Chronique du confinement – Sylvie Le Clech : Un confinement peut en cacher un autre.

Le soir du 16 mars, elle avait essayé de convertir Gildas à l’écriture introspective, même brève. Elle supposait qu’il y serait sensible et trouverait là matière à compenser leur séparation subie. Ne s’était-il pas plaint la semaine précédant le confinement, quand elle lui avait interdit de venir la voir, qu’il regrettait amèrement ce rendez-vous manqué, qu’elle lui manquait, son corps, «  l’odeur de chaque centimètre carré de sa peau » ?  Chloé savait qu’une autre épreuve les attendait. Il ne serait plus possible de profiter de ces étreintes durant la crise sanitaire. Il leur faudrait inventer, dans une totale incertitude sur l’issue de cette crise, une autre manière d’être ensemble et de jouir de cette relation fusionnelle et intermittente qu’ils avaient nouée depuis 16 ans bientôt.

Le soir même, Chloé lui envoie un sms, écrit court. C’est le mode d’expression qui convient à ce mathématicien romantique et secret, égaré au pays d’un géant du CAC40. Communiquons par courriel, nous nous écrirons faute de nous voir. Elle avait conçu immédiatement le projet de compenser cette proximité physique si rare mais si brûlante et nourrissante, ces longues conversations ponctuées de silences où leurs âmes se reposaient d’être ce qu’elles étaient l’une à l’autre, par une activité qui lui convenait à elle. Cette adaptation l’empêchait de rompre à nouveau le fil fragile qui reliait leurs existences si différentes. Gildas, comme à l’accoutumée, peu disert dès lors qu’il craignait que le SMS fut découvert par l’ « autre », se contenta de répondre « OK » aux deux propositions que lui fit Chloé. Se parler à 18 heures chaque jour, ne serait-ce que quelques minutes, vécues comme la lumière à éclipses d’un phare, hors de toute oreille malvenue, et s’écrire par courriel de petits textes échappatoires du confinement.

Le premier texte de Chloé fut sans surprise un texte angoissé sur l’air du « sur quel chemin nous engageons-nous encore, te reverrai-je, comment tout ceci finira-t-il ? ». Maladresse de l’amoureuse ou, comme le lui avait dit Bertrand son vieil ami, l’ « amante religieuse ». Terrible méprise qui jette à la face de l’autre le désespoir de l’absence brutale et tente misérablement de le retenir dans sa sphère.  L’adversité est pourtant là. Il va bien falloir affronter plusieurs démons, et non les repousser comme Chloé le faisait depuis 16 ans. L’art de la feinte psychologique et de l’évasion par l’écriture ou la parole incantatoire était sa drogue. Elle le savait. Gildas, au début de leur relation, avait été franc et avait timidement répondu à un : « je t’ennuie avec toutes ces questions » un « …un peu. ». Cet aveu avait été proféré les yeux mi-clos, de l’air de l’homme qui, ayant donné et pris plaisir plusieurs fois, est objectivement détendu. Il ne veut pas que l’amante religieuse vienne troubler la somnolence dans laquelle il peut à loisir poursuivre en rêve l’aventure. Il l’aimait comme cela lui avait-il dit, parce qu’elle posait des questions que lui n’osait pas poser, parce qu’elle mettait des mots sur ses maux, par ce que depuis 16 ans lui avait-il dit, « tu as gagné en profondeur », « tu t’es enrichie », par ce que « tu es impertinente ». Mais ça c’était avant le 16 mars. En imposant à Gildas non seulement la pratique de la littérature qu’elle affectionnait  mais en prenant l’initiative nocturne de lui jeter à la figure ces quelques mots, de nouveau elle s’exposait à un silence pesant, désemparé sans doute, mais qui ne faisait qu’accentuer son angoisse.

Ainsi donc démarra le confinement. Gildas, évincé d’une proposition de visite surprise la semaine d’avant, au motif qu’il revenait de voyages incessants entre Paris et le Cluster du corona avait peine à comprendre qu’il pourrait introduire dans le chez soi de Chloé un virus dont elle se passerait bien, elle et ses proches. Passé la déception de ne pouvoir mordre dans la pâtisserie dont il ne se lassait pas, il reprit les habitudes que Chloé lui connaissait. Il ne le fit pas par méchanceté, mais simplement parce que c’était, comme le décrivait Simone de Beauvoir, un « homme de l’organisation ». D’abord, il se mura dans le silence. Ensuite, en réponse au message littéraire de Chloé, lui envoya trois jours après un lien débile vers une vidéo on ne peut plus débile, comme on jette une croquette à un chien affamé et baveux pour éviter qu’il ne vous saute dessus en mettant ses pattes sur votre beau costume d’homme d’affaires. Chloé ne le laissa pas faire. Les crises d’angoisse étaient chez elles courtes, virales, comme un pic, mais sa seconde nature de descendante de paysans individualistes et entreprenants la faisaient réagir différemment. Ce lourdaud, l’esprit embrumé sans doute par les visioconférences imposées par un management cynique, donnant l’impression d’être indispensables à l’économie mondiale, lui répondait par un truc bateau glané sur la novlangue internet. Il ne l’emporterait pas au paradis. Pour qui se prenait-il le mousquetaire, reclus dans son 150 m 2 des beaux quartiers avec une épouse confinée et une fille unique tyrannique, pour répondre à l’ « amante religieuse » de cette façon ? D’un trait de plume électronique, Chloé lui rendit son camouflet d’un ton peu amène : «  ce n’était pas vraiment ce que j’attendais de toi ». Immédiatement, sentant que ça chauffait, il revint à un comportement plus sociable. Sa réponse était enfin conforme à ce qu’elle attendait. Il était lui-même et acceptait de se dévêtir de cet uniforme social qui lui pesait tant. D’ailleurs, il réagissait comme lorsqu’il la rejoignait. Il se déshabillait prestement, non sans avoir préalablement rangé et plié soigneusement chemise de marque, complet à l’élégance discrète et cravate. C’était un homme de méthode, y compris dans l’oubli amoureux.

Qu’on ne se méprenne pas sur cette ironie congénitale de Chloé, son mécanisme de défense naturel contre le cynisme. Elle admirait vraiment comme un signe rare d’authenticité cet esprit de méthode cher au mathématicien. Celui-ci, pour rejoindre un être cher, met tout ce dont il est capable pour réussir et règle le jeu au millimètre près. Pour lui, premier de cordée, c’est le préalable indispensable du plaisir et de la tendresse à venir et à se souvenir. Sa passion pudique était à ce prix. Chloé l’acceptait de manière inconditionnelle. Il lui envoya quelques lignes qu’elle jugea touchantes. C’était bien lui, c’est tout ce qui comptait. Une jeune collaboratrice avait eu un bébé, « un petit rayon de soleil », il prenait en charge des entrepreneurs déboussolés, angoissés à l’idée de voir sombrer leur boîte. Il ne mentait pas, il le faisait, ou du moins essayait de le faire avec l’arrosoir troué que super héros manager,  lui avait confié il y a maintenant 5 ans. Il était épuisé. Il souffrait d’insomnies.

Petit à petit, le confinement s’organisa et Chloé s’évertua à tenir à distance un faux ami bien connu : le virus du doute. Celui-ci niche habituellement dans les âmes inquiètes et s’acoquine avec celui du scrupule. Chloé savait que pour entrer en connexion avec cet oiseau si étrange qu’était Gildas, il fallait à la fois lui dire les choses, en une fois et le laisser revenir à son rythme en gardant le silence sans insister ni revenir à la charge. En effet, en agissant ainsi, ce qui était parfaitement dans son style à elle, elle ne savait faire autrement, Chloé agissait exactement à l’inverse des tendances de fond de Gildas. Et donc, il acceptait. Depuis le départ, ils avaient reconnus qu’ils n’étaient qu’un paradoxe à eux deux, unis mais différents, chacun sur sa planète, chacun dans sa bulle, acceptant de « coincer la bulle » régulièrement l’un dans la bulle de l’autre. Fortes têtes l’un et l’autre. Gildas, ergoteur jusqu’à l’extrême, aurait perdu jusqu’aux plus infimes indices de son calme olympien apparent pour le plaisir d’avoir raison sur une démonstration implacable et d’écraser l’adversaire intellectuel. Son visage de sphinx s’animait et il devenait volubile. Chloé était une conteuse qui parlait avec les mains et les yeux. Elle partait d’une pelote complexe pour la dévider et la rembobiner dans l’ordre et en fiche plein la vue au mathématicien. Deux enfants orgueilleux en somme, en rébellion contre la société et atteints d’un léger complexe de supériorité. Pour ne pas être « le con » de l’autre, chacun prenait garde à toujours introduire une montagne russe dans un parcours désormais si rodé de relation intermittente.  Celle-ci aurait pu devenir comme une conjugalité de traverse au long cours. Ils s’adaptaient mutuellement l’un à l’autre pour ne pas se perdre. Chloé semblait la plus angoissée mais devant son silence imposé, le grand muet sortait de sa réserve et révélait à son tour le fond de son âme inquiète. Il était culpabilisé de devoir lui dire et reconnaître qu’elle lui manquait.

 Les entretiens téléphoniques prirent la forme d’une sinusoïde harmonieuse, les échanges de ces deux hyper actifs tournaient autour de sujets sur lesquels il était tentant pour l’un et l’autre de débattre et de démontrer l’un à l’autre l’acuité du raisonnement. Le sphinx était rassuré, sa luciole ne manquait pas d’activité, « c’est comme ça que je t’aime » avait-il osé.  Ils avaient besoin de cet accord intellectuel profond. Ils n’auraient en aucun cas pu venir aux mots d’amour proférés à voix basse en conclusion de ces quelques minutes volées s’ils n’avaient pas commencé par partager les faits divers de leurs vies de séparés. En fin d’entretien, Gildas faisait, à distance désormais, comme ce qu’il faisait dans la vie d’avant : l’embrasser brusquement pour lui couper la parole quand il avait décidé qu’il fallait passer aux choses sérieuses, celles du corps. Adaptant le scénario aux contraintes, il l’interrompait désormais au moyen de la formule : « j’avais très envie d’entendre ta voix ». Cette précaution oratoire expédiée, il passait au discours amoureux ou aux sous-entendus charnels. La conclusion pouvait prendre une forme de brusquerie, en raison de détails pratiques de type « je vais devoir te laisser, je rentre dans la boulangerie ».

 En fait, Chloé, forte de ce recul imposé par les circonstances, finit par analyser ce que le « confinement » révélait de leur relation. Elle se livra à un inventaire. N’était-elle pas déjà confinée, ne serait-ce que par le schéma d’intermittence des entrevues, des lieux où les rencontres se déroulaient, du tempo qui lui était imposé à elle, qui déteste suivre les tempos imposés, sauf quand il s’agit de danser ? N’éprouvait elle pas déjà à la fin de chaque entrevue, pire, au moment de ces multiples rendez-vous manqués qui l’avait laissée triste et angoissée, la sensation d’avoir le cœur qui rétrécissait, de manquer d’air et de s’étioler telle une plante dont Gildas coupait méthodiquement les branches pour éviter qu’elle ne prenne trop d’ampleur dans sa vie ?

Un jour Caroline son amie, qui avait enchaîné les amants jusqu’à tomber sur le seul divorcé de 60 ans de la petite ville bourbonnaise où elle habitait, lui avait parlé de la fin brutale d’un amour. Si j’ai bien compris avait-elle dit à l’homme du moment, «  je suis comme une poupée, que tu sors du tiroir à chaque fois que tu en éprouves le besoin et que tu remets après usage dans ce même tiroir ? » Elle l’avait laissé là. Elle avait décrit à Chloé qui à l’époque, souhaitait mettre fin à une relation problématique, le visage blême et flaccide de l’homme pris au dépourvu par cette révélation. Le malheureux brusquement comprenait ce que signifiait « se servir de » mais n’avait rien trouvé à répliquer tant la vérité nue n’appelait aucun commentaire.

Chloé se mit donc à grandir. Prendre conscience de cette logique de confinement dans leur relation l’aidait vraiment, tant pour l’instant présent que pour l’avenir. C’était même la seule pensée qu’elle estimait digne d’intérêt pour verser au chapitre de ce qu’elle importerait dans le « monde d’après ». Elle suivait avec un certain agacement cette logorrhée sur les réseaux sociaux, où des gourous experts en management newlook et développement personnel vous expliquent doctement que « plus rien ne sera comme avant », « après ». Par esprit de contradiction, elle pensait que non, ce qu’il importait à ses yeux était déjà de bien comprendre son monde « de maintenant », car ce « maintenant » était bien fugitif et les fulgurances qu’il permettait ne reviendraient jamais. Il se dévoilait des inédits de la pensée et de l’expression dans ces instants d’exception qui se cachent sous les oripeaux de la banalité épuisante. Elle repensait à ce roi qui se fait passer pour un mendiant pour mieux nous révéler à nous-mêmes.

Ce qu’elle comprenait « maintenant » c’est qu’un confinement peut en cacher un autre. Le vrai confinement n’était pas ce qu’ils vivaient en ce moment, éloignés l’un de l’autre mais incapables de ne pas penser l’un à l’autre, éprouvant une joie infinie à se parler de rien, leurs riens, pour finir sur des mots d’enfants amoureux en cachette des parents. Ce confinement était subi, et par tous, cela les déchargeaient d’une forme de culpabilité. Le vrai confinement c’était avant et c’est eux qui l’avaient créé. Ils se plaisaient finalement dans ce confinement d’ « avant », puisqu’ils avaient décidé d’un commun accord de ne pas briser leurs familles respectives. Ils se l’étaient dit explicitement, c’était là le pacte de confiance. C’était leur mode de relation, ni plus ni moins. A quoi bon se demander s’ils iraient brûler dans un enfer perpétuel après leurs morts respectives ? Gildas avait un jour dit sur le ton sentencieux que Chloé lui connaissait, « ma morale, tu l’as bien écornée » propos qu’elle lui remémorait de temps en temps pour lui faire prendre conscience de son attitude de pharisien. Cette rosserie avait pour effet de la soulager, elle le reconnaissait, à la mine penaude de Gildas qui ne trouvait qu’à répondre « mais est ce que je t’ai blessée ? » L’enfer était ce qu’ils vivaient déjà et ils ne voulaient pas le reconnaître, ils en redemandaient ces fous, ces immatures. C’était donc qu’il y avait dans cet enfer confiné de drame à huis clos comme l’essence même de l’amour : sans espoir de construire un univers matériel ou social rassurant, promis à l’angoisse perpétuelle de constater la disparition inopinée de son cher autre, faute de pouvoir prendre des nouvelles, totalement désintéressé, têtu à surmonter le moindre obstacle matériel ou logistique sur la route, orgueilleux donc de la vie et cabochard.

 Un jour le confinement cesserait, un autre pourrait survenir si la pandémie connaissait une seconde vague. Qu’importe ? Si l’un d’entre eux n’était pas emporté par la maladie, ils poursuivraient ce chemin chaotique et hasardeux sans espoir de retour à la case départ ou feraient le bilan sans concession de ce qui ne devrait plus être sous la forme d’avant, un conte moral à la Rhomer. Cette histoire rappelait celle d’une « Passion simple » d’Annie Ernaux, qu’elle avait vue dans un théâtre minuscule et étouffant, comme l’enfermement dans lequel elle se complaisait.

Gildas connaissait cette case départ : c’était le jour où il l’avait abandonnée une première fois, mais où elle avait laissé faire et durer ce silence de plusieurs mois sans chercher à le joindre, par fierté. Il l’avait rappelé, s’était excusé, elle avait mis du temps à revenir mais elle ne lui en voulait pas. Cependant, le virus du doute qu’elle pourrait être une nouvelle fois abandonnée ne la quitterait pas. C’était son « instant t ». Pour Chloé, elle s’était donc conditionnée à revivre cet « instant t ». Chaque entrevue était l’instant « t », qui effaçait tous les autres. Remettre une pièce dans le juke box mais choisir une chanson différente était sa volonté, pour ne pas rester prisonnière. Elle avait multiplié dans cette histoire étrange mais profonde, des « instants t » comme le petit poucet sème des cailloux derrière lui pour retrouver son chemin. Paysanne prévoyante elle était persuadée qu’une femme reste libre, confinement ou pas, quand c’est elle qui décide de raconter l’histoire autrement, après le 11 mai.

Chroniques du confinement – Muriel Augry : Demain sera lueur. Une île. En inconnu.

– I –

Demain sera lueur

Le printemps n’a plus de visage

Les ombres se sont rétrécies

Furtives elles frôlent l’asphalte

Sans mot

Le temps a décidé de s’arrêter 

         Sans préavis

         Aux quatre coins cardinaux

Solennité de l’inaccoutumé

L’heure est à l’attente

Demain sera lueur

Le 28 mars 2020

– II-

Une île

Une île sans badauds ni troubadours

Une île vide de rumeurs, de rameurs

Une île couleur sepia, couleur d’hier, couleur de guerre

Senteurs aseptisées

Odeurs âpres, ivres de rien

Une île sans jour sans heure ni minute

Nuits croisées sur des jours trop longs

Monologues au vent au bout du vent

Vitres sans tain pour existence sans faim

Soupirs des fenêtres aux volets entr’ouverts

Aboiement d’un chien inconscient

Dans l’ornière asséchée

Hululement du vaisseau sirène

Sur l’asphalte complice

Une île au souffle intermittent

A l’œil fébrile

 Un phare balaie le néant sur l’île de ce printemps

Sans nom

               -III-

  En inconnu

Fier comme un drapeau il essaie d’attraper la lune

Ce printemps

A trois doigts du ciel

Nuit de mer légère et croustillante

A l’enveloppe outremer

            Insolente

Au balcon de l’hôtel Capsa l’air est saupoudré de gris

La ville se hausse sur les talons

En bas l’orchestre reste sans mot

L’ouvreuse a déposé son sac sur la rangée sans spectateur

Rideau tiré sur une scène malade

Meubles entassés

Comédien en deuil

La fièvre rôde

Les existences s’enroulent 

    en inconnu

Le 08 mai 2020

Chronique du confinement – Fatoumata Keïta : Saison d’espoir infini


Dans la vie, les épreuves viennent à nous pour nous tester, pour tester notre capacité de nous réinventer afin de continuer à être accueilli par la terre. 

L’anthropologie nous fait comprendre qu’il y a eu avant nous beaucoup d’autres espèces vivantes sur la terre. Certaines, comme les dinosaures ont disparu. Seules celles qui ont prouvé une capacité d’adaptation ont pu continuer à survivre sur terre. Toutes celles qui n’ont pas pu s’adapter aux changements, et Dieu sait qu’elles étaient nombreuses, ont péri. C’est pourquoi les araignées et les cafards, qui ont survécu jusque-là, ont beaucoup de choses à apprendre aux autres espèces vivantes, particulièrement aux humains, pour leur permettre de renforcer éventuellement leur capacité d’adaptation, donc de survie.

Ce qui arrive à l’humanité en ces temps de Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour son avancée si on en tirait les leçons nécessaires.  À chaque fois que l’humanité fut éprouvée et arrêtée dans son élan, après, elle a pu mieux repenser son existence en dépit de la douleur et des pertes. En attestent les guerres et les épidémies qui ont marqué le monde mais qui ont permis de le repenser, de le re-panser en trouvant des remèdes par le biais d’une réorganisation ou de la recherche. Voilà pourquoi il est peut-être nécessaire que l’humanité s’arrête de temps en temps pour se retourner sur le chemin parcouru et capitaliser son expérience en termes d’acquis, de stratégies, de savoirs, de savoir-faire, de savoir-être et de savoir-enseigner. 

Le Covid-19 peut être un facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si cette maladie arrive à nous rappeler pour de bon que les êtres humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes ou rouges, partagent une destinée commune face à la vie et face à la mort. Si cette maladie arrivait à nous faire saisir une fois pour toutes qu’il y a nécessité d’agir ensemble pour sauver le monde au risque de périr collectivement du moment où la santé de nos voisins ou leur mal-être peut nous sauver ou nous affecter. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si nous arrivons à nous rendre compte que l’opportunité nous est ainsi donnée de tester notre capacité de résilience et d’adaptation aux situations nouvelles, et de reconsidérer en termes de connaissances et de capacité d’invention dans différents domaines de la vie afin de mettre à la disposition d’une humanité confinée les moyens de sa survie. Cette maladie nous donne l’occasion d’explorer nos potentiels comme c’est le cas devant toutes les dures épreuves de la vie. Elles nous donnent la chance de dépasser nos propres limites et de pousser notre imaginaire.

Notre destin d’être humain, c’est de résoudre les problèmes que nous rencontrons quotidiennement sur le chemin de la vie, en nous réinventant et en réinventant de nouvelles stratégies, de nouvelles façons de faire, de penser, d’agir, de nous conduire et de nous réorganiser. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité, car cette pandémie nous aurait permis de rassembler tout ce que l’humanité possède en termes de capital de connaissances et de potentiel de résilience. Elle nous aurait poussés à nous surpasser et à réunir nos forces pour une solidarité transfrontière. 

Il était impensable pour certains continents d’imaginer l’ensemble de ses habitants un seul jour à la maison, enfermés, comme des prisonniers. La France, l’Espagne, l’Italie, la Chine, les USA ont vécu cette expérience plus d’un mois maintenant. Ils n’en sont pas morts, ils n’en mourront pas.  Ils s’en sortiront d’ailleurs fortifiés et humbles en vivant autrement désormais, avec de nouvelles habitudes, de nouvelles priorités, un nouvel ordre. Espérons que cela permette qu’on fasse plus attention à l’humain, à l’humanité et à la terre, notre hôtesse. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si elle nous permet de nous aimer davantage, de refouler notre égocentrisme en manifestant de la compassion et de la solidarité à l’égard de ceux et celles à qui on a manqué de le faire si souvent. 

Le Covid-19 nous fait aussi avoir une pensée positive à l’égard de tous ceux et de toutes celles qui ont risqué leur vie au Mali pour aller voter et qui manifestent aujourd’hui une révolte dans les rues de Bamako, dans toutes les communes et dans toutes les villes consécutivement aux arrêts de la cour constitutionnelle.  Elle est à comprendre, leur colère, face au détournement de leur vote. Il est à comprendre et à prendre au sérieux, leur ras-le-bol à propos du couvre-feu de 21h qui les empêche de trouver leur pain de survie dans un contexte déjà difficile où, avec la maladie du Covid-19, aucun moyen d’accompagnement n’a été encore mis en place pour assister les familles. Elle est à comprendre, leur rage face aux délestages de l’énergie du Mali, une énergie qui ne s’améliore pas et qui reste inefficace depuis des décennies.

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables si elle peut permettre de revoir nos attitudes et nos habitudes, de repenser un système malsain qui met les médiocres au centre de la vie publique, dans des instances de décision où ils manquent la clairvoyance nécessaire pour conduire efficacement la destinée d’un pays. Les politiques ont montré leurs limites presque dans tous les pays du monde, face aux grands défis que l’humanité connait. Cependant, la présence d’hommes et de femmes lucides, porteurs et porteuses de valeurs d’honnêteté, de loyauté à l’égard du peuple, de paix et de travail demeure indispensable pour le progrès des nations. Car les dirigeants doivent être les premiers à donner l’exemple et à permettre qu’on se réfère à eux. 

Le Covid-19, ce petit virus invisible et terrifiant devant lequel le monde tremble a fait une entrée fracassante dans nos vies. Cependant, sa présence nous permet de partager des moments avec nos conjoints et conjointes et à ouvrir une fenêtre de quiétude pour inviter les enfants afin de leur raconter une histoire. Elle nous permet de visiter les jardins de projets de nos enfants et de pouvoir en discuter avec eux. Elle nous permet d’être davantage câlins avec nos parents que nous portons au fond de nos inquiétudes et de nos peurs depuis l’annonce de cette maladie. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si elle arrive à implanter définitivement dans nos vies cette unité tant cherchée et l’habitude de tendre une coupe de tendresse à nos amis, à nos frères et sœurs, en les appelant désormais pour savoir comment ils vont. Et c’est cela le bon changement, celui qui permet de mettre l’être humain au centre des préoccupations, avant tout autre intérêt.  

Préservons nos vies en respectant les gestes barrières, en nous protégeant pour nos enfants et toutes ces personnes que nous avons encore à chérir. Cependant, la dramatisation et l’exagération peuvent avoir aussi pour conséquence la terreur et le traumatisme qui pourraient avoir leur lot de morts. Il est utile pour illustrer cette partie de conter cette histoire qu’on tient d’un humoriste durant le temps de la peste. La peste sortit un matin et dit à un homme qu’il rencontra dans la rue : « je pars de ce pas au pays des humains et je vais y prendre 5000 vies aujourd’hui. Le soir, quand la peste quittait le pays des humains, 50 000 vies avaient été prises. L’homme qu’elle rencontra alors qu’elle sortait le matin pour prendre 5000 vies dans le pays des humains l’apostropha à son retour en ces termes ; « tu avais dit en partant ce matin que tu partais pour prendre 5000 vies mais j’apprends que tu en as pris 50 000. Tu n’as donc pas respecté ta parole. » La peste répliqua alors à l’homme en ces termes : « Moi, pourtant, je n’ai pris que 5000 vies, le reste des 45000 vies qui sont mortes à cause de la peur de me voir si prêt et de la mauvaise gestion de cette peur ».

Donc au lieu d’avoir la phobie de mourir, le pourcentage de mortalité s’étant avéré faible avec le Covid-19, et nous savons tous et toutes que nous ne sommes pas venus pour rester éternellement sur terre, alors ce dont nous devons avoir peur, c’est de vivre sans servir à rien, sans être utile à aucune cause. Ne nous préoccupons donc pas de la mort. Nous sommes venus sur la terre sans que personne ne nous demande notre avis et nous nous en irons, bon gré mal gré, sans que personne n’ait besoin de savoir quand est-ce que nous embarquons. Cependant, nous ne serons appelés que lorsque sonnera notre heure. Au lieu donc de nous préoccuper de notre mort, préoccupons-nous des personnes qui n’ont pas les mêmes capacités de défense immunitaires que nous, et qui peuvent se trouver atteintes par cette maladie, si nous ne nous protégeons pas, ou pas correctement. Préoccupons-nous de ce que nous pouvons faire pour un meilleur devenir de l’humanité, en luttant contre le Covid-19.

L’humanité a traversé bien d’épreuves sans savoir comment elle a trouvé la résilience nécessaire pour survivre face à certaines expériences difficiles.  Cette capacité dépend de notre désir de survie. La vie est toujours belle et c’est pourquoi nous allons continuer à la vivre, même si c’est pour la vivre autrement. Nous ne sommes pas dans des cachots, ni sur les chemins de l ‘exil. Nous ne sommes pas dans les bateaux d’exportation ni même dans les camps de concentration.  Certes les frontières sont fermées sur nous mais dans notre petit monde nous voyons et entendons ce qui se passe chez nos voisins. Nous pleurons avec eux ; nous nous inquiétons pour eux et ils s’inquiètent pour nous. Alors profitons de la vie qui nous est encore laissée et qui est la seule chose indispensable au bonheur. Préservons-la, le meilleur est pour demain.

 L’humanité est passée par bien de déserts plus rudes. 

Rappelons-nous le peuple de Moïse. Il n’y a pas de sécheresses qu’il n’ait pas connues, ni d’arides combats qu’il n’ait faits, ni de maladies qu’il n’ait affrontées. Cependant, il a survécu à toutes les atrocités.

 Rappelons-nous les guerres mondiales, les guerres d’Israël, d’Irak, de Palestine, de la Côte d’Ivoire, du Libéria…

Rappelons-nous le temps de la peste qui a ravagé trente à cinquante millions de vies humaines.  L’humanité a toujours survécu et survivra toujours. Elle en a les moyens et aujourd’hui encore plus qu’hier. Elle en a l’intelligence et le pouvoir. Moi, je ne crois pas en la fin du monde ; je crois en la fin d’un monde donné. Je crois à la fin d’un ordre établi. Je ne crois pas au triomphe d’un complot. Aucun complot ne peut décider de notre survie, car si nous sommes là, sur la terre, c’est que nous devrons y être.
Partirons toujours ceux qui doivent partir, ceux pour qui il est temps de partir, et demeureront ceux qui doivent encore continuer le chemin. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si nous refusons de nous laisser abattre, si nous refusons de nous laisser sucer. Et nous ne nous laisserons pas abattre, nous ne nous laisserons plus sucer. Nous demanderons des comptes pour les milliards de CFA qui ont été collectés au nom de la lutte contre cette maladie. L’avenir sera radieux. Continuons à espérer, à chercher les solutions communes, à travers la solidarité collective. Les lendemains seront peut-être difficiles mais le chemin sera mieux fourché et la vie mieux repensée et re-pansée, osons l’espérer. Nous mettrons le Covid-19 au chaos et nous le dirons à nos enfants qui raconteront cet exploit à leurs enfants, nos petits-enfants. Il a fallu le Covid-19 pour que nous fassions le bilan du matériel éducatif développé pour enseigner à nos enfants à distance, de façon virtuelle. Il a fallu le Covid-19 pour que nous nous rendions compte que c’était utile de faire ce que nous avons fait dans le domaine de la formation à distance avec les émissions interactives audios, avec les leçons de calcul à la radio. Cependant, nous nous rendons compte aussi que nous aurions pu mieux faire, que nous aurons pu créer depuis longtemps, comme il avait été décidé, une télévision éducative qui n’aurait eu pour mission que l’éducation et l’enseignement de tout ordre, en cette période de crise sanitaire et sécuritaire. Après le Covid-19, des efforts seront certainement consentis dans le sens de l’enseignement et du travail à distance, afin de prévoir d’autres lendemains incertains. Des voies seront explorées pour mieux relever le défi de l’éducation en dehors des salles de classe, pour mieux faire le travail loin du bureau, afin de mieux outiller le monde en général, le malien en particulier, face au contexte de crise et de risque d’insécurité de toute sorte dans le monde. Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si les milliards collectés par nos autorités au nom de cette crise sanitaire permettaient de construire des hôpitaux et de préparer des espaces dignes de confinement. L’ensemble du pays ne disposait que d’une cinquantaine de respirateurs, outils indispensables à la prise en charge des cas compliqués de Covid-19. Alors, cette épidémie nous a montré notre état d’impréparation, comme il fut le cas dans beaucoup d’autres pays, pour la prise en charge des cas de maladies compliquées en réanimation.

Ce que nous vivons avec le Covid-19 est venu pour nous éprouver, mais cela peut aussi nous changer et nous faire changer d’angle de vue. Le Mali doit être repenser de façon à guérir les blessures et à ouvrir la fenêtre d’un avenir où les dirigeants se rapprochent du peuple au point de soigner leurs plaies, où les problèmes sont recensés pour y trouver de façon stratégique et pérenne des solutions durables.
Avant que cela ne se passe, travaillons même si c’est à distance de façon à constituer une société civile moins indifférente aux problèmes du peuples, moins négligent du devenir du pays. Inventons de nouvelles façons de nous saluer, de coopérer, de collaborer, de travailler, de nous respecter en nous souciant les uns des autres et en nous souciant du pays.

Lisons le livre de la vie pour y découvrir les miracles du travail bien fait ; écrivons le livre de nos jours pour graver nos expériences, nos peurs mais aussi nos espérances et nos rêves.

Méditons afin de nous apercevoir des merveilles que la vie nous octroie chaque jour et grâce à la seule santé ; rions de nos bêtises mais de nos malices à pouvoir tirer une fleur du mal que nous vivons.

Bricolons un toit pour nos lendemains dans la transparence et dans le souci de l’autre; collectionnons ce qu’il nous faut pour réussir nos projets de demain, regardons ensemble un film en famille pour recentrer nos vies ; déclamons un poème pour y tisser nos rêves, jouons à un instrument pour adoucir nos jours, chantons une symphonie pour agrémenter nos nuits, dansons avec les anges pour égayer les Dieux, faisons un jeu pour tromper le temps et oublier nos rides, réfléchissons à la manière d’inventer des jours meilleurs pour nos enfants, expérimentons de nouvelles choses pour vivre différemment l’avenir, explorons de nouveaux horizons pour rappeler la paix qui nous manque tant ; pensons de nouveaux projets pour construire un futur certain, mais tout cela dans l’engagement et le respect des mesures barrières.

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée du monde si nous voyions au fait de nous arrêter une opportunité de nous reposer, de prendre du recul pour mieux sauter.

 Nous méritons de nous arrêter, de nous poser un peu, de souffler, car nous avons trop longtemps marché, couru, sué, trop longtemps été essoufflés, épuisés, écrasés et nous sommes si souvent passer à côté de l’essentiel : le bonheur.

Mais, dites-moi IBK, comment pouvons-nous être heureux si nos enfants sont privés de s’instruire et de se construire un avenir merveilleux ? Dites-moi comment et que le Covid-19 ne nous fasse pas oublier nos anciennes plaies qui puent ?

Fatoumata KEÏTA

Le 11 mai 2020

Chronique du confinement – Bettina de Cosnac : Le bon régime du confinement. Petites philosophies du confinement. Le Conte cruel du vilain petit virus.

Le bon régime du confinement 

Elle avait le look vintage d’une soixante-huitarde avec un vernis chanelisé. Elle flottait entre deux mondes sans être capable de trancher. Le confinement, elle n’y croyait pas trop. Mais dès la première amende que le policier du coin lui avait infligé lors de sa promenade pieds nus en pleine journée, elle avait compris. 135 euros, ça faisait mal quand-même. Ne sachant plus, que faire de tout son temps libre, lui, illimité, mais elle confinée, elle essayait la révolte par la nourriture. L’objet de désir le plus basic de l’être. Bien que débutante en la matière, Bethsabée commença une grève de la faim. Triste échec ! Vu le confinement, personne ne se rendait compte de son acte héroïque. Il finit donc comme il avait commencé – en toute clandestinité. Vaillante, Behtsabée essayait alors son contraire, la boulimie. Grâce aux factures élevées et au nombre de paquets déposés, cet acte, au moins, attirait l’attention voulue. Les supermarchés l’inondaient de pub et les livreurs de mots de lassitude. Au bout de dix jours et cinq kilos de plus, Bethsabée avait compris – un bon confinement devait se vivre autrement. Elle trouva encore un autre régime au régime du confinement. Au menu, elle inscrit sa nouvelle formule du jour : un livre, un plat. Contente, Bethsabée ouvrait le bal avec Cézanne et un déjeuner aux pommes rouges. Puis elle dinait à la table de Colette. Elle essaya la madeleine de Proust, mais la fit cramer dès le premier tour au four, en se mettant A la recherche du temps perdu. Elle se retranchait dans la cuisine du Berry avec Georges Sand et ses tendres histoires. Notamment celle de sa vie amoureuse avec le jeune Chopin. Pendant quelques jours, elle faisait même ses courses avec Zola Au bonheur des dames. 

Ah, qu’il devenait bon, le temps du confinement !  Chaque jour un plat délicieux assaisonné du sel de culture. Une assiette colorée de pages de littérature. Bref, de Très Riches Heures en bonne compagnie. 

Au fil du temps, son menu au quotidien gagnait en piment et en exotisme. Elle voyagea en Guadeloupe avec Maryse Condé et en Martinique avec Suzanne Dracius. Au Maroc avec Leïla Slimani et dans l’Indochine passée avec Marguerite Duras. Son Amant était attablé sagement à sa modeste cuisine au sixième étage. 

Sur tous ces plats et livres, Bethsabée, oubliait la triste réalité. D’ailleurs, son copain, confiné à l’autre bout de la ville, ne lui faisait plus signe. Elle ne le remarqua guère. Il était déjà tombé dans l’oubli. Bethsabée avait, enfin, trouver la bonne formule pour un régime strict et imposé. Elle ne se souciait plus. Sa cuisine du confinement lui avait rendu sa liberté. Tendrement elle l’appelait son « cocu », comme elle aimait les contraires. Elle n’avait qu’une crainte que le confinement officiel s’arrête et que le métro, boulot, dodo ne reprennent le dessus.

Allemagne, le 05 mai 2020

Petites philosophies du confinement 

Le confinement est une invention d’écrivain*e. Les plus belles pages de la littérature sont nées d’un confinement. Marcel Proust, Thomas Mann, Béatrix Potter et bien d’autres souffraient de l’asthme, d’une pneumonie, d’une paralysie éphémère. Écrivaine, je sais de quoi je parle. Mes livres naissent dans le confinement. Parole d’auteure : Dans un corps confiné, l’esprit reste libre.

Le confinement est une invention chrétienne, spirituelle. « Si tu veux connaître le monde, retourne dans ta cellule. » C’est en ces termes qu’Anselm Grün, bénédictin allemand, nous invite à mettre à profit ce tête-à-tête forcé avec nous-mêmes. Confine-toi, connais-toi et réfléchis sur ce que tu pourrais apporter de bon pour changer le monde. Une réflexion constructive.

Le confinement est une mesure politique prise pour combattre un virus. Il est global, mais relatif dans son application. Qui a raison ? C’est le grand débat. Le futur tranchera, en regardant le passé.

Pour l’instant, à défaut de savoir, vivons tout simplement.

Allemagne, le 06 mai 2020

Le Conte cruel du vilain petit virus

Il était une fois, un vilain, vilain petit virus. Il avait l’air d’un minuscule ballon hirsute montrant des piques tel un hérisson. Il avait la taille d’une puce et une faim de loup. Pour se nourrir, il s’agrippait aux gens de passage, guettant sa proie dans la foule. Sans pitié, le virus lui sauta dessus, le prit par la gorge, l’étranglait. La pauvre victime n’avait guère le temps de crier au secours. Déjà elle commençait à suffoquer. Ainsi, le petit vilain virus faisait rage sur la terre entière.

– » Il faut l’attraper », s’écriaient-les hommes affolés. 

Ah les malins ! Avez-vous déjà essayé d’attraper une puce ?

– « Il faut le confiner ! » tonnèrent d’autres, élevant bien fort leurs voix. 

Mais comment confiner une puce qu’on n’attrape pas ?

– « Il faut confiner les hommes », proclamaient finalement les plus rigoureux des hommes dont les politiques. Ainsi fût-il ! 

Pendant des jours, des semaines, voire des mois entiers, les hommes étaient confinés dans leurs maisons. Ils n’avaient plus le droit de bouger, sauf pour acheter un peu de pain et de quoi vivre. Encore fallait-il que les administrateurs des pays leur accordent un permis de sortie. Ecoutez-bien les enfants : tous les jours, il fallait demander permission. 

Les hommes coincés à la maison sans amis et juste avec leur belle famille, pas toujours si belle d’ailleurs, n’en pouvaient plus au bout de quelques jours. Une partie des hommes confinés devenait folle. Une autre, et pas la moindre, mourait du virus, même à l’hôpital. Comme les lits d’hôpital étaient comptés, les hommes se livraient une véritable bataille. Comprenez, mes enfants, on se battait – pour aller au lit !

Un beau jour, les hommes qui étaient en bonne santé, mais confinés, se révoltèrent. Les plus révoltés parmi les révoltés, essayaient de s’échapper par la force. Ils prenaient leur voiture et fonçaient en dehors des villes. Mais les gendarmes étaient plus malins qu’eux. Ils les attrapaient au bout de la route, les renvoyaient à leur maison en leur demandant une jolie rançon. 

Passé le printemps, l’été pointait son nez. Et avec lui le déconfinement, car le virus craignait chaleur et soleil. Petit à petit, les hommes, qui avaient bien du mal à se tenir, re-apprirent à se promener, à travailler et à être plus ou moins heureux comme avant. Mais …

– « Restons prudents ! » conseillait le sage des sages. « Le virus peut revenir une deuxième fois. »  Et comme un sage est un sage, tout le monde l’écoutait et cherchait une solution.

Les hommes organisaient donc un bal masqué. Des masques, ils en portaient de toutes les couleurs. Certes, ils ne s’amusaient plus comme des fous au carnaval, et ils se battaient encore pour en avoir le premier. Mais ils pouvaient sortir, respirer le bon air et garder, masqués jusqu’au nez, la bonne distance sociale – la même comme avant ou pire.

Encore longtemps, longtemps après le déconfinement, les hommes prièrent du fonds de leur cœur que le vilain petit virus, ce tueur en série, cet ennemi en commun, ne reviendrait plus. 

Et maintenant au lit, les enfants ! Dormez bien, soyez sages et mangez des vitamines pour que le virus ne vous attrape pas.

Allemagne, en souvenir du 11 mai 2020, jour du déconfinement officiel en France

À propos de confinement, avez-vu lu ….

Les éditions Elyzad présentent : « Cet Amour » de Yasmine Khlat

Chers tous,  
C’est avec bonheur que nous voyons les librairies réouvrir. À cette occasion, nous aimerions vous parler de « Cet amour » de Yasmine Khlat, paru le 5 mars. Parce que ce très beau roman raconte justement l’histoire d’un confinement : celui d’une femme seule, recluse chez elle. Un livre subtil et nécessaire, qui sonde les limites de l’enfermement, mais aussi le pouvoir de la relation à l’autre et de la parole salvatrice.
Nous sommes fières de vous faire découvrir cette bulle d’humanité après ces semaines suspendues :

Un petit appartement à Paris. Une femme fixe la fenêtre ouverte de son salon, dont un des pans bat au vent. Elle pense à en finir. Mais dans un geste désespéré elle va vers son téléphone et compose un numéro :
Allô, Docteur Rossi ?

Une discussion s’engage dans la nuit avec ce psychiatre qu’elle ne connaît pas. Elle lui parle des tocs qui la tiennent recluse chez elle. De son frère enlevé à Beyrouth durant la guerre civile. De son enfance, de son adolescence. Le médecin abandonne tout pour l’écouter. Pour lui maintenir la tête hors de l’eau. Mais elle est libanaise et lui israélien. Pourront-ils se rencontrer ? En ont-ils le droit ?

« Beyrouth.Tout vient de là, lui dit-elle, de ce lieu mort et ressuscité mille fois. Tout part de là. Tout y revient. »

Extrait du livre de Yasmine Khlat : « Cet Amour » 

« Traversé de fulgurances poétiques qui sont la marque de l’écriture de Yasmine Khlat, Cet amour devient ainsi un hymne nostalgique à une jeunesse libanaise, aux lumières et aux couleurs du pays d’origine. » 
Charif Majdalani, L’Orient Littéraire 

« Yasmine Khlat ou l’écriture du confinement que l’on s’impose à soi-même. » Joséphine Hobeïka, L’Orient-Le Jour 

« Huis-clos impressionnant d’humanité et d’élégance. » 
Geneviève Bridel, RTS  [à écouter!]

« Une langue belle et forte qui me fait penser à Duras par son évocation dans le désordre des souvenirs et par cette imprévisibilité féminine puissante mais aussi si fragile. Un petit bijou ! »  Librairie Au fil des mots

« Mots forts et beaux pour dire la fragilité des êtres, les souvenirs. » 
Librairie L’arbre à mots 

« Forcément, ce dialogue interdit, pacifiste et guérisseur, prend une dimension symbolique. La Libanaise et l’Israélien se reconnaissent, dépassent ce mur virtuel absurdement imposé, sublimant la possibilité d’une réconciliation au Proche-Orient. L’idée est superbe et donne au titre une grande force. » 
Babelio

Biographie :

Yasmine Khlat, franco-libanaise, est née en 1959 à Ismaïlia (Égypte). Elle a grandi au Liban où elle a entamé une carrière dans le cinéma en tant que comédienne et réalisatrice. Depuis 1986, elle vit à Paris et se consacre à l’écriture. Elle a publié des nouvelles, des entretiens avec des artistes (compositeurs, chefs d’orchestre, interprètes) ainsi que trois romans parus aux éditions du Seuil, dont Le Désespoir est un péché, Prix des Cinq Continents de la francophonie 2001. Aux éditions Elyzad, est paru en janvier 2019 Égypte 51, finaliste du Prix de la Littérature arabe décerné par l’IMA et du Prix des Lecteurs de la Ville de Saint-Denis, La Réunion.

Chronique du confinement – Nadia Essalmi : Les mots confinés

Les mots confinés

Ce soir en ouvrant un livre, j’ai regardé les mots autrement. Une multitude de questions me vinrent à l’esprit. Que ressentent ces mots condamnés au confinement éternel ? Comment vivent-ils cet enferment, cloitrés à jamais dans le creux d’une jaquette ? Ces mots couchés sur les pages, disciplinés, respectant les distances grammaticales pour ne pas porter atteinte à la santé de nos idées, ont l’air de dormir profondément. A vrai dire, il n’en est rien. Ce sont des prestidigitateurs qui nous donnent l’illusion du sommeil. Nous les voyons allongés, immobiles, sur les lignes, mais ils ne sont aucunement emprisonnés. En fait, à chaque fois que nous les sollicitons ils se libèrent et nous libèrent. C’est grâce à leur magie que les portes de notre confinement s’ouvrent, leur permettant d’envahir l’ambiance de notre espace, telles des montgolfières, par milliers. Ils allument les étoiles et réveillent les rêves. Le bruissement de leurs ailes déployées se fait entendre, en s’échappant de l’étreinte des pages. Qui de nous n’a jamais écouté cet air que fredonnent les pages quand elles tournoient ? Leur chant nous fait pousser des ailes et nous les accompagnons dans leur voyage.

De retour, derrière les fenêtres, la lune se dandine au rythme cadencé d’un concert joué en l’honneur de la liberté. Le confinement s’adoucit et les murs deviennent transparents. 

Le 07 mai 2020

Chronique du confinement – Rose-Marie Taupin Pelican : Mon confinement

Mon confinement

Mon confinement, sans doute, est singulier car, contrairement aux autres, il relève d’une décision personnelle.

J’habite une petite île d’à peine 1100Km2, flanquée au cœur de l’archipel des Antilles, entre l’Atlantique et la mer des Caraïbes ; c’est la Martinique. Comme on en a vite fait le tour, il m’arrive de la quitter pour diverses raisons, mais ceux qui la côtoient de près savent son autre nom : « l’île des revenants ». Alors, quand je m’en éloigne, ce n’est jamais pour bien longtemps. Il faut dire aussi que je l’aime, ce bout de paradis où mes parents sont nés et où, moi-même, j’ai grandi.

            Dans les premiers jours de février 2020, j’étais donc très loin d’elle, dans l’Océan Indien, où j’étais partie à la découverte d’autres îles porteuses d’histoires et de patrimoines différents. Cependant, au tout début de mon périple, alors que je voguais en toute quiétude sur le Costa Mediterranea, j’ai appris avec stupéfaction qu’au Japon, le Diamond Princess, un autre bateau de la même compagnie, avait été mis en quarantaine. Les passagers étaient tous confinés dans leurs cabines à cause d’un terrible virus qui se répandait. Bien sûr, je n’imaginais pas que cela puisse m’arriver, vu la zone dans laquelle je naviguais, mais je me rendais compte du danger que représentaient ces géants des mers en cas de crise sanitaire. Néanmoins, une fois l’émoi passé, j’ai continué à profiter pleinement de mon séjour et ai fait d’étonnantes découvertes dans des lieux extraordinaires.

De retour en Martinique, j’ai été très attentive à la situation des paquebots qui croisaient dans la Caraïbe et qui étaient refoulés ça et là, même si le tourisme pèse énormément dans la balance économique de ces petites îles indépendantes et voisines. Parallèlement, j’observais l’attitude des représentants de l’Etat, en Martinique, et il me semblait qu’ils tardaient trop à agir, attendant les ordres de Paris. Je n’ai d’ailleurs pas hésité à me joindre à un groupe de manifestants, des lanceurs d’alerte, qui demandaient que des mesures sanitaires drastiques soient mises en place pour préserver notre île. Ainsi, quand le Costa Magica et le Favolosa ont, malgré tout, été autorisés à débarquer leurs passagers, je me suis sentie en danger et dès le 8 mars, j’ai moi-même pris la décision de rester confinée chez moi. Je ne comprenais pas que l’on expose ainsi la population à ce risque-là. Pour avoir suivi au jour le jour l’évolution de l’épidémie en Chine, je savais que ce virus n’était pas à prendre à la légère et qu’il valait mieux ne pas le croiser sur son chemin. J’ai donc été consternée quand j’ai entendu dire que la population pouvait aller voter le 16 mars, mais, à ce moment-là, je ne me sentais plus concernée par les consignes qui étaient données. J’étais déjà, moi, confinée et les décisions ne m’importaient plus. A la réflexion, j’ai pu mesurer combien j’étais responsable de moi-même et une sensation de bien-être m’habitait. 

Cela m’a fait sourire quand, en haut lieu, le confinement a été décrété au lendemain des élections. Beaucoup de ceux qui y sont allés l’ont regretté par la suite, mais tel n’est pas mon propos. En tous cas, cet arrêté de confinement me donnait raison. Bien sûr, que c’était cela qui protégerait la population ; mais la mesure arrivait un peu tard, puisque le virus avait déjà commencé à largement circuler.

Ainsi, depuis le 8 mars, je ne suis pas sortie de chez moi et, à vrai dire, cette situation ne me pèse nullement ; cela pour deux raisons.

La première, c’est qu’elle découle d’un choix que j’ai fait moi-même et non d’une « figure imposée ». J’avoue que je déteste que l’on me dise ce que je dois faire, c’est pour cela, je pense, que j’aurais vécu un confinement contraint comme une privation de liberté.

La seconde, c’est que j’ai la chance d’avoir une maison ouverte sur un jardin dans lequel je me sens vraiment bien. J’avais perdu l’habitude de le voir s’animer, de l’observer, et voilà que l’occasion m’était donnée de renouer avec toutes les activités que l’on peut y faire. 

J’ai redécouvert combien était agréable le chant des oiseaux, en notes mineures ou majeures, sous ma fenêtre, au réveil. Du coup, mes grasses matinées devenaient interminables.

J’ai réappris à apprécier la caresse, douce ou mordante, du soleil de midi qui révèle les belles nuances de mes massifs de pervenches ou des ixoras.  

Je n’ai plus eu d’excuse pour ne pas prendre le temps de choyer mes bougainvillées souvent en manque d’eau mais aussi d’attention. 

J’ai fait la course avec les oiseaux qui voulaient pour eux seuls toutes les mangues et j’en ai cueilli par dizaines et leur en ai laissé autant. 

J’ai retrouvé le bonheur de cultiver moi-même mes laitues, mes radis et mes tomates. J’ai pu récolter à temps mes belles mandarines bien jaunes que je dégustais aussitôt. 

Ah oui, il y a du bon dans ce confinement ! J’avoue n’en avoir jamais ressenti la lourdeur ni la contrainte. J’ai enfin du temps pour moi et pour les activités toujours renvoyées à plus tard.

Il y a, par exemple, cette balancelle que j’avais achetée depuis deux ans et qui n’était toujours pas montée. La voilà maintenant en place sous le gros sapotillier qui me gratifie de son ombre. Je profite aussi de la brise qui me berce quand, lasse, j’ai besoin d’un peu de répit.

Les jours coulent, ils filent même, et j’ai encore tellement de choses à faire ! Il y a le piano qui attend que je veuille bien soulever son couvercle pour inonder mon séjour feutré des petites notes hésitantes que je peux encore jouer mais le temps me manque. J’aime autant installer ma machine à coudre pour donner forme à ces beaux tissus offerts par ma sœur juste avant qu’elle ne prenne l’avion qui allait s’écraser avec elle. Et voilà que l’angoisse remonte. Non, laissons là ces tissus. Il est plus urgent de se tailler des masques pour le cas où il faudrait sortir. Mais je n’ai l’intention d’aller nulle part. J’ai découvert que je pouvais me faire livrer mes courses aussi bien que les fruits et légumes. C’est génial ! J’ai toujours considéré que cela me faisait perdre du temps. Donc une fois par mois, je suis ravitaillée, sans contact puisque tout est livré devant ma porte après l’achat et le paiement en ligne. J’aime les progrès de ce genre. 

Dans les premiers temps, j’ai pensé que ma muse était, elle aussi, confinée car je n’avais nulle envie d’écrire. Ce n’était pas gênant puisque j’avais, par ailleurs, tout un tas d’activités en file d’attente. Je n’ai même pas envisagé une séance de rangement ou de nettoyage, activités qui me maintiendraient enfermée dans la maison. J’ai privilégié tout ce qui pouvait se faire dans le jardin ou sur ma terrasse ouverte aux quatre vents. C’est vraiment là que j’ai mes quartiers, mon coin pour l’écriture et mon espace pour mes activités sportives. 

Ce qui est, par ailleurs, non négligeable, c’est cette faculté de dédoublement que nous avons. Même quand le corps est en vase clos, l’esprit, l’imagination, les idées vagabondent. On se projette aisément à des milliers de kilomètres. Et puis il y a aussi tous ces moyens de communication qui font que l’on n’est jamais seul. En temps réel, on voit, on converse avec parents et amis qui sont par-delà les océans. WhatsApp occupe une large place dans mes rapports avec les miens mais je déplore aussi l’arrivée massive de vidéos de toutes sortes par ce biais-là. Une vraie pollution.

Avec le confinement, j’ai décidé de prendre le temps de faire du sport tous les jours. J’y suis presque arrivée et j’avoue y prendre plaisir car cela me permet, en même temps, d’écouter la musique que j’aime.

Oui, je mets à profit cette période de pause pour faire ce que mon train de vie très « speed » ne me permettait pas de réaliser. Je ne connais pas l’ennui et ne vois pas passer le temps. Ce qui est drôle, c’est que souvent, il me faut aller consulter mon téléphone pour savoir le jour ou la date. Je vis, je me laisse vivre, j’en profite, j’habite une sorte de sérénité, je fais les choses que j’aime et je me dis que c’est peut-être cela le bonheur.

Et puis, en mode « pause », on réfléchit beaucoup. Tout le monde le fait, je pense. On s’interroge sur sa façon de vivre, sur ses choix, sur demain. Allons-nous repartir dans la même direction, une fois que l’on repassera sur « go » ? Le monde va mal, notre planète va mal, vraisemblablement parce que nous n’avons pas opté pour les bons paradigmes ; alors, allons-nous continuer sur le même modèle ? Certes, dans mon coin, j’arrive à me sentir heureuse, mais le ressenti est-il toujours le même quand je vois ces enfants mourir de faim en Haïti ou en Afrique ? Ce ressenti est-il toujours entier quand je vois comment notre terre est polluée, quand je vois les animaux et les humains en souffrance ? Non parce que quelqu’un m’a appris un jours le sens de « UBUNTU », c’est-à-dire « Je suis parce que nous sommes ». Le bonheur n’est vrai que s’il est partagé. La terre n’est belle que si nous y sommes tous heureux. La levée du confinement sonnera-telle un nouveau départ ? 

Le 07 mai 2020

Chronique du confinement – Anissa Bellefqih : L’intranquillité du printemps 2020

L’intranquillité du printemps 2020

Au début de l’année 2020, un virus couronné provoquant une panique générale est apparu dans le monde. Je me suis confinée très tôt, de mon plein gré, au vu des ravages qu’il occasionnait et de l’incertitude sur la manière de le combattre. Au fil des jours, une intranquillité sournoise s’est installée en moi ébréchant sérieusement ma quiétude. Tant que l’épidémie était circonscrite en Chine, je n’accordais qu’une attention minimale aux infos. Je compatissais, certes, mais l’épidémie paraissait trop loin de nous. Dès que ce fléau s’est rapproché, puis installé chez nous, une curiosité anxieuse me poussa à chercher le maximum d’informations sur la pandémie afin de comprendre les risques et de connaître les moyens d’y échapper. Il fallait que j’apprenne à gérer, au mieux, le fait de vivre cet événement dans la solitude, loin des êtres chers. Heureusement qu’il y avait les réseaux sociaux comme ersatz à ce manque. Ils ne m’ont jamais parus aussi attractifs. J’aimais musarder sur les murs de mes amis virtuels dont la présence m’offrait une proximité distanciée et réconfortante. 

Rapidement, je fus gavée par les infos alarmistes en non-stop. Je me mis à éviter “comme la peste” toute info anxiogène, même dans l’espace virtuel. J’appris, de ce fait, à aimer l’autruche, les trois singes de la sagesse, la tortue et l’escargot qui vivent dans leur maison. 

Je passais mon temps dans ma bibliothèque à essayer de retrouver le chemin de l’écriture, mais Dame Muse était manifestement confinée elle aussi. Une page blanche me narguait en permanence. Je faisais des pauses au balcon qui donnait sur ma rue. Cette dernière, d’habitude si animée, était maintenant silencieuse. Seuls quelques passants masqués et pressés s’y aventuraient. Mon regard s’attardait sur les jacarandas qui étaient de toute beauté avec leur floraison printanière. “Aurai-je droit à un nouveau printemps ? Quand pourrai-je sortir, aller vers les autres, me distraire, rire, aimer, voyager ? Bref, retrouver la liberté et la quiétude perdues.” 

Cette pandémie ne pouvait pas plus mal tomber en s’invitant la veille du Ramadan. Un mois d’excès en tous genres. Et si cela avait un sens ? Tout a un sens. En ce mois sacré, on pourrait avoir plus de discernement et reprendre les rênes de notre vie en donnant à celle-ci une nouvelle orientation. Cela nous obligerait à remettre en question notre mode de vie et notre gestion des relations humaines en établissant des priorités pour que les hommes vivent en harmonie entre eux et avec leur environnement. 

Un malaise diffus m’envahissait. Était-ce de la peur ? Non. Plutôt une projection dans l’avenir couplée à un arrière-fond de stress inévitable. J’étais cependant rassurée par la gestion de cette crise inhabituelle car les autorités, bien encadrées, avaient su réagir efficacement par un travail pédagogique et convainquant qui a fait l’admiration de tous. 

La mesure qui paraissait la plus difficile à faire accepter à une frange de la population frondeuse était l’interdiction de sortie maintenue pendant le mois du ramadan. On croyait le pays clivé en deux factions irréductibles et non miscibles. L’intransigeance des uns et des autres fut maîtrisée et les consignes de survie respectées. Le premier impact sociétal fut que ce mois reprit sa première fonction d’être un mois de spiritualité et non une surenchère puérile sur le plan alimentaire et vestimentaire. Par ailleurs, grâce à une action par paliers puisant dans le référentiel religieux (via les hadiths et recommandations du prophète en cas de peste), la fermeture des mosquées fut acceptée comme une nécessité vitale. L’intérêt général et le pragmatisme ont primé. De plus, l’idée avancée que ce fléau était une punition céleste fut contrée par une autre, tirée du même registre, à savoir qu’il fallait y voir une mise à l’épreuve (notion citée plusieurs fois dans le Coran) pour obliger l’homme à faire une pause de réflexion amenant au changement salutaire. Les mots ont repris ainsi leur rôle premier d’établir un dialogue, de communiquer et de convaincre. 

Et si c’était cela la leçon à retenir de cet événement ? De nouvelles perspectives pourraient être envisagées en toute conscience et un consensus serait possible pour des questions importantes en suspens. 

Demain, ce ne sera ni “le meilleur des mondes”, ni “1984”, ni “la planète des singes”. Ce sera un monde meilleur à offrir à nos enfants avec comme credo : Fraternité et Égalité. Ces deux éléments assureront un monde de paix et de justice. On gardera le meilleur de notre spécificité et l’on trouvera ensemble ce qui est le mieux pour tous, sans exclusion et sans exclusive partisane ou hégémonique. La Religion et la Finance, les deux pôles qui séparent habituellement les hommes, les rapprocheront, car l’Humain sera la seule valeur cardinale, le Graal des Temps modernes. 

Un nouveau monde est-il en train de naître ? Dirigeants et citoyens sauront-ils tirer les leçons de cette pandémie ? L’avenir nous le dira… 

06 mai 2020

Chroniques du confinement – Suzanne Dracius : Quatorzaine et Lazaret. Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé. MENS SANA IN CORPORE SANO. Avions et hélicoptères. Ultracrépidarianisme. O tempora, o mores !

Quatorzaine et Lazaret

Se pourrir la vie pour ne pas la perdre, se terrer de peur de crever, telle pourrait être la définition du mot « confinement ». 

Je me réjouissais à l’idée de pouvoir retourner me baigner, prendre mon « bain démarré » lors du déconfinement prévu le 11 mai, mais me voici toute désappointée car les autorités ont choisi l’hôtel Batelière comme lieu de mise en quarantaine des passagers débarquant en Martinique ; or la mignonne petite plage de la Batelière est ma plage de prédilection, à 5 minutes de la maison. Je me sens vraiment persécutée. Cette sage mesure de précaution – la quatorzaine Covid-19 – prend la forme d’une brimade, pour moi, une de plus, depuis l’attaque de cette saleté de coronavirus.

Bien sûr l’hôtel ne deviendra ni une léproserie ni une maladrerie ni un lazaret ni même un hôpital ni un service de soins intensifs ni un centre de réanimation, mais ça gâche quand même l’ambiance.

Aux Trois-Ilets, la marina est installée au Sud de la Pointe du Bout, dans l’anse de l’ancien lazaret, dont le quartier porte encore le nom.

On se croyait loin de ces fléaux bibliques, à cent lieues des moyenâgeuses maladeries – mot dérivé de « malade » devenu « maladrerie » avec un r épenthétique ajouté par influence de « ladre », lui-même venu de Lazare. L’étymologie de « ladre » remonte au XIIe siècle : lazre, « lépreux », du latin Lazarus (« Lazare »), en référence à la parabole sur la charité de l’Évangile selon Luc, XVI, 19-27, où Lazare est le nom du pauvre rongé d’ulcères ou autres écrouelles –affections assimilées plus tard à la lèpre – gisant à la porte du mauvais riche. Son nom est d’ailleurs à l’origine du mot « lazaret », et la légende de ce personnage était si connue au Moyen Âge que ce ladre fut nommé patron des lépreux. Et voilà qu’un microscopique virus nous empoisonne l’existence, au mépris de toute la sophistication de notre technologie, et les progrès de la science ne sont pas assez prompts pour nous délivrer des ravages causés par une microscopique particule infectieuse incapable de « survivre » plus de quelques heures à l’air libre et qui ne peut se répliquer qu’en pénétrant dans une cellule et en utilisant sa machinerie cellulaire. 

Nullement lépreux mais considérés comme des pestiférés, étiquetés « indésirables » mais porteurs d’aucun virus si ce n’est la rage d’écrire, d’étudier et de créer, en 1941 un groupe de personnalités effectue la traversée de Marseille à Fort-de-France, fuyant la France vichyste. À leur arrivée en Martinique, ils sont parqués dans une ancienne léproserie, le Lazaret des Trois-Îlets. C’est l’exil américain de milliers d’Européens fuyant la Seconde Guerre mondiale, notamment à bord du Capitaine-Paul-Lemerle, bateau célèbre pour avoir réuni à son bord une pléiade de  personnalités, qui arrivèrent le 20 avril 1941 à Fort-de-France, telles que Claude Lévi-Strauss (qui va donner une version à la fois amusante et cruelle des événements dans Tristes tropiques), André Breton, accompagné de sa femme, Jacqueline, et de sa fille Aube, le peintre Wifredo Lam et Helena Holzer (ils se marieront en 1944), Anna Seghers, qui publiera le roman Transit, centré sur l’angoisse des candidats à l’exil, la photographe Germaine Krull, les cinéastes Jacques Rémy et Curt Courant…

C’est à la faveur de cette fuite qu’André Breton tomba par hasard, à l’occasion d’une échappée à Fort-de-France, dans une mercerie où il cherchait un ruban pour sa fille, sur le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, alors inconnu, et que le pape du surréalisme fit la connaissance du chantre de la négritude, qu’il salua, dans Martinique charmeuse de serpents, comme un « grand poète noir », mais ça c’est une autre histoire. (Tout au plus me bornerai-je à souligner au passage que ce qui est navrant c’est qu’André Breton ait été tellement obsédé par le préjugé de couleur qu’il a même ajouté : « Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier ». Un Noir ? Je dirais même plus : un nègre. Et “le nègre t’emmerde”, dixit Césaire en personne ».)

Dans « Camps de concentration à la Martinique », Germaine Krull – qui n’aime pas la mer autant que moi –, la présente même comme hostile, avec ses « minuscules petites bêtes qui brûlent et des poissons qui piquent et des oursins avec des pointes qui rentrent dans les pieds »… et se répand en violentes récriminations contre les conditions dans lesquelles sont contraints à vivre les passagers en transit au Lazaret des Trois-Îlets, cloîtrés dans « des baraques » sans eau courante ni électricité (il faut dire qu’en 1941 la Martinique n’en disposait guère, surtout à la campagne), « sous le joug de la Gestapo, mais en plus comme blancs gardés par des nègres ». Quant à Fort-de-France, « ville tant espérée », elle ne la voit que comme un « petit village nègre, avec une grande place sur laquelle une affreuse statue de Joséphine de Beauharnais » fait indument, selon elle, l’orgueil de toute la population. 

Toutefois gageons que la photographe allemande finit par se laisser apprivoiser par la mer Caraïbe et charmer par cette « version absurdement ratée du paradis » que décrit Césaire, puisque finalement, dans son autobiographie intitulée La vie mène la danse, elle se résout à écrire : « Nous avons fini par organiser assez bien notre quotidien. Le fils de Serge et moi faisions la cuisine à tour de rôle. Les pêcheurs nous apportaient du poisson frais et aussi, de temps en temps, des légumes et de la volaille. Tout était si bon marché que nous arrivions, même avec nos restrictions, à faire de bons repas. Nous pouvions aussi sortir du camp à la nage et aller au petit bistro d’à côté, où on faisait la fête. L’eau était si extraordinairement claire et des poissons de toutes sortes y nageaient. »

J’ai hâte de retourner y nager, moi aussi, dans cette eau « si extraordinairement claire » de  Batelière. 

Ibidem, impatiemment, 40e jour de confinement, samedi 25 avril 2020

Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé

L’amende est salée (135 € pour être sorti sans la très officielle « attestation de déplacement dérogatoire » en bonne et due forme, voire davantage en cas de récidives), mais il y eut pire : en 1720, en cas de manquement « dans un temps de contagion » en l’occurrence la grande épidémie de peste dite « peste de Marseille », période qui montre l’importance qu’est en train de prendre la surveillance de l’État sur les individus, « où la communication était défendue », pour avoir circulé d’une région du royaume de France à l’autre, par exemple avoir été « du Languedoc en Rouergue » « contre les défenses (sic) qui ont été faits (sic) d’y passer », on vous fusillait sur ordre du roi ! Mais en France il n’y a plus de roi, on est en République, entretemps il y a eu la Révolution de 1789 et mainte et mainte révolution. 

Le 27 avril 1848 l’Abolition de l’esclavage fut décrétée par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République, qui comptait en ses rangs un grand poète, Lamartine, auteur de la pièce de théâtre Toussaint Louverture en 1850. En ce temps de confinement où le covid vide les villes, la tentation est grande de paraphraser ou parodier l’auteur du « Lac » avec cet alexandrin : 

Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé.

La Deuxième République fut brève mais essentielle : elle se distingue des autres régimes politiques de l’histoire de France, primo parce que c’est le dernier régime à avoir été instauré à la suite d’une révolution ; secundo, c’est aussi le régime qui institue pour la première fois le suffrage universel en France – masculin, seulement, pour commencer ; pour le vote des femmes il faudra attendre presque un siècle, jusqu’en 1946 –, et, tertio, après la première abolition de 1794, avortée à cause de Bonaparte, qui était le fait de la première République, c’est la Deuxième République qui abolit définitivement l’esclavage dans les colonies françaises. Les principes de 1789, comme la liberté individuelle, la liberté de réunion et la liberté de la presse sont mis en application : le 27 avril, un décret annoncé dès le début du régime met définitivement fin à l’esclavage, « considérant que nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ».

Nous sommes à la veille du 27 avril, ô coïncidence ! Mais il n’y a pas de coïncidences, il n’y a que des correspondances, baudelairiennes, comme je l’ai écrit dans Rue Monte au ciel.

Ça y est, finie, la quarantaine, jour pour jour, en ce 41e jour de confinement !

Mais hélas, pas de déconfinement pour le moment, pas avant le 11 mai…
Encore et encore coïncidences / correspondances : la fin de l’esclavage du confinement est prévue le lendemain du 10 mai, journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, ô symboles !

Ibidem, révolutionnairement, 41e jour de confinement, dimanche 26 avril 2020

MENS SANA IN CORPORE SANO

Lors du déconfinement, le 11 mai, chance, autorisation de sortir de chez soi sans attestation de déplacement dérogatoire jusqu’à 100 km de son domicile ! Mais dans une île comme ma chère petite Martinique natale qui fait à peine plus de soixante km de long dans sa plus grande longueur, la belle affaire, 100 km, c’est dans l’eau, ça tombe dans la mer ! Et c’est à l’eau pour les bains de mer, puisque les plages sont interdites au moins jusqu’au 2 juin ! Ça nous fait une belle jambe, mais pour se dégourdir les jambes, il va falloir trouver autre chose que la nage.

Nous avions pourtant réussi à l’apprivoiser dans nos mémoires, cette « mer à goût d’ancêtres » qu’évoque Césaire. Au lendemain même de l’anniversaire du décret d’Abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, le discours centralisateur du Premier ministre prend de sinistres résonances, impérieuses, oublieuses des différences des Outre-mer dans la stratégie de déconfinement.

À 7000 km de l’hexagone, plus que jamais j’exècre ce mot « métropole » dégoulinant d’outrecuidance, dégouttant – et, partant, dégoûtant – de condescendance, si l’on se souvient de son étymologie (dans « métropole », il y a polis, la Cité, et mêtêr, la mère ; c’est bien mignon, ce côté maternel, mais quand même ça infantilise les non-métropolitains, les colonisés, ex-colonisés ou décolonisés ; on peut aussi y voir une autre étymologie, métron, la mesure, la référence, la même racine que dans « mètre », avec l’idée de mètre étalon, de modèle, ce qui est à imiter. Tout le reste n’est que de l’à peu près. La cité de référence ! La référence devant laquelle il n’y aurait qu’à s’incliner. Mais la référence à quoi ?

 « Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves », dixit le Gouvernement provisoire de la Deuxième République, qui comptait en ses rangs le poète Lamartine ; la tentation est grande de paraphraser ou parodier l’auteur du « Lac » avec cet alexandrin :

Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé, 

y compris les plages que nous avions réussi à reconquérir dans nos corps, dans nos mémoires et dans nos cœurs, à ne plus voir seulement comme les lieux de débarquement de nos ancêtres esclaves déportés d’Afrique mais comme des lieux de divertissement au sens fort, au sens pascalien du terme, pour nous détourner de l’horreur du gigantesque traumatisme, lieux de bains « démarrés » symboles de marronnage, lieux ouverts à l’air libre permettant d’échapper à la privation de liberté. Cette interdiction liberticide nous rappelle cruellement à quel point nous sommes dépendants d’un pouvoir dont la tête est à 7000 km, sur l’autre bord de l’océan, là-bas en Europe, une Europe qui n’a su faire aucune union sanitaire comme elle fit l’union monétaire, qui parle peu ou prou de guerre en une pathétique cacophonie au sommet et qui monte, désunie, démunie, à l’assaut de ce satané coronavirus, inéquitablement équipée, iniquement dépourvue de masques, de tests, de lits de réanimation, de respirateurs… 

Si les chercheurs n’étaient pas condamnés à perdre quasiment plus de temps à chercher de l’argent pour financer leurs recherches qu’à les effectuer, ils auraient peut-être déjà trouvé la panacée, l’incontestable remède miracle pour guérir du Covid-19 et le vaccin pour s’en prémunir.

De cette lointaine Europe me parviennent jusqu’en Martinique – vive la moderne technologie qui réduit l’espace et se joue du temps – des photos de mes petits-neveux allemands, petits-enfants de ma sœur Micheline, médecin virologiste en Allemagne, mariée à un professeur de français. Dans cette mascarade cauchemardesque, ces mignons bambins masqués apportent une petite note insouciante, une lueur gaie au bout de ce tunnel dont on ne voit pas la fin. Eux, ils trouvent ça rigolo, de mettre leurs masques aux couleurs vives. Ça réconforte, dans cette atmosphère mortifère, ça console un peu de ne pouvoir aller en toute sérénité prendre un bain de mer.

Si l’on nous avait écoutés, plus tôt, plus vite, pour endiguer la propagation du virus dans nos îles…

Où est la logique dans tout cela ? À partir du 11 mai, faisant fi des recommandations de l’Académie de médecine, qui préconisait un retour à l’école en septembre, le gouvernement a décidé que les enfants pourraient aller s’enfermer dans une salle de classe en espace confiné où peuvent proliférer les virus, mettant en danger de mort eux-mêmes et les enseignants – qui pourraient bien exercer leur droit de retrait –, mais ils devraient patienter jusqu’au 2 juin pour pouvoir aller à la plage, c’est-à-dire faire de la natation, l’un des exercices physiques les plus sains qui soient, apte à combler l’idéal mens sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain, se baigner dans la mer, l’un des seuls sports gratuits, l’un des plus ludiques, en plein air, à la portée de tous, a fortiori dans une île ! 

Il ne faudrait pas nous infantiliser et nous croire moins capables de respecter sagement les mesures de distanciation dans les espaces ouverts des plages que dans les huis clos des salles de classe !

C’est « sur la base du volontariat » que s’amorce la réouverture des écoles… Pourquoi ne pas tolérer le « volontariat » de personnes sensées, censées veiller au bien-être de tout un chacun, en permettant l’accès aux plages dans le respect des mesures sanitaires ?

Merci de prendre en considération les spécificités des Outre-mer !

Plages interdites jusqu’au 2 juin aux Antilles ?! Il faudrait une dérogation pour nos îles ! Et tenir compte de la différence entre les plages surpeuplées de l’hexagone et les nôtres, où l’on peut sans peine respecter une distanciation, en évitant de rester des heures agglutinés à lézarder collé serré en groupes compacts !

Nager dans la mer ou se promener dans la nature n’a vraisemblablement aucune incidence sur la circulation du coronavirus. En revanche, de nombreuses études démontrent l’effet bénéfique du contact avec la nature et de l’activité physique sur la santé, y compris la santé mentale et psychique.

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas, 

44e jour de confinement, mercredi 29 avril 2020

Avions et hélicoptères

Sur une plage de Martinique, deux malheureux baigneurs très « physiquement distanciés » de plus d’un mètre se font chasser de la mer manu militari par des pandores en hélicoptère, obligés de regagner à toute vitesse une maison « les pieds dans l’eau ».

Sur ces entrefaites, un vol Air France avec à son bord 472 passagers a décollé hier soir de Guadeloupe direction Paris. Aucun contrôle d’attestation n’a été effectué à l’aéroport de Pointe-à-Pitre sur les motifs de déplacement de ces passagers. Durant ce vol transatlantique de plus de huit heures, aucune mesure de « distanciation » n’a été prise, le personnel de bord a des masques mais n’en propose pas aux passagers, pas plus que du gel hydroalcoolique. À l’arrivée à Paris, il n’y aura pas non plus de contrôle des attestations.

Pour toute défense, le directeur régional d’Air France-KLM Caraïbes assure que « l’air, dans les avions, est recyclé toutes les trois minutes » et tient à préciser que « les avions d’Air France sont équipés de filtres à particules similaires à ceux utilisés dans les blocs chirurgicaux ».

« C’était un vol commercial, ce n’était pas un vol de rapatriement », précise l’une des passagères, interrogée par France TV Info.

Cherchez l’erreur ! Entassés en avion, pourchassés par des hélicoptères qui vous font sortir de la mer parce que les plages sont interdites !

D’un côté du fric gaspillé en heures de vol d’hélicoptères, de l’autre, pour ne pas perdre un centime, des passagers collés serrés en avion au péril de leur vie sans aucun contrôle.

De qui se moque-t-on ? Qu’est-ce qu’ils n’ont pas compris dans le mode de transmission de ce coronavirus ? Ont-ils peur qu’un nageur isolé ne contamine les poissons ? Quelle protection invisible et magique garantit qu’il n’y aura aucune contamination entre les 472 passagers non testés ni distanciés ni masqués ni rien ? (On n’a même pas pris leur température, ni au départ ni à l’arrivée, comme cela se fait au débarquement en Martinique.) 

Et ce ne sont pas les explications arrogantes du directeur Claude Sarre qui va nous rassurer ! Selon lui, « la France applique une distanciation physique quand le remplissage de l’avion est inférieur à 70%. En cas de vol plein, les équipages ont la consigne de distribuer des masques aux passagers qui n’en disposent pas ». Ce ne fut guère fait, apparemment.

Quand prime l’argent on se soucie peu de la vie des gens !

Les forces de l’ordre qui dépensent tant d’argent à chasser les baigneurs isolés de la mer et des sentiers forestiers à pied, à cheval, en hélicoptère ou par drone devraient déployer autant d’énergie à faire respecter la distanciation et, par la même occasion, la propreté du littoral et de l’environnement en général par la population de Martinique, laquelle, à son tour, mérite le respect. Gageons qu’elle doit savoir ne pas se montrer irresponsable ! Il faudra de la pédagogie, mais puisqu’on rouvre les écoles, cela vaudra pour petits et grands, apprendre la préservation de l’environnement, approfondir l’apprentissage de la sauvegarde de la nature. 

Face à ces contradictions, marronnons, cohérents, hors des incohérences et des aberrations !

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas, 

45e jour de confinement, jeudi 30 avril 2020

Ultracrépidarianisme

Je me garderais bien de pécher par ultracrépidarianisme, mais il semble établi que, naturellement riche en iode, en oxygène, en ozone, en brome, en sodium et dépourvu d’allergènes, l’air marin se caractérise par une absence quasi totale de poussières, de germes pathogènes et d’allergènes, et qu’il stimule toutes les fonctions de l’organisme et ce, sous toutes les latitudes. 

Lors d’un séjour au bord de mer, le rythme cardiaque se ralentit, l’amplitude respiratoire augmente, le métabolisme de base croît et les échanges cellulaires s’intensifient. Ces bienfaits prodigués à l’organisme viennent du climat qui, en bord de mer, jouit d’une grande stabilité thermique due au rôle régulateur de cette immense réserve d’eau que constituent les mers et, a fortiori, les océans, la chaleur accumulée le jour étant rejetée la nuit dans l’atmosphère. Vents et courants marins participent également à cette régulation thermique permanente. 

L’humidité est toujours très élevée en raison de cette eau des mers et des océans qui s’évapore en permanence. Si le degré hygrométrique reste à peu près uniforme et stable, l’évaporation qui charge l’air du littoral de molécules d’eau varie avec la température. 

Chargées en iode, ces gouttelettes microscopiques que l’on appelle « embruns » sont de véritables aérosols marins aux effets régulateurs sur la glande thyroïde. Quant à l’ozone (nom masculin, du grec odzein, « exhaler une odeur ») qu’ils contiennent, il contribue à augmenter la pureté de l’air du littoral. (Ce maudit covid-19 n’est-il pas propagé par postillons et exhalaisons ?…)

Au niveau de la mer, la pression barométrique est stable et élevée. Il en résulte une véritable condensation de l’air et une forte charge en oxygène aux effets bénéfiques sur l’organisme. 

Cette pression agit à la fois au niveau cardiaque (rythme ralenti) et au niveau pulmonaire, en augmentant l’amplitude respiratoire. (Ce satané coronavirus n’entraîne-t-il pas une détresse respiratoire ?…) 

L’air respiré en bord de mer est enrichi de petites particules de sel contenues dans des gouttelettes qui s’évaporent rapidement dans l’atmosphère. Lorsqu’un vent fort souffle de la mer, les embruns sont projetés à l’intérieur des terres, véhiculant les substances arrachées à l’écume des vagues. C’est la raison pour laquelle le terme d’aérosols marins est fréquemment employé. 

Une évidence enfin, la luminosité est plus intense au bord de mer que partout ailleurs.

Cette caractéristique du climat marin est due à la pureté de l’air qui favorise le rayonnement direct et à la réflexion de cette lumière par les vastes miroirs que représentent la mer, l’océan et le sable des plages. 

Le rayonnement qui vient du soleil produit des effets bénéfiques incontestables chez l’homme, à commencer par la fabrication de la vitamine D, dont la carence provoque le rachitisme, et dont le moindre béotien n’est pas sans savoir qu’elle est réputée pour renforcer la vitalité, augmenter la force du système immunitaire, renforcer les os, les dents, les cheveux, les ongles, la peau, participer à réparer l’ADN, combattre la dépression, la fatigue chronique etc. La luminothérapie est aussi une réponse au moral en berne, à la dépression saisonnière… Son effet ne peut qu’être bénéfique en ces temps anxiogènes de confinement lié à une pandémie inédite.

Sans compter que l’on pourrait s’amuser à tabler sur le pouvoir désinfectant de l’eau de mer, si l’on pense à la Bétadine, antiseptique à base d’iode…

De là à dire que les bains de mer seraient tout indiqués pour les déconfinés déprimés au sortir de deux mois de privations, de frustrations, d’interdictions de toutes sortes…

Alors, en l’occurrence, va pour une petite pointe d’ultracrepidarianisme – ou ultracrépidarianisme si l’on tient à franciser le terme –, à savoir le comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas spécialement de compétence crédible ou démontrée ! 

Son étymologie est relative à la locution latine Sutor, ne supra crepidam signifiant littéralement « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure », équivalente, en gros, à « chacun son métier, les vaches seront bien gardées », utilisée pour avertir l’interlocuteur d’éviter de porter un jugement qui dépasse sa compétence, et dont on trouve l’origine dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien [XXXV, 851 (Loeb IX, 323–325)], où Pline écrit que son cordonnier (sutor) s’était approché du peintre Apelle pour lui signaler une erreur dans la représentation d’une sandale (crepida, du grec krepis). Le peintre corrigea aussitôt son œuvre, mais, ainsi encouragé, le cordonnier se mit à faire d’autres remarques sur d’autres points de cette peinture qu’il considérait comme erronés, ce à quoi le peintre finit par lui répondre « Ne supra crepidam sutor iudicaret » (un cordonnier ne devrait pas donner son avis au-dessus de la chaussure). 

Or, d’un côté le gouvernement ne tient pas compte de l’avis de l’Académie de Médecine qui recommandait de ne pas ouvrir les écoles avant septembre, de l’autre il fait preuve d’un autoritarisme exacerbé concernant l’interdiction des plages, même dans les zones reconnues « vertes » comme la Bretagne ou les Antilles… Pourquoi ces contradictions ? Où sont les avis scientifiques portant sur la fermeture des plages, si la distanciation y est respectée ?

Face à ces contradictions, marronnons, cohérents, hors des incohérences et des aberrations !

Mille vaguelettes de remerciements aux personnes qui signent et partagent la pétition

« Pour un accès à la mer en Martinique dès le 11 mai ! » (Avec quatorzaine obligatoire pour les arrivants de l’extérieur comme cela se fait à l’arrivée en Martinique.) 

Suzanne Dracius

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas, 

47e jour de confinement, samedi 2 mai 2020

Pour un accès à la mer en Martinique dès le 11 mai ! (Avec quatorzaine obligatoire pour les arrivants de l’extérieur !)

http://chng.it/BBmbpS9X

Mille vaguelettes de remerciements aux personnes qui signent et partagent la pétition

O tempora, o mores !

O tempora, o mores ! Senatus haec intellegit, consul videt ; hic tamen vivit. Vivit ? (« Ô temps, ô mœurs ! Le Sénat sait tout cela, le consul le voit, et pourtant il vit. Il vit ? ») 

Il vit, il vit, le virus, si virulent qu’il donne envie de parodier le sublime incipit des Catilinaires en demandant pardon aux Mânes de Cicéron : Quousque tandem abutere, CORONA, patientia nostra ? quam diu etiam furor iste tuus nos eludet ? quem ad finem sese effrenata iactabit audacia ? (Jusqu’à quand, enfin, CORONA, abuseras-tu de notre patience ? Pendant combien de temps encore cette rage qui est la tienne se jouera-t-elle de nous ? Jusqu’où ton audace effrénée se lancera-t-elle ?)

Chance, le Sénat a voté pour l’autorisation d’accès dynamique aux plages dans de bonnes conditions sanitaires et de sécurité. Puisse le sage avis des sénateurs être suivi !

Quand on sait que surpoids et obésité sont facteurs de risque d’infection sévère et que les Français ont grossi pendant le confinement à force de sédentarité…

Face à ce faisceau de contradictions, marronnons, cohérents, hors des incohérences et des aberrations !

Libérez nos plages, symboles de libération à l’instar des plages du débarquement qui marqua la fin de la Seconde guerre mondiale. Une guerre, dites-vous ? La libération de nos plages signifiera délivrance d’une oppression, fin de cette dictature sanitaire.

Certes, cela ne fait pas un parfait exorde dactylique, en mettant « corona » à la place de « Catilina », il manque une syllabe pour que l’hexamètre dactylique soit équilibré ; mais si l’on met en entier « coronavirus » à la place, alors là, il y en a une de trop. Trop ou trop peu. L’éternel déséquilibre. Plus que jamais, en ces temps chavirés, coronavirés, débiellés, on se prend à chercher l’équilibre, on se demande quand ça a commencé, et surtout quand ça va cesser.

Plus le Covid-19 m’agresse et plus je repense aux Anciens. Plus cette modernité flanche, plus je me raccroche à l’Antiquité. Plus l’arrogante Europe déçoit, plus je me réjouis du retour au pays natal, plus je savoure la volupté d’être rentrée en Martinique, si ce n’est que l’on m’a frustrée d’une partie de la Martinique, car mon île c’est terre et mer, ce n’est pas que terre ; Madinina est maritime, océane et caribéenne.

Plus s’abat la dictature sanitaire interdisant ceci, obligeant à cela, plus ressurgit dans ma mémoire le conspirateur Catilina qui complotait pour établir sur Rome une dictature.

Fi des fâcheux, des peureuses et des pleureuses ! Que ceux qui ont peur de la contamination, qui n’aiment pas tant que ça les bains de mer et les sports nautiques, qui colportent des inepties telles que le sable contaminé, eh bien qu’ils restent chez eux, tant mieux, bon débarras ! Ça fera de la place pour les personnes qui aiment vraiment les bains de mer. Qu’ils n’empêchent pas les autres de s’y adonner ! Qu’ils ne portent pas atteinte à l’élémentaire liberté d’aller se baigner en respectant la distanciation !

Priver la population de bains de mer, activité saine, sous prétexte de préserver sa santé, quelle incohérence ! Interdire des activités physiques salutaires sous couvert de prudence sanitaire ?

Je les plains, ces gens qui ne savent pas priser l’intense volupté que procurent bains de mer et activités physiques aquatiques.

Mille vaguelettes de remerciements aux personnes qui signent et partagent les trois ou quatre pétitions pour la réouverture des plages et du littoral pour les nageurs, surfeurs, joggeurs, promeneurs et toute autre personne pratiquant une activité physique individuelle pour une durée déterminée sans regroupement, sans rassemblement :

Rendez-nous la mer et les plages !

Pour un accès à la mer en Martinique dès le 11 mai ! (Avec quatorzaine obligatoire pour les arrivants de l’extérieur comme cela se fait à l’arrivée en Martinique.)

Rouvrir les plages de Martinique pour la pratique d’une activité sportive.

Rouvrir l’accès aux plages et sentiers côtiers à partir du 11 mai etc.

Il y a vingt ans, quand Michael Jackson arborait son masque, tout le monde se foutait de sa gueule. Maintenant, on se les arrache, les masques. Satanée mascarade !

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas,  

51e jour de confinement, mercredi 6 mai 2020,

Pointe-des-Nègres – quartier de Fort-de-France, lieu de débarquement des esclaves déportés d’Afrique pendant la traite négrière, à la limite de la commune de Schœlcher, ô armada de symboles ! mais il n’y a pas de coïncidences, rien que des correspondances, de baudelairiennes correspondances –, in memoriam, célébrant le 226e anniversaire de l’abolition de l’esclavage le 4 février 1794 par la Convention nationale, à la faveur de la Révolution française, prenant acte de la révolte victorieuse des femmes et des hommes mis en esclavage dans la partie française de l’île de Saint-Domingue (depuis, République d’Haïti, « où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité », dixit Césaire). 

Chronique du confinement – Koutchoukalo Tchassim : Les exilés du Co-vid-19

Les exilés du Co-vid-19

11 septembre 2011, une date inique qui malheureusement me colle la vie et me rappelle, à chaque fois que cela s’avère nécessaire, ma venue dans un monde d’horreur indescriptible, œuvre cynique et sordide de la technologie vile, de l’intelligence humaine. J’en voulais à ma mère d’avoir involontairement choisi ce jour pour me faire vomir dans cet univers qui ne rassure plus. Ni la technologie ni la nature. Plus rien ne rassure. La technologie devient dangereuse pour la survie de l’espèce humaine ; la nature, elle-même, rebelle contre l’homme : le tsunami, les ouragans, la sécheresse, etc. Vivre est-elle devenue une catastrophe comme le déclare Jean Ormesson ? La chair de monstruosités insaisisantes et insaisissables nous assaillent dans une impuissance stérile. On se croirait dans la grande Garabagne d’Henri Michaux.

        Mes parents noirs, d’origine africaine, s’étaient exilés deux ans auparavant au pays de l’oncle Sam où ils comptaient faire fortune et améliorer leurs conditions de vie au moyen de l’odeur des billets verts. Malencontreusement, la chance ne leur avait pas souri. L’instinct de survie leur imposa un quartier où sévissaient misère et puanteurs. La tragédie du 11 septembre avait ébranlé le monde entier saisi de torpeur parce que, de loin et à travers les images, il avait suivi la descente aux enfers des deux tours jumelles percutées par les oiseaux volants des guerriers saints selon leur croyance. Des cœurs avaient saignés pour des victimes innocentes au nom d’une guerre sainte sans sainteté. Des torrents d’eau lacrymale coulèrent. Autant de questions que des âmes animées du souffle de vie avaient fait pousser dans leur esprit : jusqu’où ira la technologie ? Le monde entier disparaîtra-t-il un jour sur une clique d’un bouton technologique ? Un vide était creusé sur la place des deux tours écroulées, un vide dans la vie des proches des victimes, un vide évasif dans la psyché des enfants de ces Etats unis pas comme à l’africaine, un vide national et personnel paré d’une émotion internationale.

Et aujourd’hui, le vide n’est plus personnel ni national ; il n’est plus propre aux pays de l’oncle Sam ; il est devenu international, copartagé par tous les pays du monde entier, un legs hérité de l’an 2020, un cadeau de fin de l’an 2019 ; un co-vid-19 parti du pays du Dragon qu’on aurait cru au départ une propriété privée. Or, dit Pierre-Joseph Proudhon « la propriété, c’est du vol ». Le pays du Dragon n’a pas voulu en faire une propriété ni paraître voleur. Une partie du legs fut, tristement, passé à l’empire Nippon, à l’empire du Reich, à la Maison du Coq, à la Maison Mère de l’Eglise, à la Maison Mère de Jésus, à la Maison de l’oncle Sam, et puis il traversa tout et s’en prit à ma Maison sur laquelle des oiseaux de mauvais augures prophétisèrent une tragédie. L’esprit de mort, le COVID-19 gonfla fortement ses poumons et souffla partout. Plus qu’un tsunami, son passage fut Violent. Violent était le vent du romancier ivoirien Charles Nokan. Mais le vent des revendications anticoloniales ne se compare en rien à celui du COVID-19. Des morts ! Rien que morts ! Partout ! La panique s’est installée. Aucun remède, aucun vaccin, aucun antidote. Des hommes en blouses blanches et vertes sont excédés ; d’autres parmi eux n’ont pas résisté au vent surchauffé du COVID-19. Les ras de laboratoires-tests cherchent, ils fouillent, creusent, bêchent, ils ne laissent nulle part où la main, les yeux, les idées ne passent et repassent. Le trésor contre COVID-19 n’est pas encore trouvé. Pendant ce temps, le mystique laboureur COID-19 laboure dangereusement et impunément la planète ; il fait tomber des centaines voire des milliers d’âmes par jour.

Personne ne l’attendait ni ne l’avait vu venir, ce tueur silencieux. Au départ tout le monde mangeait buvait, se mariait et donnait ses filles en mariage et voyageait d’un coin à l’autre bout du monde. Personne n’avait imaginé la force de frappe de ce minuscule virus qui ôte le sommeil surtout aux grosses têtes du monde. On avait cru à une escapade passagère d’un invisible et méchant sorcier qui se contenterait des hommes aux petits yeux. C’est dans les plaisirs des airs, de la vie aux contacts multiples et multiformes que notre meurtrier s’est infiltré pour faciliter son expansion. La plupart de nos mamys exilées dans des maisons de retraite dans les pays du Nord prirent un coup fatal. Certaines survivantes plaident pour assassinat prémédité d’un corps vieux, une euthanasie en quelque sorte.

Dans ma Maison d’adoption, les spasmes stomacaux me secouent chaque jour que le Seigneur fait. Les exilés économiquement mal en point que représente ma race noire étaient sinistrement les victimes recherchées ; les conditions d’insalubrité et de misère dans lesquelles ils végètent, la foi en leurs compléments alimentaires qui ont envahi ma Maison dépotoir les ont davantage fragilisés. Chaque jour, je pleurais les morts de ma race décimés à 70%. La présence de mes parents à mes côtés me console, car des enfants avaient vu leurs deux parents s’exiler dans la mort ou des hommes avaient vu leur femme et leur unique enfant emportés en exil par COVID-19. Je ne souhaitais pas être orphelin à cause de ce faucheur,  ce maudit et sale garçon mal élevé qu’est le COVID-19.

Le COVID-19, il est comparable à cette ancre qui immobilise les bateaux sur les eaux, mais sa lourdeur maléfique ne le rapproche en rien de la lourdeur salvatrice de l’ancre. Il a paralysé le  monde entier, ralenti voire arrêté la vie: confinement partiel, confinement total, fermeture des usines, des magasins, des services, des établissements scolaires, fermeture de tout et tout ; il faut laisser CORONA circuler seul à l’extérieur des maisons pour qu’il meurt le plus tôt possible. L’exil involontaire tue la vie extérieure ; il ne ravive pas celle de l’intérieur non plus devenue monotone et chiante ; il fait des prisonniers placés en détention sans barreau. J’ai vu des hommes et des femmes s’accrocher à leur fenêtre ne serait-ce que pour humer l’air pur de l’extérieur. Des partenaires ne pouvant plus se supporter ont dû s’exiler dans la solitude, l’un étant devenu le COVID-19 de l’autre. Chaque personne, dans son coin, était un exilé potentiel dans la peur, dans la hantise d’inhaler ce fichu virus  et surtout de mourir ; un exilé dans le vide, ne sachant à quand la fin de cette tragédie aux origines douteuses. Des exilés dans le chômage créant l’oisiveté, la sécheresse économique et nutritive, maudissaient à tue-tête ce fils de Lucifer, COVID-19. Heureusement que la solidarité semble le maître mot qui canalise les actions de certaines personnes de bonne foi et les dirigeants qui exercent leurs devoirs de protéger et de nourrir leur peuple.

À l’extérieur, c’est le vide ; un vide que tous les pays ont en partage, même s’il varie suivant la force de frappe de l’invisible ; un CO-VID-19 engendré par le COVID-19. Le monde entier s’est exilé dans une nouvelle approche de la vie : se sécuriser chez soi, s’exiler dans les mesures barrières, seuls moyens de venir à bout du CO-VID-19 et du COVID-19. Des villes mortes d’une mort sèche, désertes d’une désertification brutale, sans préavis ; on se croirait en temps de guerre, une guerre qui ne dit pas son nom. Des espaces publics et religieux à l’abandon n’exhibent leurs coiffures, leurs robes et leur sainteté qu’aux lueurs ternes des jours et aux ténèbres obscures des nuits qui, sans vie ni chaleur, se succèdent dans une monotonie inculte. Des murs sourds et muets, sans compassion, ont ravalé avec indifférence les compagnons de ces sites touristiques, leurs admirateurs, leurs amoureux qui, naguère passaient souvent les réchauffer de leur chaleur, de leurs murmures et de leurs rires plaisants, contents de se faire fouetter par l’air jouissivement vénéneux et pure, de se faire raconter l’histoire de ces espaces vides, de ces murs et de ces statuts centenaires voire millénaires. 

S’agit-il d’une saison d’anomie covidienne ? Une saison d’anomie pas à la soyinkaenne. Cela me parait plus réaliste dans la mesure où COVID-19 sévie sans être inquiété ; il attaque, alite et emporte ou préserve qui il veut, avec une prédilection morbide pour des personnes vulnérables à immunité complètement couchée. Un virus gangster qui se duplique et se transmogrifie en fonction des aires. Cependant, il serait aussi une saison de restauration de la couche ozoneuse avec la mort saisonnière de la pollution, une saison de restauration qui a ramené l’Homme à sa condition d’être impuissant. Malgré son génie créateur à soulever les montages, le petit virus l’a rendu impuissant en paralysant tout et tout. L’Homme qui n’avait pas le temps pour ses enfants, pour son époux ou épouse, qui n’avait de vie que pour les affaires, la gloire du monde, la richesse, la poursuite du vent, etc., est astreint à rester enfermé dans les quatre murs, surfant entre écran de  télévision, d’ordinateur et de téléphone portable. Il s’exile dans les images, dans les informations, dans les messages, bref dans les mots à travers les réseaux sociaux. Un invincible vaincu, exilé dans les mots.

 La saison covidienne est, dans une moindre mesure, une saison de restauration m’ayant séduit par ce confinement imposé et qui permit à mes parents de revivre intensément leur amour, même s’il arrivait que notre mère grinçât les dents. Très fréquemment, ils s’exilaient dans leur grotte où l’exil, à petit feu, transfigurait les corps appelés à une fusion sensuelle, autrement dit à un exil-sensuel. Cet exil-sensuel devint la croix de Jésus à transporter sur le mont Golgotha, une croix pas aussi légère que celle de Jésus, une croix lourde à transporter avec une crucifixion quotidienne douloureuse empreinte de lassitude. Oh Dieu ! Si le CO-VID-19 pouvait disparaître avec l’inhumation du  COVID-19, cela soulagerait certaines vaches qui n’hésitèrent pas à appeler à la mise à terme du confinement, car leurs taureaux gloutons prévalurent excessivement leur droit à fouiller de tout temps leur jupe.  

La saison d’anomie de COVID-19 avait fait des exilés de la diaspora des exilés dans leur pays d’origine. Des frontières fermées, des vols suspendus. Rentré à Logota pour deux semaines de vacances, mon frère aîné Zokitou fut surpris par cette saison de COVID-19. Il était devenu un exilé chez lui, désorienté et étranger à une vie qui n’était plus la sienne, une vie en laquelle il ne se retrouvait plus. « Je veux rentrer chez moi, sinon je perds mon boulot, vous comprenez. Et puis je n’ai rien à faire ici. Ma place n’est plus ici » hurlait-il entre les quatre murs et dans les oreilles des hôtesses de la compagnie qui devait assurer son voyage retour (Il faisait des va-et-vient dans la salle, s’arrachant les cheveux). « Merde ». « Monsieur calmez-vous. Ce n’est pas de notre faute. Nous vous recontacterons dès qu’une petite occasion se présentera ». Il quitta l’agence et rentra à la maison vidé de tout espoir. Il se demandait comment il allait passer le temps dans un pays qui n’était plus le sien, avec une vie pourrie par COVID-19, une vie qui était déjà morte, une vie qui n’était plus vie. Une semaine plus tard, il réussit à trouver une place sur un vol d’une compagnie qui continuait, malgré la suspension des vols, ses activités comme si de rien était ; un canal de propagation de la pandémie saisonnière sur lequel les grosses têtes de chez nous fermaient les yeux parce que l’enjeu économique était de taille. Il fit un retour aussi tardif qui nous soulagea. Toutefois un chômage en lequel il s’exila, non pas pour longtemps, l’accueillit froidement à son retour, les eaux tumultueuses du COVID-19 ayant emporté son pain. Il eut la chance de trouver un petit poste dans une petite et moyenne entreprise qui, autrefois fabricant de chaussures, s’est reconvertie dans la fabrication du matériel de riposte contre le COVID-19 (Bavettes, gants, gel hydro alcoolique, etc.). Son exil dans ce petit boulot permit à toute notre famille de survivre pendant la saison d’anomie du CO-VID-19. Nos parents avaient, quant à eux, perdu leur emploi et vu leur âge un peu avancé, ils préférèrent s’exiler dans le chômage et dans le vide quotidien.

Chaque soir, après le dîner, Zokitou éprouvait du plaisir à nous raconter la saison d’anomie covidienne de là-bas. La plupart de nos frères, nous disait-il,  n’ont pas le minimum pour se confiner ne serait-ce qu’un jour. Ils vivent au jour le jour et à chaque jour suffit sa peine. Ils préfèrent être dans la rue, affronter COVID-19 et assurer leur pitance que de se confiner et mourir du CO-VID-19. Pour eux le confinement ne concerne que les fonctionnaires dont le salaire est garanti par l’Etat. Le chômage et l’exil dans la misère est plus frappant chez les artisans et petits commerçants. Voilà pourquoi une aide de solidarité dénommée « Solidarité » est initiée pour les soulager un tant soit peu, mais je me demande si le but escompté sera atteint. Le port de bavette est un véritable souci que les grosses têtes tentent d’imposer pour limiter la propagation du virus. Tousser dans le creux du coude, cracher dans un mouchoir jetable et se laver régulièrement les mains sont de la mer à boire. À cet effet, il n’est pas rare de voir des motocyclistes ou des piétons cracher au sol sans se soucier du lieu d’atterrissage de leurs crachats, ou se moucher à l’aide de leur main gauche et la nettoyer avec le pan de leur chemise ou celui de leur pagne pour les femmes. Ne pas se serrer les mains, est un pari gagné. Eviter les attroupements ou non dépend des contextes, car ventre affamé n’a point d’oreilles et la course du buffle est téléguidée par la position de ses cornes. Bon nombre de milieux populeux intriguent en cette saison covidienne là-bas: dans la plupart des maisons de location, des bâtiments se font face avec une pléthore de locataires et de personnes partageant une même chambre et une cour commune. La marmaille, elle, toujours dehors ou dans la rue en train de jouer ou de se promener sans bavette, le nez en l’air, sans aucune mesure barrière. Vous comprenez donc le sens des hurlements de premières heures de ces oiseaux de mauvais augures : « L’Afrique doit se préparer au pire ». Mais conclut-il, à brebis tondue, Dieu mesure le vent.  

Koutchoukalo TCHASSIM 

Lomé-Togo, le 02 mai 2020.

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