Avec la métaphore de ces tissus d’autrefois qu’on laissait boire afin
qu’ils rétrécissent, le prologue du roman de Emna Belhaj Yahia annonce d’emblée un temps qui se resserre pour ne
laisser qu’un précipité de l’Histoire. Ce sont des regards et des souvenirs de
femmes au fil des générations qui en découvrent les questions, les éclats et les
fulgurances. Pendant le confinement, la narratrice vient faire la lecture à
Nojoum, son aînée de quelques années, devenue aveugle.
À travers les petites touches d’une écriture intériorisée, des tableaux
sont brossés, une histoire se déroule avec de « nombreuses zones
d’ombre » pour la narratrice. Nojoum est une fillette de dix ans en 1957,
un an après l’indépendance. Elle s’émerveille des possibles qu’elle entrevoit, autour
d’une fête de mariage à laquelle elle est invitée avec sa mère et les femmes de
la famille. Mirage des paillettes, de ces robes que l’on passe au-dessus des
corsets, voix de cantatrice… Elle noue aussi une amitié avec Zeynou, fille de
la servante de sa tante. Zeynou, son aînée de quelques années, lui parle de
Hassan et de l’amour qu’elle éprouve pour lui. En échange, Nojoum partage avec
elle ce qu’elle apprend à l’école, là où Zeynou n’est jamais allée. Chacune
incarne l’un des fils de cette Histoire qui est aussi au centre de ce roman.
Nojoum décide de « partir comme une page blanche » étudier à
l’étranger, comme sa mère a ôté son voile à la quarantaine. Vertige du monde
qu’elle découvre avec la neige de Noël, le Boul’Mich, la rencontre avec Miro, une
chanson de Joan Baez. Mais Nojoum résiste à ce qu’elle appelle « l’air du
temps » pour ne se consacrer qu’à ses études, jusqu’à son retour au pays.
Veuve déjà, Zeynou est obligée d’élever seule sa fille. La magie
partagée avec Nojoum a été de courte durée. En se dissipant, le décor d’un
drame qui va se dérouler sur trois générations s’installe. Une ligne de faille
sépare irrémédiablement les chemins des êtres, malgré l’amitié indéfectible qui
a rapproché la fillette et la jeune fille, amer démenti de tous ces possibles
rêvés confusément, un an après l’indépendance. Nojoum a pourtant tenu
vaillamment le fil, apportant son aide à Nijma, la fille de son amie Zeynou,
sans jamais faillir. Mais les deux
femmes au prénom d’étoile ne sauront éteindre la rage et la colère, pas plus
qu’elles ne pourront apaiser les frustrations de Sandi, fils de Nijma,
petit-fils de Zeynou.
Nojoum a pu aider à la guérison des yeux de Sandi, mais elle assiste
impuissante à sa lente destruction. Elle est consternée de le retrouver à la
friperie d’Elmanar13, où il travaille, après avoir troqué les bancs de l’école contre
les gifles de son patron. Sandi tombe bientôt sous la coupe d’islamistes. Son
mariage ne tarde pas à se briser, quand il développe une obsession de la
virginité, telle qu’il se persuade que sa femme a eu recours à une réfection
d’hymen, avant de l’épouser.
C’est peu à peu que l’on découvre la nature de l’Événement dont il est
question à mots couverts, dès les premières pages. Il vient fracasser en plein
cœur d’un musée, non seulement les êtres, mais aussi symboliquement leur
Histoire. Nojoum en gardera les marques dans son corps, touchée à jamais par
l’onde de choc, moralement et physiquement.
Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Nojoum ne cesse de s’interroger
sur ce qui s’est passé, sur la sécheresse des mots et du cœur qu’elle a vu
s’installer peu à peu, sans réussir à l’empêcher ou à enrayer le processus d’un
événement qui n’a épargné personne. Toujours attentive, elle a tout essayé pour
ramener au dialogue celui qu’elle a vu grandir, ranimer la soif de connaissance
de celui dont elle avait fait soigner la vue.
Contrepoint au tragique d’une histoire, celle de Kamilia et Saghroun
vient inscrire le fil lumineux d’autres horizons. Saghroun, détruit par la colle,
drogue du pauvre, affalé dans la poussière, sourd à l’aide que lui offre
Kamilia aurait pu être le double de Sandi. Il reste pendant des années la
blessure secrète de Kamilia, brillante chercheuse, installée en Belgique. Son
départ sur une fragile embarcation vers l’île de Lamparino laissait craindre
une nouvelle catastrophe. Mais Saghroun se construit un nouveau chemin avec
Laura, prouvant ainsi la puissance d’une force de vie dynamisée par l’amour et
la confiance. « Oui, savoir qu’une histoire se lit dans chaque silhouette peut
protéger du saccage. Parce que l’histoire livre le secret de la vie,
apprend à l’habiter, interdit de déchirer la grande toile. Et la forêt
d’histoires qui pleurent ou qui rient est le miroir où les gens se regardent et
se reconnaissent. »
La trajectoire de Nojoum se déroule au carrefour des individus, d’une
société mais aussi de la vie tout simplement, en ce qu’elle a de fragile et d’éphémère.
Emna Belhaj Yahia signe ici un très beau roman, empreint d’une réflexion grave
mais aussi de générosité.
Cécile Oumhani
Emna Belhaj Yahia, En pays assoiffé, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2021