« Je vous écris d’une autre rive. Lettre à Hannah Arendt » de Sophie Bessis | Lu par Catherine Cusset

Plaidoyer d’une Juivarabe pour la pluralité

Sophie Bessis :  » Je vous écris d’une autre rive ». Lettre à Hannah Arendt. Elyzad, 18.03.2021.

Lu par Catherine Cusset

Dans cette magnifique lettre écrite pendant le confinement, Sophie Bessis s’adresse à Hannah Arendt “d’une autre rive”, de cette Tunisie dont elle est originaire et qui constitue son identité. Cette lettre qui porte sur les Juifs, l’Europe, Israël et les Arabes, est un hommage à la philosophe allemande morte en 1975, icône de la critique du totalitarisme : Hannah Arendt n’a pas assisté aux dérives du nationalisme juif, “fondé sur une prémisse fausse légitimée par l’absolu du crime des autres,” mais elle les a pressenties, telle une Cassandre, en se méfiant des nationalismes.

L’historienne et journaliste tunisienne ne se contente pas d’un simple hommage. Elle adresse à Hannah Arendt une critique passionnée. Convaincue qu’aucune pensée n’est possible sans expérience personnelle, Bessis parle en tant que “Juivarabe” à l’européenne Arendt. Elle lui reproche d’avoir affirmé la supériorité de l’Europe et d’avoir décrit les Juifs comme un peuple européen : pourquoi, alors, leur retour sur une terre non européenne? Elle la critique de considérer le bassin méditerranéen comme européen et propose, elle qui est née au rivage sud de cette mer, de renverser la proposition: non que la Méditerranée appartienne à l’Europe, mais l’Europe, à la Méditerranée. Elle s’en prend au sentiment de supériorité des Européens, qui se croient le seul peuple civilisé. “Vous êtes une Européenne incurable,” écrit-elle à Hannah Arendt. Cet européanisme serait en quelque sorte le point d’aveuglement de la philosophe allemande qui n’a pas pris en compte suffisamment l’orient et qui a ignoré les Juifs du Maghreb, passés au DTT à leur arrivée en Palestine parce qu’en tant qu’orientaux, ils étaient sales et incultes. C’est ce rejet, suggère Sophie Bessis, qui pousse vers le nationalisme et le populisme.

Elle s’élève à la fois contre l’idée d’une pureté raciale juive, qui peut seulement faire horreur étant donnée l’histoire du peuple juif, et contre l’amalgame qui est fait entre antisémitisme et antisionisme : toute critique d’Israël est transformée en volonté de l’anéantir, et Israël revendique un ancrage exclusivement occidental, comme si les Arabes étaient les ennemis, les nazis d’aujourd’hui — alors que ce ne sont pas eux qui ont gazé les Juifs mais justement, les Européens. Quand on voit Israël s’allier aujourd’hui avec des régimes d’extrême-droite antisémites, on a l’impression de marcher sur la tête, s’indigne Sophie Bessis.

“En qui consiste l’ethnie juive, de l’Allemande que vous êtes à la Tunisienne que je suis ?” demande-t-elle.

Sa conviction, c’est que le mal ne vient pas juste des Arabes, mais plutôt du nationalisme brut et de l’exclusion de l’autre, où qu’elle se produise. Elle renvoie dos à dos les deux nationalismes. Ce livre est un plaidoyer en faveur ni de l’Occident, ni de l’Orient, mais de la pluralité, de la reconnaissance de l’Autre en chacun de nous : “Nous avons mal à l’Autre. L’autre n’est pas juste à côté ou en face, il est en nous.” Les Juifs ont perdu leur orient, et les Arabes doivent retrouver leur occident. Il m’a semblé — si je peux me permettre la comparaison, en espérant que l’auteure sera d’accord — que son plaidoyer fervent faisait écho à l’exposition organisée l’an dernier par l’Institut du Monde arabe sur les Juifs d’orient, où l’on pouvait constater que pendant treize siècles, jusqu’à la création de l’État d’Israël, Juifs et Arabes avaient vécu en bonne entente (hormis au temps du prophète Mohammed, qui voulait détruire les tribus juives), dans l’acceptation les uns des autres. “La seule tribu dont je me revendique est celle dont les membres écoutent les histoires des autres,” conclut l’historienne. Et: “Je pense avec vous que tout nationalisme doit être combattu.” Car ce sont les nationalismes qui tuent la diversité. À la fin, Sophie Bessis pose cette question douce-amère: “L’espoir est-il une chimère ou un mode d’action?”

Catherine Cusset

« Deux destins judéo-tunisiens, Gisèle Halimi et Albert Memmi » de Sophie Bessis | Lu par Dora Carpenter-Latiri

Article paru dans la revue Expressions maghrébines (Vol 20, n°2, hiver 2021, numéro consacré à Gisèle Halimi).

Albert Memmi (1920-2020) et Gisèle Halimi (1927-2020) sont tous deux nés en Tunisie sous Protectorat français et sont morts à quelques semaines d’intervalle à Paris. Dans cet excellent article, Sophie Bessis s’interroge sur les similarités et différences de leurs destins parallèles de judéo-tunisiens français. Reconnus et célébrés dans leur terre d’accueil, l’annonce de leurs décès sur la rive sud de la Méditerranée qui les a vus naître a suscité un « assourdissant silence » pour Albert Memmi et un « concert de louanges » pour Gisèle Halimi. Pourquoi si peu d’émotion pour l’un et tant d’éloges pour l’autre en leur terre natale ?

Sophie Bessis se penche d’abord sur la trajectoire de Gisèle Halimi et trouve dans ses récits autobiographiques la mise en mots de ce que je résumerai comme son intégration heureuse « aux niveaux les plus prestigieux de la société intellectuelle et politique parisienne » :

« En Tunisie, en vacances dans ma terre natale, pour mesurer, à l’écume des vagues et au goût des poissons grillés, la force des racines en même temps que leur mise à distance par ma vie » (Gisèle Halimi, 2009, citée par Sophie Bessis)

Si Gisèle Halimi n’a jamais oublié ses racines, jamais elle ne doutera de sa place en France. Sophie Bessis souligne que « Jamais elle ne se sera posé de questions sur les déchirures susceptibles de résulter d’une double appartenance ou sur la difficulté d’être ici et ailleurs. » Gisèle Halimi est « française à part entière », garde une relation « très lisse avec son pays natal », sans nostalgie ou ressentiment. 

Pour Albert Memmi, il en va autrement. Son altérité ici ou là certes nourrit son œuvre mais le déchire : « l’identité n’a jamais cessé d’être cette plaie ouverte dans laquelle il a avec constance remué le couteau, faisant de la douleur originelle un constituant central de sa trajectoire et de son œuvre. » Sophie Bessis trouve dans La Statue de sel, son premier récit autobiographique la formulation d’une souffrance intérieure qui s’exacerbe avec l’âge : « Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même ; j’eus une peur atroce. J’étais moi et je m’étais étranger. » (Albert Memmi, 1966, cité par Sophie Bessis)

Selon Sophie Bessis cette relation aux racines si différente — apaisée pour l’une, déchirante pour l’autre — expliquerait en partie la différence de traitement à l’annonce de leurs morts en Tunisie :

« Lire Memmi pour ceux et celles de la rive sud, c’est s’interroger sur soi-même et sur son rapport à l’Autre, c’est réactiver des pans de mémoire qu’il est plus confortable d’enterrer. Lire et écouter Gisèle Halimi, c’est s’identifier à ses combats, c’est s’approprier une figure consensuelle qui a choisi d’appartenir à la France, à sa culture et aux péripéties de sa politique sans pour autant oublier le lieu de sa naissance et de ses premières révoltes. »  

La cause palestinienne — sujet très sensible dans tout le Maghreb et en particulier en Tunisie — et la différence d’engagement de l’une et de l’autre de ces icônes judéo-tunisiennes serait aussi une explication. Alors que « L’engagement de Gisèle Halimi en faveur de la cause palestinienne a été sans aucune ambiguïté. », celui de « Memmi le solitaire n’a en fait jamais vraiment été d’un côté ou de l’autre, réservé à l’égard d’Israël comme envers les positions palestiniennes. Résultat de cette inconfortable posture, les juifs sionistes comme les Arabes l’ont rejeté. »

A la fin de son article, Sophie Bessis évoque le spectaculaire hommage des Tunisiens à Gilbert Naccache, décédé en 2021. Icône judéo-tunisienne de la gauche militante, Gilbert Naccache « semble avoir donné suffisamment de preuves à ses compatriotes pour être reçu dans le panthéon national ». Son destin comparé à ceux de Gisèle Halimi et d’Albert Memmi confirmerait que l’entrée au panthéon tunisien est « sujette à des conditions ». 

Peut-être Sophie Bessis — auteure du magnifique récit Dedans, Dehors (elyzad, 2010) où elle se définit comme « juive-arabe » — se demande-t-elle indirectement quelle est sa place en Tunisie et si « le panthéon national tunisien » l’accueillera ? Je réponds : peu importe les panthéons, peu importe la rive, son écriture, sa recherche sont indispensables et le resteront.

Dora Carpenter-Latiri