« Deux destins judéo-tunisiens, Gisèle Halimi et Albert Memmi » de Sophie Bessis | Lu par Dora Carpenter-Latiri

Article paru dans la revue Expressions maghrébines (Vol 20, n°2, hiver 2021, numéro consacré à Gisèle Halimi).

Albert Memmi (1920-2020) et Gisèle Halimi (1927-2020) sont tous deux nés en Tunisie sous Protectorat français et sont morts à quelques semaines d’intervalle à Paris. Dans cet excellent article, Sophie Bessis s’interroge sur les similarités et différences de leurs destins parallèles de judéo-tunisiens français. Reconnus et célébrés dans leur terre d’accueil, l’annonce de leurs décès sur la rive sud de la Méditerranée qui les a vus naître a suscité un « assourdissant silence » pour Albert Memmi et un « concert de louanges » pour Gisèle Halimi. Pourquoi si peu d’émotion pour l’un et tant d’éloges pour l’autre en leur terre natale ?

Sophie Bessis se penche d’abord sur la trajectoire de Gisèle Halimi et trouve dans ses récits autobiographiques la mise en mots de ce que je résumerai comme son intégration heureuse « aux niveaux les plus prestigieux de la société intellectuelle et politique parisienne » :

« En Tunisie, en vacances dans ma terre natale, pour mesurer, à l’écume des vagues et au goût des poissons grillés, la force des racines en même temps que leur mise à distance par ma vie » (Gisèle Halimi, 2009, citée par Sophie Bessis)

Si Gisèle Halimi n’a jamais oublié ses racines, jamais elle ne doutera de sa place en France. Sophie Bessis souligne que « Jamais elle ne se sera posé de questions sur les déchirures susceptibles de résulter d’une double appartenance ou sur la difficulté d’être ici et ailleurs. » Gisèle Halimi est « française à part entière », garde une relation « très lisse avec son pays natal », sans nostalgie ou ressentiment. 

Pour Albert Memmi, il en va autrement. Son altérité ici ou là certes nourrit son œuvre mais le déchire : « l’identité n’a jamais cessé d’être cette plaie ouverte dans laquelle il a avec constance remué le couteau, faisant de la douleur originelle un constituant central de sa trajectoire et de son œuvre. » Sophie Bessis trouve dans La Statue de sel, son premier récit autobiographique la formulation d’une souffrance intérieure qui s’exacerbe avec l’âge : « Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même ; j’eus une peur atroce. J’étais moi et je m’étais étranger. » (Albert Memmi, 1966, cité par Sophie Bessis)

Selon Sophie Bessis cette relation aux racines si différente — apaisée pour l’une, déchirante pour l’autre — expliquerait en partie la différence de traitement à l’annonce de leurs morts en Tunisie :

« Lire Memmi pour ceux et celles de la rive sud, c’est s’interroger sur soi-même et sur son rapport à l’Autre, c’est réactiver des pans de mémoire qu’il est plus confortable d’enterrer. Lire et écouter Gisèle Halimi, c’est s’identifier à ses combats, c’est s’approprier une figure consensuelle qui a choisi d’appartenir à la France, à sa culture et aux péripéties de sa politique sans pour autant oublier le lieu de sa naissance et de ses premières révoltes. »  

La cause palestinienne — sujet très sensible dans tout le Maghreb et en particulier en Tunisie — et la différence d’engagement de l’une et de l’autre de ces icônes judéo-tunisiennes serait aussi une explication. Alors que « L’engagement de Gisèle Halimi en faveur de la cause palestinienne a été sans aucune ambiguïté. », celui de « Memmi le solitaire n’a en fait jamais vraiment été d’un côté ou de l’autre, réservé à l’égard d’Israël comme envers les positions palestiniennes. Résultat de cette inconfortable posture, les juifs sionistes comme les Arabes l’ont rejeté. »

A la fin de son article, Sophie Bessis évoque le spectaculaire hommage des Tunisiens à Gilbert Naccache, décédé en 2021. Icône judéo-tunisienne de la gauche militante, Gilbert Naccache « semble avoir donné suffisamment de preuves à ses compatriotes pour être reçu dans le panthéon national ». Son destin comparé à ceux de Gisèle Halimi et d’Albert Memmi confirmerait que l’entrée au panthéon tunisien est « sujette à des conditions ». 

Peut-être Sophie Bessis — auteure du magnifique récit Dedans, Dehors (elyzad, 2010) où elle se définit comme « juive-arabe » — se demande-t-elle indirectement quelle est sa place en Tunisie et si « le panthéon national tunisien » l’accueillera ? Je réponds : peu importe les panthéons, peu importe la rive, son écriture, sa recherche sont indispensables et le resteront.

Dora Carpenter-Latiri

Libre

Édito par Alexandra Schwartzbrod

Gisèle Halimi était une résistante. Pour elle, vivre, c’était pousser les murs et se battre, et il y avait tant de causes à soutenir en cette seconde partie du XXe siècle : l’indépendance, la lutte contre le racisme, l’arrêt de la torture et de la peine de mort, et surtout les droits des femmes dont elle a été l’une des plus ardentes défenseuses plusieurs décennies durant. Ses combats ont été ceux de Libération à une époque où les règles établies tombaient, le monde se transformait. Gisèle Halimi était féministe car elle ne supportait pas l’injustice. Pour elle, rien ne justifiait qu’une femme soit victime parce que femme. Un combat viscéral dans lequel elle a mis toute son énergie. Féministe avant même que le terme ne se popularise, c’était une défricheuse. Avec Simone Veil, elle a ouvert la voie à toutes ces femmes qui aujourd’hui manifestent leur colère contre l’impunité persistante de certains hommes ou la fragilisation des droits durement acquis. Sa grande force, c’était son métier d’avocate. C’est ce qui lui a permis de donner de la voix et de se faire entendre, et surtout de rallier bon nombre des plus grands intellectuels de l’époque, mais aussi des politiques ou des artistes. Car c’était une de ses qualités : Gisèle Halimi était ferme sur ses convictions mais ouverte aux autres, à tous les autres. Elle s’était constitué au fil du temps un réseau sur lequel elle pouvait s’appuyer pour faire avancer les causes auxquelles elle tenait. Elle savait de quoi elle parlait, elle connaissait les règles du droit sur le bout des doigts, la loi et rien que la loi, elle était républicaine et en imposait à n’importe quel interlocuteur, du plus modeste au plus puissant. Pour l’écrivaine Geneviève Brisac, «elle nous a transmis cette certitude : chaque combat contre chaque injustice mérite d’être mené. Et doit l’être». La conviction d’une femme libre, qui n’avait peur de rien et ne craignait personne.

Alexandra Schwartzbrod

https://www.liberation.fr/france/2020/07/28/libre_1795493