Emna Belhaj Yahia : « La France de la fraternité, de l’égalité, de la liberté m’appartient autant qu’à vous »

Emna Belhaj Yahia : « La France de la fraternité, de l’égalité, de la liberté m’appartient autant qu’à vous »

 Par Frédéric Bobin – Le Monde

« De Dakar à Djibouti, radioscopie de la relation Afrique-France » (2).

L’écrivaine tunisienne témoigne de son rapport à la langue française et de l’ouverture au monde qu’elle lui a permis.

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/12/22/emna-belhaj-yahia-la-france-de-la-fraternite-de-l-egalite-de-la-liberte-m-appartient-autant-qu-a-vous_6155422_3212.html

« En pays assoiffé » de Emna Belhaj Yahia | Lu par Cécile Oumhani

      Avec la métaphore de ces tissus d’autrefois qu’on laissait boire afin qu’ils rétrécissent, le prologue du roman de Emna Belhaj Yahia annonce d’emblée un temps qui se resserre pour ne laisser qu’un précipité de l’Histoire. Ce sont des regards et des souvenirs de femmes au fil des générations qui en découvrent les questions, les éclats et les fulgurances. Pendant le confinement, la narratrice vient faire la lecture à Nojoum, son aînée de quelques années, devenue aveugle.

     À travers les petites touches d’une écriture intériorisée, des tableaux sont brossés, une histoire se déroule avec de « nombreuses zones d’ombre » pour la narratrice. Nojoum est une fillette de dix ans en 1957, un an après l’indépendance. Elle s’émerveille des possibles qu’elle entrevoit, autour d’une fête de mariage à laquelle elle est invitée avec sa mère et les femmes de la famille. Mirage des paillettes, de ces robes que l’on passe au-dessus des corsets, voix de cantatrice… Elle noue aussi une amitié avec Zeynou, fille de la servante de sa tante. Zeynou, son aînée de quelques années, lui parle de Hassan et de l’amour qu’elle éprouve pour lui. En échange, Nojoum partage avec elle ce qu’elle apprend à l’école, là où Zeynou n’est jamais allée. Chacune incarne l’un des fils de cette Histoire qui est aussi au centre de ce roman.

      Nojoum décide de « partir comme une page blanche » étudier à l’étranger, comme sa mère a ôté son voile à la quarantaine. Vertige du monde qu’elle découvre avec la neige de Noël, le Boul’Mich, la rencontre avec Miro, une chanson de Joan Baez. Mais Nojoum résiste à ce qu’elle appelle « l’air du temps » pour ne se consacrer qu’à ses études, jusqu’à son retour au pays.

      Veuve déjà, Zeynou est obligée d’élever seule sa fille. La magie partagée avec Nojoum a été de courte durée. En se dissipant, le décor d’un drame qui va se dérouler sur trois générations s’installe. Une ligne de faille sépare irrémédiablement les chemins des êtres, malgré l’amitié indéfectible qui a rapproché la fillette et la jeune fille, amer démenti de tous ces possibles rêvés confusément, un an après l’indépendance. Nojoum a pourtant tenu vaillamment le fil, apportant son aide à Nijma, la fille de son amie Zeynou, sans jamais faillir.  Mais les deux femmes au prénom d’étoile ne sauront éteindre la rage et la colère, pas plus qu’elles ne pourront apaiser les frustrations de Sandi, fils de Nijma, petit-fils de Zeynou.

      Nojoum a pu aider à la guérison des yeux de Sandi, mais elle assiste impuissante à sa lente destruction. Elle est consternée de le retrouver à la friperie d’Elmanar13, où il travaille, après avoir troqué les bancs de l’école contre les gifles de son patron. Sandi tombe bientôt sous la coupe d’islamistes. Son mariage ne tarde pas à se briser, quand il développe une obsession de la virginité, telle qu’il se persuade que sa femme a eu recours à une réfection d’hymen, avant de l’épouser.

      C’est peu à peu que l’on découvre la nature de l’Événement dont il est question à mots couverts, dès les premières pages. Il vient fracasser en plein cœur d’un musée, non seulement les êtres, mais aussi symboliquement leur Histoire. Nojoum en gardera les marques dans son corps, touchée à jamais par l’onde de choc, moralement et physiquement.

        Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Nojoum ne cesse de s’interroger sur ce qui s’est passé, sur la sécheresse des mots et du cœur qu’elle a vu s’installer peu à peu, sans réussir à l’empêcher ou à enrayer le processus d’un événement qui n’a épargné personne. Toujours attentive, elle a tout essayé pour ramener au dialogue celui qu’elle a vu grandir, ranimer la soif de connaissance de celui dont elle avait fait soigner la vue.

        Contrepoint au tragique d’une histoire, celle de Kamilia et Saghroun vient inscrire le fil lumineux d’autres horizons. Saghroun, détruit par la colle, drogue du pauvre, affalé dans la poussière, sourd à l’aide que lui offre Kamilia aurait pu être le double de Sandi. Il reste pendant des années la blessure secrète de Kamilia, brillante chercheuse, installée en Belgique. Son départ sur une fragile embarcation vers l’île de Lamparino laissait craindre une nouvelle catastrophe. Mais Saghroun se construit un nouveau chemin avec Laura, prouvant ainsi la puissance d’une force de vie dynamisée par l’amour et la confiance. « Oui, savoir qu’une histoire se lit dans chaque silhouette peut protéger du saccage.  Parce que l’histoire livre le secret de la vie, apprend à l’habiter, interdit de déchirer la grande toile. Et la forêt d’histoires qui pleurent ou qui rient est le miroir où les gens se regardent et se reconnaissent. »

      La trajectoire de Nojoum se déroule au carrefour des individus, d’une société mais aussi de la vie tout simplement, en ce qu’elle a de fragile et déphémère. Emna Belhaj Yahia signe ici un très beau roman, empreint d’une réflexion grave mais aussi de générosité.

Cécile Oumhani

Emna Belhaj Yahia, En pays assoiffé, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2021

« La définition du bonheur » de Catherine Cusset | Lu par Emna Belhaj Yahia

Dans ce roman, l’autrice fait preuve d’un sens remarquable de la fiction en racontant une histoire qui nous tient en haleine tout au long des trois cent cinquante pages, et des longues périodes traversées. Les éléments de l’intrigue sont savamment intégrés à un ensemble construit avec une telle précision que le lecteur, pris dans les rouages d’une machine bien huilée, placé à l’intérieur d’un échafaudage aux pièces bien agencées, suit attentivement les événements, les épisodes, et toutes les aventures de personnages pleins de vie qui se battent sur tous les fronts, dans un monde qui ne leur fait pas de cadeau.

Ce monde, Catherine Cusset le connaît bien. Elle nous livre ses mœurs, ses goûts, ses préoccupations, sa vision des choses, les difficultés rencontrées, l’amour, la fidélité, la mort, les rapports enfants-parents, la guerre féroce, par exemple, que se livrent la mère et l’amoureuse à l’intérieur d’une même femme, dans son cœur et sa chair. Et le temps, dans son épaisseur, est toujours là, qui fait la trame même du roman, qui modèle le personnage. Ce dernier prend corps dans un environnement bien maîtrisé, rendu à travers ses moindres détails, dans un récit qui est, d’une certaine manière, le tableau d’une époque. Et l’architecture est si rigoureuse qu’on est épaté par la solidité du fil qui lie le « roman de Clarisse » au « récit d’Eve », faisant de ces deux personnages féminins non seulement deux sœurs, mais deux visages à la fois antithétiques et solidaires pris dans les soubresauts de l’aventure humaine d’aujourd’hui.

Ce livre a été pour moi l’occasion d’une découverte. Je croyais connaître la société française ou européenne dans sa diversité, les mouvements qui la traversent, les tendances qui y naissent, la façon dont les gens perçoivent les choses, se saisissent de la vie, se représentent le bonheur. Je croyais être au fait de tout cela, je croyais savoir. Juste parce que j’ai fait mes études en France, que j’écris en français, que je lis (modérément) journaux et livres qui y paraissent. Mais là, avec le roman de Catherine Cusset, quelque chose s’est passé en moi : j’ai réalisé que la vision du monde n’est plus celle que je connaissais. Il y a eu de grands déplacements, de nouvelles exigences dans l’examen de ce qui se produit au plus profond de soi, dans diverses zones du non-dit, dans l’expérience du corps, du désir, de la trace, du traumatisme. Une décision d’aller au bout de sa vérité, une mise en valeur de l’instant, une quête fougueuse et héroïque du bonheur, une volonté d’exprimer sans tabou l’affect dans ce qu’il a de plus intime, de plus caché. Cette nouvelle « sensibilité », La définition du bonheur me l’a donnée à voir, à toucher, alors qu’auparavant je réussissais juste à l’imaginer, la concevoir.

Et du coup, j’ai réalisé que j’étais doublement décalée : vivant dans une société arabo-musulmane dont les valeurs sont restées en grande partie féodales, je me sentais « en phase » avec une société européenne que je pensais connaître. Or celle-ci a tellement évolué ! Elle m’a larguée. Elle a fait un incroyable chemin par rapport au temps où j’étais comme un poisson dans l’eau sur les bancs des Écoles et des facultés des années soixante. Alors où suis-je ? Sur quel sol mes pieds sont-ils posés, et quel est ce vide spécifique auquel mes livres tentent de donner forme ?

La définition du bonheur de Catherine Cusset, avec toutes ces interrogations, m’a remise face à moi-même. Ce genre d’ébranlement est intéressant pour les écrivains. C’est pourquoi j’ai tenu à en faire part. Merci Catherine !

Emna Belhaj Yahia, Tunis, le 13 février 2022

Nos écrivaines à l’affiche | Emna Belhaj Yahia

L’actualité littéraire des membres du Parlement des écrivaines francophones

Emna Belhaj Yahia : « En pays assoiffé»

A travers la vie d’une femme, Nojoum, le récit retrace l’évolution étonnante d’un pays, la Tunisie. Tout au long des sept dernières décennies, des générations de femmes se suivent sans se ressembler, depuis la pré-indépendance jusqu’à l’après-révolution. Les paysages changent, les événements se serrent, et l’histoire fait traverser des épreuves terribles, sans arriver à annihiler l’espoir qui se met à revêtir des figures imprévues.

Editions Des Femmes, juin 2021