« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Entretiens avec Aimé Césaire de Marijosé ALIE | Lu par Marie-Rose Abomo-Mvondo Maurin

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Une lecture de Entretiens avec Aimé Césaire de Mariejosé ALIE. Par Marie-Rose Abomo-Mvondo/Maurin

Alors qu’on fête le dernier jour de Césaire au conseil départemental de la Martinique, voici que la journaliste refaite avec que l’écrivain et homme politique une Maurine remontée dans le passé de son activité. En effet, les entretiens avaient aimé Césaire de Marie-José Ali sont à concevoir comme une rétrospective de la vie d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour l’être humain. La promesse faite à son peuple, dès son premier recueil Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne manque pas de résonner dans le monde entier, surtout parmi les peuples opprimés :

« Je viendrai assez payer le mien et je lui dirai : « embrassez-moi sans crainte… et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».

Et je lui dirai encore : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (1983, 22).

On peut se poser dès lors la question suivante : que révèlent et de quoi rendent-ils compte les entretiens dirigés par Marijosé Alie ? Par quel moyen Aimé Césaire a-t-il tenu sa promesse ? Quel est le rôle de la journaliste dans ce qu’on peut appeler « les confessions » du poète martiniquais ? Le présent compte rendu s’appuie sur trois axes

I. l’entretien : un genre au cœur des mouvements, des traversées et analepses

Ainsi l’entretien contient davantage à l’oral et au domaine journalistique, il reste quel que soit le genre qu’il intègre en lieu d’interlocution, de dialogisme et d’échanges. La journaliste qui s’adresse à l’homme politique que le jour où il quitte définitivement son poste au conseil municipal structure son ouvrage tout d’abord conforme un dialogue entre le présent et le passé. Si le présent est ce moment où ils se retrouvent tous les deux dans la salle du conseil, le passé se construit autour de tous les actes et de toutes les postures, de toutes les paroles et de toutes les situations, des rencontres et des voyages aimés Césaire a pu accomplir dans sa vie. Et chaque fois que l’on s’échappe du présent, que l’on évolue dans le passé, les chapitres les uns après les autres se construisent comme un ensemble de renseignements dans le présent permet d’arrimer Aimé Césaire à son passé. Ainsi, cinq titres(on exclut le premier)contre onze rappelle le présent, par le retour à la cérémonie d’au revoir. Les autres sont une visitation du passé. Ainsi, de l’instant présent, la journaliste amène son interlocuteur dans un mouvement de va-et-vient incessant qui amène à la construction d’une existence remplie qu’agrémentent actes, actions, crédos et paroles, engagement et structuration d’éléments de l’élévation d’une icône.

Dans ces entretiens Ou la journaliste entraîne Aimé Césaire, on assiste à un ballet de genres littéraires qui rendent compte de toute l’œuvre de l’homme de lettres et du politique martiniquais. Il est vrai que Cahier d’un retour au pays natal occupe une place première sur toutes ses œuvres. Ce sont ces extraits qui apparaissent plus régulièrement, sans doute parce qu’il s’agit là du texte fondateur de toute l’œuvre de l’écrivain et de l’homme politique qui met en actes ses paroles. Ce texte premier s’impose comme le commencement et le poteau mitan de toute la pensée du poète-écrivain.

Les entretiens se révèlent également comme une traversée des territoires, des pays, des peuples. Le retour qu’impose l’exercice journalistique de l’entretien ramène aux nombreux déplacements du Martiniquais. Qu’il s’agisse de voyages dans l’espace ou dans le temps, de voyages réels, métaphoriques ou symboliques, le dialogue entre l’homme politique-homme de lettres et la journaliste établit un itinéraire aux multiples facettes. Si Paris apparaît comme le lieu qui pose les fondements de la pensée de Césaire mûrissant dans une métropole aux contradictions et révélations multiples, les différentes régions qu’il visite lui offrent un kaléidoscope malheureux de l’état des pays sous la colonisation.  Quand il se déclare « la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche » dès 1939 (1983, 22) son engagement est déjà ferme.  Il devance ainsi la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, sa révélation de l’écrivain engagé et « en situation dans son époque », et l’idée que cet « écrivain ‘‘ engagé’’ sait que la parole est action » (Sartre, 1948, 28).  La révélation de « l’Homme qui marche »[1]  de « l’homme debout » s’impose à ce co-initiateur de la Négritude dès le jour où le Nègre de la cale se redresse

plus inattendu ment debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

debout

et

libre»

(Césaire,1983, 62)

II. Aimé Césaire : « l’écrivain en situation » et le combattant

Voici l’une des facettes que la journaliste rappelle à la mémoire du monde. En effet aimé Césaire est d’abord l’homme d’un peuple et d’une terre ainsi qu’il revendique. Ce peuple est avant tout martiniquais. Cette terre est avant tout également celle de la Martinique. « Que fait un homme qui a consacré l’entièreté de sa vie à un pays qui pèse tout mouiller 80 km sur 30 et concentre à précipiter d’histoire, de violence, d’abandon, d’humanité contrariée, de voisinages incongrus, de complexité sociale, culturelle et psychologique hors du commun ? (Alie, 2021, 12). Cette interrogation initiée par celle qui est à l’initiative de l’interview s’impose comme une question rhétorique. Celle-ci prouve combien l’humain au milieu des autres humains a appris à les connaître. Elle rappelle cette sentence du poète latin Térence bien connue : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». La complexité du territoire que révèlent la journaliste décrit très bien ce pays dans l’enfance qui s’installe des pages 19 à 21 (op. cit.) et qui reprennent des passages de Cahier d’un retour au pays natal.

On peut dire en effet que ce premier recueil du poète est à la fois une revendication et une appropriation d’une terre avec laquelle il établit une complicité, des canaux de dialogue. Et quand il dit : « et je lui dirais » à deux reprises, la promesse du retour et la promesse du retour trouve leur accomplissement dans « et voici que je suis venue ! » (Césaire, id., 22). La réalité du retour ainsi que sa symbolique se manifeste dans ce verbe « aider » que relève Marijosé Alie (2021 : 53). La journaliste pousse l’homme politique à faire la nuance entre l’abstrait et le concret lui qui, comme conclusion à son action politique, avoue : « Donc au bout du compte […], je crois que j’ai aidé pas mal de gens, j’ai aidé le petit peuple, et finalement ça aussi ça rapporte quelque chose, parce que voyez-vous c’est du concret » (id.). C’est ainsi donc que se conçoit sa promesse de retour au pays natal.

Homme de sa terre, homme du monde, Aimé Césaire est également l’époux, le père, l’ami. Il est l’écrivain engagé qui multiplie les rencontres, se fait des amis avec lesquelles il dessine les contours d’un combat pour la liberté des peuples et l’équilibre des races (id., 29-37). Tel est le combat qu’il mène par exemple le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon Gontran Damas et le ‘frère-ami’ Aliker. Profondément engagé dans l’histoire de son temps, ainsi que sur le déplacement des populations de l’Afrique vers les Antilles, avec toutes de ces toutes les conséquences alliées à cette tragédie humaine (id., 34-37), la question d’identité (id., 50) se pose avec acuité dans les échanges du poète et de ses amis. C’est en ce sens ce que s’explique que le mouvement de la Négritude, comment se posera plus tard la question du progrès (id., 51) : « Le progrès ne se compte pas en sang versé, il se compte en sang épargné, il ne se compte pas en vies humaines gaspillées, il se compte en vies humaines sauvées, il ne se mesure pas en libertés confisquées, mais en libertés conquises ! » (ajout d’un discours électoral, id., 51).

Il est évident que l’itinéraire des entretiens par Marijosé Alie met en évidence la concomitance de deux stratégies de combat : l’écriture et la politique. La journaliste s’interroge par ailleurs sur l’engagement du poète devenu homme politique malgré lui, révélant ainsi la posture inconfortable de « l’écrivain en situation » : « Je m’interroge sur la complexité de son engagement, sur ce que l’on peut appeler une forme d’abnégation, qui tient le pointeur à distance, contrarie le philosophe et nourrit le dramaturge. » (id., 15). Être du même parti politique que ceux de la métropole ne semble pas annihiler des inimitiés tenaces locales. Aimé Césaire doit sans cesse jouer à l’équilibriste.

III. La journaliste : une incitatrice au dévoilement

Il ne fait aucun doute que parmi les révélations de ces entretiens avec aimé Césaire, il y en a également une de taille : c’est la journaliste dans son métier. Le livre de Marijosé Alie révèle de quelle trempe des journalistes elle est. En effet, journaliste mais également femme, elle fait face à l’un des combattants et défenseur d’un peuple de la première heure. Elle initie à une double technique de travail : celle d’une femme qui sait obtenir ce qu’elle veut et qui brave le caractère bien trempé de son vis-à-vis et d’une professionnelle qui amène habilement son interlocuteur tantôt à la confession, tantôt à l’autoportrait, tantôt à sa vision du monde. Dans cet univers où le « je » journalistique bouscule le « tu » qui répond aux questions s’installe en peu de temps une complicité qui finit par créer une solide intimité doublée complicité.

Dès l’ouverture de son livre, Marijosé Alie donne la preuve qu’elle connaît « l’homme ». Elle l’a déjà dompté parce qu’elle connaît son fonctionnement.

J’ai seulement voulu partager avec le plus grand nombre l’homme simple et pudique qui se cachait derrière une plume incandescente. Partager avec les autres ce qu’il m’a donné ; c’est mot vivant, qui mérite que comment les gardes et pas seulement qu’on les entende au hasard d’une programmation télé (id., 7).

La journaliste, elle-même écrivaine, dont la musicalité de la poésie se dégage dans son langage journalistique (id., 11), sait aussi, dans les parties narratives de son livre tantôt dresser le portrait d’Aimé Césaire quand il ne le fait pas lui-même, tantôt anticiper sur ses réactions et ses paroles. Elle a compris le lien d’affection qui unit au « rebelle » : « Il m’aime bien » dit-elle (id. 15). Le « rebelle » qui prend la peine de préciser ce qu’il dit (id. 49) se livre. « Je le sens » (id. 90), « J’ai le sentiment… » (id., 90), « Je crois » (id. 91) sont autant d’expressions par qui prouvent à quel point l’«Homme de parole » martiniquais s’est laissé pénétrer par son interlocutrice.

Ainsi se dévoile tout au long des entretiens celle qu’on peut désormais nommer « la journaliste en sa méthode ».  « Entre 1983 et 2007, je lui ai posé de façon récurrente à peu près les mêmes questions, et le mûrissement de ses réponses n’en a pas changé le sens d’un iota. Césaire est d’abord fidèle à lui-même, fidèle à ses idées qui ont porté ses écrits, fidèle à l’amour incommensurable qu’il a porté à son pays » (id., 8). La journaliste qui installe la rhétorique de la répétition dans l’échange avec l’homme révolté crée non seulement une dynamique dialogique, mais également un processus de communication révélatrice de l’interviewé.  Alors que la journaliste anticipe sur les pensées et les réactions de son vis-à-vis (id., 27), elle fait montre de nombreuses qualités dont tantôt la pertinence et l’impertinence, tantôt l’audace et la force de persuasion (id., 26-28). Tantôt la patience (id., 44) et la facétie. L’humour qui se développe tout au long des entretiens confère aux lectrices et aux lecteurs un rôle de premier plan dans cette complicité qui se noue et entre les deux protagonistes.

La journaliste est ainsi devenue la révélatrice d’un homme que tout le monde croit connaître, mais qui échappe de quelques façons à ce que raconte la « légende populaire ». L’insistance avec laquelle l’autrice des entretiens revient sur l’humanité de Césaire (id., 17) peut surprendre. En effet, si l’on connaît le grand humaniste, homme de lettres, philosophe, auteur du grand texte Discours sur le colonialisme, on découvre finalement dans ce dialogue tissé patiemment par la journaliste que cette icône de la littérature engagée, dans la défense des droits, de l’égalité des races et des peuples exploités, est un humain comme tout le monde. La fidélité, vertu qui ne l’abandonne jamais, le rapproche des grands comme des plus humbles. On découvre cet être farceur et espiègle (id., 14) que la mère traite pourtant d’« assez brigand » (id., 21).

Si aimé Césaire se montre bienveillant en général, il reste cet entêté, cet homme de colère mais également de vérité (id., 45, 50). On lui refuse l’aide de l’État « parce que pas docile » (id., 55). Mieux que dans la plupart des ouvrages apparaissent ici des moments de désespoir (id., 52), de la lassitude (id., 16), de la solitude. Le Césaire que présente la journaliste se dévoile comme un homme au bout donc parcours, un être que la tranquillité a cessé d’habiter (id., 88), celui pour qui on se pose la question suivante : qu’a-t-il été : un politique ou un politicien ? (id., 87). La dernière des révélations que propose cet entretien touche à la fin de vie de Césaire. Les images sont lourdes de symboles et le silence retentit de vérité, ce silence qui tombe quand on n’a rien de plus grand à dire !

« Je vois ça marche vers l’océan démonté, la plage n’est pas hostile […] Les mains croisées derrière le dos, il me convainc sans parler que la vérité de mon pays et là […] C’est le silence de Césaire qui a été le plus bavard de nos échanges, et sans doute ce que nous avons le mieux partagé » (id., 124-125).


[1] De l’artiste Auguste Rodin, création de 1899 à 1900, reprise par Giacometti et tant d’autres sculpteurs par la suite.

Festival Ecritures des Amériques- Rencontres littéraires | 17-21 novembre 2021

21ème édition du Festival Écritures des Amériques en Martinique

Du 17 au 21 Novembre 2021, ont été réunis : Leila Slimani, Marijosé Alie , Miguel Bonnefoy, Julien Delmaire , Irène Frain , Viktor Lazlo et Lance Weller, pour une escale littéraire en Martinique.

Programme du festival :

https://bit.ly/programmeFEA2021Guadeloupe

Plus d’informations :

http://prixdesameriquesinsulaires.com/?fbclid=IwAR0Y_UAAkR5xpZfSay7IVj7r3sET_XJVNVi8NSqFoonOWKncUStZ4mDnHeg

Une pudique incandescence

Impressions de lecture : Marijosé Alie – Entretiens avec Aimé Césaire, par Suzanne Dracius

Livrer mes impressions de lecture sur Marijosé Alie – Entretiens avec Aimé Césaire, c’est endiguer une avalasse d’émotion.

« Ma Suzanne, bonne lecture, j’espère que cela te plaira… et que tu retrouveras celui que tu as aimé… », me souhaite, dans sa dédicace, Marijosé. Vœu exaucé ! L’intense pouvoir de ce court volume est non seulement de le faire retrouver par les personnes qui l’ont côtoyé et aimé, mais aussi d’inviter à le trouver celles et ceux qui ne le connaissaient pas, dans une quasi intimité, semblable à celle qu’il eut avec Senghor :

 “ « Écoute Léopold, écoute cette phrase, c’est fantastique ! Hegel explique que ce n’est pas par la négation du singulier que l’on va à l’universel, mais que c’est par approfondissement du singulier que l’on va à l’universel. » Et je dis à Léopold : « Voilà un encouragement extrêmement précieux : l’approfondissement du singulier ! » Nous avions vingt ans ! – Il me regarde. – Non ? – Il jubile et conclut. – Et je lui ai ajouté avec un petit clin d’œil : « Donc plus nous serons nègres, plus nous serons hommes. » – Il rigole. – C’était une conclusion un peu téméraire, mais enfin…”

La Négritude ? Une identité, mais pas étroitement « identitaire », universelle :

« Partir.

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-

Panthères, je serai un homme-juif

un homme-cafre

un homme-hindou-de-Calcutta

un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

L’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture

on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer

de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir

de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses

à présenter à personne

Un homme-juif

 Un homme-pogrom

Un chiot

Un mendigot »

Son entrée en écriture me valut le plaisir de côtoyer Marijosé au sein du Parlement des écrivaines francophones créé en 2018 à Orléans, et la voici confirmée grâce à la publication de ces Entretiens entre deux figures charismatiques de Martinique, l’immense poète appelé à être, durant plus d’un demi-siècle, maire de Fort-de-France, et celle qui présenta le JT de RFO Martinique pendant bon nombre d’années, – talentueuse chanteuse de surcroît.

Lors de sa présentation dans la maison de Césaire devenue un musée, route de Redoute, Marijosé expliqua la genèse de ce livre, au mitan de cette cauchemardesque pandémie, dans la détresse du confinement, au cœur de la Sologne, sur une suggestion d’Éric de Lucy, son voisin dans ce village de l’hexagone. Cela me fit songer à Césaire m’accordant ce qui fut son dernier entretien publié de son vivant, dans Prosopopées urbaines, en 2006, – qui figure également dans le Tome V des Écrits politiques d’Aimé Césaire réunis par Édouard Delépine, paru en 2019 à Paris aux Nouvelles éditions Jean-Michel Place –, et me confiant la genèse du Cahier d’un retour au pays natal écrit en Croatie, à près de 8000 km, face à une autre île nommée « Martiniska », inspiré par la magie de cette paronymie.

Mais il n’y a pas de coïncidences, que des correspondances, baudelairiennes ou césairiennes. Et un faisceau de synesthésies. Cet opuscule a l’art de nous restituer, après l’inextinguible éclat du regard de Césaire grâce à la vidéo, de précieux éclats de son verbe, sa verve alternant avec sa jubilatoire concentration quand il déchiffrait, à haute voix, un texte qu’on lui présentait, il adorait ça.

Marijosé a fait quatre documentaires sur Césaire qui avait longtemps été persona non grata à la télévision. « Il arrivait en crabe », « homme de lettres simple et pudique », « il détestait la télé ». « 50 ans en politique mais tout l’inverse du dictateur », tient-elle à préciser.

Comment a-t-elle gagné sa confiance ? Elle s’est mise à nu, avec une insolence timide. Ainsi a-t-elle pu recueillir la parole vivante de Césaire se revisitant lui-même. Ainsi lui a-t-il fait le récit de sa rencontre avec Senghor où percèrent prémices et prémisses de la Négritude, – pour Césaire, « un cogito ergo sum » –, sans toutefois oublier le détail cocasse, auquel Césaire tenait beaucoup, de l’encrier pendouillant au bout d’une ficelle à la ceinture de Senghor, « heureusement vide », s’empressait-il de préciser, et la fameuse embrassade de Senghor l’adoubant plaisamment en ces termes : « Bizut, tu seras mon bizut ».

Bien plus tard, une autre rencontre, éphémère celle-là, lui laissera cependant un impérissable souvenir :

« Voyez, j’ai rencontré Mandela une fois, une seule, un dîner organisé par Mitterrand. Le genre de mondanité que je n’apprécie pas particulièrement, qui plus est je ne parle pas sa langue, je veux dire l’anglais, assez mal en tout cas, et puis il y avait beaucoup de monde, des gens sûrement très bien… Alors nous avons échangé des civilités et j’ai cru comprendre que dans sa prison, cet homme extraordinaire avait trouvé quelque réconfort à lire le Discours sur le colonialisme !

Sur son bureau, une photo de Mandela. »

À l’issue de la conférence, dans le bureau de Césaire, à la fois spartiate et monacal, simplement séparé de la partie chambre à coucher par une armoire coupant la pièce en deux, Joëlle, la merveilleuse secrétaire de Césaire, et Clémence, sa fidèle gouvernante, me rappelèrent qu’elles connaissaient par cœur ma Rue Monte au ciel, que Césaire, qui avait des problèmes de vue, leur demandait de lui lire, et relire encore.

« Ma petite MariJosé », l’appelait le grand homme, alors qu’il devait se mettre sur la pointe des pieds pour l’embrasser. « Très tactile, Césaire aurait été très malheureux avec le covid », affirme Marijosé. Cette appellation affectueusement familière est loin de m’étonner : quand Césaire m’accueillit pour la première fois, ayant demandé à me voir à Cordo, son grand ami de toujours, notre immense poète s’écria : « Suzanne, ma femme ! », évoquant sa femme, Suzanne Roussi, selon la formule du lanceur de dés qui a fait un six et s’exclame « Sizan, ma femme », – l’iotacisme transformant, en créole, « Suzanne » en « Sizan ».

Si forte était, chez Césaire, la puissance joviale, communicative, du lyrisme quotidien, jusque dans le moindre de ses gestes ! Marijosé a su le saisir, via la caméra d’abord, puis dans ce recueil qui se lit comme un petit roman dont l’incipit nous transporte « au bout du petit matin » de son dernier matin de préparatifs pour son ultime conseil municipal.

L’ouvrage ne manque ni d’anecdotes piquantes ni de détails pittoresques, que ce soit sur son itinéraire poétique, en marge du surréalisme, sur son parcours politique, du Parti communiste à la création de son propre parti, le PPM, Parti progressiste martiniquais, ou sur les promenades du Nord au Sud, face à la Femme couchée, dans la baie du Diamant, avec l’évocation de la tragédie des Ibos de l’Amélie, « partis de Gorée esclaves et arrivés libres sur les côtes martiniquaises, une si douloureuse et belle histoire », immortalisée par un colossal groupe de statues :

« Cette halte fait maintenant partie du périple de Césaire à travers la Martinique et, ironie du sort, l’artiste qui a offert au monde cet univers majestueux s’appelle Laurent Valère : le fils de son ancien adversaire politique Léon Valère. »

Mais il n’est que de lire ces entretiens pour être convié à la complicité, tantôt tacite tantôt éloquente, de ces déambulations.

Il n’est pas une Martiniquaise, pas un Martiniquais, qui ne porte en soi un souvenir de Césaire, si infime soit-il. Qu’il l’ait connu ou non, par le truchement de ces Entretiens, il sera donné à chaque individu de par le vaste monde de contempler quelques facettes du père de la Négritude, de capter sa singulière manière d’incarner l’universel.

En ces quelques pages s’esquisse un portrait qui, dans sa dense concision, confirme à quel point Césaire est un oxymore vivant, d’une pudique incandescence.

Suzanne Dracius

membre du Parlement des écrivaines francophones

Chroniques du confinement Marijosé Alie : Jour 5 de confinement (I). Voilà je sors du tribunal (II).

Jour 5 de confinement

Cette nuit a été assez exceptionnelle

D’abord il faisait jour 

et seule au milieu de l’océan accrochée à la barre de mon petit voilier je jetais bord sur bord dans la lumière rasante, cap sur l’horizon qui n’en finissait pas de s’éloigner 

 En confusion totale je ne comprenais pas pourquoi mes filles n’étaient pas là avec moi, c’était me semblait il la moindre des choses et mes maris, mon petit-fils, la liste des visages s’allongeait au fur et à mesure que ma peur se précisait. 

J ‘ai une peur une seule, que mon chemin sur l’océan croise un énorme cargo aveugle qui fracasserait ma frêle barcasse c’est pour cela que je crains tant la nuit … Lorsqu’une ombre énorme et maléfique se profila je ne savais si c’était l’étrave écrasante d’un porte container ou si c’était la nuit qui me tombait dessus alors je me suis mise à hurler pour l’avertir sachant qu’il n’entendrait rien et m’écraserai comme une punaise sans jamais savoir qu’il l’avait fait …. alors ???

la gorge  en feu je contemple les dégâts 

aucun

assise dans mes draps froissés je touche les jambes de mon compagnon, je me sens comme on se sent au sortir d’un cauchemar et qu’on essaie de rattraper le réel 

et le réel me percute comme un train à grande vitesse 

en fait c’est un rêve qui m’a réveillé pas un cauchemar le cauchemar c’est maintenant 

elle est extraordinaire cette faculté qu’a le sommeil de nous bercer dans un dédale d’oubli qui lisse les traits et fait papillonner les paupières 

en contemplant le visage apaisé de mon homme je l’envie , le temps d’un soupir 

entre les murs je suis safe tranquille avec mon planning tiré au cordeau qui ne laisse aucune place à l’improvisation moi qui ne suis qu’improvisation 

aujourd’hui cela avait été mon tour de faire les courses, on n’a pas encore l’habitude de ne rien oublier , tout était tellement facile avant, tu oublies tu redescends même la nuit il y a toujours un truc ouvert qui tend les bras à tes défaillances de mémoire alors pourquoi s emmerder à tout bien penser 

dehors ce qui m’a interpellé ce n’est pas la démarche furtive des rares ombres que je croisais , le regard fuyant  et la bouche protégée d’une écharpe dérisoire ??? non ce n’est pas cela quoique j’ai eu parfois envie de hurler -mais on peut se dire bonjour quand même, c’est le moment de s’arrêter quand on se croise , de se voir enfin même à distance et de se reconnaitre -mais non, on dirait que c’est pire qu’avant 

et puis une perle s’est posée sur ma main, une fille toute jeune au regard malicieux, elle s’accroche À son caddie au sortir du super marché plante ses yeux dans les miens, ils sont pleins de sourire et lâche « putain la merde que c’est «  puis elle me fait une salutation japonaise les mains jointes la tête penchée je lui répond et nous sommes un ilot de bonheur dans cet endroit qui est encore plus moche maintenant que le silence le contemple 

car c’est cela qui m’a vraiment interpellé, le silence …. la cité n’est plus que silence , débarrassée du bruissement futile de la vie ordinaire la ville se tait, elle n’a rien à dire et c’est terrible 

il faut la remplir de pensées subtiles, d’échanges profonds , de pas de danse esquissés dans la tête il faut lui donner l’énergie du vivant sans l’agitation des corps 

je pense à la mer qui se rassemble inlassablement pour déferler sur les plages les côtes les falaises les criques je pense à la terre qui se plisse lentement pendant des millénaires pour inventer des paysages et des pays vertigineux , je pense aux odeurs que nous savons recueillir au creux de nos rêves je pense à la morsure du froid sur la peau nue à la douceur de l’air sur les bras découverts et à tout ce qu’il faudrait faire pour que la cité nous ressemble enfin….

A la caisse , la dame sous son masque a levé les yeux de son écran , j’aimerai tant qu’elle me regarde enfin , je lui dit que je la vois et que je la reconnais malgré la coque qui lui dissimule les traits, on rit toutes les deux , il y a des papillons qui frétillent autour de mon plexus , à un mètre de moi un type fait la gueule  il n’a pas trouvé son jus d’orange habituel, il s’accroche , rien ne va plus, je lui affirme que l’autre marque bio est aussi bonne , il grommelle sans me regarder , c’est pas grave ….je quitte la caisse avec regret c’est mon moment de socialisation , dans cette longue séquence de sciences fiction  qu’est devenue notre quotidien , je récolte les petits cailloux blancs du petit poucet , le chemin magique qui doit me ramener à la maison de moi-même…

Quand je suis rentrée ,après les ablutions obligatoires l’isolement de mes courses dans le couloir pendant 2 bonnes heures , le passage à l’eau javellisé de tout emballage , une halte devant les infos – on se regarde tous les deux les italiens sont en train de bruler leurs cadavres sans tambour sans trompettes sans famille- désarroi , après une séance de fou-rire devant les facéties qu’inventent les hommes sur  les réseaux sociaux ,après une partie de scrabble que je ne gagne jamais , une conversation avec le piano, un petit duo guitare piano voix -que c’est bon la musique – j’ai pris ma plume et mon papier ou plutôt mon ordinateur ….écrire en pays confiné quelle étrange situation…est ce que la liberté que j’interdis à mon corps peut s’exprimer dans mon imaginaire par autre chose que des pulsions furieuses et chaotiques, ou vais-je trouver un peu de sérénité pour organiser mes colères , et sont-elles les mêmes, que vais-je faire de ce débordement d’amour qui ne rencontre aucune peau aucun souffle qui ne soit ceux de mon compagnon ? 

En fait le plus dur est d’écrire  sans connaître la fin de l’histoire , je vais apprendre je vais apprendre , en attendant excusez-moi je vous quitte car j’ai rendez-vous sur mon balcon avec tout le reste du pays pour applaudir très fort ceux qui soignent qui préservent qui éduquent qui bravent la mort , c’est à dire d’une certaine façon j’ai rendez-vous avec nous pour une immense ovation .

02 avril 2020

Voilà je sors du tribunal

Je devrais être soulagée.

J’ai perdu mon amour, ma vie, ma dignité, quelques dents, j’ai 2 côtes cassées, une bouche sanglante sur l’omoplate et des milliers d’ecchymoses dedans et dehors, mais je devrais être soulagée !

Malgré le confinement et même si c’est à vitesse d’escargot la justice fait son travail :

Pendant 5 mois, tu seras enfermé et ta violence sera loin de mes enfants de nos enfants loin de moi.

J’ai 5 mois pour respirer, recoller mes côtes, et essayer de réduire la fracture que je suis devenue, la plaie ouverte que je dois habiter avec les trois petits d’homme que nous avons fait ensembles la justice a parlé :

pour m’avoir bousculée et réduite en bouillie pendant des années, tu devras pendant 150 jours réfléchir derrière les barreaux.

Je devrais être soulagée!

Le premier confinement a sublimé notre relation.

Tu ne revenais pas du boulot enragé cherchant le diable dans les détails, un poulet trop cuit, une réponse trop crue.

Tu mijotais tout au long du jour dans ce face à face avec moi, une colère qui montait montait en même temps que la terreur, faisant de notre salon l’antichambre d’un enfer qui avait la violence de tes poings, le goût du sang dans ma bouche et mon pauvre corps tout mou bien piètre rempart pour protéger les petits .

Mais qu’es-tu devenu toi que j’avais élu protecteur de mes jours et de mes nuits, père de mes enfants celui avec lequel j’avais noué le plus beau contrat du monde celui de l’amour?

Où est-il ce mec et qui est celui qui m’écrase son poing sur la figure qui m’écrase son bras sur la gorge qui m’écrase sa semelle sur la poitrine qui m’écrase de mots qui me jettent plus bas que la boue des caniveaux ?

Qui est ce mec dont la vue seule couvre ma peau de la sueur épaisse de la terreur ?

Qui est ce mec dont la voix affole mon ventre d’une incontrôlable panique?

Est-ce le même ??

Je devrais être soulagée !

La fois de trop c’était ce 8ème jour du premier confinement j’ai d’abord vu ton sourire, le même qui m’avait charmé avec les fossettes et tout, et puis tous ces verres que tu as vidé et les hurlements que tu poussais parce que … je ne sais même plus pourquoi.

Et les 3 petits cachés dans le placard de notre unique chambre et ce couteau que j’ai vu surgir derrière la folie de ton regard et cette brûlure dans mon dos qui fuyait, et les voisins et la police et ce sang partout.

Ce 8ème jour a été le jour de trop.

Pendant que les gendarmes t emmenaient je m’imaginais grande et forte. Plus grande et plus forte que toi, écrasant ma main sur ta face clouée au mur jusqu’ à ce que le sang te sorte par les oreilles. J’imaginais mille humiliations que je ferai subir à ton corps, mille tortures dont je tourmenterai ton esprit et puis je me suis effondrée.

J’ai pris mes enfants, je suis partie, vidée de ma vie, vidée de ma confiance, vidée de ma fierté de femme de ma fierté de mère, absente de mes rêves, absente de moi-même.

Mais jamais, jamais tu ne sauras tout ce que tu as détruit; car cela pourrait te tuer ou pire me tuer.

A la fin de ce 2ème confinement tu sortiras. 150 jours c’est tellement court.

Tu seras de nouveau dans la rue, dans ma rue, ces enfants seront toujours les tiens et moi qui serai-je ???

Qui serai-je,

Qui serai-je,

Qui serai-je?

Une conque de lambi oubliée sur une plage qui attend le poète qui soufflera de la musique dans son corps ?

Non, je veux être Minerve la déesse de la guerre ou Vénus ou le Valhalla en majuscule qui guérit de toutes les misères du monde Je veux être le Valhalla. Je veux être le Valhalla.

En majuscule

Voilà petite sœur que je ne connais pas, je te prête ma plume j’espère qu’elle ne t’a pas trahie.

15 décembre 2020

Marijosé Alie

Matrimoine oh ! oui !

C’est vrai que l’idée de se retrouver sous les ors de la république avec des femmes de multiples paroles , pour ouvrir le livre de l’héritage des femmes au monde , est une idée précieuse  portée par Gisèle Bourquin, elle même  grande  défenderesse des outremers au féminin

C’est vrai que l’idée d’un « matrimoine » qui regrouperait les gestes , les traditions artisanales culinaires spirituelles esthétiques artistiques musicales de ces pays éparpillés au monde, est une étape essentielle à nos ancrages .

C’est vrai aussi que ce qui nous lie, Martinique Guadeloupe Saint pierre et Miquelon Mayotte la Réunion Wallis et Futuna la Nouvelle Calédonie la Polynésie , c’est la république française dont nous serions une extension au 4 coins de la planète ….

Histoire folle , poétique et tellement  douloureuse …

Au sénat ce soir la , un vent du large a soufflé certes il arrivait du passé mais il disait l’avenir

Pour ma part et de la d’où je viens au delà des marqueurs , objets, saveurs, œuvres, sons, qui signent nos cultures , mon histoire, notre histoire partagée Antilles Guyane Réunion , m’a ouvert le chemin du matrimoine immatériel .

 Des gestes oui, mais surtout des nécessités d’arrondir nos danses autour de nos enfants pour les protéger de tout…la plantation esclavagiste qui est notre lieu commun  de  rencontre contrariée , nous a insufflé une énergie particulière une certitude, nous étions les seules à protéger nos petits êtres : contre les abus des maitres, contre le regard douloureux des hommes esclaves ,

Car puisque notre ventre n’était qu’une usine à fabriquer d’autres esclaves, puisque parfois manger de la terre ne suffisait pas à tuer la vie que le viol avait mise en nous, puisque parfois l’amour nous consumait dans les bras d’un grand nègre qui savait que ni ses enfants ni cette femme qu’on lui accordait ou qu’il arrachait à la vigilance des autres, ne pouvaient être avec lui de lui pour lui

Puisque au bout du compte cet être au creux de nos entrailles nous aspirait et  nous convoquait à l amour il fallait lui préparer des rêves , l’éloigner de tous les vents mauvais , lui donner la force lui dire son importance lui dire la liberté lui dire l humanité le nourrir le protéger , lui inventer un futur lui donner l’envie de vivre , être la déesse aux mille bras, le couteau suisse.. et c’est cet héritage que nous femmes  d’ici et de la  nous transmettons  dans un souffle inconscient, sans les mots

La est notre matrimoine

Le couteau suisse…ha !ha !ha !

Aujourd’hui encore et sans doute demain je rencontre des déesses Shiva aux mille mains pour lesquelles le temps est une variable d’ajustement d’une sur-occupation permanente , et même s’ il n’en ait plus besoin, elles ont éduqué les hommes à les laisser faire , ils y ont trouvé leur compte sans urgence

Mais elles continuent car elles savent difficilement faire autrement

La est notre matrimoine

Il appartient au futur car il nous a permis une résilience créatrice inventive qui secoue le monde de nouvelles audaces d’un nouveau langage

Femme joke nous sommes, femmes de paroles et de gestes sacrés , d’amour et de combat , le seul qui vaille celui d’une humanité réconciliée

Voilà ce que nous sommes

Et cela ne date pas d’hier

C’est une transfusion qui transcende le temps et nous savons ou elle est née…

Nous sommes les Shiva aux mille bras

Eïa mes sœurs eïa….

Marijosé alie

Paris 11 decembre 2019