Chroniques du confinement – Émeline Pierre : Confinement avec soi. Slow food, slow time. La vie en vert.

Confinement avec soi

En ce temps de réclusion collective, on n’a guère le choix d’être avec soi. Que cet isolement se déroule en solo ou en groupe, on est acculée à un tête-à-tête avec soi. Cette perspective en épouvante plus d’un. On serait tentée de le penser au vu du chiffre effarant de plus de 90 000 contraventions pour non-respect des règles de confinement. 

En France, les forces de l’ordre pourchassent les récalcitrants tandis qu’au Canada, nous ne sommes pas encore rendus à ce stade. Les autorités comptent sur le civisme de la population tout en mettant en place une série de mesures limitant l’occupation de l’espace public.

Ne se contentant pas des limites imposées par la taille du logis, plusieurs bravent l’interdit pour toutes sortes de bonnesraisons. Parmi celles-ci, la peur et l’ennui. Justement, ce sentiment de désintérêt, de lassitude, de somnolence voire d’inquiétude révèle ce que nous sommes devenus. 

Dans La société du spectacle, Guy Debord constate que «  [l]e spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien du sommeil. » Notre société du spectacle, enflammée par la performance – un combustible se combinant à merveille avec l’égocentrisme – a été rappelée à l’ordre, de façon complètement inattendue par un…microbe. Il sème l’effroi, la désolation, le désordre. L’ordre mondial en est radicalement bouleversé. Plus que tout, ce virus a fait vaciller nos certitudes. Troublé, notre quotidien nous astreint désormais à un temps d’arrêt, de pause, de suspension voire de spleen.

S’examiner, faire le bilan de son existence, décacheter ce qui a été mis sous scellé, interroger le sens de sa vie ou plonger dans ce vertigineux vide intérieur que l’on tente de combler en exaltant le rythme infernal de notre monde moderne. 

Plutôt que d’y faire face, l’on préfère parfois la fuite en avant car on sait qu’après avoir pratiqué ce temps avec soi, fût-il imposé, le statut quo ne sera sans doute plus plausible.  

Le coronavirus dévoile la peur des autres, mais surtout la peur d’être avec soi.

Si admirable que soit le renoncement à la sociabilité aux fins de limite de propagation du virus, il se trouve que les gens commencent à prendre goût à l’entre-soi, sorte de remboursement du temps de qualité qui leur avait été volé au nom du progrès. Prendre du temps pour soi, avec ses enfants, son conjoint, préparer la popote, faire du sport, s’initier à l’apprentissage d’une nouvelle langue, écouter et faire de la musique, danser, dormir, lire, écrire, visiter des musées virtuellement, (re)découvrir les jeux de société, se remémorer que le téléphone ne sert pas qu’à envoyer des textos. Bref, toutes ces activités réduisent notre aliénation sociale qui masquait un isolement social, tous ces rapports superficiels qu’on nouait avec les autres. La distanciation sociale n’est donc pas chose nouvelle.  

Il faudra faire confiance au temps, ce temps précieux de retrouvailles, de réflexion sur la poursuite exacerbée du bonheur qui, on le voit, ne tient qu’à un fil. 

Montréal, le 26 mars 2020

Slow food, slow time

Slow food, on connaît le concept, véritable hymne à la lenteur. Choisir des aliments de qualité et prendre le temps de les apprêter. Dans nombre de sociétés, le slow food n’est pas une tendance. C’est un mode de vie qui ne relève pas forcément d’un choix personnel. Dès lors, cuisiner occupe une bonne partie de la journée. Comme l’a fait remarquer très justement le chroniqueur culinaire Arnaud Daguin, quand il s’agit de se mettre au fourneau, le principal ingrédient manquant est … le temps. L’industrie agroalimentaire l’a bien compris. Plats cuisinés, surgelés ou faits maison débordent des étals des épiceries. L’univers de la restauration n’est pas en reste au vu de la pléthore de plateformes de livraison.  Blogs, livres de recettes, émissions télévisées nous proposent de préparer des plats en moins de 30 minutes à partir d’une courte liste d’ingrédients. Pour les plus pressés, des boîtes de repas prêts à cuisiner sont transportées à domicile. Plus besoin de faire les courses.

Pas le temps de cuisiner ? Calfeutrés chez nous, on pourrait penser que l’excuse ne tient plus.  Faudrait-il signaler tous ces gens affairés, absorbés par le télétravail et les enfants ? Ceux-là ne peuvent jouir des bienfaits de l’ennui. Pour autant, se nourrir est devenu une priorité commune. Assurer notre survie. Contre la maladie, mais aussi contre la faim. Le changement est abrupt pour notre société cramponnée à l’immédiateté et la surconsommation. Tout à coup, nous avons peur de manquer de nourriture. Il nous (re)vient à l’esprit que nos denrées n’aboutissent pas ex nihilo dans nos magasins ou sur les sites où nous nous approvisionnons. Ce virus, serait-il en train de nous inoculer de nouvelles mœurs ? 

Pour ma part, limitant mes escapades au supermarché, je m’adonne à la cuisine du placard. J’y ai déniché de vraies pépites. Thon en boîte, légumineuses ou céréales sont considérés sous un angle neuf. Ma perquisition m’aura permis d’exhumer auto-cuiseur et mijoteuse. Deux accessoires salutaires pour pratiquer le slow food. En cette période troublante, les plats réconfortants, longuement mijotés peuvent enluminer des journées qui passent et se ressemblent. Sentez-vous déjà les effluves d’un chili con carne, d’une blanquette de veau ou d’un délicieux gâteau au chocolat ? Vous l’aurez compris, on veut bien se (re)mettre aux fourneaux, sans nécessairement avoir à y passer la journée. 

Pour conjurer la claustration, rien de mieux que de s’offrir un voyage gastronomique. Pourquoi ne pas transcender la fermeture des frontières en important de l’exotisme dans nos assiettes ? 

Cap sur la Guadeloupe, mon île natale, pour une escale gourmande.  Mode d’emploi pour un repas thématique ? L’ambiance. La musique zouk est tout indiquée, en dépit de textes sirupeux et doudouistes à souhait. Des titres comme « Dans tes bras », « Il était une fois, toi et moi » ou  « zouk la sé sel médikaman nou ni », le « zouk est notre unique remède », arrachent un sourire, mais quel pied de nez à la morosité ambiante! C’est le temps de verser l’incontournable planteur, un mélange de jus de fruits, goyave, fruit de la passion, orange et de rhum dans un verre à cocktail. Que vaudrait cet apéritif sans les accras de morue à la sauce chien ? Passons à table pour faire honneur au gratin de giraumon, une variété de courge, et au colombo de poulet accompagné de riz créole. Pour la touche sucrée, un flan au coco saura ravir les palais les plus exigeants. Loin d’être terminée, la soirée se poursuit par une séance de cinéma. La comédie de Christian Lara, Pa ni pwoblem, « Il n’y a pas de problème », saura propager la gaieté. Pour les amateurs de lecture, Maryse Condé affiche sa gourmandise, celle pour la bonne chère et pour les mots, dans son roman Mets et merveilles.

Peut-être devrions-nous envisager le dépaysement par le biais de l’aliment comme un avant-goût du déconfinement ? 

Montréal, le 6 avril 2020

La vie en vert

Des nasillements de canards. Je crois rêver. Un couple de canards colvert voltige dans les airs avant d’amorcer une descente en direction d’une mare du parc Baldwin, sur le Plateau Mont-Royal. Doté de majestueux arbres centenaires, de grandes allées et de bosquets, cette forêt transformée en jardin public est devenue un repaire des joggeurs, des familles, des promeneurs, des amateurs de plein air, des écureuils et depuis peu des canards. 

À la faveur de la fonte des neiges et des pluies printanières, de petites étendues d’eau se sont formées en différents lieux du parc. En cette ère où les distractions sont limitées, les volatiles sont rapidement devenus une attraction. Peu farouches, ils se laissent aisément approcher. Adultes et enfants s’émerveillent du spectacle inopiné et poétique offerts par la nature. L’on s’extasie et l’on s’étonne de la présence de ces oiseaux. Le devrait-on ? Ne serait-ce pas la conséquence de cet instant de répit – notre confinement – entrainant avec lui la réduction de la circulation automobile et de la pollution sonore ? Véritable phénomène mondial, le retour des animaux sauvages en ville est observable à l’échelle locale et nous engage à repenser nos rapports avec notre bouillonnant écosystème. 

Plus efficace qu’une grève pour le climat, ce virus nous contraint à battre en retraite, à plier l’échine sous la peur de disparaître. Notre anthropocentrisme déclinant est brutalement mis à mal et nous rappelle un lieu commun : nous faisons partie de la nature. Peut-être avons-nous désappris que nous sommes liés à ces arbres qui nous offrent plus que de l’ombrage, à ces oiseaux au chant doux et apaisant, à cette eau claire qui jaillit de la fontaine, à cet air invisible que nous inhalons, à l’humus ? À leur manière, les canards nous le signalent.

***

Vint le jour inéluctable où les étangs se sont asséchés. Ayant perdu leur habitat humide, les canards sont partis en quête d’un nouveau lieu de vie. Portée par l’enthousiasme, je m’étais déjà accoutumée à leur compagnonnage.

Et puis, il a plu, suffisamment pour remplir à nouveau les mares.  Durant un laps de temps fugace, le mâle est revenu, nous préparant à son départ définitif. Le moment est venu d’immortaliser cette scène qui ne sera sans doute qu’un souvenir. Espérons que nous aurons la mémoire longue.

Montréal, 1er mai 2020

Chroniques du confinement – Fawzia Zouari : Le virus et les fidèles. La panne. Confinée pour confinée.

Le virus et les fidèles

Lorsque, en janvier dernier, l’épidémie de Coronavirus s’est déclarée en Chine, de curieuses cartes ont fleuri sur Facebook montrant ce miracle : dans l’Empire du Milieu, les régions habitées par les musulmans étaient épargnées, tandis que la maladie faisait des ravages chez les adeptes d’autres croyances. En outre, le virus ne serait que la manifestation de la colère divine, Allah ayant voulu punir la Chine de s’en être pris aux Ouighours, ces martyrs de l’islam. Toutefois, il a fallu se rendre à l’évidence : le virus ne faisait de cadeau à aucune religion ni communauté. Les cartes ont donc disparu et les langues se sont tues. Mais une autre conviction émergea :  en pays d’islam, il ne faut rien craindre, nous avons les moyens de vaincre l’ennemi. L’ordonnance et les remèdes se trouvent consignés depuis 14 siècles. Les premiers musulmans ont édicté le principe de la quarantaine, ayant conseillé de rester confiner dans le pays où l’on se trouve lorsqu’une épidémie se déclare. Ils ont averti sur les règles d’abattage des animaux et le bannissement des cochons. Ont déconseillé de manger les chauves-souris que la tradition bénit parce que, selon un hadith, l’épouse du Prophète, Aïcha, aurait affirmé que ces mammifères volants avaient tenté d’éteindre avec leurs ailes un feu qui s’était déclaré dans la Grande mosquée de Jérusalem. En outre, l’islam aurai su dès le départ le comportement social adéquat en de telles circonstances : les cinq ablutions précédant les prières permettent aux fidèles de respecter les règles de l’hygiène et, au vu du spectacle de ces hordes qui s’arrachent les masques, on comprend l’utilité originelle du niqab : «  Sobhan Allah ! s’exclame, un barbu de France. Nous ne serons plus lynchés parce que nous refusons de serrer la main ou parce que nos femmes se couvrent le visage ! »

Les plus fatalistes, parmi les croyants, sont persuadés pour leur part que, même si vous êtes contaminés, il ne faut pas se rebeller, notre destin à tous est tracé d’avance, Dieu décide du mal et le guérit, autant Le laisser gérer l’affaire tout seul. C’est ainsi que beaucoup de musulmans continuent à vivre normalement, en embrassant, en mangeant dans le même plat, et l’un d’eux, un fidèle iranien, alla jusqu’à lécher les murs d’une mosquée – affirmant que personne ne peut être atteint dans la maison d’Allah.

Hélas ! Réellement atteint – et jusqu’en la personne de son vice-président,- le gouvernement iranien a ordonné de supprimer le prêche du vendredi, on a beau dire, avoir le nez dans les pieds du voisin et la bouche sur un tapis humecté par la salive de centaines d’autres, n’est pas de la meilleure prudence. L’Arabie saoudite quant à elle a dû prendre des mesures plus douloureuses, au risque de perdre le Jackpot, en interdisant le pèlerinage pour cette année. D’ailleurs, certains croyants ont conseillé aux pèlerins et aux imams de suspendre les prières pendant lesquelles ils sont censés maudire les mécréants occidentaux, le temps que ces derniers nous trouvent un vaccin …

La Tunisie a sévi en rendant publique une décision pour le moins étonnante : celle d’arrêter les conversions à l’islam : – Revenez plus tard ! Si certains Tunisiens se sont amusés en voyant dans cette décision le travers d’une administration locale qui ne manque jamais de renvoyer votre requête au lendemain, il n’a pas échappé à d’autres que les autorités religieuses ne sont pas loin de penser que les candidats à la conversion étant d’origine étrangère, ils sont par définition porteurs du virus et qu’il importe donc de les dissuader de venir embrasser notre religion et contaminer la souche…

Pour résumer, et comme dirait un internaute : en l’espace de quelques semaines, L’Arabie Saoudite a interdit le pèlerinage, L’Iran la prière du Vendredi et la Tunisie l’islam tout court…. Il faut bien rire un peu, par ces temps de panique virale !

24 mars 2020

La panne

Après des journées passées à tourner en rond sans pouvoir écrire, – ou en écrivant lamentablement, je me suis rendu à mon propre diagnostic : je suis en convalescence littéraire. Les phrases n’ont pas de goût, le rythme est lent, les expressions fades. Les symptômes d’une insuffisance « inspiratoire » sont évidents.

Comme pour se lever ou marcher, il faut s’y prendre à plusieurs fois pour attraper un paragraphe, accrocher une idée.

Et de même que, pour tenir droit, le convalescent doit se servir d’un appui, une solide concentration est nécessaire pour tenir la rampe du Sens.

J’écris, en mettant un mot devant l’autre, doucement, pour ne pas chuter dans le silence.

Serions-nous en train de découvrir le mobile de toute littérature ? Ou son absence de mobile.

Si elle échoue à être un abri, une demeure, un lieu de confinement, il faut lui trouver d’autres utilités. Ou conclure à son inutilité.

On croyait connaître nos grandes capacités à la solitude heureuse sous ce fameux « toit » de l’écriture, la pudeur oblige de douter d’une telle donnée en ces temps de solitudes malheureuses.

On croyait pourvoir écrire loin des bruits du monde, il s’avère que le monde est ce fond sonore sur lequel on écrit.

On croyait être notre première matière et sujet d’écriture, et cet intrus, « l’Autre », impose soudain son incontournable présence.

On croit, en écrivant, soigner ses pathologies, chercher son propre salut, on découvre qu’on écrit avec le souci des autres et que notre salut reste chevillé au leur. La fiction ne sort pas indemne de la réalité.

Ces jours-ci, j’ai tenté d’échapper au confinement en voyageant dans ma mémoire, en invoquant le souvenir de mon village, de mes anciens, morts ou vivants, en faisant le chemin inverse de ma vie, mais quelque chose me retenait toujours sur place. Un virus s’est instillé dans le passé aussi, je n’arrive plus à le retrouver intact. Est-ce une occasion pour m’en libérer ?  Faut-il que je reprenne le tout et que je recommence ? Que je m’invente une autre vie ? Que je me résolve à de grandes décisions pour l’avenir ?

Ces questions servent-elles à quelque chose, puisqu’on est toujours à l’arrêt et que le mécanisme de vie semble grippé ?

Pour que l’écriture s’ébranle vraiment, il faut que le voyage soit possible pour tout le monde. Le reste est littérature.

04 avril 2020

Confinée pour confinée

Tenir un journal sur le confinement n’est plus d’aucune originalité. Tout le monde s’y est mis, les journaux, les écrivains, les stars, les internautes. Mais que voulez-vous faire quand l’actualité ne tourne qu’autour du Coronavirus et que tout le monde est concerné ? Où puiser de la matière sinon dans l’évolution de la maladie, ses ravages, les espoirs escomptés ? Quel scoop donner à part ce scénario qui n’est plus une fiction, malgré ce dont on nous rabat les oreilles depuis des décennies sur les progrès de la science et de la médecine, les prouesses technologiques et l’intelligence artificielle, l’éternité à portée de main. Heureux était le temps où je pouvais faire sourire avec les bêtises de nos barbus ou les idioties de nos gouvernants. Et l’idée ne me viendrait pas de vous seriner avec mes « chikayat » sur les droits des femmes dans un contexte où le simple droit de vivre est devenu un pari.

Je ne vous cache pas que, au début, je n’avais rien contre le confinement. J’étais même enthousiaste. Je m’étais dit, c’est super, je vais enfin pouvoir rester tout le temps chez moi pour écrire. Je ne perdrais plus mes journées dans les déplacements, les réunions, les sorties, le shopping – quelle économie je fais en ce moment ! – Je me suis mis devant mon ordi en me frottant les mains. J’ai allumé l’écran et… ça a coincé.  J’ai couru derrière les phrases, tenté un de rattraper les pensées, rien à faire, ça se dissipe comme le virus dans l’air, inspiration en mode veille. J’ai dû me rendre à l’évidence :  le corona a infecté ma littéraire, elle n’est pas au meilleur de sa forme, j’écris avec la fébrilité des convalescents lorsqu’ils se relèvent d’une maladie, le goût altéré et les sens perturbés.

J’ai essayé de chercher un autre argument qui pourrait me faire accepter le confinement. Je me suis dit, ma fille, rester à la maison n’est pas un fait nouveau pour toi, c’est même une tradition séculaire, dans ton village, les femmes ne sortaient pas plus que ça. Donc, question confinement, tu t’y connais en tant que descendantes de grands-mères qui n’avaient nullement besoin de mettre le nez dehors pour se sentir vivre.  J’ai invoqué le souvenir de ma mère qui restait des mois, voire des années, sans passer le seuil. Je me suis rappelé une de mes tantes qui avait passé trente ans de son existence derrière les murs, jusqu’au jour où son mari est mort. Personne n’avait le droit de la voir à part ses enfants et quand elle manquait de quelque chose, elle descendait de la fenêtre un couffin au bout d’une corde, l’un des passants prenait le panier et allait le donner à son mari ou à l’un de ses enfants pour y ramener la course. Ma tante, n’en est pas morte, alors ? Alors, retourne à la tradition, le confinement est génétique chez toi, allez, fais un effort, me suis dit en me tirant les oreilles.

Ça n’a pas marché.

Je me suis alors rappelé que j’avais une cuisine et que je pouvais y occuper mon temps libre. J’ai retrouvé les recettes d’antan, refais faire son pain « mlawi » et la « Hergma » à la tête de veau.  J’ai banni les pizzas et les pâtes, le couscous devint roi, c’est un signe qui ne trompe pas si je m’en réfère au proverbe tunisien « Kaskislou yarja laslou », qui veut dire à peu près ceci : « Il suffit de remuer et l’on revient à l’inné ».

Puis j’en ai eu assez. J’ai arrêté de cuisiner et j’ai mis fin au ménage, édifiée sur cette vérité que personne n’a l’honnêteté de rappeler aux femmes : il ne sert à rien de s’épuiser à nettoyer, tout redevient sale dans l’heure qui suit.  

Après le travail des mains, j’en suis revenu au travail des méninges. Lire, pour m’occuper. Sauf que j’échouais à me concentrer sur la lecture. La télé ? J’ai regardé tous les films, les bons comme les navets, les séries que Canal + – dans sa grande générosité, nous a servi gratuitement pendant une petite période, juste pour nous rendre addict et nous faire signer l’abonnement en fin de confinement. J’ai téléphoné, aux amis, à la famille, à mes villageois là-bas, Merci Wathsapp ! Puis j’ai tourné en rond à nouveau.

Un jour, j’ai eu un sursaut de conscience en découvrant ma mine défaite, mes cheveux enduits d’huile d’olive et mon pyjama de pingouin. Il ne faut pas que je me laisse aller, me tançai-je. J’ai recommencé à mettre ma crème du jour, j’ai enfilé un pantalon et un pull seyants. Et je me suis assise sur mon canapé, avec l’impression de servir d’épouvantail au virus. Ni ma crème ni ma garde-robe n’ont réussi à me donner l’illusion que j’étais de sortie. D’ailleurs, j’ai fait un tri dans mes habits et enlevé la moitié, sauf que je ne sais pas comment ni à qui les donner, personne n’a besoin de fringues en ce moment, la chloroquine, le masque, le liquide antigel et la farine valent plus chers que les articles de haute couture.

J’ai dû me rendre à la réalité. Tout est dans la tête. On ne peut jouir de quoi que ce soit quand le monde va mal. On ne peut pas trouver de consolation, ni dans notre passé, ni dans notre présent si demain augure d’un monde dans lequel l’un comme l’autre sont à jamais compromis.

14 avril 2020

Chroniques du confinement – Marie-Rose Abomo-Maurin : Un baobab est tombé, hommage à Manu Dibango. Confinée dans le F3 de Joseph Macho. Langue de ma peine, vocabulaire de mon espoir. Je supporte plus. Je cherche des « mots cuits » et des « paroles filtrées ».

Un baobab est tombé

Hommage à Manu DIBANGO

L’un de mes baobabs d’Afrique, du Cameroun, est tombé.

Il est tombé hier, semant désordre, panique et détresse.

Mais on le sait : « ceux qui sont morts ne sont jamais partis »

Un baobab est tombé, mais ne s’est pas déraciné.

Qu’on invoque nos ancêtres. Qu’on convoque le Nsili awu.

Les anciens forment un groupe. Qu’ils dansent le ngondo.

Mais que les femmes ne portent pas le deuil, non ! Pas de deuil.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophone, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous retrouver ces gestes majestueux,

Ces pas de danse de l’Afrique profonde cachés à l’étranger.

Un baobab est tombé. Il n’est pas mort ! Il mérite d’être célébré. 

Que Sango Yezu Christo emplisse le ciel et interpelle l’univers.

Que le « Soul Makossa » résonne au-delà des océans et des mers !

Comme d’habitude. Comme toujours.

On oublie que les temps sont mauvais, vicieux, prophétiques,

Même si la chute d’un baobab a toujours devancé une catastrophe.

Les temps sont graves, c’est vrai, qui tentent de saper les bases du clan.

L’époque est difficile, j’en conviens, qui essaie d’ébranler nos fondations.

Le coronavirus ne décimera pas le clan. Le lignage va trembler

Mais le coronavirus ne pourra pas décimer le clan entier.

Telle est la parole qui sourd de terre, de la mer, du Wouri. 

Un baobab est tombé. Il n’est pas mort ! Il mérite d’être célébré.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophones, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous retrouver des gestes majestueux.

Peuple, ceignez vos reins avec le grand pagne de cérémonie.

Enfilez, mes femmes et mes filles, vos kaba-ngondo de fête.

L’événement exige de la dignité, de la ferveur, de la dévotion.

Famille ooo ! L’affaire est grave. Le moment est délicat.

Mais les auspices disent que le saxophone ne peut s’arrêter.

Un baobab est tombé, mais ne s’est pas arraché à la terre des ancêtres.

Que la fête s’organise donc autour du géant couché, oui, c’est cela !

Que la fête commence et dure le temps qu’on veut, une nuit

Un mois, une éternité ! La fête va s’éterniser, car la rencontre,

Les retrouvailles avec les ancêtres sont désormais éternelles. 

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophone, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous nouer solidement le majestueux pagne.

Nul ne doit pleurer ! On pleure celui qui est perdu, et non celui qui vit.

Le deuil n’aura pas lieu ! Il plaît aux vivants, mais freine celui qui part.

Les anciens ont dit : pas de deuil funeste ! Pas de tristesse inutile !

Il faut lancer vers le ciel autant de souvenirs que les étoiles.

Il faut égrener tous les moments de rencontre, instants doux et fraternels.

Ainsi, le géant avancera, majestueux et confiant, vers le fleuve, la mer.

Ses pas résonneront dans nos têtes et dans nos cœurs en accords de saxo.

Son rire charismatique résonnera dans nos oreilles en timbre mélodieux.

Tout son être nous apparaîtra comme s’il était proche de nous.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophones, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Que la famille danse : Un baobab est tombé,

Il ne s’est pas arraché à la terre. Il  laisse des rejetons qui diront :

Il est des nôtres. Il reste notre maître.

Orléans, ce, 25.03.2020

Confinée dans le F3 de Joseph Macho

Joseph Macho croyait son heure de victoire arrivée. Depuis qu’il avait épousé sa dernière femme, « pour son plaisir », il n’avait pas encore vraiment profité de ce bonheur. Le confinement national, international, que dis-je, mondialement universel, allait le venger. Le venger de toutes les humiliations accumulées ! Il avait le nombre d’enfants qu’il avait désiré avec sa première épouse : il en avait donc 5.

La seconde épouse lui avait promis de n’en faire que deux. Elle lui en a arnaqué deux de plus, parce que, disait-elle, la « pilule était gâtée ». Quand c’est gâté, c’est gâté ! On ne peut rien faire. Les Africains le savent bien. Mais il n’y avait pas que la pilule qui se gâtait, le mariage aussi se gâta.

Joseph Macho, le grand monsieur d’avant, maintenant retraité de son état, trouvait que le divorce et le célibat qui s’en suivait étaient une injure à sa personne. Il épousa une troisième femme, plus jeune qui allait lui obéir. Il l’avait cherchée longtemps. Il l’avait cherchée parmi les femmes stériles, parce qu’il les avait vues sans enfant. Et puis, coup d’éclair :

  • Ah, s’écria-t-il un jour, les Africaines sont dociles ! Tout le monde le sait. Et puis, elles cherchent les papiers pour vivre chez nous. Deux atouts convaincants ! Très sûrs !

Et il trouva Magali un soir dans un bar. Elle devisait tranquillement avec ses copines, tout en buvant un coca. Et les affaires qui devaient se conclure furent conclues ! Magali accepta le mariage, à une seule condition : que son mari la laissât travailler, car elle travaillait. Au tri postal de la ville. Alors Magali travailla. Elle travaillait et quittait la maison tôt. Elle rentrait tard le soir. Il faut que le courrier arrive aux destinataires, non ? Le mari ne mangeait la bonne cuisine de sa femme qu’en fin de semaine. Ce n’est pourtant pas ce qu’on lui avait annoncé. « Les Africaines tiennent l’homme par le ventre ! » Or, le voici en train de se débrouiller. Quand il réprimandait Magali, parce qu’elle travaillait tout le temps, elle lui rétorquait :

  • Les femmes que tu as épousées quand tu étais riche, un grand homme et un grand quelqu’un, sont en train de dilapider tout ton argent. Ce que je gagne me suffit à peine pour faire construire une maison à ma mère au pays. Et toi tu viens m’embêter ! Il n’y a que moi qui doive respecter le devoir conjugal et ce qui va avec ! Recule, Satan, va tenter d’autres que moi. Va plus loin ! Mouf dé[1] !

[1] Ou « dégage ! »

Le vieil homme se plaignait de ne pas voir souvent sa femme. Les autres lui ont pourtant dit que les Africaines étaient dociles, qu’on pouvait les tromper et qu’elles n’y verraient que du feu. Si l’une d’elles te fait un massage, et puis cette autre chose que je n’ose pas évoquer à voix haute, tu ne peux plus te passer elle.

Mais, Joseph mangeait seul. Il buvait seul. Il était seul. Sa femme travaillait ! Elle travaillait encore et encore. Elle travaillait trop pour une Africaine alors que le monde entier sait qu’ils sont tous paresseux dans ce continent. Elle travaillait et ne se préoccupait pas de son appareillage mâle dans l’abandon… On devrait interdire de séjour dans ce pays les gens qui travaillent ainsi !…

Et voici qu’arrive le coronavirus ! On ne parle plus que de cela ! On crie dans les églises, les mosquées, les administrations : « Restez chez vous ! Restez chez vous ! Il faut arrêter l’épidémie. On ne peut pas l’arrêter autrement ! » Et ça passait en boucle !

Le vieux Joseph Macho alluma toute la journée durant et toute la nuit télévision, radios, ordinateurs, afin d’être sûr d’avoir bien entendu. Ses yeux pétillaient d’une vilaine malice.

Cette période de confinement où les épouses vont devoir rester dans leur maison arrive à pic pour le narcissique époux qui entend ainsi n’épargner aucune charge à sa femme. L’heure de sa revanche a sonné.  

Un matin, Magali s’apprêtait à rejoindre son travail, quand elle trouva les portes de leur F3 verrouillées. Les étiquettes collées aux portes disaient :  

« Restez chez vous ! Restez chez vous ! Il faut arrêter l’épidémie. On ne peut pas l’arrêter autrement ! Mais ce n’est pas Joseph Macho qui le dit ! Ce n’est pas Joseph Macho qui le dit ! »

Joseph Macho avait pris sa retraite depuis quelques années, mais avait décidé de rester à la maison. Il estimait qu’il avait travaillé pour ses femmes et ses enfants. Il ne voulait plus rien offrir à qui que ce soit. De toutes les façons, il n’avait rien prévu d’autre dans sa vie. Il supportait de moins en moins que Magali sorte de la maison, alors qu’il était devenu un confiné depuis sa retraite. Elle mangeait avec ses collègues. Elle était occupée avec ses collègues. Elle faisait des sorties avec ses collègues ; le téléphone ne sonnait à la maison que pour elle. Et même si, de temps en temps, elle lui préparait de petits mets gentils et goûteux, il les mangeait seul. Il aurait souhaité que sa femme prît sa retraite ou, du moins, qu’elle travaillât quelques heures par semaine.

Maintenant qu’ils sont enfermés, grâce au coronavirus, ils sont en tête-à-tête, les yeux dans les yeux. Les yeux dans les yeux ? Joseph Macho n’avait pas compris que les yeux dans les yeux, en situation de confinement, correspond en partie  à cette expression : « si les regards pouvaient enfanter ou tuer, les rues seraient remplies de femmes enceintes et jonchées de cadavres ». Paul Valéry le disait autrement : « Que d’enfants, si le regard pouvait féconder ! Que de morts s’il pouvait tuer ! Les rues seraient pleines de cadavres et femmes grosses ». Et là, le gouvernement n’a pas conseillé d’aller dans la rue, où l’on peut fuir un regard qui agresse. On est dans le F3 dans lequel Joseph Macho s’était replié après son abondante fertilité qui avait peuplé ses habitations antérieures de 9 enfants. Le pauvre n’avait plus grand-chose.

Le confinement est d’autant plus difficile pour les êtres qu’à partir de rien peut surgir un conflit. Joseph Macho avait pris le parti de « ton-pied-mon-pied ». Dès qu’il entendait les pas de son épouse, il quittait précipitamment l’endroit d’où il la guettait et, comme par hasard, il se retrouvait là où elle venait de se placer, risquant à tout instant un télescopage. Cela faisait quatre jours que le confinement était déclaré, ces rencontres qui se multipliaient dans le F3 ne pouvaient être fortuits.

Joseph Macho présentait chaque fois une doléance, presque toujours la même : « que veux-tu que je fasse, ma chérie ? » Et devant le « tu es chez toi. Tu devrais savoir quoi faire, depuis le temps ! », il faisait semblant de battre en retraite pour mieux revenir et répéter, comme dans la tragédie grecque, ce que les auspices médiatiques versaient sur les confinés à longueur de temps.

Elle aurait aimé courir à ce moment dans sa forêt équatoriale natale. Dans la brousse drue, écartant de ses mains nues les ronces et les lianes. Elle aurait aimé être à la pêche au barrage avec ses cousines et ses sœurs. Son confinement prend des formes effrayantes de monstres qui l’acculent à ses derniers retranchements. Joseph Macho est devenu cette hydre dont les têtes la traquent partout où elle est dans le F3.

Pourquoi les chefs d’État n’ont-ils pas promulgué la loi du confinement solitaire dans les F3 ? « Ton-pied-mon-pied » est déjà un confinement insupportable. Il devient mortel dans un F3 du 93, car les types de confinements s’enchâssent dans le même petit espace et sur les mêmes deux individus. Mais, à regarder de près, Joseph Macho était aussi un maître-ès-confinement.

Ce 24.03.2020

Langue de ma peine, vocabulaire de mon espoir

Ce matin encore, comme depuis dix jours, j’ouvre la fenêtre de ma chambre sise sous le toit. Les branches de mon érable me tendent une fois de plus leurs « brandilles » chauves et décharnues au bout desquelles s’accrochent timidement les futures feuilles qui vont l’habiller. 

Mon ordinateur me fait comprendre que « décharnues » n’existe pas ; que je viens de commettre une faute. Je lui réponds « Ha ! », comme le font les Camerounais pour signifier que ce qu’ils entendent n’a pas d’importance. Je lui dis encore « Ha ! » et je continue mon texte. 

Ce matin encore, les habitants de Pierre de Ronsard, ma rue, semblent avoir tous été avalés par ce monstre sans tête ni queue dont la lâcheté me paraît incommensurable. La mal porte désormais un nom scientifique, suivi d’un chiffre : Covid19. Sans doute parce que Coronavirus était aussi insalissable que le monstre lui-même. Covid19 lui a enlevé le virus. C’est ce qui contamine et le mal et la peur. C’est ce qui fait surgir, même lorsqu’on n’est pas malade, des drôles signes dans des corps déjà ravagés par l’angoisse.

Les venelles qui sont la caractéristique essentielle de ma ville-jardin, Orléans-la-Source, ressemblent de plus en plus à ces chemins abandonnés par les chaussures de femmes, d’hommes et d’enfants qui les sollicitaient quotidiennement. Elles ne charrient plus ces foules matinales ou vespérales, allant et rentrant du travail ; allant et rentrant de l’école ; allant et rentrant, comme pour rendre palpables de nombreux signes et symboles de l’existence humaine.

Les venelles sont tristes, ne suintant que de l’eau de pluie ou des gelées matinales qui fondent en gouttes d’eau et les mouillent. Elles ne portent pas encore le deuil. Mais la nouvelle saison tombe mal. Le printemps n’a pas pris rendez-vous avec sa période habituelle. Il est tout simplement un paradoxe en ces temps où les plantes et les jolies robes ne fleurissent pas ensemble.

Les pas des femmes, des enfants et des hommes ne réveillent plus mes venelles endormies depuis une dizaine de jours. Une voiture rentre dans la rue. Elle lance un défi au monstre. Mais ce geste le fait apparaître comme un héros dont l’inutilité de l’affront amène à dire : « Ha ! » Pauvre nourriture d’une créature qui n’a ni tête ni queue et qui a besoin de s’installer en toi pour te dévorer de l’intérieur !  

L’invisible animal sème la terreur ! Le monstre désacré …

‘‘Ordinateur, qui me signales encore une erreur, laisse-moi écrire ma peine ! Laisse-moi créer les mots, le vocabulaire, la langue de ma peur, de mon désespoir, de ma colère ! Ordinateur, je te crie : Ha ! Serais-tu devenu le complice de cette « chose » qui hurle en ce moment huit et jour ? Serais-tu l’aide de camp de cette « chose » qui s’engouffre dans nos corps, les infecte, les affecte, les affaiblit, les emporte à la tombe sans la présence, ni l’affection, ni l’amour des proches ? Je vais continuer à dire ma peine, comme je veux, dans la langue que je veux, avec les mots qui gouttent de mes doigts à ton contact. Ha !’’

Je disais donc que ce monstre désacré engloutit mon univers, les lieux de mes souvenirs, de mon avenir et de mon devenir. Il est l’immonde dans le monde actuel où le printemps devient un stupide menteur ; où la saison de germination réagit comme celle de l’enfouissement. Et pourtant, cette fois, sans l’espoir que le grain mis en terre pourra donner du fruit. 

Comme tout monstre, crois-moi, ton action, ô Coronavirus ou Covid19, peu importe ton appellation, est limitée dans le temps. Ton règne ne peut équivaloir à l’éternité. Tu as surpris le monde en traître. Et tu l’es ! Tu essaies de le tenir en otage. Mais tu commences aussi à recevoir quelques morsures. On te touche. Non pas pour te caresser. Mais avec colère. Celle qui rougit les yeux, bande les muscles, et s’apprête à t’abattre. On t’étudie. On cherche ton tendon d’Achille. On le trouvera !

Mais, pour l’instant, ma ville est morte. Les hôpitaux se gavent des corps que tu habites avec insolence. Certains succombent. Mais tous ne succomberont pas. Mes venelles se rempliront à nouveau de pas qui les dégourdiront, des cris et des chants qui les égayeront. La romance quotidienne des oiseaux, lugubre et sinistre complainte en ce printemps paradoxal, résonnera de mille mélodies. Et les confinés du moment deviendront les héros des temps nouveaux.

Ce 23.03.2020 

Je ne supporte plus

Qu’il m’est difficile de supporter, dans le même temps,

Le râle sourd de la maladie qui rôde et le vent qui menace,

Le confinement et la mort des proches qu’on ne peut accompagner,

La douleur des confinés et leur incapacité ou impuissante totales 

À pleurer ceux qu’ils ont aimés et qu’ils ne verront plus jamais.

Qu’il m’apparaît par moments paradoxal

De savoir qu’un traitement possible existe pour combattre le mal,

Et de voir s’entredéchirer les experts et les non-experts scientifiques,

L’homme de la rue qui sait tout parce qu’il a un ordinateur

Et le net chez lui qui lui apportent toutes les réponses dont il a besoin

Et lui prescrivent des traitements qui finissent par l’intoxiquer 

Qu’il est décevant et déroutant d’affronter, à la fois, 

La razzia invraisemblable des masques de protection, 

L’incroyable trafic du matériel médical vendu au noir,

Le détournement d’avions en plein vol ou de camions sur les routes

Afin de s’approvisionner seul, ou de faire de l’argent grâce au malheur,

Laissant les autres totalement dépourvus de tout, du minimum. 

Il m’est insupportable de penser que

Des avions, dont la moitié transporte des malades et des non-malades,

Partent et atterrissent dans des territoires encore sains,

Et que les malades confinés dans des hôtels font venir, le soir, 

Des prostituées pour leurs ébats et pour leur plaisir,

Comme si tel était le seul but de ces vols venus de l’étranger.

Qu’il m’est impossible de supporter

Le confinement des personnes âgées dans les chambres 

Où seules, elles ressassent le passé, cherchent des visages

Qui leur rediront que leur état et leur confinement ne signifient

Ni la fin ni le désespoir ni la punition qu’on leur inflige.

Qu’il m’est difficile d’entendre dire

Que la violence domestique augmente avec le confinement,

Que les enfants sont sauvagement battus par certains adultes,

Que les femmes sont éjectées des maisons par le pervers narcissique,

Que l’être humain perd le sens des réalités au moment même 

Où il doit écouter le monde pour mieux agir et le restructurer.

Qu’il m’est intolérable d’entendre tous les jours

La cacophonie des discours des uns et des autres devant des micros

Dont on attend des nouvelles rassurantes, crédibles, apaisantes.

Je veux une parole-mère ; celle qui accouche de la vérité.

Celle qui rend compte, non pas des listes de chiffres qui augmentent

Mais des constats réalistes, vrais, humains, toujours humains. 

Je vous en prie : 

Je ne veux plus de chiffres exponentiels. 

Donnez-moi de l’humain.

Ce 31/03/2020 19h50

Je cherche des « mots cuits » et des « paroles filtrées »

Le confinement, si on l’avait pensé, est loin d’être un « mot cru » et dont la profondeur est à chercher longtemps. Il ne ressemble pas à une banale période de prescription présidentielle, administrative ou autre complètement extérieure à nous, à moi. Il a pris la valeur de relégation, d’exil intérieur, de retraite obligatoire. Finement pensé, solidement mûri, il ne se divertit pas en banalités et ne semble souffrir aucune circonlocution.

Au début, le 16 mars, oh quelle date ! je me suis dit : une personne qui a l’habitude de travailler seule, enfermée chez elle, ne peut redouter le confinement. Elle ira puiser au fond d’elle-même toute l’énergie, toute la puissance de chaque mot, de chaque parole. Elle accueillera la « parole-cuite », la « parole-mère », qui seule est vraie, parce qu’elle est filtrée, réfléchie, mûrie et digne d’être proférée.

Je me suis dit : observe autour de toi les comportements, les paroles, les mouvements. Scrute les rares mots captivants qui peuvent t’aider à te reconstruire : des paroles qui te narrent l’aujourd’hui de l’existence humaine. Tente de saisir l’humanité dans ses fondements intrinsèques en cette période de grande terreur noire. 

Mais les mots et les paroles que j’entends le plus souvent me viennent des médias. WhatsApps me verse au visage des milliers de mots et de paroles dans lesquels il faut tenter de déceler la vérité. Ils ne sont « cuits » dans l’intérieur du ventre, ces mots que livrent celles et ceux qui les profèrent. Elles ne portent pas la maternelle douceur, ces paroles cacophoniques qui disent tout et rien. Ils jaillissent de la langue, d’une langue qui a manqué d’être tournée sept fois dans la cavité buccale. 

Les mots et les paroles sortent en cascades, pour parader, pour distinguer la femme ou l’homme qui aura su débiter le plus d’ignorance. Le trophée sera sans aucun doute à celle ou celui qui aura su être invité à prendre plus souvent la parole devant les micros et qui croit savoir mieux que tout le monde.

Oh miséricorde ! Pourquoi tant de mots, de paroles, d’experts, quand le monde réclame le silence ? Pourquoi tant de volubilité quand le moment demande plus de décence et d’humilité ? Les mots n’ont pas eu le temps d’être pensés ni d’être cuits dans les ventres ; ils n’ont pas eu le temps d’être purifiés dans la bouche comme l’exige le chiffre sacré 7 ; ils coulent, ils submergent, noient… 

De nos jours, personne n’a peur de se retrouver comme un crâne en pleine forêt[1]. La liberté d’expression a aussi créé des savants, des prophètes, des docteurs ès nihil fabulantur.

Je cherche la parole qui puisse me construire en ce moment où le sort semble nous faire payer nos paroles et nos actes. Je veux une parole forte en ces instants où la monstrueuse Ironie se rit de nos gesticulations inutiles. Je requiers la méditation en ce temps qui réclame du silence pour une meilleure maturation des actes à poser dans l’avenir. Je demande le silence producteur d’une sagesse saine, vigoureuse, essentielle.

« Trop de cuisiniers rassemblés dans une même cuisine ont gâté le repas ». Chacun se dit expert. Chacun méprise les ingrédients et les épices de l’autre, parce que ce dernier ne les a pas ajoutés dans la casserole dans le même ordre que le premier.  Querelles de clocher ! Ah ! 

Querelles stériles comme sont, par moments, ces mots qui n’ont pas été cuits dans notre ventre et qui ne s’arrêtent pas non plus dans la cavité buccale, afin d’y d’être purifiés sept fois ! Querelles inutiles qui mettent davantage en exergue mon humaine fragilité qui se pavane en «c’est-moi-qui, c’est-moi-que » !

Mes mots et mes paroles sortent souvent en cascades, des « mots crus » dont le sens n’est pas affiné, mais dont l’abondance aiguise ma vanité. 

Trouvez-moi des mots et des paroles justes pour comprendre le monde, mon univers touché par la pandémie. Montrez-moi où reconquérir des « mots cuits » et des « paroles filtrées » afin de revenir à la sagesse initiale. Des monstres géants m’obstruent l’avenir. La sinistre Ironie et la cruelle Pandémie m’ont déclaré une guerre impitoyable. Humanité, réveille-toi, car je ne veux pas finir comme le crâne dans la forêt.

Ce 13 avril 2020


[1] Synopsis du conte : « Un jour, un chasseur ékang d’Afrique centrale trouva dans la forêt un crâne humain. Il fut stupéfait. Il posa la question à voix haute, comme si une réponse était possible, sur la cause de cet homme réduit à son crâne. Le crâne lui répondit aussitôt : ‘ c’est ma bouche qui m’a tué !’ »


Chroniques du confinement – Sylvie Le Clech : Le « cloître » du XXIè siècle. Penser par soi-même me dit –il : Arcueil, place de la mairie, samedi ensoleillé. Requiem pour une élection défunte, lundi de Pâques 2020.

Le « cloître » du XXIè siècle

Aussi longtemps qu’il m’en souvienne, j’ai connu des cloîtres et des surexpositions qui forment le parcours de ma vie depuis l’enfance. J’ai même choisi le métier d’archiviste et l’écriture de l’histoire pour expérimenter alternativement le cloître de l’histoire des autres et ma propre surexposition choisie ou subie. J’aime depuis toujours le bruit, la chaleur et la lumière, le vent sur mes joues, mais aussi ce silence de notre vie actuelle, l’enfermement que nous avons à deux avec mon compagnon de route de toujours. Ces derniers jours ont été ponctués par le ballet incessant des hélicoptères au-dessus de l’institut Gustave Roussy et les chaînes d’information en continu. Je reste reliée au monde par une discipline d’ascète, faite d’utilisation de moyens informatiques et de conversations avec les amis et proches de toujours, de travail et de méditations, de séances de gym dans la maison. Je ne dirai jamais assez combien la présence d’escaliers en colimaçon m’a permis de découvrir de nouveaux mouvements, dans un espace que je ne connaissais que depuis peu. Je suis un écureuil dans sa roue qui discute avec d’autres écureuils de ma sorte. Je suis à l’écoute des états d’âme des autres âmes qui se confient. Ames contemplatives, âmes actives, une alternance de femmes qui optent pour des rôles différents, Marthe, toujours affairée (ma fille, soignante, que nous applaudissons tous les jours dans notre cuisine à 20h), Marie (je m’y essaie, c’est sincère).

Entre cloitre de l’écriture, de la recherche et diffusion de cette même écriture, pas de choix possible pour moi, sinon que de réfléchir alors chaque jour sur certaines claustrations de sages du passé, parmi lesquels, celles des femmes de la Renaissance. Il y a quelques jours, je termine fort tard une soirée d’écriture par la lecture des Œuvres chrétiennes de Gabrielle de Coignart. Cette femme, veuve d’un juriste toulousain, née au bord de la Garonne, qui fertilise les sols des campagnes environnantes, a élevé seule ses deux filles. Jeanne et Catherine lui ont réservé une preuve d’amour posthume, l’édition de ses sonnets, en 1594. J’aime l’écriture de Gabrielle, son élévation comme la communication sensuelle qu’elle entretient entre elle, les animaux et les paysages de la campagne toulousaine dans laquelle elle aime à se promener. Clouée sur son lit par une mauvaise coqueluche, Gabrielle médite, Gabrielle a des soucis, des colères, des répits, en bref, elle stresse à mort ! Dans un autre de ses sonnets, je m’arrête sur cette phrase qui me rappelle une autre de mes claustrations paradoxales passées, une vieille habitude d’enfance qui consistait à sortir pieds nus dans la nuit pour écouter le silence et attendre l’heure bleue, celle où ce silence est absolu, entre la fin des bruits du jour et l’annonce de l’aube. Gabrielle s’éveille à minuit, « le silence est partout, la lune est belle et claire, le ciel calme et serein, la mer retient ses flots ». Et cela me renvoie à cette nuit passée dans l’archipel des Glénans, au mois d’août 2004. Je sortis du gîte marin et avançai dans la nuit marine pour m’asseoir sur le petit mur qui permet d’admirer les voiliers à l’ancre, dodelinant du bastingage comme de gros oiseaux maladroits. Je vois très bien dans la nuit, c’est même l’un de mes amusements préférés, voir et m’orienter dans la nuit. Le lendemain, je me suis aperçue que plusieurs nyctalopes étaient, cette nuit-là, sortis sentir le silence breton. Sans le savoir, affairés à percer de nos yeux le mystère de cette nuit, nous n’avions pas remarqué la présence les uns des autres.  Revenons à mon héroïne du moment, qui m’inspire, par analogie à la situation que nous vivons.  Le silence de la nuit était pour Gabrielle le moment où sa méditation lui permettait de transcender ses soucis et ses angoisses, de vivre à l’avance une mort possible, sous la voûte céleste. Pour moi, le silence de la nuit n’est pas la mort, il est la reconnaissance d’une suspension du temps, un vide que l’on décidera de remplir à son aise, de vider à nouveau et de remplir, un cycle rassurant, une suspension révolutionnaire où je peux mettre cul par-dessus tête, dans un charivari mental, idées et sensations. Cette sensation d’alternance de vides et de pleins, c’est ce qui définit aussi l’architecture, le dessin, mais aussi le dessein, ce que je projette, ce que je veux. Je l’avais ressentie quand clouée au lit pour une grossesse difficile, j’avais dû abandonner trois mois le chantier passionnant auquel je me consacrais. Durant le premier mois, retour dans mon Finistère, sur le lit placé sous l’étage où ma mère se retira de la vie un soir, avant le silence de la nuit, une autre nuit, celle de ma douleur et celle de mes proches. Le chat noir de mon père est venu chaque jour se coucher sur mon ventre, brisant le silence de la maison et me donnant l’occasion d’accompagner, par ses ronronnements, le rythme de mes méditations. Ce retrait partiel du monde me permit de mieux le retrouver après la naissance du bébé, avec cette soif d’action, quoi qu’il en coûte. Avec Evelyne, jeune architecte réunionnaise venue à mon chevet, nous en profitâmes pour construire l’une des premières visites virtuelles encore disponibles sur ce merveilleux espace de liberté qui commençait à peine, le Net. Croiriez-vous que nous aurions choisi Notre Dame ou quelque grand chef d’œuvre du patrimoine ? Que nenni, nous nous sommes consacrées à faire découvrir l’observatoire de Camille Flammarion, à Juvisy, en numérisant et assemblant des images d’archives, en écrivant les textes de l’histoire de Camille, de ses hôtes et de ses deux épouses successives, de ses observations céleste nocturnes. Aujourd’hui, je médite sur le cloître du XXIè siècle, le nôtre. Le cloître est-il notre enveloppe corporelle, décrite comme une quasi prison dans l’ode que ma Gabrielle du XVIè siècle compose pour la mort de son ami, le poète Ronsard, ce corps qui fait l’objet de toutes les angoisses et de tous les soins, des plus égoïstes, narcissiques aux pratiques les plus altruistes de soin des autres, au péril de sa propre vie ? Le cloître est-il celui de l’amour pour un homme ? Une chose est sûre, le cloître est aussi ma maison aujourd’hui et ce cloître s’étend même à des univers, virtuels, mon espace internet, mon réseau, mais aussi réels, ma promenade du soir pour ravitailler la maisonnée. C’est un cloître productif dans lequel je suis mon propre bourreau, que j’apprends à apprivoiser. Pas besoin d’écrire un blog de développement personnel, ce qui m’intéresse actuellement est d’être reliée à vous dans le confinement. Le récit de confinement est le lointain cousin du « livre de peste » du XVIIIè siècle des provençaux de Marseille, du « livre de raison » de tous ceux qui sans viser le Goncourt (qui n’existait pas !) ou le prix de palinodie, écrivent sur le cours de leur vie. En bonne petite taupe que je suis, dernier de mes avatars choisis, je sais que la lumière est au bout du tunnel. Elle se manifeste déjà, par nos fenêtres. 

20 mars 2020

Penser par soi-même me dit –il : Arcueil, place de la mairie, samedi ensoleillé

Ce matin de confinement, je me dirige vers la promenade habituelle de mon petit compagnon à 4 pattes et je repère, non loin de la mairie d’Arcueil, un marché où chacun, respectant la distance de quelques mètres, semble attendre la distribution de cartons. Je regarde avec attention la scène : de jolis cartons remplis de produits frais, légumes essentiellement. Mon esprit d’observation, est attiré par le tablier de l’une des femmes qui distribue les légumes, au nom d’une association au doux nom de « La ruche ». Une clientèle sage, plutôt bobo, patiente, avec charriots colorés. La chienne et moi revenons de la promenade. J’aime observer le comportement de mes contemporains et je ne suis pas la seule. D’autres observateurs s’enhardissent. L’un d’eux, du genre de ces rencontres que l’on n’oublie pas car elles ont un caractère burlesque totalement improbable qui s’appelle…la vie, est un homme méridional qui spontanément m’interpelle. Je dois inspirer confiance, c’est ce que je me suis toujours dit. J’ai un talent incroyable pour attirer les mecs et les nanas qui parlent tous seuls, tout haut, n’osent pas poser les questions qui dérangent et veulent trouver une bonne âme qui les écoute. Mon gus s’arrête comme moi devant la longue file d’attente et entame la conversation. Il me demande ce que signifie la scène que nous avons sous les yeux. Je lui réponds que j’ai compris que des personnes, sans doute par internet, ont commandé des paniers et qu’elles viennent retirer leur commande. Mon interlocuteur embraye directement sur le caractère étrange de la situation. Comment, alors que les pouvoirs publics ont demandé la fermeture des marchés, autoriser ce rassemblement ?  S’ensuit une discussion que je n’oublierai pas, car elle fait partie de mes préférées : le contact inopiné avec une personne qui reconnait simplement que nous sommes deux humains. Certes, nous ne nous connaissons pas, mais qu’importe ? Ce monsieur a quelque chose à me dire, je suis de mon côté très désireuse de l’entendre, son point de vue m’intéresse et à la conversation s’engage. Il me dit : je vous pose la question, d’où ces personnes viennent  elles, je n’ose poser la question, je vais me faire rejeter, ou faire regarder de travers, c’est quand même bizarre ces personnes qui se rassemblent ici. Je lui dis : ce que j’ai compris, c’est qu’il s’agit d’une association qui livre à ses adhérents les produits qu’ils ont demandés. Ce simple échange en ouvre un autre, plus profond. Mon interlocuteur me dit qu’il vient d’un milieu pauvre et peu instruit, mais ce qu’il analyse dans la société, c’est une tendance du peuple à « se mettre dans les poches des puissants ». Pour lui, ces derniers, auxquels nous avons donné notre confiance et libre arbitre, n’ont que faire de nous, ils décident pour nous et se croient au-dessus de tous. Il me dit : «  depuis tout petit, j’essaye de m’informer, de me documenter, de penser par moi-même, et je sais que je dois compter sur moi-même, trouver les solutions par moi-même ». En bref, cet homme me décrit l’indépendance d’esprit, la curiosité, mais ne se met pas en avant pour autant : « sur certaines choses, je sais, j’ai du retard, mais j’ai appris mon métier, en une semaine, alors que d’autres mettent 8 ans, je sais que c’est différent, mais moi aussi je sais des choses ». J’ai aimé cette conversation. Avant le confinement, il est certain que je ne l’aurais jamais eue, ce monsieur ne m’aurait pas croisée, nous n’aurions pas pris le temps de nous considérer, j’aurais à jamais ignoré cette réflexion qui vient de quelqu’un qui socialement est différent de moi, mais si proche humainement. Nous voici ce matin tout simplement lui et moi en train de nous demander qui sont ces gens qui font la queue devant nous. A partir de la même question, nous en venons à partager sur le bien inestimable entre tous : la liberté de penser. Il me dit que quand il pose des questions, il dérange. Je lui dis que moi aussi. Il sourit, moi aussi. On n’a pas perdu notre journée ! Merci monsieur l’inconnu, le temps bref d’une rencontre, nous avons pu échanger sur qui nous sommes, au fond et au-delà des apparences sociales. 

30 mars 2020

Requiem pour une élection défunte, lundi de Pâques 2020

Désormais, l’observation des changements de la nature m’est devenue un nouveau rituel, tout comme renaît l’un de mes péchés favoris, l’association d’idées à partir d’un mot ou d’une image. Munie de l’ausweis quotidien d’une heure, je sillonne les rues de ma banlieue et m’étonne chaque jour de ce que le symbole soit au coin de la rue, me permettant de composer une petite musique d’idées vagabondes. Ce matin-là, je fais la rencontre d’un tract électoral, gisant à terre, au pied d’une façade, toisé par un plant de coquelicots. Cette scène étrange vous m’avouerez à 2 km de Paname m’inspire en ce lundi de Pâques, ce requiem pour une élection défunte. Le plant de coquelicots me dis-je d’abord, rappelle la symbolique des champs de la guerre 14, lorsqu’après la mobilisation générale, les champs de blés se sont couverts de cette fleur si républicaine. L’on avait à l’époque promis aux combattants qu’ils seraient chez eux pour les moissons. Petit à petit, les coquelicots sont devenus les morts de la guerre, gouttes de sang parsemant les champs. Ici, ces coquelicots faisant du tourisme au-delà du périphérique sont venus on ne sait comment. Leurs fleurs sanguines s’inclinent devant le papier plié en six et prient pour son âme. Nous approchons Pâques, mais les élections mettront sans doute plus de trois jours à sortir de leur tombeau. Ces élections, on les appelle, dans le jargon des administrations averties, « la respiration démocratique ». Jadis, comme tout le monde, je riais de cette expression. Aujourd’hui, elle me donne l’impression de ces blagues lourdes auxquelles il est de bon ton de rire au motif qu’elles émanent de ceux qu’il serait fâcheux de s’aliéner. Comment peut-on considérer qu’une élection soit l’occasion de « respirer » ? Vit-on en apnée entre deux scrutins ? Cette « respiration » me rappelle qu’aujourd’hui, il est question de souffle, de ce manque de respiration chez les malades atteints par le covid19 mais aussi d’esprits confinés. Quand reprendrons-nous notre souffle et sera-t-il aussi puissant pour affronter la fin du confinement qui aura tour à tour énervé, amolli, angoissé nos esprits et nos nerfs ? Je respire alors un bon coup pour oxygéner ce cerveau qui n’en fait qu’à sa tête, pour me demander pour quel candidat(e) je voterai. Car quand le coquelicot sera fané, le trac réduit en bouillie par les pluies, le dé confinement programmé, nous reprendrons le chemin des urnes. Nous repenserons à ces semaines qui nous permettent de réfléchir à nos vies, aux actes qui changent des vies, qui les rendent belles, à l’inanité de cette actuelle rhétorique guerrière qui passe souvent à côté de l’essentiel. Nous ne sommes pas en guerre, la guerre ce sont des bombes qui mutilent et déchiquètent des corps sur les routes des exodes, des gaz qui tuent des civils. Au nom de la guerre on renonce aux libertés fondamentales, on fait du marché noir, on dénonce, certains ont même le droit, comme Anne Franck, à des confinements d’un raffinement sadique inédit. Or nous affrontons l’adversité et ce que nous vivons a à voir avec le drame, celui de la condition humaine. La différence avec la guerre, c’est que nous n’en sortirons pas déshumanisés, même si nous luttons contre l’Ange qui sommeille ne nous. Je courbe la tête sous cette adversité mais peste entre mes dents et me souviens que Le Canard a titré il y a peu, « Pestez chez vous ». Voilà l’association que je tiens, je ne la laisserai pas filer, elle va me faire la semaine !  Libera me chante le requiem. Je voterai, une fois cette élection morte née revenue à la vie, pour un candidat « pesteur » menant une liste « pesteuse », au motif que les pesteurs respirent, postillonnent même et pas seulement tous les 6 ans. Le « pesteur » chasse une peste plus ordinaire qui fait des ravages, la paresse intellectuelle. Pestant, le « pesteur » couvre les couinements des éternels geignards, machines à fabriquer de la déprime au kilomètre. Le « pesteur » est une grande goule, il n’est pas né fatigué. Pesteur pestant, le pesteur respire mais ne pompe pas l’air, donne des solutions, agit, et réfléchit, au-delà du tableur Exel. Le « pesteur » n’aime pas les économies de bouts de chandelle, n’aime pas être dépendant d’une production qui lui échappe. Il n’est pas « à la recherche de sens », il l’a trouvé et s’il se trompe…il change de sens, quitte à prendre les sens interdits. Molière qui, comme tous les artistes pesteurs, ne « cochait pas toutes les bonnes cases », pestait en ces termes que je médite chaque jour : « peste soit des fâcheux » !

13 avril 2020

Chronique du confinement – Safiatou Ba : La solitude de Grand-mère Farima – Gagner le statut de la résistance

« Oyé, brave et puissante famille Diarra, dignes descendants de N’Golo Diarra[1], moi, Djeliba, le griot de votre famille, vous dis bonsoir dans la paix et la dignité ! Oui, bonsoir M. Diarra, bonsoir à tes braves épouses. Que la paix soit sur vous ! »

« Jiniê ye baro ye [2]! Alors, je viens honorer une fois de plus la tradition, qui est de vous entretenir et de vous divertir chaque soir comme l’a fait mon père, le père de mon père. Faillir à ce devoir est un sacrilège. Alors, famille Diarra, laissez-vous bercer par les mélodies du n’goni[3]mon fidèle compagnon. Bénissez-moi, mes maîtres, que mes doigts continuent d’effleurer longtemps les cordes de cet instrument magique de notre contrée. » C’en était ainsi.

Cette voix familière et les mélodies du n’goni ne cessent de tourner dans la tête de Grand-mère Farima depuis le confinement, la transportant dans les ruelles de son quartier qu’elle empruntait chaque jour avec sa meilleure amie, Sira, dès 5 heures du matin, quand elles revenaient de la mosquée, ce qui était devenu une tradition. Sur le chemin du retour, elles s’arrêtaient sous un manguier et se confiaient l’une à l’autre en toute discrétion jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil percent les nuages. C’était leur bonheur.

Aussi, Grand-mère Farima était-elle l’initiatrice de ce groupement de femmes du quartier qui se réunissaient chaque samedi après-midi pendant deux heures pour échanger, causer, partager leurs peines, les déboires de leur foyer, l’avenir incertain de leurs enfants, la déperdition des mœurs.

Et voilà qu’avec le confinement, plus de Djeliba. Plus de mosquée. Plus de causerie-débat avec ses amies du samedi soir. Et le plus frappant, plus de Sira. Dur, très dur pour elle. Sa vie s’est arrêtée. Sa vie si bien remplie, sa vie dédiée à la religion et à la vie sociale, vient de prendre un coup. Manquer à ces rendez-vous religieux et sociaux, à ce témoignage de reconnaissance, de gratitude, d’amour de la part de Djeliba, est un châtiment pour elle.

Ayayaye ! Moi, sa petite-fille, vivant à des milliers de kilomètres, j’appelle pour prendre des nouvelles. Le récit que me fait ma sœur me donne froid dans le dos. Grand-mère Farima va mal. Elle me décrit la scène :

« Arrêtée à sa fenêtre, je la regarde à travers les grilles de sa porte. On m’a interdit de l’approcher. Elle est mise en quarantaine comme bon nombre de fidèles de la mosquée qu’elle fréquente depuis la confirmation d’un cas positif parmi eux. Je contemple Grand-mère, son corps squelettique, son dos courbé. C’est dur pour moi aussi de la voir isolée, de la voir respirer cette souffrance, cette douleur face à ce fléau. On n’a jamais pensé que ce petit virus pourrait un jour nous ébranler autant. Elle ne me voit pas. Son regard est fixé dans le vide. Je sais que son cœur est lourd, son âme triste. Je sens qu’elle pleure. En entendant mon « bonjour », elle se retourne. Sira lui manque, me dit-elle en refoulant une larme. Sira est pourtant juste à côté. Elle est dans la maison voisine. Leurs fenêtres se font face. Alors, depuis le confinement, chaque matin, les deux femmes s’arrêtent à leur fenêtre et causent pour faire perdurer la flamme de leur amitié. Mais elles sont tristes car il leur manque ce contact et cette chaleur humaine. »

Là, j’ai tout de suite compris que Grand-mère Farima allait mal. Pour quelqu’un qui pouvait recevoir plus de dix visiteurs par jour, qui participait à toutes les cérémonies du quartier et de sa commune (baptêmes, mariages, funérailles), même étant malade, quitte à s’écrouler après sur son lit, c’était un moment très douloureux pour elle. J’ai fini par craquer au téléphone.

Je me ressaisis après un instant et demande alors à lui parler. Impossible de prononcer un mot. Pourtant elle arrive à chantonner. Ce chant des moments tristes, cette musique, Asimbonanga de Johnny Clegg, « Asimbonang ‘umfowethu thina, Asimbonang ‘umtathiwethu thina[4] ». Dans un sanglot, elle dit :

« Je suis séparée de Sira qui me tenait compagnie. Vous autres, mes petits-enfants ainsi que mes enfants, vous êtes tous loin, au pays des Blancs. Sira est celle qui comble cette absence, ce vide laissé par le destin, votre destin. Elle est mon rayon de soleil. Je suis séparée d’elle par ce petit virus prétentieux, qui fait sa loi, qui est aux commandes. Eh Dieu ! Comme l’adage a raison : Jiniê ye sôgôma cama ye[5]Ni môgô ma sa, fên bee juru b’i la[6]. Je n’ai jamais pensé un seul moment que j’allais vivre un tel jour dans ma vie ! Dieu aurait dû me tuer avant. »

Grand-mère a raison. Le poète Lamartine a dit : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »

Et moi, souffrant de savoir le mal-être de ma grand-mère chérie, à mon tour de penser à la chanson de Johnny Clegg : « Who has the words to close the distance[7] ? »

J’arrive au moins à la raisonner en lui disant que le mieux, c’est de rester confinée pour « faire tomber la distance » entre elle et Sira, entre elle et sa mosquée, entre elle et ses amies du samedi soir. Il s’agit de sacrifice pour que ce virus n’ait pas raison de nous. Le plus important est que malgré cette distance, nous tournions plus que jamais nos pensées vers tous nos amis et toute la famille sans aucune exception. Que la part d’humanité qui est en nous jaillisse et ensemble nous gagnerons le statut de résistants !

C’est sur ces mots que j’ai raccroché le téléphone.

Safiatou Ba

13 avril 2020


[1] N’Golo Diarra était un roi de l’empire bambara de Ségou, quatrième région du Mali.

[2] Cet adage depuis le temps de nos ancêtres traduit littéralement que la vie est faite de causeries et d’échanges.

[3] Instrument de musique, guitare traditionnelle.

[4] Nous n’avons pas vu notre frère, nous n’avons pas vu notre sœur.

[5] La vie est une succession de plusieurs matins.

[6] Il faudrait s’attendre à tout dans la vie.

[7] Qui a les mots pour faire tomber la distance ?

Chronique du confinement – Samia Maktouf : Escroquerie sentimentale.

Confinée à mon domicile, comme le sont tant de Français aujourd’hui, résignée au télétravail qui reste mon seul lien professionnel, je reçois ce courriel d’une inconnue qui m’appelle à l’aide. Elle m’explique qu’elle est elle aussi confinée et qu’elle ne se sent pas en sécurité avec son mari. Aussitôt, je pense à une femme victime de violences, mais la réalité s’avère tout autre. Elle m’explique qu’elle veut divorcer, qu’elle elle est victime, d’après elle, d’une « escroquerie aux sentiments » de la part de son mari, ajoutant « Je ne supporte plus qu’il me touche, les liens conjugaux sont complètement altérés ». Voulant divorcer lui aussi, l’époux dit vouloir partir, mais un bien commode confinement lui fournit le prétexte pour s’éterniser au domicile conjugal.

Mon premier « dossier confinement », dans un temps qui semble hors du temps et hors du droit. Un message reçu par une avocate qui ne peut pas aller à son cabinet, envoyé par une personne qui ne peut y venir en consultation. Mon premier mais probablement pas mon dernier, si je prends l’exemple de Wuhan, la ville chinoise d’où est parti le Covid-19 et qui, sitôt le début de l’allègement des mesures de confinement, a connu un pic de divorces.

Que peut vouloir encore dire le droit en ce temps sans précédent dans l’histoire, où l’humanité est menacée par un virus hyper contagieux et la moitié du monde se trouve désormais confinée à la maison ? Pour la plupart des Français, le droit n’a guère plus de forme que celle des attestations qu’ils doivent remplir avant de sortir de chez eux.

Pourtant, le droit est toujours là, il garde tout son sens et s’exprime de bien d’autres manières encore.

La première de ces formes est bien sûr la continuité de l’État. Il ne faut pas s’y tromper, encore moins s’arrêter aux apparences. Plus rien n’est normal en France au quotidien, mais le droit existe et il est bien présent. Malgré le Covid-19 et l’obligation impérieuse du confinement, le respect de la loi continue de s’imposer dans tous les autres domaines également. En même temps que les mesures-barrière parmi lesquelles la fameuse « distanciation sociale », il faut une « distanciation conjugale » pour protéger les femmes qui, comme mon interlocutrice, se sentent aujourd’hui en danger auprès de leur conjoint. Il faut éviter à ces femmes de souffrir d’une « escroquerie aux sentiments » et de violences conjugales.

Car parfois, oui, le droit peut être absent, les victimes en devenant celles qui souffrent déjà de tant d’injustices dans la société en temps normal – les femmes, à commencer par les victimes de violences cherchant à fuir. Lorsque sortir devient un délit, comment faire et où aller ?

Les femmes victimes de violences conjugales subissent une double peine. Elles se retrouvent enfermées avec leur agresseur, et si elles sortent sans une attestation qu’il ne les laissera jamais rédiger, pas même sur leur téléphone portable, elles sont verbalisées, voire pire en cas de récidive pourtant rendue inévitable par le calvaire qu’elles endurent.

Les procédures habituelles sont suspendues, mais la loi réprimant les violences contre les femmes n’a aucune raison de ne plus s’appliquer. Confinement ou pas, c’est un principe fondamental de notre droit : aucune femme ne doit subir de violences de la part de son conjoint, sous quelque prétexte que ce soit.

Les pouvoirs publics ont annoncé des mesures, comme la réquisition de vingt mille nuitées d’hôtel pour arrêter la cohabitation entre victime et agresseur et une dotation d’un million d’euros pour les associations. La crise actuelle n’oublie donc en aucun cas les femmes victimes de violences.

Même si les plaintes et mains courantes habituelles ne sont plus possibles, pour appeler au secours et signaler les violences, il existe trois moyens :

– le 39 19, numéro gouvernemental dédié, qui a été brièvement interrompu après le début du confinement mais, aujourd’hui, fonctionne à nouveau,

– un site Internet, arrêtonslesviolences.gouv.fr, où l’on peut faire un signalement et demander de l’aide auprès de policiers et de gendarmes qui lancent des enquêtes et interventions 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et

– un simple SMS au 114, ce qui est une innovation du confinement.

Ou encore, selon une méthode qui a fait ses preuves en Espagne, quand une femme victime de violences arrive à sortir de son domicile pour aller à la pharmacie, il lui suffit de dire à la personne au guichet « Masque 19 », ce qui est le code pour signaler des violences conjugales. Des consignes de vigilance ont été données aux pharmaciens.

Enfin, dans de nombreux centres commerciaux, il existe des points d’accueil dédiés aux femmes victimes de violences. Les courses de première nécessité sont l’une des dérogations admises au confinement, elles font partie des cases à cocher sur l’attestation de sortie. Une femme victime peut donc se rendre auprès de l’un de ces points lorsqu’elle parvient à sortir de chez elle pour aller faire ces courses de première nécessité.

Toute femme soumise à des violences conjugales doit savoir qu’elle n’est pas seule, que le confinement n’a pas pour but de la livrer à son bourreau, et que, bien plus encore que le coronavirus, la violence conjugale tue.

Samia MAKTOUF 

08 avril 2020

Chronique du confinement – Liliana Lazar : La peur

La peur

Lors d’une brève sortie j’observe les regards de ceux que je croise. Ils ont tous peur. Pourtant le soleil brille, les oiseaux chantent et les voitures ont cessé leur vacarme. Dans les jardins, tulipes et jonquilles s’ouvrent un peu plus chaque jour. Le calme n’est qu’apparent. Un hélicoptère décolle du toit de l’hôpital rappelant la menace qui plane sur la ville. 

Tout est parti d’un pays lointain le jour où les autorités ont commencé à dénombrer les cas. Ils se multipliaient chaque jour, signe que la situation était grave. Puis on a compté les morts et diffusé leur nombre à chaque journal télévisé. Peu à peu, les comportements ont changé : finies les embrassades, les poignées de main. Furtivement, chacun se tâtait le front, se raclait la gorge, guettait la réaction de ses muscles, à l’affût de douleurs diffuses pouvant faire penser au dernier ennemi viral qui soudain occultait tout ce qui faisait jusqu’alors la joie de l’existence. La peur, ce mal tapi dans notre inconscient venait de se réveiller, s’immisçant dans la population, la poussant à faire des réserves de nourriture, isolant les individus les uns des autres, se glissant dans leur sommeil sous la forme de cauchemars. 

N’allez pas croire que l’air portait en lui le virus que tous redoutaient. Il franchissait les frontières à pied, en bus, en train ou en avion. En revanche, le vent a transporté la peur de ville en ville, d’un pays à un autre, d’un continent à un autre. Incapables d’endiguer leur angoisse qui ignorait les gestes barrières, les hommes l’ont laissée s’échapper. Elle se propage à une vitesse telle que plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. 

Le monde a sombré à une paranoïa mondiale, car, soudainement, les hommes se se sont rappelés que la vie a une fin. Aussi, vivons-nous claquemurés depuis plus de deux semaines, apprenant à vivre par procuration, inventant une vie à distance, chaque jour plus virtuelle. Certains sont confinés dans un petit appartement, sans terrasse ni balcon pour profiter de l’air printanier. D’autres seuls, ou trop pauvres pour acheter leur nourriture vivent dans la peur du lendemain. Il paraît que la situation va durer, empirer, qu’il faut s’habituer à vivre cloîtrés. Nous sommes tous des criminels en devenir, accusés de transmettre un virus mortel. Le covid plane au-dessus de nous, cherchant les plus faibles, les plus âgés, ceux déjà malades, opérant un processus de sélection à faire froid dans le dos. 

Je me souviens d’une histoire lue dans mon enfance. Dans un pays lointain, les plus jeunes avaient sciemment décidé de tuer leurs parents pour aboutir à une société nouvelle. Tous s’y étaient mis, effrayés qu’ils étaient par la vieillesse. Seul un couple épargna les siens, les cachant au péril de leur vie.

Le courage dont ils avaient fait preuve s’avéra salutaire peu de temps après quand l’expérience des plus âgés sauva la communauté d’un grave danger. La morale de l’histoire était qu’une société sans anciens est une société vulnérable. 

Aujourd’hui c’est nos enfants que nous devons sacrifier. Les écoles restent désormais fermées. S’ils ne risquent plus d’attraper le virus en couronne, nos enfants sont contaminés par la peur. On leur a dit que la menace est peut-être en eux. Qu’ils doivent renoncer aux câlins de leurs parents. Rester le plus loin de leurs grands-parents. Pétris par la peur, nous ne savons plus leur apprendre le courage. J’essaie d’épargner les miens. Nous suivons le moins possible les infos, gérant le temps comme nous le pouvons, instaurant de nouvelles règles, jonglant entre devoirs et jeux, lectures et tâches domestiques. Nous appelons des amis, prenons de leurs nouvelles, nous promettant de faire de belles fêtes quand tout sera fini. 

Oui, malgré la peur, nos journées sont assez calmes. Mais quand le soir arrive et que le soleil décline, un orage s’abat sur nos villes. On applaudit le personnel soignant qui se sacrifie. Il y en a qui chantent, d’autres qui sifflent. Puis il y a ceux qui crient, qui tapent dans les casseroles ou qui hurlent dans la nuit. Chacun essaie de dominer sa peur qui pourtant avance, jusqu’à devenir incurable. Ne dit-on que les séquelles des grands malheurs sont parfois plus grandes que le malheur lui-même ? 

02 avril 2020

Chroniques du confinement – Suzanne Dracius : Écrire en île confinée. Plages interdites en confinement. Corée versus coronavirus. Volcanique sagesse. Chlorophyllienne claustration.

Écrire en île confinée

Au sens pascalien se divertir et s’abstraire

Des « miasmes morbides », dixit Baudelaire,

Grâce aux « armes miraculeuses » de Césaire,

Rimbaldienne alchimie, poétique, littéraire,

Pour t’affronter avec courage

Satané coronavirus dont la rage

Ne saurait altérer la respiration des poètes

Et de tout moun, de par le monde, en créole comme en italien comme en toute langue du tout monde,

À ce maudit fléau opposant les mots dits en poétiques laïus

Qui toujours parviendront à faire une vivifiante ronde

autour du monde,

Triomphant des fièvres et virulences

En fervente célébration de la Journée mondiale de la poésie, le samedi 21 mars,

Éclipsée par la pandémie.

Dans cette ambiance apocalyptique se révèlent solidarités ou irresponsabilités,

Héroïque dévouement ou mauvais penchants, politichiens et charlatans :

 « Apocalypse » ne vient-il pas du grec ἀποκάλυψις (apokalupsis) qui signifie « révélation » ?

Quand s’ouvrit la boîte de Pandore

Et que s’en échappèrent tous les maux

Acharnés à ravager le monde,

Au fond demeura l’Espérance.

S’en libérèrent tous les mots.

On va gagner, pas les doigts dans le nez,

Mais les mains très souvent lavées.

« Pli ta, pli tris » dit le proverbe créole. (« Plus tard, plus triste »).

« Nous sommes en guerre », martèle la présidentielle anaphore,

Mais nous nous sommes engagés trop tard dans la bataille,

Nous entrons dans le combat sans bâton,

Quasiment sans munitions,

Sans une quantité suffisante de respirateurs, de masques !

« Mascarade », dixit l’ex-ministre de la Santé,

Le premier tour aurait dû être reporté, le second tour n’aura pas lieu dans la foulée.

Eia, clamons-nous en cette pandémie,

À l’instar du chœur des tragédies antiques : « Allons ! Courage ! »

Sursum corda, haut les cœurs !

Plus que jamais, CARPE DIEM, cueille le jour !

En ce nécessaire confinement en France hexagonale et d’Outre-mer,

– Je refuse de dire « Métropole », ça pue la condescendance,

La cité de référence,

Ravalant les ultramarins au rang d’ultra-riens –,

Pour préserver nos vies il faut accepter que nos lieux de vie soient vides,

Afin qu’on vide ce Covid !

À nos amis italiens :

  • et en particulier au Pr Giovanni Dotoli (qui m’a brillamment présentée lors de la remise de mon Prix européen francophone Virgile – Senghor),
  • À Max, Ponte de la poésie,
  • À Leonarda Oliveri, ma traductrice sicilienne, volcanique comme moi, son Etna en coïncidence et correspondances avec ma Montagne Pelée,
  • Au pétulant Walter Pozzi et son fils, le spirituel Manuel,
  • À Sabrina Campolongo, qui sut être ma brillante interprète,
  • À la féline Enrica Merlo,
  • et à toutes les personnes dont j’ai le souvenir au cœur,

« Tjébé rèd, pa moli ! Sé moli-a ki rèd ! » (Tenez bon, ne mollissez pas ! C’est mollir qui est raide.)

Pointe-des-NègresMartinique – lieu de débarquement de mes ancêtres esclaves déportés d’Afrique pendant la traite négrière ,

Vendredi 20 mars 2020

Plages interdites en confinement draconien

Cette « version absurdement ratée du paradis » dont parle Césaire, la Martinique commence à lui ressembler de plus en plus, avec torture infernale de surcroît : à l’horreur de l’épidémie et aux affres du confinement s’ajoute une espèce de supplice de Tantale, la tentation de la mer qui vous tend les bras, toute proche, où l’on meurt d’envie de plonger mais que l’on n’a plus le droit d’approcher.

On la voit quasiment de partout, la mer, la Martinique est une île, et minuscule !

Pas de câlins ni d’embrassades d’amis humains, pas de caresses de la mer, ah, quelle galère !

Mais ce sacrifice est absolument nécessaire.

Rester chez soi est strictement obligatoire pour endiguer la propagation du virus.

Il faut respecter la fameuse distanciation sociale.

Je confesse que je supporte bien le confinement, je suis casanière, ma vie c’est écrire, à la maison, mais je souffre cruellement de ne pouvoir me baigner à la mer ! Mais cette petite mortification est vitale. Je suis obligée de rêver d’une piscine d’eau de mer, très malheureuse de ne pouvoir aller prendre mon bain de mer quotidien. Doux rêve dur à réaliser car il me faut, non pas une petite pataugeoire mais de quoi faire plusieurs brasses, pas une piscine olympique mais quand même de quoi nager à l’aise.

Jusqu’ici je boudais les piscines, leur préférant l’immensité de la mer, mais là je m’en contenterais. Je suis si frustrée que je m’en satisferais, s’il y a assez de place pour nager…

« Homme libre, toujours tu chériras la mer », dixit Baudelaire. Ce maudit coronavirus met à mal non seulement les corps mais aussi les libertés.

Ce sont les comportements excessifs et irresponsables de gens qui ne comprennent rien à rien et se sont agglutinés sur les plages qui font durcir les mesures. Pourvu que ça serve à quelque chose, ce confinement draconien ! Vivement le médicament ! Vivement la fin de la pandémie ! Sans bains de mer j’avoue que j’ai du mal à tenir.

Au quatrième jour, les gendarmes envahirent les rochers pour aller en déloger un inoffensif pêcheur à la ligne parfaitement solitaire.

Je sais qu’il faut respecter le confinement, mais sans plage, c’est trop cruel. On aurait dû instaurer un système de distanciation obligatoire comme dans les supermarchés, comme dans les bureaux de vote ! (Ils ont bien su le faire pour maintenir le premier tour des élections municipales !)

Et puis, l’OMS dit que le confinement ne suffit pas à vaincre le coronavirus… Ah, si l’on avait assez de masques à distribuer ! …

Ibidem[1], samedi 21 mars 2020


[1] « Ibidem » signifie « au même endroit », en latin

Corée versus coronavirus

Nolo contendere, je ne veux pas contester la loi d’urgence sanitaire, mais… 

J’en viens à envier la Corée du Sud, victorieuse dans la joute Corée versus coronavirus.

Atteinte aux libertés pour atteinte aux libertés, je préfère le dépistage massif au confinement !

Surtout si l’obstacle est d’ordre pécuniaire ! 

De grâce, la vie des gens avant l’argent ! 

D’autant plus que le calcul paraît erroné : un pays à l’arrêt ne coûte-t-il pas plus cher qu’une multiplication des tests ? 

La guerre sanitaire, « Quoi qu’il en coûte », ai-je ouï dire…

Raï chien, di dan’y blan ! Hais le chien mais dis que ses dents sont blanches !

Une solution locale dans la lutte contre le coronavirus : les rhumeries de l’île entrent à leur tour dans le combat, mettant à disposition de l’alcool pur à destination de certaines structures en capacité de produire du gel hydroalcoolique, dans une Martinique frappée par la pénurie.

L’union fait la force. An lanmen ka lavé lòt ! (Une main lave l’autre !)

Sur ces entrefaites, à la une : « Quand les conflits d’intérêts priment sur la santé des Français : 

Karine Lacombe, qui fait tout pour décrédibiliser les travaux du Pr Raoult, a touché de l’argent d’Abbvie & de Gilead pendant 5 ans.

Or Abbvie & Gilead produisent deux médicaments contre le COVID 19. Par conséquent, la chloroquine (pas chère et tombée dans le domaine public) est un concurrent qui pourrait leur faire perdre beaucoup d’argent. »

À vomir, même sans être malade, infecté par ces procédés infects ! Après Les Mains sales et la Peste, La Nausée et « l’enfer, c’est les autres ».

Au secours, Sartre, Camus et les autres !

RIP, Requiescas In Pace, repose en paix, Manu Dibango, extraordinaire musicien, et toi, Alain, héros ordinaire, chef de la sécurité au centre commercial d’Aulnay-sous-Bois, tous deux victimes de cette saleté de coronavirus !

« On ne quémande pas une prime, rappelle le responsable syndical. Mais des précautions, pour tous ces gens qui sont au front. Alain était l’un de ceux qu’on a envoyés au casse-pipe, sans précautions. »

Surgit l’idée de l’épreuve de philo 2020 :

« L’humain est-il capable de s’empêcher de vivre pour ne pas mourir ? 

Vous avez six semaines. »

Pointe des Nègres, 8e jour de confinement, mardi 24 mars 2020

Volcanique sagesse

La volcanique sagesse de mon oxymorique Martinique natale a souvenance que le 8 mai 1902, au mépris des signes avant-coureurs de l’éruption de la Montagne Pelée, on refusa d’évacuer la population de Saint-Pierre : il y avait des élections prévues, on voulait que les gens restent voter. Il y eut des dizaines de milliers de morts.   

Tirer la leçon de l’expérience et suivre les bons exemples d’où qu’ils viennent, avec discernement. La France devrait savoir faire ça, si ses dirigeants ne l’en empêchent par une gabegie mortifère et diverses tactiques erratiques, à tâtons, à l’aveuglette, au jour le jour.

Plutôt que la vaine tactique « on se terre et on attend », la stratégie « sus au virus, on teste, on teste, on le traque, on teste tous azimuts, et on soigne les malades avec les bons médicaments » !

C’est une guerre ? Il faut envisager une campagne de dépistage massif, afin de préparer la sortie du confinement et d’éviter un rebond de l’épidémie. 

Pourquoi ne pas suivre les bons exemples ? Puisque l’on n’est même pas sûr que le confinement soit efficace, pourquoi s’obstiner à le prolonger ?

Les USA et l’Allemagne n’imposent pas le confinement, les États-Unis d’Amérique tiennent à s’assurer de rester la première puissance mondiale, et quant à l’opulente République fédérale d’Allemagne, elle pourra asseoir son hégémonie à la tête de l’Europe face à une France exsangue, démoralisée, ruinée, vidée de ses forces vives au sortir d’un long confinement. 

En l’état actuel des choses, il serait suicidaire de prolonger le confinement au-delà de la date initialement prévue. Il faut cesser le confinement ! Les fameux quatorze jours suffisent.

Pourquoi ne pas suivre les bons conseils, les conseils d’espoir, au lieu d’adopter une attitude de fuite, de reclus, de condamnés à l’inaction ? 

Si c’est une guerre il faut donner l’assaut et non pas se cloîtrer, faire preuve de bravoure et non de lâcheté, d’audace et non de passivité, de résistance et non de fatalisme, affronter le danger et non se replier, soumis à un retranchement contraignant ; il faut déployer une batterie de tests. 

« Testez, testez, testez », martèle l’OMS pour combattre le coronavirus.

C’est une guerre ? Alors va pour l’effort de guerre, la fabrication massive des armes qui ont fait leurs preuves. Et si c’est trop tard pour en fabriquer, en avant, les milliardaires, des sous par millions pour en acheter ! 

Trêve de chauvinisme mesquin ! C’est un Français, c’est un médecin, – quel que soit son style atypique –, qui préconise un traitement par la chloroquine à laquelle on ajoute l’azithromicyne, un antibiotique contre la pneumonie pour éviter les surinfections bactériennes, un cocktail dont les résultats se sont révélés spectaculaires sur les patients atteints du Covid-19.

C’est une guerre ? Il faut se battre et non battre en retraite !

Il n’y a aucun argument en faveur de la prolongation du confinement et tellement d’arguments contre ! Les contre-arguments et les arguments fallacieux sont vite écartés. Les éventuels effets secondaires ?… Mieux vaut courir un hypothétique risque de problèmes cardiovasculaires plutôt que de mourir !

Qu’est-ce qui empêche la France de reprendre une vie normale en limitant le nombre de morts, en soignant les malades à l’aide des médicaments qui se sont révélés efficaces, sans tarder, car tarder c’est criminel, tarder c’est laisser mourir.

Déchaînement des violences familiales dans le huis clos du confinement, explosion de la délinquance dans les fameuses zones de non-droit derrière le dos des policiers occupés à faire appliquer la loi du confinement, une année d’études gâchée, flambée de mutineries dans les prisons… Si jamais le printemps est chaud et si ça traîne jusqu’à l’été, ne peut-on craindre l’embrasement ? Mais qui a envie d’une France à feu et à sang pour cause de trop long confinement ?

« L’idée du cantonnement des gens pour bloquer les maladies infectieuses n’a jamais fait ses preuves. On ne sait même pas si ça fonctionne. C’est de l’improvisation sociale et on n’en mesure pas du tout les effets collatéraux. Que se passera-t-il quand les gens vont rester enfermés chez eux, à huis clos, pendant 30 ou 40 jours ? En Chine, on a rapporté des cas de suicides par peur du coronavirus. Certains vont se battre entre eux », dixit le Pr Raoult.  

Et l’économie sinistrée, ça ne compte pas ? 

Pourquoi n’écouter que les Dr Tant Pis et dédaigner la voix de la sagesse ? 

Quels sont ces conseils de médecins qui ignorent les conséquences désastreuses d’un interminable confinement sur la psychologie de la population, sur l’économie du pays ? Pourquoi s’obstiner à imposer une stratégie suicidaire ?

« Prendre 100 personnes, la moitié avec des parachutes et l’autre sans, et compter les morts à la fin pour voir ce qui est plus efficace. Quand vous avez un traitement qui marche contre zéro autre traitement disponible, c’est ce traitement qui devrait devenir la référence. Et c’est ma liberté de prescription en tant que médecin », affirme le Pr Raoult.

Suzanne Dracius,
Pointe des Nègres, 9e jour de confinement, mercredi 25 mars 2020

Chlorophyllienne claustration

En fait je réalise que je ne suis pas sortie, si ce n’est dans mon jardin, depuis que les gendarmes m’ont fait sortir de la mer le fameux vendredi. Ouais, un vrai confinement depuis le 20 mars, mais cet enfermement est quand même aéré, une chlorophyllienne claustration, avec mes arbres alentour, mon cher petit oranger qui donne quelques oranges pour la prisonnière que je suis, elles sont presque à maturité, je vais bientôt pouvoir en manger. 

Une toute petite orange pas plus grosse qu’une balle de ping-pong est tombée, toute tristounette. Bizarre, puisqu’il n’y a pas de gros vent. Elle n’est quand même pas coronavirée ? 

Le pommier d’eau vient de fleurir en splendides fleurs fuchsia, un petit cocotier s’apprête à remplacer celui qui avait été foudroyé et cet autre, qu’un cyclone avait décapité. 

Le renouveau est là, « La vie est là, simple et tranquille », dixit Verlaine. « Cette paisible rumeur-là vient de la ville »… Là, vraiment hyper paisible ! 

Je prends du soleil sur ma terrasse, vitamine D, c’est bon pour le moral, c’est bon, bon, comme dans la chanson ! 

Et pour l’activité physique je danse et monte et descends l’escalier menant à la cuisine, du step, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore compté les marches, je n’en suis pas encore là, mais je sens que ça viendra. 

Et de méditer l’idée que le confinement est un concept bourgeois inadapté aux banlieues surpeuplées et aux quartiers populaires, en Martinique comme dans l’Hexagone…

Puisqu’à distance ça ne craint rien, bisous, bizouk, be zouk : « Zouk-la sé sèl médikaman », « le zouk, c’est le seul médicament », dixit Kassav… (Faute de nage, je danse…)

Le 02 avril 2020

Chroniques du confinement – Bettina de Cosnac : Un confinement des deux côtés du Rhin. Journal du confinement I, II, III, IV.

Un confinement des deux côtés du Rhin

Journal du confinement I

Mercredi, 18 mars 2020

11h Un whats up matinal et une belle idée d’une amie française alerte et alertée dans les rangs du gouvernement – et voilà que je me lance : Il est temps d’écrire mon journal, mon journal de bord du confinement. Un journal intime fouillant dans l’intimité internationale, car je ne suis pas la seule à me trouver cloitrer à la maison.

La différence : je suis une spectatrice en-dehors de l’hexagone, je me retrouve en séjour forcé sur la rive droite du Rhin. Je ne peux plus rentrer dans mon habitat en France où mes fils se trouvent « confinés ». Sont-ils malheureux ? Nenni – pour l’instant, ce sont des aventuriers et ceci est une grande aventure insoupçonnée.

Un minuscule virus, a semé une pan-panique, une angoisse mondiale qui renvoie les nations sur eux-mêmes tout en cherchant la solidarité. Ils cherchent à ériger une barricade internationale à cet hôte non aimé qui se niche partout.

L’hôte nomade, l’hôte inconnu, l’hôte mal venu, mal accueilli et mal aimé est un minuscule virus avec des piques comme un hérisson, si je comprends bien cette petite boule hirsute dessinée par les médecins. Covid-19 est un ovni extraterrestre. L’intrus est mâle. Oui. C’est un virus, un ! Je répète un, un, un.  Il est masculin, s’il vous plaît. Mais son nom résonne aussi comme si c’était une femme : « Corona ».  

Corona avec une terminaison en « -a », racine latine. Corona comme Cornelia ou Cordelia, des belles italiennes. Corona comme couronnement. Je trébuche, mon latin est parqué dans un coin lointain de mon cerveau. Couronnement de quoi ? Je ne peux m’empêcher de penser que Corona est le couronnement du positif dans l’abolition du négatif. Ce négatif qu’est notre course frénétique vers le toujours plus : plus d’argent, plus de consommation, plus de luxe, plus de vitesse et d’instantané dans la vie.

Et maintenant depuis hier un arrêt sec.  L’appel formel de rester à la maison. De s’enfermer dans son petit chez soi qui s’avère très spacieux, chez les uns, et chez d’autres plutôt un trou à rat. Un arrêt de confinement décrété par le gouvernement français, sous peine d’amende pour celui qui met son nez dehors pour sniffer l’air. Pour prendre la température, si vous voulez, et regarder l’air du temps et rencontrer ainsi Madame Corona, cette vilaine, qui se balade partout. Ce sera une rencontre à son insu.

La France dans son cloisonnement ne fait que suivre la Chine, l’Italie et l’Espagne. L’amende est cependant son amende choisie pour son territoire : 135 euros pour un nez qui se balade. Aie, la perte d’argent, ça fait mal. On ne change pas l’appât du gain du jour au lendemain. On ne change pas une société non plus. Les Français râlent. Comme d’hab. Ils râlent, si l’État ne fait rien, si l’omni-Président ne commande pas dans la seconde un avion pour rapatrier les touristes français qui se baladaient – malgré le virus. « Macron, un avion » scandent les naufragés de la Marianne au Maroc et se croient drôles et dans leur plein droit. Qui va payer ? Bien sûr les autres – les co-citoyens. Les Français râlent quand le gouvernement les aide sans qu’ils le lui demandent : Eux, rester à la maison, quoi ? Pour un simple virus ? Mais qu’est-ce qui lui prend… Monsieur le Président c’est une atteinte à ma liberté ! Je paye mes impôts donc j’ai le droit de me promener. Y inclus les gilets jaunes qui pensaient bien faire en se rassemblant juste quelques jours avant. Le danger est toujours pour les autres.

Bon, Monsieur le Président pense bien faire et protège alors un peu plus la nation en prenant des mesures plus sévères. Il décrète l’amende pour quiconque bouge dehors – sans motif permis par l’administration. Ça alors !  Les Français râlent encore – tandis que l’Allemagne ferme tranquillement ses frontières avec la France et ainsi à ces baladeurs indisciplinés et inconscients, volatiles et râleurs par nature.

Un peuple est ce qu’il est, forgé par des siècles – malgré les migrations qui ont apporté leur lot de bons changements.

L’Allemagne ferme – comme la France – des écoles, des crèches, des lieux publics, mais permets aux restaurants de rester encore ouvert jusqu’à 18h.  Aussi suis-je moins confinée que mes amis français. Je me balade et avec moi des millions d’autres Allemands – mis au chômage partiel ou invités à travailler chez eux. Le fameux « home office », le travail à domicile dont on parlait depuis des années mais qui tardait, tardait et retardait à venir est enfin arrivé chez nous, en Europe, dans des milliers d’entreprises et des millions de foyers. Madame Corona fait du bien.

Elle fait doublement du bien, car elle renverse le gourou du gain partout. Il doit se faire plus petit, maintenant. Ce gain devient nain ou disparaît même. Le toujours plus est devenu une alerte du toujours moins. Un choc total. Un choc pour l’économie et l’industrie. Un choc pour les patrons et les patronnés. Madame Corona a mis l’argent du côté et vide les tirelires.

Ah, sacré Madame Corona. Elle fait triplement du bien. Elle n’a pas besoin de longs contrats pour réduire notre CO2. Enfin, moins d’émissions nocives. Nous pourrions respirer mieux dehors, si Monsieur le Président nous le permettait. Mais pour l’instant il nous protège – de tout.

La crise rassemble. Madame Corona nous montre nos proches sous d’autres yeux.  Elle est bien l’intrus au sein de notre foyer. Elle re-mélange les cartes du jeu des sept familles.

Ah, j’ai failli oublier, le 18 mars, date où je commence le journal intime, est une date historique pour les Allemands. Ce fût un 18 mars, en 1990, que les premières élections libres pour la « Volkskammer » (« la chambre du peuple », traduction littérale) ont eu lieu en RDA, juste quelques mois avant que le régime soit complètement dissous et le pays de la RDA (ré-)unifiée avec la RFA. Et c’est un 18 mars, en 1848, à Berlin que les soulèvements de barricades pour la liberté de la presse et la création d’un parlement ont marqué l’histoire allemande. Tous les deux évènements étaient des pas vers la démocratie. Pour l’histoire française le 18 mars est dorénavant le souvenir et le symbole d’un confinement qu’ils ressentent, pour la plupart, comme atteinte à leur liberté et comme une prison. (à suivre….).

Journal du confinement II

Jeudi, 19 mars 2020 : L’Amour au temps du Corona

            Il paraît que le livre le plus vendu en ce moment est « La Peste » de Camus. Je ne comprends pas ce choix. C’est le moment de s’égayer et non de se faire peur. C’est le moment de reprendre des sagas, de relire des romans anglais, louvé dans son fauteuil, et même de savourer des romans d’amours. 

            Amour, ai-je dis « amour » ? Il faut que je réfléchisse à l’amour au temps du corona. Les jeunes couples sont allongés dans les prés comme avant, comme si rien n’était. L’amour est fort, il se sent invulnérable, armé contre tout. L’amour est égoïste et se croit impénétrable à tout intrus. L’amour est une cellule à part. L’amour mène une vie à côté.

            Faut-il interdire l’amour à cause du virus ? Faire chambre à part, si l’on peut, et coucher dans des lits séparés ? Je m’imagine la déclaration présidentielle dans le journal télévisé à 20 h:  » A partir d’aujourd’hui, l’amour est interdite. Tout acte de tendresse à moins d’un mètre cinquante sera poursuivie en justice. » Est-ce que l’interdiction de l’amour soulèvera encore des masses dans notre société peu habituée à l’affectivité?  Serait-ce un tollé d’amoureux dans les rues ? Une révolution aimante ? Combien de manifestants scanderaient leur amour pour l’amour, pavé à la main ? 

            Certains hommes plaisantent – suite au confinement, il y a aura un nouveau baby-boom. C’est sans compter avec les femmes. Je pense que le nombre de divorces va exploser.

            D’ailleurs, Madame Corona serait sexiste. Elle préférerait les hommes aux femmes, nous affirment les premières statistiques. Encore une fois, les hommes raflent le plus dans notre société. Cette fois-ci, on leur donnerait la plus grande part du gâteau sans rancune.

            Madame Corona serait aussi anti-démocratique. Elle préfère les personnes âgées aux jeunes. C’est vilain. Bon, d’accord, soyons honnête : nous avons déjà parqué les vieux dans des maisons de retraite. Nous les avons confinés à la maison bien avant. Il fallait que Madame Corona les libère un peu – pour les mettre dans des lits d’hôpitaux. Le décor change – le confinement reste et l’isolement aussi. Avec des gants et un masque d’hygiène, des appareils et des médicaments en plus. Et une autre mort que prévue depuis bien longtemps. On n’a guère le temps de faire son testament, ni le droit de rassembler sa famille pour mieux écarter ceux qu’on n’aimait pas de toute façon. Les temps sont durs. 

            9h23 Confinée, je me fais ma première tasse de café. Un rituel au ralenti. Je le savoure lentement. Madame Corona nous donne du temps avant qu’elle ne nous le vole pour toujours. Avant qu’elle ne prenne notre vie. Profitons-en donc. C’est une déclaration que je fais à mon mari. Moi, je lui parle en face. Mais lui, il a la tête dans un cloud. 

            13h50 Après les courses au supermarché presque vide, mais loin d’être vidé, je découvre le mail de mon amie. La cloche, m’explique-t-elle, sonnait sur l’initiative de l’archevêché de Cologne. L’archevêque a donné l’ordre que tous les soirs, à 19h30 pétanque, toutes les cloches du diocèse devraient sonner. Ceci jusqu’à nouvel ordre, jusqu’ la fin du coronavirus. Mon Dieu, nos temps ressemblent quelque peu au moyen-âge, à une époque où l’église, impuissante face à des épidémies, se faisait entendre ainsi. Ce tintamarre des cloches en Rhénanie remplace, me semble-t-il, les cultes interdits. Il rassemble en pensées et en prières les croyants. Il envoi de la spiritualité à travers monts et vallées le long du Rhin. Trois minutes pour signaler que Dieu est parmi nous. Les trente étaient dû à une fausse manœuvre. 

Je doute sincèrement que ces trois minutes changeront l’homme, sa foi et le cours du siècle.

Vendredi, 20 mars 2020 : Un nouveau futur se dessine

         Pour la France, c’est le jour 4 du confinement. L’Allemagne va bientôt fermer ses frontières entre ses Länder. Mais comment va-t-elle gérer les milliers possibilités de passage ?  Une voisine me raconte – en respectant au centimètre près le périmètre sanitaire prescrit – que les mariages seraient annulés si le nombre des invités dépasserait douze. Pourquoi douze ? Serait-ce encore une référence religieuse, ancrée dans le subconscient de notre société christianisée ? Je pense aux douze apôtres. Une fonctionnaire d’une mairie à Berlin aurait proposé à deux amoureux de les marier dans la seconde. Ils voulaient fixer une date pour la fin de l’année. « On ne sait pas ce qui va se passer dans les prochains mois », aurait rétorquer la fonctionnaire et de proposer : « Je vous marie tout de suite, si vous voulez. » Ils voulaient. Voilà, le virus permet des exceptions impensables autrefois. Berlin devient un Las Vegas pour les mariages. 

            Quelles nouvelles va m’apporter cette journée ? Certainement pas de nouvelles par le journal, car la livraison s’est arrêtée. Est-il malade notre coursier ? J’espère que non.

Les revenus ne tombent plus, ou tombent à l’eau, par l’annulation de tous les évènements, fêtes, dîners, réunions, qui sont essentiels pour entretenir la grande maison. En temps de crise vaux mieux habiter petit. Même si un confinement à six sur 40m2 doit être l’enfer. Trop d’énergie étouffée dans un endroit. de l’énergie négative en générale, car les hommes ne savent plus transformer une situation désagréable en happening. L’homme a perdu son esprit explorateur, sa veine de Robinson Crusoe. Bon d’accord, tout le monde n’a jamais été Robinson, ni scout.

            8h40 Je vais prendre ma première tasse de café. A la même heure comme hier. Aïe, je suis conditionnée comme un chien – au sens du médecin et physiologiste Ivan Pavlov. Mais ne sommes-nous pas tous des conditionnés dans nos besognes de tous les jours ? Il était temps de se réveiller. Demain je vais changer.

            12h45 Je file au tabac local pour poster un recommandé. A partir de lundi 23 mars, au plus tard, l’Allemagne suivra la France et fermera tous les magasins sauf les supermarchés. Les changements dans la vie de tous les jours sont déjà bien palpables. Un silence certain règne dans les rues. Peu de gens, moins de voitures. C’est presque glauque en plein soleil.

            13h J’aime. I like. Chaque nouvelle situation engendre de nouveaux mots. Pas forcément les plus jolis. Un néologisme que je lis dans les journal économique « Handelsblatt » est la « glokalisierung », la « glocalisation« . Ce serait le contraire de la globalisation, mais pas vraiment une « deglobalisation« . La nouvelle « glocalisation » serait la synthèse entre le mondial et le local; entre le digital pour le travail et l’autarcie locale pour la nourriture. Les deux seraient comme pile et face d’une même médaille, inséparables comme le yin et le yang. L’analyste de ce mouvement est un certain Daniel Dettling, futurologue à l’Institut de la recherche du futur à Berlin. Si « l’hyperglobalisation » était frénétique et nocive, la nouvelle « glocalisation » serait « achtsam » (attentif) et durable dans ses démarches. L’économie et la société seraient, selon ce chercheur, plus résilients et robustes. Aurons-nous donc un bel avenir ? En tout cas, le futurologue nous affirme un bon pronostic de survie. 

Samedi, 21 mars 2020 : Des beaux gestes existent, il suffit de regarder

Je m’ennuis. Tiens, tiens ! Rassurez-vous, cela n’a rien de nouveau. C’est souvent les samedis que je m’ennuis. Le virus n’y change rien. Le confinement non plus.

Par contre, l’affolement suit dans la seconde via internet. L’existence d’un ami s’écroule. DJ pour gagner sa vie et bouquiniste par passion, il ne gagne plus un rond. Toutes les soirées et fêtes ont été annulées. Il m’écrit qu’il doit mettre la clé sous la porte. A moins que … A moins qu’il y ait des gens qui le sauvent, des gens avec du cœur. Croyez-moi, ils existent. Ils se révèlent en temps de crise comme ce propriétaire de logements de travailleurs qui propose à ses locataires de diviser les loyers par deux pendant quelques mois. Un geste ! Et puis, quelques heures plus tard au supermarché. Une cinquantaine d’hyacinthes sont alignées derrière la caisse telle une mer de bleu et un ciel de rose. « Prenez-en une ou deux comme souvenirs. Nous allons fermer bientôt. » nous invite la caissière, un large sourire dans le coin de ses yeux fatigués. Je rentre sur un nuage. Un parfum d’espoir se propage dans l’air.

            La vie est belle. Plus belle, par moments, qu’avant le virus. Je suis certaine que nous trouverons des milliers de beaux gestes de ce genre en ces temps-ci. Soyons le premier à le faire. Au chaud dans ma cellule, je propose à mon bouquiniste de lui prêter des sous. (À suivre)

Journal du confinement III

Dimanche, 22 mars 2020 : C’est tous les jours dimanche … vraiment ?

Une phrase court les rues telle une chanson gagnante de l’Eurovision. « C’est tous les jours dimanche. » Vraiment ? En tout cas, nos dimanches sont différents, ils ne se ressemblent pas, le mien est différent du vôtre. 

Et tous nos dimanches ont bien changé avec le virus. Ce cadre supérieur qui envoie aux jeunes employés récit sur récit, même le week-end, non-stop,  leur disant « comme ç’est tous les jours dimanche ». Aux yeux de ce vieux loup du business, ces jeunes cloîtrés à la maison peuvent bosser. Bosser pour lui, il se réserve l’exclusivité de leur confinement. On se croirait à l’école. Bosser le dimanche, c’est ce qu’ il a dû faire en temps normal, avant le virus l. Bosser, c’est ce qu’ il fait toujours. Un fou du travail. En temps de crise, il se révèle mauvais chef et mauvais pédagogue. Certainement pas un homme à épouser. Les jeunes, privés du dimanche dans cette semaine de tous les dimanches, ne peuvent plus se ressourcer. Ceux qui croient que confinement va forcément de pair avec une meilleure hygiène de vie, se trompent.

            Cette famille, habituée aux déjeuners de famille le dimanche avec son lot de joie et de disputes, a connu aussi un chamboulement. Elle se retrouve désemparée, car privée de ses éternelles habitudes. La route de la routine dominicale est barrée. On ne peut même plus faire demi-tour. Des anciennes hiérarchies tombent, de nouvelles s’installent – avec un rituel changé. Je doute que cette famille va retrouver un jour son rythme familial d’avant. Quoi que…L’homme est animal qui oublie vitre, très vite, quand il veut oublier.

            Mon dimanche aussi n’est plus comme avant. Il est envahi de mauvaises nouvelles, percé comme un emmental, vidé de sens. Ce n’est même pas la peine de chercher à boucher les trous. Moi, qui avait comme coutume de couper le portable le dimanche, je le laisse maintenant allumé. Une mauvaise nouvelle habitude, car elle n’apporte rien de bon. Ce dimanche soir, je lis les résumés de la semaine, regarde la topographie mondiale du virus, cherche à comprendre où il se porte bien, mieux, ou enfin plus mal. Je suis la trajectoire du pourquoi et comment. Mon dimanche a pris une tournure non-endimanchée, maussade. 

Pourtant, voilà un constat bizarre et positif : le cloisonnement m’ouvre tous les jours un peu plus sur le monde. Je voyage virtuellement. Je suis à la maison et e suis partout.

Lundi, 23 mars 2020 : Le confinement allemand reste bien sage et le printemps passe à côté

Notre cloisonnement en Allemagne est depuis hier fin d’après-midi, officiel, mais nettement moins dur qu’en France. Les ministres des Länder (exceptés celui de la Bavière qui avait fait cavalier seul et fût vivement critiqué) ont décidé avec la chancelière Merkel, que nous pouvons toujours sortir. Voir même nous rassembler – à deux. Être en tête à-tête avec quelqu’un, en gardant une distance de 1m 50, jamais au grand jamais, je n’aurais pensé qu’une telle constellation serait considérée comme un « rassemblement ». 

            Et comme j’adore me promener à deux, rencontrer les gens les uns après les autres, un par un, me voilà, championne du rassemblement. Je l’avais toujours été à mon insu.

            A part ça, le travail doit continuer, l’économie doit tourner même à gouttes d’eau. L’endettement allemand atteindra les 156 milliards d’euros, un record. Les Allemands qui n’aiment pas s’endetter – ni en public ni en privée -, qui préfèrent montrer l’exemple et être bon élève, cette fois-ci ils se dépassent !  Ils foncent. Espérons que cet argent promis est bien dans les caisses. Mais où était-il avant ?

            Les coiffeurs doivent maintenant fermer, eux aussi, comme les restaurants, les cinémas, les piscines, les salles de fitness, et j’en oublie.

            Je regarde par la fenêtre et vois dans la cour les magnolias en fleur. Il y a trois jours, le 20 mars, c’était le début officiel du printemps. Je l’ai raté comme des millions de gens en Europe. D’habitude, les journaux accueillent le printemps avec fanfares et photos. Ils lui consacrent une demi-page et nous dopent de conseils pour jardiner. Cette année rien. Les seuls conseils se portent sur la protection contre le virus. Tous les calendriers auxquels nous étions habitués sont bousculés. Le temps est un autre temps. Faut-il vraiment perdre la boussole à ce point ? Ignorer tout de ce qui nous reste de beau et de bien vivable tant que nous sommes en vie ? Bettina de Cosnac

Journal du confinement IV

Mardi, 24 mars 2020 : La crainte d’un tsunami économique et politique

J’ai du retard. Oui, je suis en retard pour le rendez-vous avec moi-même et pour écrire mon journal. Cela peut arriver même en étant cloîtrée à la maison. Trop de choses à faire, tout sauf rester en place. 

Aussi ai-je zappé la nouvelle d’hier : Angela Merkel a dû subir un test covid. Vu son âge, elle fait partie des personnes à risques. Incroyable, mais vrai, c’est un médecin – son médecin traitant – qui a failli la contaminer. Il se promenait avec la maladie à son insu. Pendant quelques heures une nation plongeait dans une autre angoisse, une angoisse de plus : que faire si Angela …. Si la mère de la nation…. Si, Angie…. Si, si, si elle devait nous quitter en ces jours-ci ? Je pense l’impensable, je l’écris même, car j’aime penser jusqu’au bout. Si le « si » arrivait, ce serait une catastrophe. La totale. Un tsunami politique en Allemagne. Avec des répercussions en Europe et bien au-delà. Cette femme joue un rôle d’apaisement dans la politique mondiale. Elle est un phare. Elle montre que la route du bon port est possible. Au lieu d’hurler, de fanfaronner, de pavaner comme ces hommes politiques aux cheveux teints en blondinets et mal cravatés, elle agit placidement. Ses armes de négociation sont le recul d’une scientifique et la bienveillance d’une humaniste. Fille de pasteur, elle croit comme mère Thérèse en l’humain, mais ne se fait aucune illusion. 

Quelques heures plus tard, ma pensée tsunamiste se révèle vaine. La « Mutti », comme les Français aiment l’appeler, est déclarée « négative » au virus. Madame Corona préfère toujours les hommes. D’ailleurs, elle aime de plus en plus le pouvoir ! Ainsi s’est-elle installée au trône de Monaco en infectant le Prince Albert II. Elle est dans le gouvernement du Portugal où le Premier Ministre la prenait en grippe. L’âge avancé de nos dirigeants me saute soudainement aux yeux. Ce que je ne sais pas encore, c’est que demain, le Prince Charles, 71 ans, sera également en noces avec Madame Corona. Qu’en sera-t-il de la reine ? Par précaution on l’a écarté de Londres, infectée depuis peu, l’isolant à la campagne. Les dossiers la suivent, un personnel réduit au minimum aussi. Sa survie est un garant de stabilité pour un pays où la femme au suprême pouvoir est reine. Un changement ces temps-ci serait fatal.

Le soir, mon petit bout de terre devant la porte est bercé par une nuit étoilée devancée par un beau coucher de soleil. Ils transgressent la loi du confinement. La terre suit son propre cours. Comme toujours.

Mercredi, 25 mars 2020 : Parlons un peu des vieux

Mon home-office continue. Écrivaine, 80% de mon travail se passait déjà avant le virus à la maison. Le home-office est donc une invention de l’écrivain. Avec ma casquette de journaliste, je me penche aujourd’hui sur le marché des demeures historique. Les vieilles maisons sont des nids à part. Elles sont comme les vieilles personnes, chères à entretenir en cas de maladie et demandant un soin spécial. Comme elles, les vieux murs ont une guirlande d’histoires à raconter. Comme elles, elles préfèrent se taire. Abandonnées, elles s’effondrent petit à petit. Leur histoire s’efface en silence. Nous leur superposons la nôtre et celle de nos enfants. Et puis, les petits-enfants amènent leurs propres valises de larmes et de secrets. 

Autre constat : notre correspondance change. Moins effréné, imprégné de confinement et de la peur, les e-mails finissent avec une pensée bienveillante pour l’inconnue. Des nouvelles formules de politesse ont vu le jour. Elles remplacent les anciennes. Un « portez-vous bien », « Bleiben Sie gesund » ou un « take care » ponctue aimablement la fin. A adopter sans limites.

Jeudi, 26 mars 2020 : La vie semble être une question de stratégie

« Wir schaffen das ! » Cette phrase forte, trempée dans la plume de l’optimisme, est devenu le leitmotiv de la gestion de crise à l’allemande du Corona.

Il ressemble à l’énergie prometteuse du fameux « Yes, we can » de Barack Obama, ancien président américain. A une nuance près : nous sommes déjà en train de nous mobiliser à fonds, non pour un idéal, mais pour prendre un obstacle à l’assaut. Le « Wir schaffen das !  » d’Angela Merkel se veut rassurant en temps de crise mondiale. Ce qu’elle dit aux Allemands est bien valable pour les femmes et hommes de la terre entière : Nous réussirons ! Nous ! Le virus dévore nous tous aux quatre coins du monde. Il met nos modes de vie à plat et nos appétits en diète sévère. Nous ! devrions travailler ensembles. C’est le pari le plus dur à gagner.

La vie, tout simplement. La vie est donc devenue le centre du monde. On la surveille, l’assiste, la soigne attentivement comme un bébé qui nait. Oui, la vie avec Covid-19 à nos côtés (sans le chopper) se révèle soudainement bien plus précieuse qu’avant. Nous regardons la vie humaine avec d’autres yeux. Pour survivre, nous adoptons une stratégie bien plus consciemment qu’avant. Et ceux qui ne respectent toujours pas le confinement bafouent du pied leur vie – et la vie des autres. Bafouer sa propre vie – peu importe si on paye ses impôts -, on est libre de le faire. Bafouer la vie des autres, signifie tout simplement être égoïste à mort. Les ignorants non toujours pas compris, que la vie, en ce moment, est une question de stratégie. Et de discipline militaire, si l’on veut, en pensant à la déclaration de guerre du président français Macron, déclaration faite à l’ennemi virus. Je doute cependant que nos stratégies entreront comme cas d’étude au célèbre cycle des « war studies » du King’s College en Angleterre. Quoi que ! Les stratégies d’une guerre médicale sont développées depuis longtemps dans les romans de science-fiction. Et nous voilà en pleine fiction. Ce que nous croyions être du ressort des écrivains. 

Vendredi, 27 mars 2020 : Un courage des circonstances

Face à Corona – il faut un courage de circonstances. Les décisions doivent être prises rapidement. C’est maintenant que se montre la capacité d’un gouvernement de trouver l’unanimité dans ses divergences, de mettre l’intérêt du pays avant l’intérêt du parti. Ce n’est pas simple. Le Parlement allemand réussit plutôt bien. Il vote des aides gigantesques en un après-midi. Un rapprochement politique au plus près en gardant la distance médicale requise. Chaque deuxième siège du Bundestag reste vide. 1m 50 reste 1m 50. C ‘est drôle si ce n’était pas si sérieux. 

En France, le gouvernement se trouve soudainement en face de gens qui portent plainte contre lui. Tout prétexte est bon. Le gouvernement aurait dû faire ceci, il aurait dû faire cela, il était évident que… Ceux qui portent plainte n’ont-ils jamais pris une mauvaise décision dans leur vie ? Ne se sont-ils jamais trompés ?  Je pense à la célèbre phrase de Jésus : « Que celui qui n’a jamais pêché lance la première pierre… » Je mets en parallèle une nouvelle phrase, phrase biblique : « Que celui qui ne s’est jamais trompé, soit le premier à porter plainte … » Il ne restera personne. 

Aux États-Unis, le paquebot économique coule. Face à ce naufrage, les Américains élus, démocrates et républicains confondus, jettent leur méfiance d’interventions de l’état par-dessus bord. Ils accordent des millions de dollars aux entreprises pour éviter un chômage sans précédent. Le Titanic US a heurté l’iceberg corona, un virus qui nous fait tous froid au dos.

Il faut du courage de circonstance. Et faire preuve, tous les jours, d’un peu plus d’abnégation. Même certains grands patrons ont écorné volontairement leurs salaires, en Allemagne et en Italie, pour être solidaire. Chose rare. 

Nous gagnons donc moins. Mais en même temps, nous gagnons plus. Tous les jours, je découvre un nouveau musée ou un ancien film, sorti de l’oubli dans mes balades virtuelles. Tous les jours, je reçois des messages de découvertes et d’une nouvelle solidarité possible. 

La société créative est en route. Elle organise notre société différemment. Elle fonce. Il faut que je saute sur le train à temps. J’ai du mal, tant il va vite.

Et surtout prudence ! Un clic sur internet reste un clic avec des conséquences. 

Samedi, 28 mars 2020 : La bassesse de l’homme est à la hauteur du virus

Au théâtre du monde, je suis abonnée aux scènes de vie pas drôles. C’est un programme de tous les jours. Un programme gratuit au contenu lamentable.

Scène une, en France

Lieu : un supermarché de l’ile de Ré, île fréquentée par des gens huppés et soit- disant de l’intelligentsia. Acteurs : des personnes comme vous et moi – plus précisément d’origine parisienne. Action : Poussées par l’avidité et l’angoisse, les personnages piquent dans les caddies des uns et des autres. Ils se battent pour un paquet de pâte et en font un pâté. La police doit intervenir.

Scène deux, en Allemagne

Lieu : Un supermarché dans un village près de Cologne. Acteurs : des personnes comme vous et moi – plus précisément originaires d’une ville moyenne. Action : Un acteur de sexe féminin veut acheter trop de papier de toilettes, marchandise convoitée et donc limitée depuis peu. La caissière la prend en flagrant délit. Elle l’empêche. Furieuse, la cliente s’assoit sur le … Elle fait grève. La police doit intervenir.

Dimanche, 29 mars 2020 : Réflexions et maximes

– Dans un corps confiné, l’esprit reste libre.  

– Le tête-à-tête du confinement est comme la retraite pour un couple. Un test auquel il était mal préparé. 

– Tout exercice mental est forcément un exercice physique. Regardez comme les pensées tournent en rond.

– Nous avons de belles perspectives des deux côtés du Rhin. La preuve : en français, le monde marche sur la tête. Donc le monde « marche » encore. Die Welt steht Kopf en allemand.  Ouf, le monde « reste debout », même étant sur sa tête. Seuls les Anglais nous montrent le revers de la médaille : Upside down. Le monde n’existe plus, tout simplement. The world is a mess.

– Le temps nous est compté depuis toujours. Mais le compte n’est plus bon. Les cloches des Églises sonnent à des heures impossibles, appelant, sur ordre des archevêques à des prières extraordinaires. Le comble, avec le passage à l’heure d’été, on nous vole une heure aujourd’hui. Par temps de virus, chaque minute compte.

Lundi 30 mars 2020

Consternation : il y aurait eu le premier suicide politique dû à la pandémie. Le ministre des finances dans la Hesse a mis fin à ses jours, ne pouvant plus (spécule-t-on) faire face aux gouffres financiers qui s’ouvrent partout. La presse internationale, dont la France, reprend vite cette nouvelle. Elle relate cette mort comme  » une horreur corona de plus ». Restons prudent. Peut-être cette mort aurait-elle pu être évitée tout simplement si nous nous soutenions plus au lieu de nous torpiller. Il est évident que la pression sur nos dirigeants est immense et qu’il faut avoir la peau plus dure que dix pachydermes pour survivre un seul jour.

31 mars 2020

Chroniques du confinement – Marie-Soeurette Mathieu : Confinement 2020. Confinement.

Confinement 2020

Les mots les plus entendus dans le monde ces derniers jours sont surement Corona virus  ou Covid 19. Comme ce qu’on appelle une pandémie s’étend à travers le monde, les gouvernements de plusieurs pays atteints prennent des décisions cruciales en vue d’arrêter la propagation de ce virus. Nous avons entendu le président D. Trump des États-Unis dire qu’il va débloquer mille milliards de dollars pour dédommager les travailleurs qui vont perdre leurs emplois. Au Canada le premier ministre J. Trudeau a parlé d’un programme pour dédommager les parents par une augmentation d’allocation familiale et les travailleurs par des paiements de remplacement de salaire perdu soit par perte de l’emploi ou d’arrêt préventif causé par cette pandémie. En Italie les gens sont confinés dans leurs maisons et ne peuvent sortir qu’en cas d’extrême urgence. Les rues de Paris où se trouvent des monuments populaires très fréquentés par les touristes sont désertes.

Dans cette circonstance de crise mondiale les arnaqueurs sont aussi aux aguets.  Il ne faut pas répondre à des téléphones qui demandent des informations personnelles comme les numéros d’assurance sociale de compte de banque ou de date de naissance en vue d’avoir une compensation. Les gouvernements ont déjà tout dans les dossiers des citoyens. Soyez prudents ! 

Au Canada nous avons connu en 1998 la crise du verglas qui a provoqué des fermetures d’entreprises et fermeture d’écoles à cause de longues pannes d’électricité et d’états de routes dangereuses.  Il y a eu les effets du virus nommé H1N1 ou grippe espagnole en 1918 et bien d’autres qui ont fait de nombreux morts à travers le monde. Tout cela fait partie de l’histoire. Cette pandémie ne sera un jour qu’un malheureux souvenir. Pour combattre ce virus, il faut savoir le mépriser.  Là où on pense qu’il est on n’y va pas. On s’abstient d’être dans les avions dans les endroits où sont taux est élevé et plus encore se confiner dans sa maison. Les trucs habituels que l’on conseille s’est de se laver les mains souvent, d’éviter les rapprochements avec des gens qu’on rencontre. 

Avec un peu de patience et beaucoup de petits sacrifices, nous verrons ce virus s’envoler vers l’inconnu pour ne plus jamais revenir ou revenir quelques années plus tard sous un autre nom.  Entre temps, regardons le monde avec un autre œil.  

Au Québec, nous constatons une baisse du litre d’essence de plus de 50cents. Les routes sont désertes donc il n’y a plus d’embouteillages aux heures de pointe. La tranquillité règne sur la route lorsqu’on décide de faire une petite marche de santé. Le passe-temps bénéfique est la lecture et l’écriture pour ceux et celles qui aiment écrire.  

Pourquoi ne pas lire ou relire l’anthologie : « Voix d’écrivaines francophones » de Corsaire Éditions, livre inspirant qui regroupent les écrits de nombreuses femmes talentueuses de partout dans le monde qui forment le parlement des écrivaines francophones.  Je l’ai relu dans ces moments de confinement et j’y ai trouvé des perles.

Pourquoi ne pas commencer ou recommencer à lire La Bible, livre le plus lu au monde. On y trouve des mots encourageants et aussi des passages comme celui-ci : Ce qui est a déjà été et ce qui sera a déjà été, et Dieu ramène ce qui est passé. Ecclésiaste 3,15.

20 mars 2020

Confinement

Après les gifles glaciales de l’hiver

A l’aube d’un printemps 

que l’on souhaiterait vermeil

il s’est infiltré dans nos villes dans nos Provinces

dans nos Etats

pour y semer la désolation le deuil

et le confinement

On l’appelle corona ou couronne

Dans la langue de Mallarmé

Corona virus

Quelle sorte de couronne est-ce

Serait-ce celle d’un épouvantail

Faite de ronces et d’épines

Pour effrayer les oiseaux

J’aime mieux les couronnes

Serties de perles de diamants et d’or

Qui ornent la chevelure

Des reines et princesses 

Je refuse cette couronne mortelle

dans ma ville dans ma province

et dans nos îles d’ici et d’ailleurs

Je n’aime pas l’odeur de la mort

Couronne de malheur

Arrête ton ascension

Pour que le monde puisse respirer

LIBERTE

Pour que notre printemps soit perle

Et Pâques coloré d’espoir.

31 mars 2020

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