« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Entretiens avec Aimé Césaire de Marijosé ALIE | Lu par Marie-Rose Abomo-Mvondo Maurin

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Une lecture de Entretiens avec Aimé Césaire de Mariejosé ALIE. Par Marie-Rose Abomo-Mvondo/Maurin

Alors qu’on fête le dernier jour de Césaire au conseil départemental de la Martinique, voici que la journaliste refaite avec que l’écrivain et homme politique une Maurine remontée dans le passé de son activité. En effet, les entretiens avaient aimé Césaire de Marie-José Ali sont à concevoir comme une rétrospective de la vie d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour l’être humain. La promesse faite à son peuple, dès son premier recueil Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne manque pas de résonner dans le monde entier, surtout parmi les peuples opprimés :

« Je viendrai assez payer le mien et je lui dirai : « embrassez-moi sans crainte… et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».

Et je lui dirai encore : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (1983, 22).

On peut se poser dès lors la question suivante : que révèlent et de quoi rendent-ils compte les entretiens dirigés par Marijosé Alie ? Par quel moyen Aimé Césaire a-t-il tenu sa promesse ? Quel est le rôle de la journaliste dans ce qu’on peut appeler « les confessions » du poète martiniquais ? Le présent compte rendu s’appuie sur trois axes

I. l’entretien : un genre au cœur des mouvements, des traversées et analepses

Ainsi l’entretien contient davantage à l’oral et au domaine journalistique, il reste quel que soit le genre qu’il intègre en lieu d’interlocution, de dialogisme et d’échanges. La journaliste qui s’adresse à l’homme politique que le jour où il quitte définitivement son poste au conseil municipal structure son ouvrage tout d’abord conforme un dialogue entre le présent et le passé. Si le présent est ce moment où ils se retrouvent tous les deux dans la salle du conseil, le passé se construit autour de tous les actes et de toutes les postures, de toutes les paroles et de toutes les situations, des rencontres et des voyages aimés Césaire a pu accomplir dans sa vie. Et chaque fois que l’on s’échappe du présent, que l’on évolue dans le passé, les chapitres les uns après les autres se construisent comme un ensemble de renseignements dans le présent permet d’arrimer Aimé Césaire à son passé. Ainsi, cinq titres(on exclut le premier)contre onze rappelle le présent, par le retour à la cérémonie d’au revoir. Les autres sont une visitation du passé. Ainsi, de l’instant présent, la journaliste amène son interlocuteur dans un mouvement de va-et-vient incessant qui amène à la construction d’une existence remplie qu’agrémentent actes, actions, crédos et paroles, engagement et structuration d’éléments de l’élévation d’une icône.

Dans ces entretiens Ou la journaliste entraîne Aimé Césaire, on assiste à un ballet de genres littéraires qui rendent compte de toute l’œuvre de l’homme de lettres et du politique martiniquais. Il est vrai que Cahier d’un retour au pays natal occupe une place première sur toutes ses œuvres. Ce sont ces extraits qui apparaissent plus régulièrement, sans doute parce qu’il s’agit là du texte fondateur de toute l’œuvre de l’écrivain et de l’homme politique qui met en actes ses paroles. Ce texte premier s’impose comme le commencement et le poteau mitan de toute la pensée du poète-écrivain.

Les entretiens se révèlent également comme une traversée des territoires, des pays, des peuples. Le retour qu’impose l’exercice journalistique de l’entretien ramène aux nombreux déplacements du Martiniquais. Qu’il s’agisse de voyages dans l’espace ou dans le temps, de voyages réels, métaphoriques ou symboliques, le dialogue entre l’homme politique-homme de lettres et la journaliste établit un itinéraire aux multiples facettes. Si Paris apparaît comme le lieu qui pose les fondements de la pensée de Césaire mûrissant dans une métropole aux contradictions et révélations multiples, les différentes régions qu’il visite lui offrent un kaléidoscope malheureux de l’état des pays sous la colonisation.  Quand il se déclare « la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche » dès 1939 (1983, 22) son engagement est déjà ferme.  Il devance ainsi la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, sa révélation de l’écrivain engagé et « en situation dans son époque », et l’idée que cet « écrivain ‘‘ engagé’’ sait que la parole est action » (Sartre, 1948, 28).  La révélation de « l’Homme qui marche »[1]  de « l’homme debout » s’impose à ce co-initiateur de la Négritude dès le jour où le Nègre de la cale se redresse

plus inattendu ment debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

debout

et

libre»

(Césaire,1983, 62)

II. Aimé Césaire : « l’écrivain en situation » et le combattant

Voici l’une des facettes que la journaliste rappelle à la mémoire du monde. En effet aimé Césaire est d’abord l’homme d’un peuple et d’une terre ainsi qu’il revendique. Ce peuple est avant tout martiniquais. Cette terre est avant tout également celle de la Martinique. « Que fait un homme qui a consacré l’entièreté de sa vie à un pays qui pèse tout mouiller 80 km sur 30 et concentre à précipiter d’histoire, de violence, d’abandon, d’humanité contrariée, de voisinages incongrus, de complexité sociale, culturelle et psychologique hors du commun ? (Alie, 2021, 12). Cette interrogation initiée par celle qui est à l’initiative de l’interview s’impose comme une question rhétorique. Celle-ci prouve combien l’humain au milieu des autres humains a appris à les connaître. Elle rappelle cette sentence du poète latin Térence bien connue : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». La complexité du territoire que révèlent la journaliste décrit très bien ce pays dans l’enfance qui s’installe des pages 19 à 21 (op. cit.) et qui reprennent des passages de Cahier d’un retour au pays natal.

On peut dire en effet que ce premier recueil du poète est à la fois une revendication et une appropriation d’une terre avec laquelle il établit une complicité, des canaux de dialogue. Et quand il dit : « et je lui dirais » à deux reprises, la promesse du retour et la promesse du retour trouve leur accomplissement dans « et voici que je suis venue ! » (Césaire, id., 22). La réalité du retour ainsi que sa symbolique se manifeste dans ce verbe « aider » que relève Marijosé Alie (2021 : 53). La journaliste pousse l’homme politique à faire la nuance entre l’abstrait et le concret lui qui, comme conclusion à son action politique, avoue : « Donc au bout du compte […], je crois que j’ai aidé pas mal de gens, j’ai aidé le petit peuple, et finalement ça aussi ça rapporte quelque chose, parce que voyez-vous c’est du concret » (id.). C’est ainsi donc que se conçoit sa promesse de retour au pays natal.

Homme de sa terre, homme du monde, Aimé Césaire est également l’époux, le père, l’ami. Il est l’écrivain engagé qui multiplie les rencontres, se fait des amis avec lesquelles il dessine les contours d’un combat pour la liberté des peuples et l’équilibre des races (id., 29-37). Tel est le combat qu’il mène par exemple le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon Gontran Damas et le ‘frère-ami’ Aliker. Profondément engagé dans l’histoire de son temps, ainsi que sur le déplacement des populations de l’Afrique vers les Antilles, avec toutes de ces toutes les conséquences alliées à cette tragédie humaine (id., 34-37), la question d’identité (id., 50) se pose avec acuité dans les échanges du poète et de ses amis. C’est en ce sens ce que s’explique que le mouvement de la Négritude, comment se posera plus tard la question du progrès (id., 51) : « Le progrès ne se compte pas en sang versé, il se compte en sang épargné, il ne se compte pas en vies humaines gaspillées, il se compte en vies humaines sauvées, il ne se mesure pas en libertés confisquées, mais en libertés conquises ! » (ajout d’un discours électoral, id., 51).

Il est évident que l’itinéraire des entretiens par Marijosé Alie met en évidence la concomitance de deux stratégies de combat : l’écriture et la politique. La journaliste s’interroge par ailleurs sur l’engagement du poète devenu homme politique malgré lui, révélant ainsi la posture inconfortable de « l’écrivain en situation » : « Je m’interroge sur la complexité de son engagement, sur ce que l’on peut appeler une forme d’abnégation, qui tient le pointeur à distance, contrarie le philosophe et nourrit le dramaturge. » (id., 15). Être du même parti politique que ceux de la métropole ne semble pas annihiler des inimitiés tenaces locales. Aimé Césaire doit sans cesse jouer à l’équilibriste.

III. La journaliste : une incitatrice au dévoilement

Il ne fait aucun doute que parmi les révélations de ces entretiens avec aimé Césaire, il y en a également une de taille : c’est la journaliste dans son métier. Le livre de Marijosé Alie révèle de quelle trempe des journalistes elle est. En effet, journaliste mais également femme, elle fait face à l’un des combattants et défenseur d’un peuple de la première heure. Elle initie à une double technique de travail : celle d’une femme qui sait obtenir ce qu’elle veut et qui brave le caractère bien trempé de son vis-à-vis et d’une professionnelle qui amène habilement son interlocuteur tantôt à la confession, tantôt à l’autoportrait, tantôt à sa vision du monde. Dans cet univers où le « je » journalistique bouscule le « tu » qui répond aux questions s’installe en peu de temps une complicité qui finit par créer une solide intimité doublée complicité.

Dès l’ouverture de son livre, Marijosé Alie donne la preuve qu’elle connaît « l’homme ». Elle l’a déjà dompté parce qu’elle connaît son fonctionnement.

J’ai seulement voulu partager avec le plus grand nombre l’homme simple et pudique qui se cachait derrière une plume incandescente. Partager avec les autres ce qu’il m’a donné ; c’est mot vivant, qui mérite que comment les gardes et pas seulement qu’on les entende au hasard d’une programmation télé (id., 7).

La journaliste, elle-même écrivaine, dont la musicalité de la poésie se dégage dans son langage journalistique (id., 11), sait aussi, dans les parties narratives de son livre tantôt dresser le portrait d’Aimé Césaire quand il ne le fait pas lui-même, tantôt anticiper sur ses réactions et ses paroles. Elle a compris le lien d’affection qui unit au « rebelle » : « Il m’aime bien » dit-elle (id. 15). Le « rebelle » qui prend la peine de préciser ce qu’il dit (id. 49) se livre. « Je le sens » (id. 90), « J’ai le sentiment… » (id., 90), « Je crois » (id. 91) sont autant d’expressions par qui prouvent à quel point l’«Homme de parole » martiniquais s’est laissé pénétrer par son interlocutrice.

Ainsi se dévoile tout au long des entretiens celle qu’on peut désormais nommer « la journaliste en sa méthode ».  « Entre 1983 et 2007, je lui ai posé de façon récurrente à peu près les mêmes questions, et le mûrissement de ses réponses n’en a pas changé le sens d’un iota. Césaire est d’abord fidèle à lui-même, fidèle à ses idées qui ont porté ses écrits, fidèle à l’amour incommensurable qu’il a porté à son pays » (id., 8). La journaliste qui installe la rhétorique de la répétition dans l’échange avec l’homme révolté crée non seulement une dynamique dialogique, mais également un processus de communication révélatrice de l’interviewé.  Alors que la journaliste anticipe sur les pensées et les réactions de son vis-à-vis (id., 27), elle fait montre de nombreuses qualités dont tantôt la pertinence et l’impertinence, tantôt l’audace et la force de persuasion (id., 26-28). Tantôt la patience (id., 44) et la facétie. L’humour qui se développe tout au long des entretiens confère aux lectrices et aux lecteurs un rôle de premier plan dans cette complicité qui se noue et entre les deux protagonistes.

La journaliste est ainsi devenue la révélatrice d’un homme que tout le monde croit connaître, mais qui échappe de quelques façons à ce que raconte la « légende populaire ». L’insistance avec laquelle l’autrice des entretiens revient sur l’humanité de Césaire (id., 17) peut surprendre. En effet, si l’on connaît le grand humaniste, homme de lettres, philosophe, auteur du grand texte Discours sur le colonialisme, on découvre finalement dans ce dialogue tissé patiemment par la journaliste que cette icône de la littérature engagée, dans la défense des droits, de l’égalité des races et des peuples exploités, est un humain comme tout le monde. La fidélité, vertu qui ne l’abandonne jamais, le rapproche des grands comme des plus humbles. On découvre cet être farceur et espiègle (id., 14) que la mère traite pourtant d’« assez brigand » (id., 21).

Si aimé Césaire se montre bienveillant en général, il reste cet entêté, cet homme de colère mais également de vérité (id., 45, 50). On lui refuse l’aide de l’État « parce que pas docile » (id., 55). Mieux que dans la plupart des ouvrages apparaissent ici des moments de désespoir (id., 52), de la lassitude (id., 16), de la solitude. Le Césaire que présente la journaliste se dévoile comme un homme au bout donc parcours, un être que la tranquillité a cessé d’habiter (id., 88), celui pour qui on se pose la question suivante : qu’a-t-il été : un politique ou un politicien ? (id., 87). La dernière des révélations que propose cet entretien touche à la fin de vie de Césaire. Les images sont lourdes de symboles et le silence retentit de vérité, ce silence qui tombe quand on n’a rien de plus grand à dire !

« Je vois ça marche vers l’océan démonté, la plage n’est pas hostile […] Les mains croisées derrière le dos, il me convainc sans parler que la vérité de mon pays et là […] C’est le silence de Césaire qui a été le plus bavard de nos échanges, et sans doute ce que nous avons le mieux partagé » (id., 124-125).


[1] De l’artiste Auguste Rodin, création de 1899 à 1900, reprise par Giacometti et tant d’autres sculpteurs par la suite.