. Elle laisse les femmes orphelines d’une voix qui comptait dans leur lutte, une voix qui ne va pas disparaître, cependant avec sa disparition au regard de l’héritage qu’elle nous a légué. C’est à nous les femmes, qui luttons pour nos droits d’honorer sa mémoire en lisant ses œuvres et en véhiculant ses idées et opinions.

Mais, qui était cette Simone de Beauvoir du monde arabe ? Il est très difficile de contenir Nawal El Sadawi dans quelques lignes tant sa vie est riche en écriture, en lutte, révolte, événements douloureux comme la prison, les procès et condamnation à mort par les islamistes radicaux. Son franc-parler et ses positions audacieuses sur des sujets jugés tabous par une société égyptienne largement conservatrice lui ont valu des ennuis avec les autorités et les institutions religieuses.

Ce sont cinquante ans d’écriture, depuis son premier livre publié en 1969 « Al imra’a wal jins » traduit en 2017 en français sous le titre « La femme et le sexe ou les souffrances d’une malheureuse opprimée« . Un livre courageux, et nécessaire, sorti dans les années 60, qui remet en question les préceptes dits religieux qui oppressent les femmes et font d’elles un objet sexuel pour la consommation uniquement.

Elle expose ses expériences comme médecin dans les années 50 et 60 face à l’excision qu’elle a subie elle-même et des sévices liés à cette honteuse pratique. Une femme excisée n’a plus de plaisir sexuel, de désir ni aucun orgasme, l’acte sexuel ne la concerne plus que comme objet de jouissance de l’époux. Puis, contre le système patriarcal et ses désastreuses retombées sur les femmes. Dans La femme et le sexe, l’un des plus importants dans le monde arabe, Nawal El Sadawi raconte ses nombreuses altercations avec des parents concernant les oppressions et l’ignorance dans lesquelles ils maintiennent leurs filles, des filles qui ne savent rien de leurs corps, note-t-elle. Avec ce premier livre vont commencer ses déboires face à la société, l’islamisme, le pouvoir en place qui vont durer jusqu’à son décès.

En 1972, elle va être congédiée de son poste de directrice générale de l’éducation à la santé publique, au ministère de la Santé, et le magazine « Health » qu’elle dirigeait comme éditrice responsable va être interdit à la publication, et ses prochains livres vont être censurés.

Entre 1973 et 1980, elle va exercer plusieurs fonctions comme chercheuse à la faculté de Médecine à l’université Ain Shams (Caire), elle travaille notamment pour les Nations Unies en tant que directrice du Centre africain de recherche et de formation pour les femmes en Éthiopie, et elle est conseillère pour la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique occidentale au Liban. L’influence des salafistes sur le monde arabe est immense et étend ses tentacules jusque dans les pays occidentaux. Nawal El Sadawi , devenue indésirable, est chassée partout où elle va. Lors d’une conférence à Montréal dans les années 80, des islamistes perturbent sa conférence, en envahissant la salle où se tenait sa rencontre avec le public.

À son retour en Égypte en 1981, elle va s’opposer à la loi du parti unique sous Anouar al-Sadate ce qui va la conduire en prison, accusée de crime contre l’État. Arrêtée à son domicile, elle va être emprisonnée à la prison des femmes de Kanater. Elle y reste jusqu’à l’assassinat de Sadate. Elle profitera de son séjour pour écrire les Mémoires de prison des femmes — l’histoire raconte qu’elle rédigea ce livre sur un rouleau de papier toilette, avec un crayon à sourcils introduit par une prisonnière.

Quelques années plus tard, elle publie, en 1987, « La chute de l’imam » . Elle commence alors, à recevoir des menaces de la part de groupes fondamentalistes. Ainsi dans les années son nom, apparu sur une liste de personnalités à abattre, dressée par des milieux extrémistes islamistes, l’avait poussée à s’installer aux États-Unis de 1993 à 1996, où elle enseigne alors à l’université de Dukes.

En 2001, le procureur général engage des poursuites contre elle pour apostasie à la demande d’un avocat conservateur Nabih El Wahsh qui réclamait la dissolution de son mariage avec Shérif Hetata, son époux depuis trente-sept ans. Mais, les poursuites furent abandonnées avant sa comparution en juin 2001.

C’est à cette époque-là que j’ai rencontré Nawal El Sadawi, alors qu’elle faisait une tournée des rédactions de certains journaux, cherchant des appuis à sa cause. Ce jour-là, elle portait un ensemble bleu presque délavé, pantalon et veste, un bout de femme maigre, à la chevelure argentée qui formait comme une auréole sur sa tête. Une femme douce, taquine avec un sourire permanent sur les lèvres et qui ne laisse personne indifférent. J’étais intimidée par ce bout de femme et honteuse de ne pas l’avoir lue faute d’avoir trouvé ses livres en Français, je me suis lancée tout de même pour me rattraper dans la lecture de Femme au degré zéro, en langue arabe paru en 1975, un roman basé sur les témoignages de femmes rencontrées à l’université Ain Shams sur la santé mentale des femmes. Et, le principal personnage de ce roman est une jeune femme prénommée Ferdaous (paradis) condamnée à mort pour le meurtre de son souteneur. Le roman traduit en français par Assia Djebar et Assia Trabelsi sous le titre de « Ferdaous une voix d’enfer » a été publié aux éditions des Femmes. Un roman puissant qui réveille en nous de la révolte devant le martyre de cette jeune femme abusée dès son jeune âge, mariée à un vieillard, soumise aux pires sévices, qui choisit la rue et la prostitution, mais ne trouve son chemin vers la liberté qu’en tuant, et qui ne regrette pas sa mort.

Les autres œuvres de Nawal El Sadawi, « La face cachée d’Eve » (1977), « Le voile » (1978), « Dieu démissionne de la rencontre au sommet » (1996), « Isis » (2008) ou encore « C’est le sang » (2014), ne la concernent pas précisément, à part quelques biographies et essais où elle évoque souvent ses expériences comme dans « Rahalati hawla aalem » (mes voyages à travers le monde) ou « Awraki hayati » (Les feuilles de ma vie). Elles concernent toutes les femmes impuissantes, soumises, opprimées dont elle prend la défense.

Tout en continuant à écrire et produire, elle va subir les attaques et les poursuites. Cette fois-ci, c’est l’institution religieuse d’Al-Azhar qui va la condamner en 2007 pour atteinte à l’islam. Depuis, censurée, bannie de la plupart des foires du livre arabes, rarement invitée par les services culturels de régimes radicaux, elle ne baissera jamais les bras. Et mourra en digne descendante de sa compatriote Hoda Chaaraoui, la première féministe qui, en 1923, dans la rade d’Alexandrie, jeta son foulard à la mer, en un geste symbolique qui resta dans les annales du combat des femmes.

Nassira Belloula

Nassira Belloula : « Trajectoire, engagements et écriture ».

Entretien entre Houda Hamdi & Nassira Belloula intitulé  » Nassira Belloula :  Trajectoire, engagements et écriture », paru dans Études françaises et francophones contemporaines (Contemporary French and Francophone Studies, Volume 24 numéro 5, pages 523-528 | Published online : 02 Feb 2021).

Houda Hamdi : Nassira Belloula, vous êtes à la fois, journaliste, essayiste, poétesse et romancière. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture romanesque ? Que représente cette dernière pour vous ?

Nassira Belloula : Dès mon jeune âge, j’étais une amoureuse des livres. J’aimais beaucoup la lecture, et je voulais devenir écrivaine. Avoir mon nom sur la couverture d’un livre était mon rêve. Avec le temps, le roman et la poésie occupèrent une part importante dans ma vie. Je leur consacrais tout mon temps libre. J’ai commencé par écrire de la poésie presque à l’école primaire, et j’adorais cela. Mes enseignant⋅e⋅s m’avaient encouragée, et j’écrivais aussi bien en français  et la poésie. C’était mon but avant tout, écrire des romans. Je me suis engagée dans ce processus d’écriture avec ma vérité et ma sensibilité.

Houda Hamdi : Pensez-vous que votre métier de journaliste ait influencé votre écriture romanesque ?

Nassira Belloula : Le métier de journaliste est très prenant et c’est une autre forme d’écriture, factuelle, circonscrite, précise. Cela est très différent de l’écriture romanesque, c’est évident même. Être journaliste m’a énormément éloignée de l’écriture romanesque. J’étais dans le reportage, les couvertures médiatiques, les chroniques, le quotidien. Par ailleurs, mon premier livre est un essai intitulé Algérie, le massacre des innocents paru en 2000 aux éditions Fayard. Bien sûr, il est venu des années après mon premier recueil de poésie, Les Portes du soleil, paru en 1988 chez l’Entreprise Nationale Algérienne du Livre (ENAL). Je n’ai publié mon premier roman qu’en2003. En vérité, il a été écrit dans les années 1980 et portait sur la Guerre d’Algérie. Ce roman devait paraître à l’ENAL en même temps que mon premier recueil de poésie, mais c’est une autre histoire.

Houda Hamdi : Pourriez-vous partager avec nous les auteur⋅e⋅s et les œuvres qui vous ont le plus marquée, voire influencée ?

Nassira Belloula : Au commencement, je lisais des livres comme ceux publiés aux éditions de la Bibliothèque Rose et Verte ou encore Le Club des Cinq. J’aimais les livres de jeunesse comme Les Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain et Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf. J’affectionnais particulièrement Le Livre de la jungle de Kipling (j’en garde encore une vieille version). Mais je suis vite passée à une autre étape dans mes lectures. J’ai découvert la poésie française qui m’avait happée au tournant de l’adolescence. Rimbaud était mon idéal. À sa poésie poignante et déchirante se rajoute le mythe du personnage : autant d’ingrédients pour me séduire. La poésie a marqué cette période de ma vie. Le résultat était Les Portes du soleil publié dans les années 1980, ainsi que des poèmes parus, entre autres, dans des périodiques. … Ce livre pourtant très compliqué que j’ai lu et relu. Il y a aussi Majdouline d’El Menfalouti qui m’a beaucoup marquée. Plus tard, j’ai aussi découvert la littérature féminine avec notamment Annie Ernaux, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Assia Djebar, et bien d’autres.

Houda Hamdi : Bien que vous viviez au Canada depuis 2010, vos histoires se passent toujours en Algérie. Pourquoi ?

Nassira Belloula : Je suis née et j’ai grandi en Algérie. C’est aussi en Algérie que j’ai fait mes études et que j’ai travaillé pendant presque vingt ans. Je me suis construit un capital de mémoire, d’émotions, de sensibilité, et de subjectivité. Toutes mes racines sont là-bas, même déterrée, ma sève est sans cesse irriguée par ce terreau. C’est un monde qui m’appartient et auquel j’appartiens. Je le connais bien et il me connaît bien aussi. Forcément, on puise dans ce qui nous parle et nous inspire. C’est une écriture fondée sur la mémoire, l’émotion et le vécu (le mien et celui des autres).

Houda Hamdi : Vos romans constituent une vraie fresque de personnages féminins : femmes d’hier et d’aujourd’hui, jeunes, vieilles, battantes, soumises, illettrées, éduquées, émancipées, dépendantes, etc. Pourquoi cette volonté d’écrire sur la communauté et la condition féminines algériennes ?

Nassira Belloula : Écrire est un acte subversif. C’est un acte de résistance lorsqu’on voit la condition féminine et les terribles oppressions sociales et politiques qui maintiennent les femmes dans un certain schéma. Certes les évolutions et les changements lui ont permis d’accéder à l’espace public. Cependant, même si cet espace semble conquis et approprié, cela reste en surface simplement. Le fond est immuable. Mes livres sont comme un engagement ; mon engagement à faire ressortir ces paradoxes et ces nuances qui caractérisent la condition féminine. Cela permet un regard sur une communauté qui n’échappe pas aux règles obsolètes des coutumes et des cultures propres aux pays maghrébins, arabo-musulmans. Écrire me permet de dévoiler ces zones obscures teintées par les tabous, l’honneur, l’interdit, et la sacralisation du corps féminin.

Houda Hamdi : Est-ce que vous vous considérez donc comme féministe ?

Nassira Belloula : Je suis féministe car pour moi le féminisme, malgré toutes les connotations négatives qu’on lui attribue depuis des années, est un combat honorable et de longue haleine pour la reconnaissance des droits de la femme et de l’égalité. Il n’y a pas d’équivoque à ce propos-là. Il nous faut encore lutter par tous les moyens, et chacune les siens – moi c’est par la littérature –, pour faire émerger une subjectivité féminine entière, complète, consciente, dotée de tous ses droits sociopolitiques. Le féminisme est entré en conflit avec lui-même, s’est divisé en plusieurs branches parfois ennemies. Certaines femmes ne se reconnaissent plus dans le féminisme, d’autres optent pour un « féminisme » différent fondé plus sur la race, la couleur, la religion, l’identité, la classe sociale, etc. Mais en réalité, toutes ces femmes doivent leur présence sur le terrain ainsi que leurs premiers droits acquis durement comme le droit de vote, le droit à l’avortement, au travail, à l’indépendance financière, etc., aux premières féministes. Sans elles, nous serions encore en train de nous battre pour des choses comme l’ouverture d’un compte bancaire ou le mariage sans la caution ou l’autorisation d’un tuteur. Le féminisme n’est pas une tare bien qu’aujourd’hui on trouve des femmes qui ont peur de ce mot, peur d’être taxées d’extrémistes ou d’aller à l’encontre de leur nature féminine, mélangeant féminisme et féminité. Je suis féministe. Je l’assume car c’est un mouvement de combat de la femme très significatif pour moi d’autant plus que de nos jours, plus que jamais et avec le recul du féminisme, les femmes perdent de plus en plus leurs acquis. Partout dans le monde, au premier conflit ou tension social, politique, économique, etc., la femme est la première à payer un lourd tribut.

Houda Hamdi : Vos romans sont fortement marqués par la perte, la folie, et la mort. Pourquoi une telle dimension tragique dans vos œuvres ?

Nassira Belloula : La folie me fascine. Petite, j’observais pendant des heures un homme errant dans le quartier, chantant à tue-tête. On me disait mesquine [le pauvre] mahboul [il est fou]. Chaque village a son fou, disait-on. Après, il y a cette relation extrême entre le sage et le fou comme point philosophique qui m’a interpellée. … Cela a permis à Maria, dans Aimer Maria, de survivre. La folie c’est la perte de soi. C’est une introspection, une feuille de la mémoire dans un abandon où l’esprit ne contrôle plus rien. Mais c’est aussi une transition vers la vérité. La dimension tragique dans mes œuvres ? Pas autant que ça : il y a une répartition entre la vie et la mort, entre l’abandon et le sursaut, entre la folie et la raison.

Houda Hamdi : La nature semble occuper une place particulière dans vos romans : c’est le cas notamment des montagnes dans Terre des femmes, de la mer dans Aimer Maria, et du désert dans J’ai oublié d’être Sagan. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

Nassira Belloula : Je crois qu’on peut dire que je suis « claustrophobe » d’une certaine manière. Certes je n’ai pas peur du noir ou des espaces réduits, mais j’étouffe sans la sensation d’être à l’air libre. L’air libre, les grands espaces, et la nature, sont des éléments très forts pour moi. Cette liberté liée aux espaces grandioses, à la mer, aux forêts et aux dunes, est un besoin incommensurable chez moi. Ce sont des espaces qui me construisent. C’est comme multiplier les ruptures avec la société, avec le système, avec soi, avec ce que je représente pour ne pas me sentir prisonnière d’un péril quotidien. Difficile peut-être de s’expliquer sur ça.

Houda Hamdi : Alger représente un cadre principal de Visa pour la Haine et de La Revanche de May. Que représente cette ville pour vous ?

Nassira Belloula : Alger est une ville qui a une grande place dans ma vie. J’ai fait mes premiers pas à Alger. Je suis née à Batna mais on s’est installé à Alger une année après. J’y ai fait mes premières classes, mes premières amitiés, mes premiers chagrins d’amour. J’y ai vécu toute ma vie excepté les huit années que nous avons passé dans les Aurès. Alger est une ville que je n’ai jamais quittée. Il m’était impossible de m’imaginer vivre ailleurs. Une ville qui s’est refermée sur mes pleurs, mes espoirs, mes luttes, mes larmes, mes rires, mes vagabondages, mes erreurs, et mes réussites. Alger est un chantier en permanence pour moi ; un chantier où j’avais quelques ouvrages à éditer.

Houda Hamdi : un texte intimiste qui relate les effets néfastes d’une relation conjugale toxique. Est-ce pour vous une volonté d’écrire un texte plus universel ?

Nassira Belloula : C’est une histoire qui m’a été inspirée par plusieurs expériences vécues autour de moi. Maria est une histoire de femme et comme me l’a écrit une lectrice, « Nous sommes toutes des Maria ». L’universalité dans l’écriture est très subjective. Qu’est-ce que l’universalité ? Comment y accéder ? Beaucoup de romans sont universels et pourtant leurs histoires se déroulent dans des villages, ou bien ils traitent de thématiques « locales ».

Houda Hamdi : Une dernière question si vous le permettez. Tout en racontant les histoires singulières de six femmes appartenant à différentes générations, Terre des femmes relate aussi l’Histoire coloniale de toute une région, celle des Aurès. Comment s’est effectué le travail d’écriture d’un roman qui conjugue les histoires des protagonistes avec celle de l’Histoire d’un pays ?

Nassira Belloula : En premier lieu, ce roman s’est constitué autour d’une série de textes écrits à différentes époques, ainsi qu’autour de quelques nouvelles. Je vous ai parlé au début de l’entretien de mon premier roman qui devait aussi paraître à l’ENAL au début des années 1980, un roman sur la Guerre d’Algérie. Les dernières parties de Terre des femmes viennent de ce roman. Puis, j’ai ramassé, compilé, retravaillé le tout comme un ensemble. Au départ, il n’y avait pas la dimension historique, elle s’est imposée à moi par la suite. Dans Djemina justement, il y a ce va-et-vient entre l’action et l’Histoire. C’est un genre qui me séduit. Après la décision d’inclure des éléments historiques, l’écriture du roman s’est arrêtée car il fallait se jeter dans la recherche. Mes études à l’Université de Montréal en Histoire et littérature comparée m’ont aidé dans cette voie. Après avoir vérité et compilé la documentation sur la région, j’ai repris l’écriture du roman mais non sans difficulté. Il fallait connaitre la topographie, les anciens noms, les données géographiques des lieux, etc.

Les auteures de l’article :

Houda Hamdi est maître de conférences à l’Université du 8 mai 1945 à Guelma, Algérie. Elle est également chercheuse invitée Fulbright Alumna, American University, Washington DC (2019). Ses intérêts de recherche incluent la littérature algérienne et le cinéma principalement en ce qui concerne les études postcoloniales et de genre. Elle a publié plusieurs articles, participé à de nombreuses conférences et édité un volume collectif intitulé Maïssa Bey: Deux règles de créativité  (L’Harmattan, 2019).

Nassira Belloula est une auteure francophone algéro-canadienne. Elle a publié son premier recueil de poésie, Les Portes du Soleil, en 1988. Depuis, elle a également publié plusieurs romans dont Visa pour la haine (2008), Terre des femmes (2014), Aimer Maria (2019) et J’ai oublié d’être Sagan (2020). Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues dont l’anglais, l’italien et le berbère.

Article extrait de Contemporary French and Francophone Studies – Volume 24, Issue 5

Notes

  1. Nassira Belloula, Algérie. Le massacre des innocents, Paris, Éditions Fayard, 2000.
  2. Nassira Belloula, Les Portes du soleil, Alger, L’Entreprise Algérienne du Livre, 1988.
  3. Nassira Belloula, Terre des femmes, Alger, Chihab Éditions, 2014 ; Aimer Maria, Alger, Chihab Éditions, 2018 ; J’ai oublié d’être Sagan, Montréal, Hash#ag, 2019.
  4. Nassira Belloula, Visa pour la haine, Alger, Éditions Alpha, 2008 ; La Revanche de May, Montréal, Éditions de la Pleine Lune, 2012.

https://www.tandfonline.com/eprint/FI3BVSXRNHZYJPMTCAQC/full?target=10.1080%2F17409292.2020.1848172&fbclid=IwAR1nVK6D8TbabeZ6jvWivf8sdbIa-B1LvZBF-TJ9v7WHMkDt2Zwm5Nx1RLM

Les impatientes de Djaïli Amadou Amal : dans l’antichambre de la douleur. Par Nassira Belloula

Dans son roman Les impatientes, Djaïli Amadou Amal nous confronte à la douloureuse condition féminine au Cameroun. Dès qu’on entame le roman, il y a comme du déjà-vu. L’impression d’être dans tout pays musulman qui a basé sa législation sur une lecture rigoureuse de la charia, concernant surtout la polygamie, le contrôle du corps de la femme, sa servitude exclusive au profit de l’homme puis de la famille. On pénètre dans un pays musulman avec la religion hybride en arrière-plan. Le roman s’ouvre sur deux proverbes, le premier peul, « La patience cuit la pierre », et le deuxième arabe, « La patience d’un cœur est en proportion de sa grandeur. » En Camerounais, patience se dit munyal, un mot qu’on martèle jour et nuit aux femmes pour qu’elles acceptent leur sort et qu’elles soient soumises. Nous avons son équivalent en algérien, essabri (patiente), qu’on dit aux femmes à chaque fois qu’elles se plaignent de leur condition.

Djaïli Amadaou Amal est camerounaise, peule et musulmane. C’est dire qu’elle sait de quoi elle parle, incluant en partie son expérience et d’autres expériences vécues, puisque le roman est basé sur des faits réels, qui mettent à nu les multiples violences que subissent les femmes dans sa région du Sahel. Effectivement, c’est au nord du Cameroun, dans une concession peule, que vit Ramla, dix-sept ans, qui rêve d’être pharmacienne et d’épouser un homme qu’elle aime, de partir avec lui à l’étranger, afin de vivre une vie à la mesure de ses rêves. Or son oncle décide de la marier à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, dans la cinquantaine, riche et polygame. Elle va devenir sa deuxième femme. Les hommes de la famille en ont décidé autrement pour elle. Elle va rejoindre Safira, la première épouse, qui redoute son arrivée. L’histoire est aussi celle d’Hindou, la demi-sœur de Ramla. Elles se marient le même jour. Assises aux pieds de leur père, le jour de leur départ de la maison parentale, elles reçoivent les commandements énoncés solennellement par le père et l’oncle. « À partir de maintenant, vous appartenez chacune à votre époux et lui devez une soumission totale, instaurée par Allah. Sans sa permission, vous n’avez pas le droit de sortir ni même celui d’accourir à mon chevet ! Ainsi, et à cette seule condition, vous serez des épouses accomplies ! » (p. 9)

On va suivre l’histoire douloureuse de trois femmes. Trois portraits de femmes, qui ont les yeux baissés, le dos courbé sous les charges, les bras avides d’amour, le corps offert aux servitudes sexuelles et domestiques insignifiantes, et qui ont abandonné toute forme de lutte. Djaï Amadou Amal sonde en profondeur l’âme meurtrie de ses femmes, elle va chercher ces graines qui poussent pour fleurir même dans le fumier. Ces femmes se battent à leurs manières, se révoltent contre l’ordre établi, quitte à faire (ou : laisser ?) fermenter l’esprit de vengeance et du complot pour survivre, en se laissant bercer par la folie qui va en crescendo pour s’opposer au munyal, patience.

Le roman s’ouvre sur la voix de Ramla, excellente lycéenne, dont la tête est remplie de rêves qui ne concordent en rien avec ce qui se passe autour d’elle. Elle ne veut pas devenir l’une de ces femmes brisées, humiliées qui n’existent plus et qui reproduisent inlassablement le même schéma. Elle aime Aminou, l’ami de son frère, aussi jeune, révolté et ambitieux qu’elle. Son père lui accorde la main de Ramla, avant de revenir sur sa décision et de la marier à Alhadj, jugé plus digne de la famille. Ramla est contrainte d’accepter cette décision.

Le deuxième récit est celui de l’adolescente Hindou, c’est la partie la plus horrible et la plus aboutie du texte. L’auteure explique au mieux cette mentalité patriarcale incluant la polygamie, les violences et surtout l’indifférence devant les cruautés subies par les femmes. Cette partie comptabilise à elle seule toute l’idée du roman, et nous met sous les yeux l’effrayante réalité de tout un environnement social et familial qui maintient cette chape de plomb sur la tête des épouses. Hindou subit une effroyable cruauté de la part de son époux et cousin Moubarek. Il la viole, la bat quotidiennement, l’ignore, la maltraite et l’humilie jusqu’à coucher avec une prostituée dans le lit conjugal. Elle avoue : « Quand il se rapproche de moi, je tremble tellement que, pour la seconde fois de la soirée, je fais sur moi. Le liquide tiède mouille le pagne déjà humide, dégouline le long de mes jambes et laisse une trace sur le sol poussiéreux. Un vide s’installe dans mon esprit. Tout mon corps se contracte de peur des coups. Je suis terrorisée. » (p. 42)

Elle fait une première fugue, tout le village est alerté. Elle est rendue à son époux. La mère exige d’elle patience, la famille exige d’elle obéissance et le père la traite d’ingrate. Hindou finit elle-même par minimiser cette violence pour ne pas aller contre les siens : « Ce n’était pas un viol. Tout s’était déroulé normalement. Je suis juste une nouvelle mariée plus sensible que les autres » (p. x ?), bien qu’elle soit sur le chemin de la folie.

Puis, vient le récit de Safira, la première épouse d’Alhadj. On voit dans cette partie que les conditions et les enjeux sont différents. Safira est une femme mûre, une épouse, et la seule durant plus de vingt ans. Elle semblait vivre une vie assez paisible avant qu’elle ne soit confrontée à une violence morale, liée à l’humiliation d’avoir une coépouse, presque du même âge que sa propre fille. Elle va user de tous les subterfuges et de stratégies plus abominables les unes que les autres pour se débarrasser de Ramla et la faire répudier. Ces femmes offrent un même visage, celui de la souffrance, de la servitude, de la soumission.

Le roman est écrit sous la forme d’un témoignage, avec des phrases courtes. C’est sans doute ce qui séduit dans le texte, son accessibilité et l’articulation des paragraphes et dialogues qui parfois sont empreints d’un certain simplisme avec de multiples exclamations. Cela s’explique par le fait que l’auteure elle-même, ayant fait face à cette situation de mariage forcé et de violence, s’est détachée quelque peu de son texte. L’idée est sans doute de ne pas se laisser envahir par le trop-plein de ses propres émotions, en laissant celles de ses protagonistes émerger. La force du roman n’est ni dans son style qui manque parfois d’audace, ni dans sa construction polyphonique qui permet de mieux saisir les pensées des trois héroïnes, mais dans l’évocation puissante de la condition féminine, qui dépasse le Cameroun pour s’ancrer dans chaque pays où les femmes subissent le pire des traitements. L’auteure fortement touchée, imprégnée de cette culture d’asservissement, réussit avec beaucoup de force et de profondeur à nous restituer cette amère réalité.

En choisissant la forme polyphonique, Djaïli Amadou Amal nous permet de décrypter les mécanismes et les procédés mis en place par les coutumes pour persuader les femmes de leur infériorité, comme le chantage affectif, le sens de la dignité, l’honneur, la règle absolue, les devoirs avant les droits. Et surtout, cette rengaine infernale qui rythme chacune de leur respiration. « Pour conclure, patience, munyal face aux épreuves, à la douleur, aux peines ». (p. 27) L’époux, la famille, la société, l’environnement, les lois tribales, la loi du père qui a le droit de vie et de mort sur ses femmes sont des agents épouvantables dans l’asservissement des femmes. C’est ce qui ressort dans ce roman que l’auteure clôture avec deux mises en scène : celle de Ramla sur le chemin qu’elle s’était choisi, et celle de Safira parée comme une jeune mariée.

Les Impatientes

Djaïli Amadou Amal

Éditions Emmanuelle Collas

Prix Orange du livre Afrique 2019

Sélection du Prix Goncourt 2020

Prix Goncourt des lycéens 2020

Chronique du confinement – Nassira Belloula : L’écureuil Wilson au temps du Coronavirus

La maison barricadée devenue bateau amarré qui ne partira plus. Je ne désespère pas, je mets les voiles, mouille mon doigt et vérifie d’où souffle le vent, il y’a comme une odeur bizarre comme des magnolias qui ne veulent pas fleurir. Ah, c’est le jardin encore pétrifié par l’hiver, la neige tarde sur quelques bouts de terrain, et la terre est marécageuse, l’eau n’est pas complètement absorbée. Je scrute l’horizon… de ma fenêtre blindée, on a peur même de l’air qu’on respire. Le quartier Côte-Saint-Luc est devenu soudain un foyer ; oh pas du tout ce foyer chaleureux avec de bonnes bûches dans la cheminée et cette odeur de bois brûlé, non un foyer où prolifère d’étranges créatures microscopiques qui s’agrippent qui nous étouffent qui nous balaient. Pauvre humanité, me dis-je si fragile. Je ferme les yeux, je tente d’oublier les chiffres, les infos, les overdoses des vidéos. Ma maison, mon havre, ma sécurité. Je suis contente de ne pas être en voyage perdu quelques parts. Je regarde le rapatriement des Canadiens coincés au Maroc, leurs visages si tendus. Au Pérou, c’est l’enfer pour les Canadiens qui y sont bloqués. Ils sont enfermés dans leurs hôtels, gardés par les militaires. La vieille dame raconte, elle mange des chips rationnées depuis trois jours. J’éteins la télé… je décroche de Facebook, de twitter, je prends un livre. Je le repose et je reviens à la télé aux informations. La journée s’écoule lentement, trop lentement, je scrute de nouveau la rue. Mon bateau n’a pas dépassé le cap de la haie. Il n’y a pas de vent porteur, il n’y a que les rumeurs du silence. Mais, j’insiste, je regarde, mais je ne vois rien. Il est effrayant ce silence, ce vide, cet obscur incertain. Je regrette mon voisin si bruyant qui m’exaspérait tant avec sa tondeuse et souffleuse été comme hiver. Je regrette le défilé de camions livreurs qui me faisaient rager avec leurs sifflements stridents, en faisant marche arrière pour pénétrer dans l’allée de l’hôpital. Hôpital : Ah ! Quelle triste réalité, ce virus qui revient dans la tête… ah ! oui, c’est vrai j’habite en face d’un petit et mignon hôpital, tranquille avec des grandes baies vitrées, des balcons… Il y a parfois des aînés assis sur la terrasse à discuter gentiment, là il n’y’a rien… le soleil se couche, il s’éclate sur ses murs en briques rouges. Ce climat est pesant. Je contemple la rue comme si je ne l’ai jamais vu. J’observe si attentivement qu’il me semble que le tronc d’arbre en face de toi a un cœur qui bat, j’ai l’œil rivé sur lui, et j’aperçois le boum-boum sous l’écorce ou c’est mon propre cœur.

Puis, mon regard glisse ailleurs. Le trottoir, je me concentre sur lui, j’approche le visage, je plaque la joue contre la vitre, un écureuil sort de nulle part. Allez petit, entre chez toi vite, il y’a une cruelle dangereuse microscopique créature dans l’air. Il frotte ses oreilles, me tourne le dos… sa queue flotte un moment, puis hop sur la branche. Je le suis ah quel vertige cette liberté. Je reporte mon regard sur le ciel, il est encore clair, parsemé de quelques ombres. L’écureuil revient, me fixe en mâchouillant quelque chose. C’est la seule animation dans la rue. Je l’ai déjà vu cet écureuil tout noir avec une queue mouchetée, il vient souvent sur mon balcon. Nous l’avions baptisé avec ma fille Wilson. Je tapote sur la vitre, hé, Wilson. Hé petit, il s’immobilise, dresse sa tête. Tu sais quoi, lui dis-je. Si on s’en sort tous, et on va s’en sortir, ce n’est pas cette affreuse et laide chose qui va l’emporter, je te promets un bol plein d’appétissantes noisettes.

Nassira BelloulaChronique du confinement

Montréal – Nassira Belloula, Lauréate de la bourse Charles-Gagnon

La première bourse Charles-Gagnon a été attribuée en juin 2019 à l’écrivaine Nassira Belloula.

Dotée de 3 000 € offert par la Fondation Lire pour réussir, cette bourse est remise une fois par an à un écrivain ou une écrivaine du Québec pour un projet d’écriture en cours d’achèvement.

Le jury a choisi, à l’unanimité, le projet d’essai sur le féminisme et l’islam de Nassira Belloula, appréciant sa « prise de parole », ainsi que la qualité de traitement de ce sujet d’actualité « avec les nuances et les distinctions qui feront progresser le débat ».