« Je est une autre » de Danielle Michel-Chich | Lu par Catherine Cusset

Danielle Michel-Chich : Je est un autre, roman. Éditions du retour, 131 pages. 

À l’origine du bref roman de Danielle Michel-Chich, Je est un autre, un accident de la route dévaste une famille: la soeur aînée, assise à la place du mort, est tuée; la soeur cadette, gravement blessée; la mère en état de choc, un choc dont elle ne se remettra jamais. Marie, la cadette, perd l’usage de son épaule après de nombreuses opérations et grandit dans la solitude et le silence.

Cette enfance ravagée, nous la découvrons par le récit qu’en fait Marie dans le journal qu’elle commence en 2000, deux ans après l’accident. Elle l’arrête en 2002 pour le reprendre en 2008 quand elle s’apprête à quitter la maison familiale après avoir passé le bac. La prochaine entrée est écrite en 2012, alors qu’elle a fini ses études universitaires et part dans une autre ville, dans le sud. Commence alors la deuxième partie du roman, par ces mots: “Un 6 février — cela faisait presque trois ans que tu étais arrivée dans cette ville —“

Trois pages ont suffi pour décrire la vie de Marie entre 2002 et 2015. Treize ans de vie, qui sont celles de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. Pourquoi cette ellipse romanesque? On l’aura compris : Marie n’a pas de vie, elle n’est jamais sortie du traumatisme de l’accident qui a tué son enfance.

L’événement qui ouvre la deuxième partie du roman dans cette ville du sud non nommée est un attentat terroriste, une bombe qui a explosé dans un café et fait de nombreuses victimes. La première partie était écrite à la première personne; celle-ci, à la deuxième. Marie s’adresse à elle-même : “Cet attentat tirait enfin le fil rouge de ta vie.” Elle passe son temps à lire les histoires des blessés, des survivants, des sauveteurs, sur le site de l’Association des victimes. Un jour d’avril, impulsivement, elle envoie un message en se présentant comme une victime. Elle reçoit en retour des messages bienveillants. Pour la première fois, elle sort de sa solitude.

C’est cela que décrit Danielle Michel-Chiche avec subtilité: le double mécanisme psychologique qui pousse une jeune femme isolée, traumatisée, à devenir une affabulatrice. Il y a, d’un côté, la possibilité de sortir de l’invisibilité, de passer du statut d’handicapée à celui d’héroïne. Quand un marchand remarque qu’elle se sert difficilement de son bras droit et qu’elle lui dit avoir été blessée au Blue Note, elle voit son regard changer: “L’Histoire venait d’entrer dans son magasin et l’émotion lui coupait la parole.” Danielle Michel-Chiche est bien placée pour le savoir, elle qui a été victime d’un attentat terroriste en Algérie quand elle avait cinq ans. C’est de l’intérêt et de l’admiration des gens à qui elle expliquait l’origine de son handicap qu’est née l’idée de ce roman. Mais à cette motivation (devenir personnage historique) s’en joint une autre, encore plus importante: faire partie d’un groupe, avoir une famille — être accueillie et aimée. En entrant dans l’association, Marie devient l’amie proche d’une autre victime en chaise roulante, Sonia. Elle découvre la légèreté, le rire, la possibilité du bonheur.

L’histoire que raconte Danielle Michel-Chiche n’a pas une fin heureuse, on s’en doute. L’imposture n’est pas une base saine pour une relation. Marie devine qu’elle va se faire démasquer quand un journaliste demande à l’interviewer.

On aurait aimé connaître les conséquences légales de ce mensonge, on aurait aimé suivre Marie dans la prochaine étape de sa vie, mais l’autrice a préféré arrêter le roman sur le retour de sa narratrice à la solitude, et sur le bonheur d’avoir, pour un temps, vécu une autre vie que la sienne.

Catherine Cusset

10 mai 2022

« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin | Lu par Danièle Michel-Chich

Pour qui se prend Lori Saint Martin, ou comment s’inventer une nouvelle identité, celle dont on sent intuitivement qu’elle nous conduira sur le chemin de l’épanouissement ?

Forcément, le récit fait le pont entre le passé et le présent ; c’est un texte tout en circonvolutions sur la mémoire, l’enfance, le milieu familial, la mère.

Originaire d’une ville ouvrière de l’Ontario – donc anglophone – Lori Saint Martin sait intuitivement qu’elle n’est pas née au bon endroit, dans la bonne langue, et décide à dix ans que le français lui servira de passerelle vers un autre monde sublimé, vers un « elle-même » qu’elle rêve de créer minutieusement.

En devenant – au prix de milliers d’heures de travail, de lectures, de voyages et de rencontres – totalement francophone, la voici traductrice, interprète, autrice, professeure de littérature à l’UQAM, elle qui a trouvé dans un annuaire téléphonique le nom qui sera désormais le sien dans cette véritable métamorphose qui lui permet lentement de se réconcilier avec son milieu familial.

« Pour qui je me prends » raconte le voyage d’une femme qui, en devenant totalement francophone, a réussi à devenir celle qu’elle devait être. C’est le voyage d’une femme qui a sauvé sa peau en devenant francophone.

Lori Saint Martin raconte sa singularité d’être une transfuge de classe en étant « une translingue ».

« La langue est une mer, on baigne dedans. Moi, j’ai refusé. J’ai refusé ma langue maternelle, refusé la voix que j’avais en la parlant. J’ai adopté la langue française, comme on dit adopter un enfant, mais pour en devenir la ville et pour me redonner naissance…

Le français, ma langue d’amour, ma langue d’écriture… »

« Une passeuse de langues, une ignoreuse de frontières, une tisseuse de mots. Voilà pour qui je me prends. Voilà qui je suis. »

« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin, paru au éditions Boréal

Rédigé par Danielle Michel-Chich

Michelle Perrot à la séance inaugurale de « Femmes à la Une », mercredi 23 février 2022 à 18h30

Une nouvelle aventure commence avec Femmes à la Une.

Nous préparons des rencontres avec des femmes d’autres pays, des lectures passionnantes et insolites, des tables rondes sur des sujets qui nous occupent et nous préoccupent, nous qui sommes conscientes des inégalités, des injustices, des talents et des succès aussi de femmes connues ou qui restent à découvrir.

Notre séance inaugurale aura lieu : Le mercredi 23 février 2022 à 18h30

à la Cité audacieuse  –  9 rue de Vaugirard  –  75006 Paris

Nous aurons le très grand plaisir de recevoir Michelle Perrot qui nous parlera – à partir de son œuvre immense et variée – de la question essentielle de LA TRANSMISSION.

Cette rencontre sera également accessible par zoom

Les places étant limitées pour des raisons sanitaires désormais bien connues, merci de confirmer sur le lien suivant :

https://www.eventbrite.fr/e/billets-seance-inaugurale-de-femmes-a-la-une-la-transmission-avec-michelle-perrot-264079467797

Danielle Michel-Chich

Présidente de Femmes à la Une

Portrait de femme : Thérèse Clerc, rebelle, féministe, artiste en vie par Danielle Michel-Chich

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Si Thérèse Clerc était un objet, elle serait une lampe-tempête, qui éclaire celles et ceux qu’elle croise. Mais qui oserait dire que cette femme de plein vent est un objet ?

Si elle était une chanson, elle aurait voulu être « Faluron-lurette » d’Anne Sylvestre : « On voudrait fleurette sur vos doigts compter. Or sait-on jamais, Lisette, ce que les hommes feront ? Un jour, ils font la fête, le lendemain ils fuiront… »

Si elle était un personnage biblique, cette femme visionnaire serait une prophétesse. Dans la mythologie, elle serait Antigone, celle qui veut l’absolu, sans peur et sans reproche. Et si elle incarnait l’amour, elle serait Agapé et Eros, amour de l’autre et plaisir du corps à la fois.

Thérèse Clerc est née deux fois : une première fois pour l’état-civil en 1927, une seconde en 1968 dans le souffle libérateur du mois de mai et d’un divorce qui l’a rendue invincible.

Elle a vu le jour dans une famille catholique de la petite bourgeoisie, s’est mariée « amoureusement et viergement » avec un ami de son frère aîné et fit ce qu’on attendait d’elle : elle s’occupa de ses quatre enfants et de son foyer. Mais elle rongeait en silence le frein de son ennui. L’église de son quartier était sa seule ouverture et sa chance fut d’y trouver des prêtres-ouvriers qui lui firent découvrir le Mouvement de la Paix et Marx à l’église !

Un abcès au poumon et une hospitalisation d’un mois lui ouvrirent définitivement la porte de la cage ; les échanges avec les soignantes et soignants lui ouvrirent les yeux sur le monde et sur elle-même.  Lorsqu’elle sortit de l’hôpital, à peine guérie, elle fut prise dans le tourbillon de mai 68. Les enfants à l’école, elle courait les AG et les débats. Le ver était dans le fruit : en 1969, elle demanda le divorce, échappant à la prison d’elle-même et d’une vie qui lui était étrangère.

Vint alors le temps des premières fois : le premier café au comptoir, le premier pantalon, le premier bulletin de vote, le premier salaire, le premier amant et la première pilule contraceptive, la première amante aussi. « L’alcôve et la rue ont été mes universités » disait avec un brin de coquetterie cette autodidacte à nulle autre pareille.

Après avoir ainsi déréglé la tragédie de la vie dans laquelle elle s’était coulée à vingt ans, elle s’en inventa une autre à la mesure de son bouillonnement et de sa richesse intérieure : c’était avec une fierté non dissimulée qu’elle racontait sa révolution « réglicide, légicide et normicide ».

Elle découvrit aussi le bonheur des expériences partagées, des groupes de paroles strictement féminins, le jaillissement des idées et des luttes dans ce mouvement des femmes qui naquit dans le sillage de mai 68.

Trop âgée pour les groupes d’étudiantes, elle se rapprocha des femmes plus âgées qui parlaient d’elles, entre elles, pour la première fois et dont elle découvrit les souffrances communes. Elle commença timidement d’abord, puis crescendo approcha tous les groupes inventifs et combatifs : de SexPol au MLAC, de l’Eglise révolutionnaire de Saint-Merri aux groupes reichiens, elle fut de bien des luttes. « Notre corps nous appartient » criait-on partout. Elle se jeta dans cette liberté toute neuve à corps perdu… A corps trouvé, plutôt : « voilà pourquoi je n’ai pas l’air d’une mal-baisée… » rétorquait-elle aux insultes des anti-féministes.

Elle s’installa à Montreuil et, très vite, devint « Thérèse de Montreuil ». Un gynécologue militant lui apprit à faire des avortements par aspiration et c’est dans son salon qu’elle accueillait et aidait des femmes désespérées, dans l’illégalité et la douceur de l’entre-soi. Mais c’est dans la même pièce qu’elle organisa pendant des années des repas-débats mensuels, où pour 50 francs, elle offrait à des dizaines de personnes, du professeur d’université au clochard, qui se serraient dans son petit appartement, convivialité et réflexion autour d’un plat unique bien arrosé. : c’était la grande époque de la Fête chez Thérèse, atelier informel de l’utopie.

Débordante d’idées et de projets, c’était une politique sans le pouvoir.  Constatant depuis longtemps l’isolement de bien des femmes, elle conçut et créa la Maison des Femmes de Montreuil – qui désormais porte son nom. Pour la première fois dans cette ville où l’on compte une centaine d’ethnies différentes, et après cinq années de travail et de luttes pendant lesquelles Thérèse ne baissa jamais la garde, les femmes eurent enfin un lieu à elles pour parler et puis rire, militant et convivial à la fois car pour Thérèse, il fallait toujours préférer le social ludique au social martyr.

Mais elle était une femme du futur. Dès que la Maison des Femmes fut sur des rails bien solides, elle pensa aux « vieilles » et conçut, avec deux copines, un projet qui semblait alors fou, la Maison des Babayagas : une maison non pas de retraite, mais de vieillesse, autogérée, ouverte sur la ville, solidaire et citoyenne pour femmes vieillissantes. Inaugurée en 2013, après dix années d’une lutte entêtée, une vingtaine de vieilles montreuilloises y coulent désormais des jours heureux, actifs et militants.

En février 2016, Thérèse a terminé ce voyage que, jusqu’à son dernier souffle, elle a trouvé si beau.

Née deux fois, morte une fois, cette rebelle au grand cœur, combattante et « artiste en vie », comme elle aimait à se désigner elle-même, reste une inspiration éternelle.

Danielle Michel-Chich