Instants de grâce poétique en Orléans

Rencontre et lectures poétiques

Pour les 25 ans du Printemps des poètes, la thématique nationale retenue est « La grâce », dans tous ses états.

A la Médiathèque d’Orléans, Mercredi 13 mars, 14h00

En collaboration avec l’association la Plume Légérienne, Orléans la source, les écrivaines du PEF étaient réunies pour une rencontre et lectures de poésies :

  • Muriel Augry
  • Tanella Boni
  • Cécile Oumhani
  • Marie-Rose Abomo-Mvondo Maurin

La Plume Légérienne :

  • Marie Cabreval
  • Elaz Ndongo Thhioye
  • Patricia Salmon
  • Jean-Pierre Simon

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Entretiens avec Aimé Césaire de Marijosé ALIE | Lu par Marie-Rose Abomo-Mvondo Maurin

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Une lecture de Entretiens avec Aimé Césaire de Mariejosé ALIE. Par Marie-Rose Abomo-Mvondo/Maurin

Alors qu’on fête le dernier jour de Césaire au conseil départemental de la Martinique, voici que la journaliste refaite avec que l’écrivain et homme politique une Maurine remontée dans le passé de son activité. En effet, les entretiens avaient aimé Césaire de Marie-José Ali sont à concevoir comme une rétrospective de la vie d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour l’être humain. La promesse faite à son peuple, dès son premier recueil Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne manque pas de résonner dans le monde entier, surtout parmi les peuples opprimés :

« Je viendrai assez payer le mien et je lui dirai : « embrassez-moi sans crainte… et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».

Et je lui dirai encore : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (1983, 22).

On peut se poser dès lors la question suivante : que révèlent et de quoi rendent-ils compte les entretiens dirigés par Marijosé Alie ? Par quel moyen Aimé Césaire a-t-il tenu sa promesse ? Quel est le rôle de la journaliste dans ce qu’on peut appeler « les confessions » du poète martiniquais ? Le présent compte rendu s’appuie sur trois axes

I. l’entretien : un genre au cœur des mouvements, des traversées et analepses

Ainsi l’entretien contient davantage à l’oral et au domaine journalistique, il reste quel que soit le genre qu’il intègre en lieu d’interlocution, de dialogisme et d’échanges. La journaliste qui s’adresse à l’homme politique que le jour où il quitte définitivement son poste au conseil municipal structure son ouvrage tout d’abord conforme un dialogue entre le présent et le passé. Si le présent est ce moment où ils se retrouvent tous les deux dans la salle du conseil, le passé se construit autour de tous les actes et de toutes les postures, de toutes les paroles et de toutes les situations, des rencontres et des voyages aimés Césaire a pu accomplir dans sa vie. Et chaque fois que l’on s’échappe du présent, que l’on évolue dans le passé, les chapitres les uns après les autres se construisent comme un ensemble de renseignements dans le présent permet d’arrimer Aimé Césaire à son passé. Ainsi, cinq titres(on exclut le premier)contre onze rappelle le présent, par le retour à la cérémonie d’au revoir. Les autres sont une visitation du passé. Ainsi, de l’instant présent, la journaliste amène son interlocuteur dans un mouvement de va-et-vient incessant qui amène à la construction d’une existence remplie qu’agrémentent actes, actions, crédos et paroles, engagement et structuration d’éléments de l’élévation d’une icône.

Dans ces entretiens Ou la journaliste entraîne Aimé Césaire, on assiste à un ballet de genres littéraires qui rendent compte de toute l’œuvre de l’homme de lettres et du politique martiniquais. Il est vrai que Cahier d’un retour au pays natal occupe une place première sur toutes ses œuvres. Ce sont ces extraits qui apparaissent plus régulièrement, sans doute parce qu’il s’agit là du texte fondateur de toute l’œuvre de l’écrivain et de l’homme politique qui met en actes ses paroles. Ce texte premier s’impose comme le commencement et le poteau mitan de toute la pensée du poète-écrivain.

Les entretiens se révèlent également comme une traversée des territoires, des pays, des peuples. Le retour qu’impose l’exercice journalistique de l’entretien ramène aux nombreux déplacements du Martiniquais. Qu’il s’agisse de voyages dans l’espace ou dans le temps, de voyages réels, métaphoriques ou symboliques, le dialogue entre l’homme politique-homme de lettres et la journaliste établit un itinéraire aux multiples facettes. Si Paris apparaît comme le lieu qui pose les fondements de la pensée de Césaire mûrissant dans une métropole aux contradictions et révélations multiples, les différentes régions qu’il visite lui offrent un kaléidoscope malheureux de l’état des pays sous la colonisation.  Quand il se déclare « la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche » dès 1939 (1983, 22) son engagement est déjà ferme.  Il devance ainsi la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, sa révélation de l’écrivain engagé et « en situation dans son époque », et l’idée que cet « écrivain ‘‘ engagé’’ sait que la parole est action » (Sartre, 1948, 28).  La révélation de « l’Homme qui marche »[1]  de « l’homme debout » s’impose à ce co-initiateur de la Négritude dès le jour où le Nègre de la cale se redresse

plus inattendu ment debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

debout

et

libre»

(Césaire,1983, 62)

II. Aimé Césaire : « l’écrivain en situation » et le combattant

Voici l’une des facettes que la journaliste rappelle à la mémoire du monde. En effet aimé Césaire est d’abord l’homme d’un peuple et d’une terre ainsi qu’il revendique. Ce peuple est avant tout martiniquais. Cette terre est avant tout également celle de la Martinique. « Que fait un homme qui a consacré l’entièreté de sa vie à un pays qui pèse tout mouiller 80 km sur 30 et concentre à précipiter d’histoire, de violence, d’abandon, d’humanité contrariée, de voisinages incongrus, de complexité sociale, culturelle et psychologique hors du commun ? (Alie, 2021, 12). Cette interrogation initiée par celle qui est à l’initiative de l’interview s’impose comme une question rhétorique. Celle-ci prouve combien l’humain au milieu des autres humains a appris à les connaître. Elle rappelle cette sentence du poète latin Térence bien connue : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». La complexité du territoire que révèlent la journaliste décrit très bien ce pays dans l’enfance qui s’installe des pages 19 à 21 (op. cit.) et qui reprennent des passages de Cahier d’un retour au pays natal.

On peut dire en effet que ce premier recueil du poète est à la fois une revendication et une appropriation d’une terre avec laquelle il établit une complicité, des canaux de dialogue. Et quand il dit : « et je lui dirais » à deux reprises, la promesse du retour et la promesse du retour trouve leur accomplissement dans « et voici que je suis venue ! » (Césaire, id., 22). La réalité du retour ainsi que sa symbolique se manifeste dans ce verbe « aider » que relève Marijosé Alie (2021 : 53). La journaliste pousse l’homme politique à faire la nuance entre l’abstrait et le concret lui qui, comme conclusion à son action politique, avoue : « Donc au bout du compte […], je crois que j’ai aidé pas mal de gens, j’ai aidé le petit peuple, et finalement ça aussi ça rapporte quelque chose, parce que voyez-vous c’est du concret » (id.). C’est ainsi donc que se conçoit sa promesse de retour au pays natal.

Homme de sa terre, homme du monde, Aimé Césaire est également l’époux, le père, l’ami. Il est l’écrivain engagé qui multiplie les rencontres, se fait des amis avec lesquelles il dessine les contours d’un combat pour la liberté des peuples et l’équilibre des races (id., 29-37). Tel est le combat qu’il mène par exemple le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon Gontran Damas et le ‘frère-ami’ Aliker. Profondément engagé dans l’histoire de son temps, ainsi que sur le déplacement des populations de l’Afrique vers les Antilles, avec toutes de ces toutes les conséquences alliées à cette tragédie humaine (id., 34-37), la question d’identité (id., 50) se pose avec acuité dans les échanges du poète et de ses amis. C’est en ce sens ce que s’explique que le mouvement de la Négritude, comment se posera plus tard la question du progrès (id., 51) : « Le progrès ne se compte pas en sang versé, il se compte en sang épargné, il ne se compte pas en vies humaines gaspillées, il se compte en vies humaines sauvées, il ne se mesure pas en libertés confisquées, mais en libertés conquises ! » (ajout d’un discours électoral, id., 51).

Il est évident que l’itinéraire des entretiens par Marijosé Alie met en évidence la concomitance de deux stratégies de combat : l’écriture et la politique. La journaliste s’interroge par ailleurs sur l’engagement du poète devenu homme politique malgré lui, révélant ainsi la posture inconfortable de « l’écrivain en situation » : « Je m’interroge sur la complexité de son engagement, sur ce que l’on peut appeler une forme d’abnégation, qui tient le pointeur à distance, contrarie le philosophe et nourrit le dramaturge. » (id., 15). Être du même parti politique que ceux de la métropole ne semble pas annihiler des inimitiés tenaces locales. Aimé Césaire doit sans cesse jouer à l’équilibriste.

III. La journaliste : une incitatrice au dévoilement

Il ne fait aucun doute que parmi les révélations de ces entretiens avec aimé Césaire, il y en a également une de taille : c’est la journaliste dans son métier. Le livre de Marijosé Alie révèle de quelle trempe des journalistes elle est. En effet, journaliste mais également femme, elle fait face à l’un des combattants et défenseur d’un peuple de la première heure. Elle initie à une double technique de travail : celle d’une femme qui sait obtenir ce qu’elle veut et qui brave le caractère bien trempé de son vis-à-vis et d’une professionnelle qui amène habilement son interlocuteur tantôt à la confession, tantôt à l’autoportrait, tantôt à sa vision du monde. Dans cet univers où le « je » journalistique bouscule le « tu » qui répond aux questions s’installe en peu de temps une complicité qui finit par créer une solide intimité doublée complicité.

Dès l’ouverture de son livre, Marijosé Alie donne la preuve qu’elle connaît « l’homme ». Elle l’a déjà dompté parce qu’elle connaît son fonctionnement.

J’ai seulement voulu partager avec le plus grand nombre l’homme simple et pudique qui se cachait derrière une plume incandescente. Partager avec les autres ce qu’il m’a donné ; c’est mot vivant, qui mérite que comment les gardes et pas seulement qu’on les entende au hasard d’une programmation télé (id., 7).

La journaliste, elle-même écrivaine, dont la musicalité de la poésie se dégage dans son langage journalistique (id., 11), sait aussi, dans les parties narratives de son livre tantôt dresser le portrait d’Aimé Césaire quand il ne le fait pas lui-même, tantôt anticiper sur ses réactions et ses paroles. Elle a compris le lien d’affection qui unit au « rebelle » : « Il m’aime bien » dit-elle (id. 15). Le « rebelle » qui prend la peine de préciser ce qu’il dit (id. 49) se livre. « Je le sens » (id. 90), « J’ai le sentiment… » (id., 90), « Je crois » (id. 91) sont autant d’expressions par qui prouvent à quel point l’«Homme de parole » martiniquais s’est laissé pénétrer par son interlocutrice.

Ainsi se dévoile tout au long des entretiens celle qu’on peut désormais nommer « la journaliste en sa méthode ».  « Entre 1983 et 2007, je lui ai posé de façon récurrente à peu près les mêmes questions, et le mûrissement de ses réponses n’en a pas changé le sens d’un iota. Césaire est d’abord fidèle à lui-même, fidèle à ses idées qui ont porté ses écrits, fidèle à l’amour incommensurable qu’il a porté à son pays » (id., 8). La journaliste qui installe la rhétorique de la répétition dans l’échange avec l’homme révolté crée non seulement une dynamique dialogique, mais également un processus de communication révélatrice de l’interviewé.  Alors que la journaliste anticipe sur les pensées et les réactions de son vis-à-vis (id., 27), elle fait montre de nombreuses qualités dont tantôt la pertinence et l’impertinence, tantôt l’audace et la force de persuasion (id., 26-28). Tantôt la patience (id., 44) et la facétie. L’humour qui se développe tout au long des entretiens confère aux lectrices et aux lecteurs un rôle de premier plan dans cette complicité qui se noue et entre les deux protagonistes.

La journaliste est ainsi devenue la révélatrice d’un homme que tout le monde croit connaître, mais qui échappe de quelques façons à ce que raconte la « légende populaire ». L’insistance avec laquelle l’autrice des entretiens revient sur l’humanité de Césaire (id., 17) peut surprendre. En effet, si l’on connaît le grand humaniste, homme de lettres, philosophe, auteur du grand texte Discours sur le colonialisme, on découvre finalement dans ce dialogue tissé patiemment par la journaliste que cette icône de la littérature engagée, dans la défense des droits, de l’égalité des races et des peuples exploités, est un humain comme tout le monde. La fidélité, vertu qui ne l’abandonne jamais, le rapproche des grands comme des plus humbles. On découvre cet être farceur et espiègle (id., 14) que la mère traite pourtant d’« assez brigand » (id., 21).

Si aimé Césaire se montre bienveillant en général, il reste cet entêté, cet homme de colère mais également de vérité (id., 45, 50). On lui refuse l’aide de l’État « parce que pas docile » (id., 55). Mieux que dans la plupart des ouvrages apparaissent ici des moments de désespoir (id., 52), de la lassitude (id., 16), de la solitude. Le Césaire que présente la journaliste se dévoile comme un homme au bout donc parcours, un être que la tranquillité a cessé d’habiter (id., 88), celui pour qui on se pose la question suivante : qu’a-t-il été : un politique ou un politicien ? (id., 87). La dernière des révélations que propose cet entretien touche à la fin de vie de Césaire. Les images sont lourdes de symboles et le silence retentit de vérité, ce silence qui tombe quand on n’a rien de plus grand à dire !

« Je vois ça marche vers l’océan démonté, la plage n’est pas hostile […] Les mains croisées derrière le dos, il me convainc sans parler que la vérité de mon pays et là […] C’est le silence de Césaire qui a été le plus bavard de nos échanges, et sans doute ce que nous avons le mieux partagé » (id., 124-125).


[1] De l’artiste Auguste Rodin, création de 1899 à 1900, reprise par Giacometti et tant d’autres sculpteurs par la suite.

Une écrivaine, une voix | Marie-Rose Abomo-Maurin

Par Emeline Pierre

Découvrez notre nouvelle série de portraits de quelques membres du Parlement des écrivaines francophones réalisés pendant la manifestation « Les Voix d’Orléans ». Gros plan sur :

Marie-Rose Abomo-Maurin

Réalisation : Emeline Pierre

Montage : Nassira Belloula

27 octobre 2021.

Kamala Harris, vice-présidente élue des États-Unis

Par Marie-Rose Abomo mvondo maurin

C’est vrai, le discours de Kamala Harris est d’autant plus magnifique qu’il ouvre au monde des possibles. 

Il est l’invitation à accéder à un univers qui résonne des  We can   du président OBAMA. 

Il retentira bientôt de nos  We did it !

Le discours féminin s’élève, éloquent et rassurant, dans la simplicité du dire et dans la beauté des rêves désormais accessibles.

L’interpellation qui vise la Femme et la jeune fille ne s’embarrasse plus de circonlocutions ni d’hésitations.

Il y a désormais quelque chose à cueillir, à saisir, à tenir.

L’horizon s’est ouvert. Le ciel s’est déchiré.

L’avenir est désormais circonscrit :

Il est Femme !

Marie-Rose 

Chroniques du confinement – Marie-Rose Abomo-Maurin : Un baobab est tombé, hommage à Manu Dibango. Confinée dans le F3 de Joseph Macho. Langue de ma peine, vocabulaire de mon espoir. Je supporte plus. Je cherche des « mots cuits » et des « paroles filtrées ».

Un baobab est tombé

Hommage à Manu DIBANGO

L’un de mes baobabs d’Afrique, du Cameroun, est tombé.

Il est tombé hier, semant désordre, panique et détresse.

Mais on le sait : « ceux qui sont morts ne sont jamais partis »

Un baobab est tombé, mais ne s’est pas déraciné.

Qu’on invoque nos ancêtres. Qu’on convoque le Nsili awu.

Les anciens forment un groupe. Qu’ils dansent le ngondo.

Mais que les femmes ne portent pas le deuil, non ! Pas de deuil.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophone, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous retrouver ces gestes majestueux,

Ces pas de danse de l’Afrique profonde cachés à l’étranger.

Un baobab est tombé. Il n’est pas mort ! Il mérite d’être célébré. 

Que Sango Yezu Christo emplisse le ciel et interpelle l’univers.

Que le « Soul Makossa » résonne au-delà des océans et des mers !

Comme d’habitude. Comme toujours.

On oublie que les temps sont mauvais, vicieux, prophétiques,

Même si la chute d’un baobab a toujours devancé une catastrophe.

Les temps sont graves, c’est vrai, qui tentent de saper les bases du clan.

L’époque est difficile, j’en conviens, qui essaie d’ébranler nos fondations.

Le coronavirus ne décimera pas le clan. Le lignage va trembler

Mais le coronavirus ne pourra pas décimer le clan entier.

Telle est la parole qui sourd de terre, de la mer, du Wouri. 

Un baobab est tombé. Il n’est pas mort ! Il mérite d’être célébré.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophones, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous retrouver des gestes majestueux.

Peuple, ceignez vos reins avec le grand pagne de cérémonie.

Enfilez, mes femmes et mes filles, vos kaba-ngondo de fête.

L’événement exige de la dignité, de la ferveur, de la dévotion.

Famille ooo ! L’affaire est grave. Le moment est délicat.

Mais les auspices disent que le saxophone ne peut s’arrêter.

Un baobab est tombé, mais ne s’est pas arraché à la terre des ancêtres.

Que la fête s’organise donc autour du géant couché, oui, c’est cela !

Que la fête commence et dure le temps qu’on veut, une nuit

Un mois, une éternité ! La fête va s’éterniser, car la rencontre,

Les retrouvailles avec les ancêtres sont désormais éternelles. 

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophone, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous nouer solidement le majestueux pagne.

Nul ne doit pleurer ! On pleure celui qui est perdu, et non celui qui vit.

Le deuil n’aura pas lieu ! Il plaît aux vivants, mais freine celui qui part.

Les anciens ont dit : pas de deuil funeste ! Pas de tristesse inutile !

Il faut lancer vers le ciel autant de souvenirs que les étoiles.

Il faut égrener tous les moments de rencontre, instants doux et fraternels.

Ainsi, le géant avancera, majestueux et confiant, vers le fleuve, la mer.

Ses pas résonneront dans nos têtes et dans nos cœurs en accords de saxo.

Son rire charismatique résonnera dans nos oreilles en timbre mélodieux.

Tout son être nous apparaîtra comme s’il était proche de nous.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophones, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Que la famille danse : Un baobab est tombé,

Il ne s’est pas arraché à la terre. Il  laisse des rejetons qui diront :

Il est des nôtres. Il reste notre maître.

Orléans, ce, 25.03.2020

Confinée dans le F3 de Joseph Macho

Joseph Macho croyait son heure de victoire arrivée. Depuis qu’il avait épousé sa dernière femme, « pour son plaisir », il n’avait pas encore vraiment profité de ce bonheur. Le confinement national, international, que dis-je, mondialement universel, allait le venger. Le venger de toutes les humiliations accumulées ! Il avait le nombre d’enfants qu’il avait désiré avec sa première épouse : il en avait donc 5.

La seconde épouse lui avait promis de n’en faire que deux. Elle lui en a arnaqué deux de plus, parce que, disait-elle, la « pilule était gâtée ». Quand c’est gâté, c’est gâté ! On ne peut rien faire. Les Africains le savent bien. Mais il n’y avait pas que la pilule qui se gâtait, le mariage aussi se gâta.

Joseph Macho, le grand monsieur d’avant, maintenant retraité de son état, trouvait que le divorce et le célibat qui s’en suivait étaient une injure à sa personne. Il épousa une troisième femme, plus jeune qui allait lui obéir. Il l’avait cherchée longtemps. Il l’avait cherchée parmi les femmes stériles, parce qu’il les avait vues sans enfant. Et puis, coup d’éclair :

  • Ah, s’écria-t-il un jour, les Africaines sont dociles ! Tout le monde le sait. Et puis, elles cherchent les papiers pour vivre chez nous. Deux atouts convaincants ! Très sûrs !

Et il trouva Magali un soir dans un bar. Elle devisait tranquillement avec ses copines, tout en buvant un coca. Et les affaires qui devaient se conclure furent conclues ! Magali accepta le mariage, à une seule condition : que son mari la laissât travailler, car elle travaillait. Au tri postal de la ville. Alors Magali travailla. Elle travaillait et quittait la maison tôt. Elle rentrait tard le soir. Il faut que le courrier arrive aux destinataires, non ? Le mari ne mangeait la bonne cuisine de sa femme qu’en fin de semaine. Ce n’est pourtant pas ce qu’on lui avait annoncé. « Les Africaines tiennent l’homme par le ventre ! » Or, le voici en train de se débrouiller. Quand il réprimandait Magali, parce qu’elle travaillait tout le temps, elle lui rétorquait :

  • Les femmes que tu as épousées quand tu étais riche, un grand homme et un grand quelqu’un, sont en train de dilapider tout ton argent. Ce que je gagne me suffit à peine pour faire construire une maison à ma mère au pays. Et toi tu viens m’embêter ! Il n’y a que moi qui doive respecter le devoir conjugal et ce qui va avec ! Recule, Satan, va tenter d’autres que moi. Va plus loin ! Mouf dé[1] !

[1] Ou « dégage ! »

Le vieil homme se plaignait de ne pas voir souvent sa femme. Les autres lui ont pourtant dit que les Africaines étaient dociles, qu’on pouvait les tromper et qu’elles n’y verraient que du feu. Si l’une d’elles te fait un massage, et puis cette autre chose que je n’ose pas évoquer à voix haute, tu ne peux plus te passer elle.

Mais, Joseph mangeait seul. Il buvait seul. Il était seul. Sa femme travaillait ! Elle travaillait encore et encore. Elle travaillait trop pour une Africaine alors que le monde entier sait qu’ils sont tous paresseux dans ce continent. Elle travaillait et ne se préoccupait pas de son appareillage mâle dans l’abandon… On devrait interdire de séjour dans ce pays les gens qui travaillent ainsi !…

Et voici qu’arrive le coronavirus ! On ne parle plus que de cela ! On crie dans les églises, les mosquées, les administrations : « Restez chez vous ! Restez chez vous ! Il faut arrêter l’épidémie. On ne peut pas l’arrêter autrement ! » Et ça passait en boucle !

Le vieux Joseph Macho alluma toute la journée durant et toute la nuit télévision, radios, ordinateurs, afin d’être sûr d’avoir bien entendu. Ses yeux pétillaient d’une vilaine malice.

Cette période de confinement où les épouses vont devoir rester dans leur maison arrive à pic pour le narcissique époux qui entend ainsi n’épargner aucune charge à sa femme. L’heure de sa revanche a sonné.  

Un matin, Magali s’apprêtait à rejoindre son travail, quand elle trouva les portes de leur F3 verrouillées. Les étiquettes collées aux portes disaient :  

« Restez chez vous ! Restez chez vous ! Il faut arrêter l’épidémie. On ne peut pas l’arrêter autrement ! Mais ce n’est pas Joseph Macho qui le dit ! Ce n’est pas Joseph Macho qui le dit ! »

Joseph Macho avait pris sa retraite depuis quelques années, mais avait décidé de rester à la maison. Il estimait qu’il avait travaillé pour ses femmes et ses enfants. Il ne voulait plus rien offrir à qui que ce soit. De toutes les façons, il n’avait rien prévu d’autre dans sa vie. Il supportait de moins en moins que Magali sorte de la maison, alors qu’il était devenu un confiné depuis sa retraite. Elle mangeait avec ses collègues. Elle était occupée avec ses collègues. Elle faisait des sorties avec ses collègues ; le téléphone ne sonnait à la maison que pour elle. Et même si, de temps en temps, elle lui préparait de petits mets gentils et goûteux, il les mangeait seul. Il aurait souhaité que sa femme prît sa retraite ou, du moins, qu’elle travaillât quelques heures par semaine.

Maintenant qu’ils sont enfermés, grâce au coronavirus, ils sont en tête-à-tête, les yeux dans les yeux. Les yeux dans les yeux ? Joseph Macho n’avait pas compris que les yeux dans les yeux, en situation de confinement, correspond en partie  à cette expression : « si les regards pouvaient enfanter ou tuer, les rues seraient remplies de femmes enceintes et jonchées de cadavres ». Paul Valéry le disait autrement : « Que d’enfants, si le regard pouvait féconder ! Que de morts s’il pouvait tuer ! Les rues seraient pleines de cadavres et femmes grosses ». Et là, le gouvernement n’a pas conseillé d’aller dans la rue, où l’on peut fuir un regard qui agresse. On est dans le F3 dans lequel Joseph Macho s’était replié après son abondante fertilité qui avait peuplé ses habitations antérieures de 9 enfants. Le pauvre n’avait plus grand-chose.

Le confinement est d’autant plus difficile pour les êtres qu’à partir de rien peut surgir un conflit. Joseph Macho avait pris le parti de « ton-pied-mon-pied ». Dès qu’il entendait les pas de son épouse, il quittait précipitamment l’endroit d’où il la guettait et, comme par hasard, il se retrouvait là où elle venait de se placer, risquant à tout instant un télescopage. Cela faisait quatre jours que le confinement était déclaré, ces rencontres qui se multipliaient dans le F3 ne pouvaient être fortuits.

Joseph Macho présentait chaque fois une doléance, presque toujours la même : « que veux-tu que je fasse, ma chérie ? » Et devant le « tu es chez toi. Tu devrais savoir quoi faire, depuis le temps ! », il faisait semblant de battre en retraite pour mieux revenir et répéter, comme dans la tragédie grecque, ce que les auspices médiatiques versaient sur les confinés à longueur de temps.

Elle aurait aimé courir à ce moment dans sa forêt équatoriale natale. Dans la brousse drue, écartant de ses mains nues les ronces et les lianes. Elle aurait aimé être à la pêche au barrage avec ses cousines et ses sœurs. Son confinement prend des formes effrayantes de monstres qui l’acculent à ses derniers retranchements. Joseph Macho est devenu cette hydre dont les têtes la traquent partout où elle est dans le F3.

Pourquoi les chefs d’État n’ont-ils pas promulgué la loi du confinement solitaire dans les F3 ? « Ton-pied-mon-pied » est déjà un confinement insupportable. Il devient mortel dans un F3 du 93, car les types de confinements s’enchâssent dans le même petit espace et sur les mêmes deux individus. Mais, à regarder de près, Joseph Macho était aussi un maître-ès-confinement.

Ce 24.03.2020

Langue de ma peine, vocabulaire de mon espoir

Ce matin encore, comme depuis dix jours, j’ouvre la fenêtre de ma chambre sise sous le toit. Les branches de mon érable me tendent une fois de plus leurs « brandilles » chauves et décharnues au bout desquelles s’accrochent timidement les futures feuilles qui vont l’habiller. 

Mon ordinateur me fait comprendre que « décharnues » n’existe pas ; que je viens de commettre une faute. Je lui réponds « Ha ! », comme le font les Camerounais pour signifier que ce qu’ils entendent n’a pas d’importance. Je lui dis encore « Ha ! » et je continue mon texte. 

Ce matin encore, les habitants de Pierre de Ronsard, ma rue, semblent avoir tous été avalés par ce monstre sans tête ni queue dont la lâcheté me paraît incommensurable. La mal porte désormais un nom scientifique, suivi d’un chiffre : Covid19. Sans doute parce que Coronavirus était aussi insalissable que le monstre lui-même. Covid19 lui a enlevé le virus. C’est ce qui contamine et le mal et la peur. C’est ce qui fait surgir, même lorsqu’on n’est pas malade, des drôles signes dans des corps déjà ravagés par l’angoisse.

Les venelles qui sont la caractéristique essentielle de ma ville-jardin, Orléans-la-Source, ressemblent de plus en plus à ces chemins abandonnés par les chaussures de femmes, d’hommes et d’enfants qui les sollicitaient quotidiennement. Elles ne charrient plus ces foules matinales ou vespérales, allant et rentrant du travail ; allant et rentrant de l’école ; allant et rentrant, comme pour rendre palpables de nombreux signes et symboles de l’existence humaine.

Les venelles sont tristes, ne suintant que de l’eau de pluie ou des gelées matinales qui fondent en gouttes d’eau et les mouillent. Elles ne portent pas encore le deuil. Mais la nouvelle saison tombe mal. Le printemps n’a pas pris rendez-vous avec sa période habituelle. Il est tout simplement un paradoxe en ces temps où les plantes et les jolies robes ne fleurissent pas ensemble.

Les pas des femmes, des enfants et des hommes ne réveillent plus mes venelles endormies depuis une dizaine de jours. Une voiture rentre dans la rue. Elle lance un défi au monstre. Mais ce geste le fait apparaître comme un héros dont l’inutilité de l’affront amène à dire : « Ha ! » Pauvre nourriture d’une créature qui n’a ni tête ni queue et qui a besoin de s’installer en toi pour te dévorer de l’intérieur !  

L’invisible animal sème la terreur ! Le monstre désacré …

‘‘Ordinateur, qui me signales encore une erreur, laisse-moi écrire ma peine ! Laisse-moi créer les mots, le vocabulaire, la langue de ma peur, de mon désespoir, de ma colère ! Ordinateur, je te crie : Ha ! Serais-tu devenu le complice de cette « chose » qui hurle en ce moment huit et jour ? Serais-tu l’aide de camp de cette « chose » qui s’engouffre dans nos corps, les infecte, les affecte, les affaiblit, les emporte à la tombe sans la présence, ni l’affection, ni l’amour des proches ? Je vais continuer à dire ma peine, comme je veux, dans la langue que je veux, avec les mots qui gouttent de mes doigts à ton contact. Ha !’’

Je disais donc que ce monstre désacré engloutit mon univers, les lieux de mes souvenirs, de mon avenir et de mon devenir. Il est l’immonde dans le monde actuel où le printemps devient un stupide menteur ; où la saison de germination réagit comme celle de l’enfouissement. Et pourtant, cette fois, sans l’espoir que le grain mis en terre pourra donner du fruit. 

Comme tout monstre, crois-moi, ton action, ô Coronavirus ou Covid19, peu importe ton appellation, est limitée dans le temps. Ton règne ne peut équivaloir à l’éternité. Tu as surpris le monde en traître. Et tu l’es ! Tu essaies de le tenir en otage. Mais tu commences aussi à recevoir quelques morsures. On te touche. Non pas pour te caresser. Mais avec colère. Celle qui rougit les yeux, bande les muscles, et s’apprête à t’abattre. On t’étudie. On cherche ton tendon d’Achille. On le trouvera !

Mais, pour l’instant, ma ville est morte. Les hôpitaux se gavent des corps que tu habites avec insolence. Certains succombent. Mais tous ne succomberont pas. Mes venelles se rempliront à nouveau de pas qui les dégourdiront, des cris et des chants qui les égayeront. La romance quotidienne des oiseaux, lugubre et sinistre complainte en ce printemps paradoxal, résonnera de mille mélodies. Et les confinés du moment deviendront les héros des temps nouveaux.

Ce 23.03.2020 

Je ne supporte plus

Qu’il m’est difficile de supporter, dans le même temps,

Le râle sourd de la maladie qui rôde et le vent qui menace,

Le confinement et la mort des proches qu’on ne peut accompagner,

La douleur des confinés et leur incapacité ou impuissante totales 

À pleurer ceux qu’ils ont aimés et qu’ils ne verront plus jamais.

Qu’il m’apparaît par moments paradoxal

De savoir qu’un traitement possible existe pour combattre le mal,

Et de voir s’entredéchirer les experts et les non-experts scientifiques,

L’homme de la rue qui sait tout parce qu’il a un ordinateur

Et le net chez lui qui lui apportent toutes les réponses dont il a besoin

Et lui prescrivent des traitements qui finissent par l’intoxiquer 

Qu’il est décevant et déroutant d’affronter, à la fois, 

La razzia invraisemblable des masques de protection, 

L’incroyable trafic du matériel médical vendu au noir,

Le détournement d’avions en plein vol ou de camions sur les routes

Afin de s’approvisionner seul, ou de faire de l’argent grâce au malheur,

Laissant les autres totalement dépourvus de tout, du minimum. 

Il m’est insupportable de penser que

Des avions, dont la moitié transporte des malades et des non-malades,

Partent et atterrissent dans des territoires encore sains,

Et que les malades confinés dans des hôtels font venir, le soir, 

Des prostituées pour leurs ébats et pour leur plaisir,

Comme si tel était le seul but de ces vols venus de l’étranger.

Qu’il m’est impossible de supporter

Le confinement des personnes âgées dans les chambres 

Où seules, elles ressassent le passé, cherchent des visages

Qui leur rediront que leur état et leur confinement ne signifient

Ni la fin ni le désespoir ni la punition qu’on leur inflige.

Qu’il m’est difficile d’entendre dire

Que la violence domestique augmente avec le confinement,

Que les enfants sont sauvagement battus par certains adultes,

Que les femmes sont éjectées des maisons par le pervers narcissique,

Que l’être humain perd le sens des réalités au moment même 

Où il doit écouter le monde pour mieux agir et le restructurer.

Qu’il m’est intolérable d’entendre tous les jours

La cacophonie des discours des uns et des autres devant des micros

Dont on attend des nouvelles rassurantes, crédibles, apaisantes.

Je veux une parole-mère ; celle qui accouche de la vérité.

Celle qui rend compte, non pas des listes de chiffres qui augmentent

Mais des constats réalistes, vrais, humains, toujours humains. 

Je vous en prie : 

Je ne veux plus de chiffres exponentiels. 

Donnez-moi de l’humain.

Ce 31/03/2020 19h50

Je cherche des « mots cuits » et des « paroles filtrées »

Le confinement, si on l’avait pensé, est loin d’être un « mot cru » et dont la profondeur est à chercher longtemps. Il ne ressemble pas à une banale période de prescription présidentielle, administrative ou autre complètement extérieure à nous, à moi. Il a pris la valeur de relégation, d’exil intérieur, de retraite obligatoire. Finement pensé, solidement mûri, il ne se divertit pas en banalités et ne semble souffrir aucune circonlocution.

Au début, le 16 mars, oh quelle date ! je me suis dit : une personne qui a l’habitude de travailler seule, enfermée chez elle, ne peut redouter le confinement. Elle ira puiser au fond d’elle-même toute l’énergie, toute la puissance de chaque mot, de chaque parole. Elle accueillera la « parole-cuite », la « parole-mère », qui seule est vraie, parce qu’elle est filtrée, réfléchie, mûrie et digne d’être proférée.

Je me suis dit : observe autour de toi les comportements, les paroles, les mouvements. Scrute les rares mots captivants qui peuvent t’aider à te reconstruire : des paroles qui te narrent l’aujourd’hui de l’existence humaine. Tente de saisir l’humanité dans ses fondements intrinsèques en cette période de grande terreur noire. 

Mais les mots et les paroles que j’entends le plus souvent me viennent des médias. WhatsApps me verse au visage des milliers de mots et de paroles dans lesquels il faut tenter de déceler la vérité. Ils ne sont « cuits » dans l’intérieur du ventre, ces mots que livrent celles et ceux qui les profèrent. Elles ne portent pas la maternelle douceur, ces paroles cacophoniques qui disent tout et rien. Ils jaillissent de la langue, d’une langue qui a manqué d’être tournée sept fois dans la cavité buccale. 

Les mots et les paroles sortent en cascades, pour parader, pour distinguer la femme ou l’homme qui aura su débiter le plus d’ignorance. Le trophée sera sans aucun doute à celle ou celui qui aura su être invité à prendre plus souvent la parole devant les micros et qui croit savoir mieux que tout le monde.

Oh miséricorde ! Pourquoi tant de mots, de paroles, d’experts, quand le monde réclame le silence ? Pourquoi tant de volubilité quand le moment demande plus de décence et d’humilité ? Les mots n’ont pas eu le temps d’être pensés ni d’être cuits dans les ventres ; ils n’ont pas eu le temps d’être purifiés dans la bouche comme l’exige le chiffre sacré 7 ; ils coulent, ils submergent, noient… 

De nos jours, personne n’a peur de se retrouver comme un crâne en pleine forêt[1]. La liberté d’expression a aussi créé des savants, des prophètes, des docteurs ès nihil fabulantur.

Je cherche la parole qui puisse me construire en ce moment où le sort semble nous faire payer nos paroles et nos actes. Je veux une parole forte en ces instants où la monstrueuse Ironie se rit de nos gesticulations inutiles. Je requiers la méditation en ce temps qui réclame du silence pour une meilleure maturation des actes à poser dans l’avenir. Je demande le silence producteur d’une sagesse saine, vigoureuse, essentielle.

« Trop de cuisiniers rassemblés dans une même cuisine ont gâté le repas ». Chacun se dit expert. Chacun méprise les ingrédients et les épices de l’autre, parce que ce dernier ne les a pas ajoutés dans la casserole dans le même ordre que le premier.  Querelles de clocher ! Ah ! 

Querelles stériles comme sont, par moments, ces mots qui n’ont pas été cuits dans notre ventre et qui ne s’arrêtent pas non plus dans la cavité buccale, afin d’y d’être purifiés sept fois ! Querelles inutiles qui mettent davantage en exergue mon humaine fragilité qui se pavane en «c’est-moi-qui, c’est-moi-que » !

Mes mots et mes paroles sortent souvent en cascades, des « mots crus » dont le sens n’est pas affiné, mais dont l’abondance aiguise ma vanité. 

Trouvez-moi des mots et des paroles justes pour comprendre le monde, mon univers touché par la pandémie. Montrez-moi où reconquérir des « mots cuits » et des « paroles filtrées » afin de revenir à la sagesse initiale. Des monstres géants m’obstruent l’avenir. La sinistre Ironie et la cruelle Pandémie m’ont déclaré une guerre impitoyable. Humanité, réveille-toi, car je ne veux pas finir comme le crâne dans la forêt.

Ce 13 avril 2020


[1] Synopsis du conte : « Un jour, un chasseur ékang d’Afrique centrale trouva dans la forêt un crâne humain. Il fut stupéfait. Il posa la question à voix haute, comme si une réponse était possible, sur la cause de cet homme réduit à son crâne. Le crâne lui répondit aussitôt : ‘ c’est ma bouche qui m’a tué !’ »