Chroniques du confinement – Edith Serotte : Chroniques confinées

Chroniques confinées

« Des mesures seront prises pour « réduire fortement les déplacements » dans toute la France pour plusieurs semaines. Les modalités seront précisées selon le Chef de l’état, qui a évité d’utiliser le terme « confinement ». Il a appelé la population à ne pas sortir sous peine de sanctions, sauf cas exceptionnel, et à « garder le calme ».

Rosa regardait s’échapper de son thé à la citronnelle les volutes de fumée. Depuis, qu’elle était enfermée dans cet appartement, elle observait médusée des métamorphoses.

Son quotidien habituellement rythmé par le ronron incessant des pelles mécaniques du chantier voisin était devenu silencieux. Les véhicules qui solennellement lézardaient dans le parking d’à côté avaient disparu. De même qu’étaient partis les employés de la Collectivité qui armés de leurs tronçonneuses amovibles domestiquaient leur jardin d’Amazonie. Le palais de justice où elle faisait des heures de vacation avait fermé ses portes depuis longtemps. Seule constante : la mer qu’elle apercevait encore depuis Montabo et depuis ses fenêtres ouvertes à demi.

 Il lui semblait même que celle-ci était montée au plus haut… Présage, présage…

C’est que mon monde ne tourne plus comme il le devrait depuis cette histoire à la con pensait la jeune trentenaire ! Finement gérée pourtant, cette crise sanitaire n’en finissait plus de s’étaler dans les médias. Elle siégeait à dire vrai aux côtés des drames, des habitats précaires, des héros et d’une courbe de croissance exponentielle… La mort a repris sa place pensait Rosa. Plus question en effet, de jouer la désinvolture et de faire comme avant la nique à des consignes de sécurité. Son corps lui-même s’était éloigné des siens à un mètre de distance et même ses gestes étaient devenus des barrières. La jeune femme se gratta la tête en insérant ses doigts jusque sous la maille de son tissage fatiguée.

Depuis sa fenêtre, elle voyait bien quelques attroupements informels de chiens créoles qui grattaient leurs gales avec nervosité, des agoutis[1] décontractés chassant en plein jour et des ravets[2] qui s’ébattaient en toute liberté.

Depuis ce con de virus qui finement avait changé sa vie, elle se surprenait elle aussi dans des métamorphoses. Allongée sur sa couche, ses yeux suivaient au plafond les soubresauts désespérés d’une libellule venue se confiner à ses côtés. L’insecte aux ailes démesurées se cognaient aux murs sans discontinuer. J’étais comme elle au début de cet enfermement se dit Rosa. C’était comme si mon appartement était devenu trop petit. J’allais dans mes mètres carrés comme un pantin désarticulé. Comment faire me disais-je désorientée ? J’étais assommée. Tout…Tout s’embrouillait… Impossible par exemple de séparer le superflu du nécessaire. Absolument tout dans mon quotidien devenait d’une grande nécessité ! Mon serre-tête, l’eau micellaire, le contrôle technique de la voiture, mon rendez-vous chez qui vous savez ! Bref… J’étais prise dans des pantomimes absurdes. Cherchant quelques spectateurs pour leurs jouer mon rôle social. Mais hélas… Il n’y avait plus de bises à donner ni de regards appuyés. Alors je me suis résignée… D’ailleurs, le nez pris dans un masque chirurgical de quoi aurais-je eu l’air avec des sourires sans circonstances ?

Les jours passaient. Sa mémoire s’emballait. Elle confondait les dates. Sommes-nous mardi ou mercredi ? Sur une radio locale, les messages sanitaires polyglottes étaient entrecoupés de chansons à la mode. Les chanteurs de dance hall parlaient de femmes qu’ils auraient aimé toute une nuit. Des chanteuses de Zouk leurs répondaient en promettant des amours pour la vie. Les chanteurs de soul ramenaient la paix dans des vibes langoureuses en appelant au « true love you know it ! Yeah ! ». Puis, un message du ministère de la santé les avait enjoint à arrêter les embrassades. Je perds le fil. Etais-ce à ce moment-là que mon téléphone portable se mit à vrombir ? C’est que ceux avec qui elle partageait son ADN étaient dispersés aux quatre coins du monde. Rosa appartenait à ces familles créoles nomades mais unies dans l’épreuve. Nous prenions des nouvelles des uns et des autres. A chacun son fuseau horaire ! Les conseils fusaient dans toutes les langues, dans toutes les pensées et dans toutes les peurs. Il était question au début de débrouille sans fin pour acheminer des gels hydroalcooliques aux pouvoirs guérisseurs. « Si si avec le boi bandé[3] dedans Je te dis ! Et pourquoi non ? ça a bien sauvé le mariage de tante Jeannette ! Tchip[4]». Chez nous se disait Rosa c’était nerveux : On rit tant qu’on respire !  

Puis mes objets connectés ont mêlé leurs messages vocaux aux images qui déferlaient sur la toile. Un patchwork numérisé de vrai et de faux.  Par cette fenêtre à moitié fermée, je vois Lapwent[5] le marché aux poissons déserté, les tambouyésaux mains vidées. Non loin, Castries l’indépendante qui se tait elle aussi. Et puis, par des interstices, je vois Montréal. Les rues de Sainte Catherine qui se sont vidées sous le soleil froid de l’hiver. Les milliers de couloirs qui perforent la ville, sont évacués eux aussi. On aurait vu le Prime Minister éternuer. Paris par la béance de mes persiennes créoles fait scintiller la Tour Eiffel comme autant de signaux d’espoir. 

Nous sommes en Guerre. Interruption des vols au départ ou en direction de Cayenne. Un navire militaire envoyé en renfort. Des mégaphones crient dans la nuit : couvre-feu !

La libellule a retrouvé sa liberté. Elle a quitté l’appartement dans un grésillement joyeux. C’est vrai que rien n’arrête la vie se dit soudain Rosa ! La vie ne surgit-elle pas du Chaos ? Et son esprit fatigué se rappela soudain que du courage de ces millions d’êtres humains prisonniers volontaires, il ne pouvait surgir que la vie même. 

Edith Serotte

Chroniques confinées.

A Cayenne, le 26 mars 2020


[1] Agouti : Gros rongeur terrestre

[2] Ravet : cafard

[3] Boi bandé : aphrodisiaque utilisé dans la culture antillo-guyanaise

[4] Tchip : Interjection utilisée dans la culture créole 

[5] Lapwent : Ville de Pointe-à-Pitre

Chronique du confinement – Alicia Dujovne Ortiz : Confinement dans la France profonde

   D’après la légende familiale, vers 1870 mon arrière-grand-père, un marin génois immigré en Argentine, avait sauvé sa femme de la fièvre jaune ou du choléra (sur ce point les avis étaient partagés), en la cachant dans son bateau qui mouillait l’ancre dans le port de La Boca, à Buenos Aires. La légende ne dit pas comment s’appelait cette aïeule chanceuse, mais le nom du bateau-refuge est resté gravé dans les mémoires : “La Carmelita”. De cet Arche de Noé à la génoise provient mon deuxième prénom, Carmen. Quand il y a dix ans j’ai pris la décision de me confiner dans une maisonnette de conte de fées ou de sorcières, au fin fond du Berry, la dernière idée qui me soit venue à l’esprit est ce bateau légendaire. Il m’adresse aujourd´hui un clin d’œil complice.

    Dans mon hameau berrichon constitué de trois maisons dont la mienne, je ne cherchais qu’à fuir la Foire aux Vanités- un pari plus ou moins gagné-, retrouver nature et solitude et tenter de réaliser le rêve que chaque exilé porte en soi, tout en le sachant impossible : la reconstitution d’une maison de famille inévitablement perdue. Mais comment imaginer que ma petite maison jouerait le rôle d’une deuxième Carmelita, échouée en lisière de forêt en pleine campagne française ?

    A l’entrée du jardin il y a un portail trop grand pour les modestes proportions de la maison et du terrain. Je le trouvais prétentieux, à présent il me semble utile. Car il marque une limite. La pancarte peinte en rouge que je viens de suspendre à ses barreaux n’a de signification que pour moi : NO PASARAN. Pour les paysans qui m’entourent et, me jugent trop étrangère à leur goût, me saluent à peine, il s’agit là d’une autre lubie de cette extraterrestre venue atterrir chez eux. Mais pour moi c’est un message que la Chose comprendra : il a été prouvé qu’elle possède le don de langues. 

   De l’autre côté du portail, sur le petit chemin de moins en moins foulé par les tracteurs, eux aussi en quarantaine, Olivier l’épicier du coin dépose des cageots contenant de spaghettis ou de pois chiches en conserve – c’est tout ce qui lui reste- et, muni de gants, prend son chèque dans ma boîte aux lettres que je laisse grande ouverte. Du temps en temps le médecin vient me rendre visite, un oiseau de malheur avec son masque pourvu d’un bec. Je tousse à me fracturer le sternum mais ce n’est que de l’asthme. Pas de fièvre, donc pas de risque de terminer à l’hôpital de la petite ville avoisinante, jetée comme une vieille chaussette bien que malgré mes quatre-vingt-un ans je n’ai l’air ni « grabataire » ni  « démente », pour citer le Ministre- enfin pas trop.

   J’ai fini mon roman, voilà qui est bien. Il ne sera publié que lorsque nous serons toutes et tous sorti·e·s de nos cavernes, l’air étourdi, fous de joie de pouvoir nous embrasser à pleine bouche, mais il est là, fin prêt. C’est mon petit dernier, il n’y en aura pas d’autres. Après une trentaine de livres je n’ai plus rien à dire, alors je ne le dirai pas. L’avantage de l’avoir terminé, c’est que je pourrai joyeusement revenir à ma passion première, la peinture, abandonnée pour me consacrer à l’écriture, il y a seulement cinquante-sept ans de cela. Et c’est, comme pour le vélo, le cheval, le tango, l’amour, une chorégraphie de gestes qui ne s’oublient jamais.

    Un autre avantage : mon jardinier n’ayant pas le droit de venir « faire la tonte », l’herbe pousse dans mon jardin presque au même rythme auquel je diminue. Elle grandit, je rapetisse, c’est la loi du vivant. Devenir La Fée aux Miettes dans un jardin sauvage, au beau milieu d’une peste, ça peut toujours aider à passer entre les mailles du filet, qui sait ?  Pour le moment les herbes folles ne m’arrivent qu’aux genoux, nous jouons elles et moi une course contre la montre, on verra bien qui arrivera en premier. Peut-être m’auront-elles recouverte entièrement avant la fin de la quarantaine, alors quand mes arrière-petits-enfants pourront enfin venir c’est eux qui me retrouveront parmi les trèfles, ou bien faisant la sieste à l’abri des feuilles de primevère, grasses et chaudes comme des couvertures.  

    Encore un dernier avantage à ce confinement en « milieu rural » – il y en a certainement d’autres mais je ne les ai pas encore dénichés :  les recettes de cuisine ! A quoi bon nous servirait-il l’Internet si ce n’est à découvrir, moi la citadine incapable de distinguer une feuille d’une autre, qu’on peut égayer les éternelles pommes de terre d’Olivier l’épicier en les agrémentant de salades de pissenlit, ou se concocter des tartes exquises avec une poignée de farine, un soupçon de beurre à la place de la crème fraîche, et un bouquet d’orties cueillies le matin même, avec des gants qui pour une fois n’auront pas servi à nous protéger de la salive d’autrui ?

    Certes, en énumérant les raisons qui m’ont poussée à me confiner depuis dix ans dans la France profonde, j’ai fait semblant d’oublier l’essentiel, par pudeur, par peur du ridicule, et parce que ce sont des choses dont on ne parle pas. Mais à présent on peut tout dire, y compris ceci : hormis la nature, la solitude et la recherche de la maison familiale impossible, un autre aspect de mon projet campagnard a été de me « préparer à bien mourir ». Une idée d’un autre temps, c’est pourquoi j’ai cherché un coin vieillot pour la mettre en œuvre.  Rilke avait exprimé ce vœu, « mourir de sa propre mort ». Une mort que nous portons en nous, comme un fruit, disait-il, et qui a un sens, une raison, et dans laquelle nous pouvons nous reconnaître puisqu’elle est là depuis l’enfance. Puisse ma pancarte de Passionaria être accrochée sur tous les portails, afin d’arrêter cette Chose innommable qui nous dépouille avec méthode de tout ce qui nous revient. De notre vie, mais aussi de notre mort bien à nous.   

Alicia Dujovne Ortiz

Chronique du confinement – Nassira Belloula : L’écureuil Wilson au temps du Coronavirus

La maison barricadée devenue bateau amarré qui ne partira plus. Je ne désespère pas, je mets les voiles, mouille mon doigt et vérifie d’où souffle le vent, il y’a comme une odeur bizarre comme des magnolias qui ne veulent pas fleurir. Ah, c’est le jardin encore pétrifié par l’hiver, la neige tarde sur quelques bouts de terrain, et la terre est marécageuse, l’eau n’est pas complètement absorbée. Je scrute l’horizon… de ma fenêtre blindée, on a peur même de l’air qu’on respire. Le quartier Côte-Saint-Luc est devenu soudain un foyer ; oh pas du tout ce foyer chaleureux avec de bonnes bûches dans la cheminée et cette odeur de bois brûlé, non un foyer où prolifère d’étranges créatures microscopiques qui s’agrippent qui nous étouffent qui nous balaient. Pauvre humanité, me dis-je si fragile. Je ferme les yeux, je tente d’oublier les chiffres, les infos, les overdoses des vidéos. Ma maison, mon havre, ma sécurité. Je suis contente de ne pas être en voyage perdu quelques parts. Je regarde le rapatriement des Canadiens coincés au Maroc, leurs visages si tendus. Au Pérou, c’est l’enfer pour les Canadiens qui y sont bloqués. Ils sont enfermés dans leurs hôtels, gardés par les militaires. La vieille dame raconte, elle mange des chips rationnées depuis trois jours. J’éteins la télé… je décroche de Facebook, de twitter, je prends un livre. Je le repose et je reviens à la télé aux informations. La journée s’écoule lentement, trop lentement, je scrute de nouveau la rue. Mon bateau n’a pas dépassé le cap de la haie. Il n’y a pas de vent porteur, il n’y a que les rumeurs du silence. Mais, j’insiste, je regarde, mais je ne vois rien. Il est effrayant ce silence, ce vide, cet obscur incertain. Je regrette mon voisin si bruyant qui m’exaspérait tant avec sa tondeuse et souffleuse été comme hiver. Je regrette le défilé de camions livreurs qui me faisaient rager avec leurs sifflements stridents, en faisant marche arrière pour pénétrer dans l’allée de l’hôpital. Hôpital : Ah ! Quelle triste réalité, ce virus qui revient dans la tête… ah ! oui, c’est vrai j’habite en face d’un petit et mignon hôpital, tranquille avec des grandes baies vitrées, des balcons… Il y a parfois des aînés assis sur la terrasse à discuter gentiment, là il n’y’a rien… le soleil se couche, il s’éclate sur ses murs en briques rouges. Ce climat est pesant. Je contemple la rue comme si je ne l’ai jamais vu. J’observe si attentivement qu’il me semble que le tronc d’arbre en face de toi a un cœur qui bat, j’ai l’œil rivé sur lui, et j’aperçois le boum-boum sous l’écorce ou c’est mon propre cœur.

Puis, mon regard glisse ailleurs. Le trottoir, je me concentre sur lui, j’approche le visage, je plaque la joue contre la vitre, un écureuil sort de nulle part. Allez petit, entre chez toi vite, il y’a une cruelle dangereuse microscopique créature dans l’air. Il frotte ses oreilles, me tourne le dos… sa queue flotte un moment, puis hop sur la branche. Je le suis ah quel vertige cette liberté. Je reporte mon regard sur le ciel, il est encore clair, parsemé de quelques ombres. L’écureuil revient, me fixe en mâchouillant quelque chose. C’est la seule animation dans la rue. Je l’ai déjà vu cet écureuil tout noir avec une queue mouchetée, il vient souvent sur mon balcon. Nous l’avions baptisé avec ma fille Wilson. Je tapote sur la vitre, hé, Wilson. Hé petit, il s’immobilise, dresse sa tête. Tu sais quoi, lui dis-je. Si on s’en sort tous, et on va s’en sortir, ce n’est pas cette affreuse et laide chose qui va l’emporter, je te promets un bol plein d’appétissantes noisettes.

Nassira BelloulaChronique du confinement

Chronique du confinement – Dora Carpenter-Latiri : Dora Carpenter-Latiri : « Ici Londres ! »

Mars 2020. Après avoir annoncé que les Britanniques devaient se préparer à perdre des êtres chers pour le bénéfice de l’immunité de groupe (le 12 mars), Boris s’est mis à nous la jouer façon Brexit : arrogance et flou populiste. La vague pandémique serait réglée en 12 semaines chez les British ! Pressé par un journaliste, le premier ministre admet toutefois qu’il est impossible de savoir combien de temps la crise va durer mais qu’elle prendra fin : (le 19 mars) « We don’t know how long this thing will go on for. But what I can say is that this is going to be finite. » Traduction littérale : « Nous ne savons pas combien de temps cette chose va durer. Mais ce que je peux dire c’est que cela aura une durée finie. » Nous voilà rassurés.

Les mesures de confinement recommandées par les autres pays affectés par le virus ont fini par se mettre en place plus clairement depuis vendredi 20 : les écoles, pubs, restaurants sont fermés. À Londres où mes enfants vivent, le métro n’assure plus qu’un service minimum pour permettre aux key workers – ceux dont le travail est indispensable à la société – de se déplacer. Le gouvernement a émis une liste de professions considérées essentielles dans le contexte de la lutte contre le virus et prévoit que les enfants des key workers continueront d’être scolarisés afin que les parents continuent d’exercer leur activité. Parmi les key workers et leurs secteurs de travail : les enseignants, les personnels soignants, les livreurs, les magasins d’alimentation, les supermarchés, les religieux, la police, les vétérinaires, les transports, la justice, la défense, les télécom…Dans les universités, les cours se font en ligne. Le formulaire jaune d’attestation de présence que les étudiants étrangers doivent faire signer chaque mois et sans lequel leur visa n’est pas renouvelé est à présent à compléter en ligne. Pour les supervisions de doctorants, les tutoriels se font sur Team une app que la fac met à notre disposition et que je viens d’installer sur l’IPad fourni aussi par la fac il y a quelques années parce que je suis à cheval entre deux départements l’un sur le campus de Falmer, l’autre à Brighton même. Abeer ma doctorante jordanienne et Sara ma doctorante algérienne ne savent pas jusqu’à quand elles resteront à Brighton. Elles ont été contactées par leurs consulats respectifs qui prévoient des vols pour les rapatriements de leurs ressortissants. Elles s’inquiètent pour leurs proches au pays. En Jordanie, depuis le 18 mars le pays a fermé ses frontières et l’armée veille à ce que les mesures de confinement soient appliquées strictement, Abeer ne comprend pas la désinvolture des autorités britanniques. L’Algérie a fermé toutes ses frontières à partir du 18 mars, Sara s’inquiète de la désinvolture des Algériens. En Tunisie, mon pays de naissance où je séjourne comme je peux virtuellement, couvre-feu la nuit et confinement demandé ; aujourd’hui 22 mars, l’île de Jerba est identifiée comme un foyer du virus.

Je suis chez moi, à Lewes, East Sussex où huit cas sont confirmés. Mon compagnon est vulnérable et j’applique depuis quelques temps déjà les consignes de rigueur. Je dois malgré tout sortir de la maison pour le conduire chez le médecin ou à l’hôpital pour des soins et c’est à ce moment-là que le risque de contamination se rappelle à nous.

Je jardine. Le cerisier planté pour le PEF il y a un an est en bourgeon. Parmi les herbes folles abondantes après les pluies diluviennes de Dennis la tempête, une première coccinelle et deux abeilles se dorent au soleil.

Namasté.

Pour le PEF, Dora Carpenter-Latiri

Chronique du confinement – Anna Moï : Un atelier d’écriture au temps du coronavirus

Coronavirus : « Cela n’arrive qu’aux autres, aux pauvres, aux consommateurs de chauve-souris et autres animaux dégoûtants »

Invitée à animer un atelier d’écriture au Vietnam, l’écrivaine française Anna Moï témoigne, dans une tribune au « Monde », de la propagation du coronavirus dans son pays natal et des réactions universelles de peur et de stigmatisation que provoquent les épidémies.

.https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/22/coronavirus-cela-n-arrive-qu-aux-autres-aux-pauvres-aux-consommateurs-de-chauve-souris-et-autres-animaux-degoutants_6034005_3232.html

À l’automne dernier, l’idée d’animer un atelier d’écriture à Hôi An, dans le centre du Vietnam, m’avait semblé bonne. Dans cette petite ville inscrite au patrimoine de l’Unesco, je connais tout le monde, ou presque. Les villas à louer y abondent, la plage est proche, la petite cité ancienne est charmante, et les rizières sont à portée de quelques coups de pédale. 

Avec deux de mes élèves parisiens et un ami saïgonnais, nous prenons date pour un départ le 5 mars, peu après le Têt, peu avant la sortie de mon nouveau roman prévu le 2 avril. Les billets d’avion sont achetés. 

À l’approche de la date de départ, je suis assaillie par les questions inquiètes de mon entourage : Quoi, tu te rends dans les zones d’infection du coronavirus ? La Chine, le Vietnam, tout ça c’est du pareil. Quelle folie !

Les agressions anti-asiatiques avaient commencé. Début février, le médecin parisien d’une amie vietnamienne refuse de lui serrer la main après lui avoir délivré un certificat médical. Non, non, virus, virus. Aurait-il refusé ce geste de courtoisie à un patient d’origine caucasienne ?

Fin janvier, en plein Nouvel An lunaire, le Vietnam publie les premiers chiffres de l’épidémie : deux personnes ayant séjourné à Wuhan en Chine sont infectées. À leur suite, d’autres infections porteront le nombre des malades à seize. À la fin du mois de février, tous avaient été soignés et guéris. Le Vietnam est libre de toute contamination. 

Les écoles et universités vietnamiennes, fermées à l’occasion du Têt, ne rouvrent pas. L’ombre du SRAS, un coronavirus antérieur, plane avec sa propagation exponentielle.

Tout change le 1er mars avec l’entrée en scène du patient n° 17, Hông Nhung, passagère du vol VN54 Londres-Hanoi. Elle sera désignée comme une « super-contamineuse » après avoir diffusé le virus à vingt-un passagers de la classe Affaires, voire, aux deux cent un passagers du vol et aux douze membres de l’équipage. Tous seront traqués jusqu’à leur lieu de résidence et de villégiature. Les légations diplomatiques sont priées de contacter leurs citoyens. Une fois retrouvés, ceux-ci sont soumis d’autorité à une quarantaine prophylactique. L’emploi de chacun est disséqué ; ses interlocuteurs sont identifiés afin de les isoler à leur tour. L’itinéraire de la jeune jet-setteuse Hông Nhung est retracé sur la mappemonde des défilés de mode saisonniers, de Milan à Londres en passant par Paris. Quelque part, dans l’une de ces trois villes, elle a contracté la maladie. Très vite, on a su qu’elle occupait le siège 5K, qu’elle avait contaminé son chauffeur venu la récupérer à l’aéroport et sa tante âgée de soixante-quatre ans. Son adresse à Hanoi et son courriel sont publiés dans la presse et sur les réseaux sociaux, le quartier où se trouve sa maison est isolé par un cordon sanitaire, son compte Instagram truffé d’insultes et de menaces de mort.

Quelques jours avant notre départ, des alertes me parviennent de l’Ambassade de France à Hanoi : Ne venez pas. À Hanoi, le quartier où réside la patiente n°17 est bouclé. D’autres mises en quarantaine risquent de se produire. 

Nous ignorons les avertissements. Le fait de vivre en France nous immunise. Cela n’arrive qu’aux autres, aux pauvres, aux consommateurs de chauve-souris et autres animaux dégoûtants.

Pendant l’atelier d’écriture, notre insouciance est tempérée par quelques gestes inusités de désinfection de la table de travail et par l’absence d’embrassades matinales. Masques et gel hydroalcoolique sont fournis par notre logeuse et les magasins que nous pénétrons. Notre température est prise sur les paliers. Nous désinfectons les poignées de nos vélos. Des voitures équipées de hauts-parleurs sillonnent la ville du matin au soir et ne nous font jamais oublier de nous laver les mains.  

De nouveaux vols en provenance d’Europe atterrissent. Après la patiente n°17, on passe aux cas 39 puis 76. Sur l’ensemble des malades, 22 sont des étrangers. La presse parle de diffusion exponentielle. La plupart des nouvelles contaminations ont pour origine des voyageurs venus du vieux continent. Sur la route du delta du Mékong, aux aires de repos, des vigiles armés de drapeaux rouges frénétiquement agités s’opposent au stationnement des cars de touristes occidentaux. Les hôtels et restaurants ferment les uns après les autres. Les bateaux de tourisme de la baie d’Halong sont interdits de croisière après que des passagers anglais ont été testés positifs au coronavirus. À Hanoi, les visiteurs d’origine caucasienne font profil bas. 

La discrimination a changé de visages.

En France, pendant la même période, la contamination est également exponentielle. 9000 personnes sont infectées par le virus. Toutes ne sont pas des croqueuses de chauve-souris.

Anna Moï

Chronique du confinement – Lise Gauvin : Le pari du Dr Arruda

Les statistiques sont affolantes. Un milliard de personnes infectées sur la planète. 900 morts par jour en Italie. 3,000 malades en France. Et ainsi de suite… Au Québec, le virus aurait déjà atteint 200 personnes et causé 5 décès. Certains quartiers de Montréal sont particulièrement touchés comme le quartier Saint-Luc, devenu l’épicentre de la contagion, à la suite de cérémonies religieuses organisées par la communauté juive hassidique. Rappelons que le point de départ de la contagion est aussi lié, en France, à un rassemblement évangéliste à Mulhouse et que l’un des principaux foyers de la grippe espagnole avait été, au siècle dernier, le Congrès eucharistique de 1918 réunissant à Victoriaville — située à 200 kilomètres de Montréal — 40,000 personnes venues d’un peu partout dans le monde. Force est de constater que la foi, quelle qu’en soit l’allégeance, ne garantit aucune protection sanitaire.

 Au Québec, le Dr Horatio Arruda, directeur de la Santé publique de la province, a fait le pari d’aplatir la courbe de propagation du virus. Comme le Dr Rieux de Camus et avec les moyens mis à la portée, il tente d’enrayer la progression de l’épidémie, d’en limiter autant que possible les effets. Chaque jour, à 13 heures, en compagnie du premier ministre, et de la ministre de la santé, il tient une conférence de presse exhortant la population à suivre les consignes et l’informant des derniers développements. Aux dernières nouvelles, on prévoit environ 18,000 cas fin avril et 2000 hospitalisations, ce qui correspond à la capacité d’accueil du réseau de la santé. Ce sont là des statistiques que l’on qualifie d’« optimistes »… Maigre espoir, à quoi il faut se raccrocher malgré tout.

Afin de rendre cette prévision réalisable, il a fallu, alors même qu’il n’y avait que 9 cas de covid-19 confirmés, fermer les écoles, les universités, les restaurants, les centres sportifs, les théâtres, les cinémas, les bibliothèques, les boutiques. Il a fallu aussi renoncer à tout déplacement jugé non indispensable : adieu le Salon du livre de Paris (déjà annulé), les rencontres prévues à l’Espace des femmes et à la Sorbonne nouvelle, au cabaret du PEF, etc. Même l’émission de RFI, qui devait pouvoir s’enregistrer à distance, a été reportée… À Montréal, seules restent ouvertes les épiceries et les pharmacies, comme en France où le confinement est obligatoire. On vient tout juste d’interdire tout rassemblement, ce qui concerne aussi les lieux de culte.

 Chaque jour, le Dr Arruda donne des leçons d’hygiène et de distanciation sociale. Il arrive même à ce médecin né au Québec de parents récemment immigrés des Açores, de décrire à la télé une recette de tartelette dont le secret viendrait de Belém, au Brésil, et de conseiller aux adolescents de reporter à plus tard « leurs échanges de produits biologiques ». Les fossettes rieuses et le sourire contagieux, il explique, répond aux questions, apporte les précisions souhaitées, utilisant aussi bien le vocabulaire médical que des termes plus accessibles au public.

 Grâce au Dr Arruda et aux mesures draconiennes adoptées par l’équipe gouvernementale au tout début de l’épidémie, le Québec, au temps du corona, fait figure de « société distincte ».

 Le printemps est arrivé. On voit de moins en moins de neige dans les jardins. Les enfants se promènent à bicyclette dans les rues. On se croirait presque en vacances…

Où en serons-nous en avril ? Que deviendra le pari du Dr Arruda? Seul l’avenir le dira.

À suivre … 

Lise Gauvin

Membre du PEF « Chronique du confinement » Montréal, 22 mars 2020

Chroniques du confinement – Nadia Essalmi : Une leçon de vie. Que peut le connard virus contre l’écriture ?

Une leçon de vie

Le monde s’est fermé comme une huître qui protège sa perle, la vie. La perle précieuse. Au dehors, la ville s’est tue. Elle se repose en écoutant le chant de la terre, heureuse de respirer à pleins poumons, l’air tournoyant sain et léger, le soleil nu abandonnant son voile, les vagues courir insouciantes, les oiseaux rire à gorge déployée. S’enfermer et s’ouvrir à l’amour. S’enfermer sans perdre la clé de la liberté. La liberté dont on savoure un autre goût. S’enfermer et écouter les murs révéler leurs secrets tant protégés par l’épaisseur de l’absence, de la haine, de la violence, de l’inhumain.  Prendre le temps d’apprécier le temps, ce geste froissé depuis longtemps. Se rappeler toujours que le temps est élastique. 

Que peut le connard virus contre l’écriture ?

Le Coronavirus, l’invisible, a déclaré la guerre à l’humanité. Cette dernière ne fait que tâtonner dans sa riposte puisqu’elle ne voit pas l’adversaire. Ne sachant pas où il se trouve, on nous a sommé de nous cacher. Peut-être ne retrouverait-il pas le chemin qui le mènerait vers nous ! Mais dans notre hibernation, nous devenons fous à force de lui brouiller les pistes. Attention, il peut lécher nos mains, peut-être même plonger dans nos yeux, s’accrocher à nos chaussures, coller aux denrées alimentaires achetées. Quelle colle ce fantôme ! Nous savons toutefois qu’il adore la salive, elle lui permet de glisser vers nos poumons où il élie domicile en toute sérénité. Il veut être au chaud et écouter les symphonies jouées par les cymbales du cœur. Il ne faut surtout pas sous-estimer son intelligence ! Il commence par aménager le lieu pour sa famille, se met à forniquer et à se reproduire à l’infini. De toute manière, il n’a rien d’autre à foutre. Même pour se nourrir, il lui suffit de tendre la main et décrocher un bout de poumon et le tour est joué. Pendant ce temps-là, l’être humain se bat par tous les moyens pour rejeter l’intrus qui grignote et sape ses bronches. Il tousse de toutes ses forces afin de le rejeter, de le cracher. La seule arme pour le détruire est d’utiliser les gros moyens disponibles. Le bombarder de paracétamol, en inonder son lieu de résidence, asphyxier ses poumons et déjouer ses tours et détours… Pendant que la guerre bat son plein, que faire pour charmer le temps afin qu’il ne soit pas trop long et trop lent ?

Quand l’annonce du confinement est tombée, ma première phrase était « Chiche, je vais enfin avoir du temps pour l’écriture ! ». L’écriture est ma passion première dans la vie. Nous sommes nées pour ainsi dire dans la même bulle, autrement dit nous sommes jumelles. J’ai toujours écrit. Des papiers de toutes les tailles, pleins de mots sont parsemés un peu partout dans mon domicile, dans ma voiture, dans mon sac. Non, ce n’est pas une obsession, mais comme j’ai une mémoire d’oiseau alors il faut que je note tout ce que mon cerveau dicte sans mon consentement.

Il est difficile de se sentir enfermé. Difficile de réaliser que nos gestes deviennent limités, notre espace de vie plus étroit, de voir ses habitudes bousculées. Mais l’être humain a cette faculté de s’habituer et de s’adapter à toutes les situations, aussi contraignantes soient-elles.

Je vous avoue que la grippe me terrorise, car je suis une proie facile. Si Coronavirus me voyait, il ne me raterait pas. Je me cachais, et je me cachais bien. Je me suis sentie les deux premiers jours comme un lion en cage, à tourner sans arrêt entre les murs. Étant une personne qui souffre de l’hyperactivité, j’ai eu du mal à tenir sur place. Les premiers jours, j’ai dû faire des kilomètres chez moi, pourtant j’habite un appartement. L’envie d’écrire a subitement déserté mon cerveau. Impossible de produire une phrase. L’angoisse de perdre ma plume me hantait au plus haut niveau. Comment vivre sans écrire ? Je me suis mise aux tâches ménagères, au rangement des placards, à la cuisine, à laver les rideaux, enfin tout ce que l’on fait rarement en temps normal. En plus de cela, je consommais à fond ma drogue habituelle, le sport. Ce dernier m’a dopée, éclairée et a aéré ma substance grise. Le fait de recevoir des échanges de vidéos, des blagues, des faits divers autour de ce connard virus m’a rendue ma bonne humeur. L’humour est un remède exceptionnel contre le mal de vivre. La joie, le sourire, le rire revenaient petit-à-petit. Le train s’est remis en marche. Ma plume a déployé ses ailes et la voilà de nouveau inspirée. Bien entendu, l’appréhension de ce virus exceptionnel offre de la matière à la plume. J’ai entamé la description littéraire et humoristique de la situation peu joyeuse. Partager mes textes avec mes lecteurs et mes followers me donnent le sentiment d’être utile. Occuper les gens le temps d’une lecture me rend heureuse.

Rester chez moi devient un plaisir. Regarder parfois à travers ma fenêtre pour prendre le pouls de la rue. Constater qu’elle s’est vidée en cédant l’espace aux chats et aux chiens errants. Ces derniers se sentent enfin libres. Plus besoin de s’enfuir au moindre son de pas. C’est au tour de l’être humain de se sauver au moindre bruit de toux. Le temps a redistribué ses cartes. Un petit rien du tout a dicté sa loi. Il a sifflé la fin de la course, la fin des guerres, a trôné le silence et a obligé le riche et le pauvre à se confiner. L’humanité semble encore plus petite que le petit rien du tout. La guerre n’est certainement pas à armes égales. L’humanité se sauve, se cache pour se préserver du petit rien du tout. La mort est à l’affut. On croirait la voir au coin de toutes les rues. Elle est presque visible. Elle guette les indisciplinés, et tous ceux qui tiennent tête au petit rien du tout. Moi qui rêvais de jouer dans un film, me voilà servie. J’ai le sentiment d’être actrice d’un film de science-fiction.

Autre l’écriture, il y a la lecture. Les livres. Des centaines meublent mes murs. Ils me rassurent. Il suffit de leur tendre ma main pour qu’ils me racontent mille et une histoires et m’ouvrent bien des portes secrètes pour m’évader vers d’autres mondes, là où la liberté n’a pas de frontières, là où le connard virus ne peut faire sa loi.

Gardons l’espoir du meilleur. Le printemps pointe son nez, il colorie, indifférent, la terre de toutes les couleurs. La terre chante, la terre est soulagée, la terre est heureuse. 

Nadia Esselmi

Chronique du confinement – Laurence Gavron : Récit de pré-confinement sénégalais

Ici à Dakar, le ciel est bleu, le soleil chaque jour au rendez-vous, comme d’habitude, et la chaleur un peu anormale de ce début d’année a fait place, depuis le début de la semaine, à un climat plus doux et plus aéré.

En-dehors de ça, rien n’est plus normal. Les rues ne sont pas vides mais beaucoup plus calmes que d’habitude, on peut rouler et arriver rapidement dans les différents quartiers. Certes les chaussées, les trottoirs, ne sont pas désertés, ce serait inimaginables en Afrique, mais on réussit à se garer, les administrations, les bureaux, les boutiques, sont nettement moins fréquentés qu’en temps normal. L’agitation habituelle semble s’être envolée, comme par un coup de baguette magique.  

Effectivement, ici comme partout à travers le monde, le temps n’est plus normal, la vie n’a plus rien de normale, même si, longtemps, on a fait semblant d’y croire, de penser que ce ne serait pas comme en Europe, que ça ne deviendrait pas catastrophique.

A ce jour, 38 malades déclarés, officiellement, du coronavirus. Est-ce qu’on nous dit la vérité ? Les paranos et les fake news sont bien évidemment partout. Il est vrai qu’ici en Afrique, au Sénégal, nombreuses sont les personnes qui se soignent mal, ne se soignent pas du tout, ou du moins si elles rendent visite à un docteur c’est plutôt un tradipraticien ou autre féticheur…. Donc comment savoir ? N’empêche ! N’empêche qu’il y encore 5 jours, j’étais en week-end à Saint-Louis, l’ancienne capitale et belle endormie, au nord du pays, en plein Sahel. N’empêche qu’on y a fait la fête avec notre ami le musicien et chanteur Souleymane Faye, que Robert Guediguian était en train d’y tourner un film sur le Bamako des années 60 (hommage au grand photographe Malick Sidibé), qu’on buvait des coups en rigolant, qu’on se faisait encore la bise et qu’on était tous un peu collés serrés.

On en parlait déjà, bien sûr, de ce satané coronavirus, de cet horrible Covid 19, depuis des semaines, de plus en plus, parfois en blaguant, d’autres fois en commençant à s’angoisser en voyant les autres pays, dont mon pays d’origine, la France, se battre contre cette maladie de plus en plus présente, en un mot être en guerre. Je crois que j’ai vraiment compris l’état du monde en écoutant le président Macron, il y a eu pour beaucoup de Français résidant à l’étranger, je crois, une prise de conscience à ce moment-là. (Je précise que je suis aussi de nationalité sénégalaise).

Ici à Dakar, et dans tout le Sénégal, nous ne sommes pas encore confinés, du moins pas officiellement. Les rumeurs sont partout, qui disent que notre président, Macky Sall, va demander le confinement ce week-end. Mais est-ce vrai ? Est-ce, surtout, possible, dans un pays où des milliers de petites gens doivent travailler, suer, vivoter, mendier, la journée, afin d’avoir de quoi manger le soir ? Dans un pays où l’indiscipline règne en maître, dans un pays où la promiscuité est telle que, confinement ou pas, le danger est partout ?

Le premier cas de Covid 19, amené par un Français revenant de France, a touché le pays le 1er mars dernier, ça fait déjà trois semaines. Etonnamment, on n’en est aujourd’hui qu’à (c’est toujours trop bien sûr, beaucoup trop, mais je relativise) 38 malades déclarés. Nous sommes tous ici en attente, en suspens, va-t-on vivre une sorte de miracle si l’épidémie est arrêtée rapidement et efficacement ? Ou alors, comme cela paraît plus probable, va-t-on assister à une catastrophe sanitaire et humaine, dans un pays dont les structures de santé ne sont évidemment pas aussi au point qu’en Europe ?

Nous restons encore collés à nos illusions, certains prient, beaucoup ici, bien que les mosquées aient été Dieu merci (!) fermées et les rassemblements religieux interdits, espérant un miracle, c’en serait un. Sans directive de la part du gouvernement, du moins pour l’instant, les gens ont commencé malgré tout à se confiner chez eux, depuis plusieurs jours. On le remarque aux boutiques fermées, aux rues presque vides, aux supermarchés dans lesquels il n’y a presque plus d’eau minérale, de beurre, de farine… Partout où nous nous rendons on nous tend du gel hydro-alcoolique pour nous laver les mains, mais malgré tout, pour le moment, la vie continue, ce n’est pas l’absence totale d’activité, de vie, comme ce que j’imagine dans les capitales européennes, américaines, israéliennes…

Je suis allée faire des énormes courses avec ma fille, enfin surtout pour elle et ses 4 enfants, moi je n’ai pas besoin de grand-chose et je reste optimiste.

Maintenant que j’ai presque terminé les travaux chez moi je me retrouve seule, pré-confinée, mais un peu confinée tout de même, devant mon ordinateur bien sûr. Vive internet !

Accrochée au réseau, recevant toutes les quelques minutes photos et vidéos, via Whatsapp ou Messenger, informations plus ou moins nouvelles, plus ou moins véridiques, appels et messages des amis ici même ou à l’étranger, de la famille, des proches et des moins proches…

Je suis confrontée à une sorte de recadrage, on pense aux autres, à la solidarité, on commence, les premiers jours, par se centrer sur les choses importantes à faire, à penser… puis parfois on s’oublie aussi en regardant une bonne série ou un film un peu moins bon. J’avoue que les premiers jours, je n’arrivais même pas à vraiment me concentrer pour lire ou visionner un film, moins encore pour écrire. Et puis soudain est revenue, ce matin, l’urgence d’écrire, de dire, de raconter, aux autres, à mes sœurs et frères humains, à travers le monde, ce monde dans lequel nous sommes tous face aux mêmes menaces, aux mêmes angoisses, aux doutes qui nous envahissent quant à nos vies, nos modes de vie.

J’hésite sans cesse entre la bonne humeur, sortir, côtoyer des gens, même si c’est d’un peu plus loin qu’habituellement, et rester chez moi tranquille, mais même chez moi il y a beaucoup de passage, l’électricien, la dame qui aide à la maison, le jardinier, les gardiens des voisins, les vendeurs de tout et n’importe quoi.

Mon gardien dit que Dieu va nous aider, va privilégier l’Afrique, pour une fois ! J’aimerais tant le croire, y croire, mais c’est difficile d’abandonner son athéisme si bien ancré en soi-même et dans sa culture, son ADN. Croire en un miracle parce qu’on en a tellement envie, parce qu’il le faut, parce que sinon ça risque d’être terrible, l’Afrique, le Sénégal, ne sont pas prêts à recevoir cette malédiction, si l’Europe a du mal à y faire face, comment allons-nous faire ?

En attendant, certains prient, d’autres travaillent, tous nous nous préparons, sans aucune expérience, avec l’espoir et la foi dans ce pays qui avait réussi si rapidement à nous débarrasser d’Ebola (un seul cas, vite guéri) à l’époque.

En ce vendredi midi, nous attendons l’heure de la grande prière, afin de voir si les bons musulmans auront obéi aux consignes et n’envahiront pas les rues à la sortie des mosquées comme c’est habituellement le cas.

Nous saurons certainement, d’ici le week-end, si nous devons véritablement nous confiner et si nous allons réussir à le faire.

Je vous ferai d’ici là un récit de confinement, puisque celui-ci n’est qu’un journal de semi-confinement.

Laurence Gavron

Chronique du confinement – Geneviève Damas : Coronavirus

C’est le journal d’une maman artiste avec quatre enfants dans le grand combat contre le microbe. Une famille à Bruxelles au temps du Corona. Notre première semaine face au virus.

Jeudi 12 mars

Il est vingt heures. Ludo, onze ans, répète qu’il en a assez de l’école. Marre des profs, marre de la discipline, marre qu’on lui tombe dessus, marre du néerlandais. « Toi, Maman, tu n’aurais qu’à m’apprendre. Pourquoi on passe la moitié de sa journée séparés des gens qu’on aime ? » Joséphine, ma benjamine de six ans, s’est endormie sur le canapé. Après la piscine, ça ne rate jamais. Les enfants ont plongé, sauté dans un eau moins fréquentée qu’en temps normal. Jean, le professeur de natation, m’a glissé avant de partir : «  Fin de semaine, à mon avis, on sera fermés… »  Pour l’heure, il s’agit de mettre Ludo au lit. Je répète que l’école est essentielle, rencontrer d’autres enfants permet de se construire, être professeur est un métier et, au cas où il l’aurait oublié, sa maman en exerce un autre. « Bonne nuit, mon loup. »

Je m’installe devant mon ordinateur. Un étage plus bas, Juliette, ma grande de quatorze ans, révise son cours de math. De temps en temps, je parcours le site du Soir pour suivre les décisions du conseil de sécurité. Au milieu de la soirée, la décision tombe, plus d’école pour les trois semaines à venir.  Je descends dans la chambre de Juliette et lui annonce la nouvelle. Elle peste : « Hors de question que je ne voie plus Kate et Nora. »  Elle a quatorze ans, une bande de potes soudée comme les doigts de la main et, depuis quelques semaines, un amoureux – Rodolphe – qui ne la lâche pas d’une semelle.

Vendredi 13 mars

6h30, les premiers messages fusent sur les comptes WhatsApp des classes des enfants. On recommande d’apporter des sacs pour reprendre le matériel scolaire à la maison. Les profs donneront du travail durant la période.

7h, je réveille ma troupe et annonce à Ludo que son rêve le plus cher est en train de se réaliser, sa mère adorée va lui enseigner tout ce qu’elle sait. Il me regarde droit dans les yeux : « Ça va être carrément l’enfer ici ! » Mon fils n’en est pas à une contradiction près.

Nous roulons en direction de l’école pourvus de nos sacs réutilisables. Ensuite, je partirai pour Virton. J’annonce aux enfants que je ne pourrai les chercher à 15h30. Les deux grands s’occuperont des petites et porteront les sacs de livre. « J’avais prévu de passer du temps avec Rodolphe ! », s’indigne Juliette. À hauteur de Reyers, mon portable sonne. Le prof de Virton me demande s’il est opportun de maintenir la rencontre littéraire prévue : « Le projet associe jeunes et personnes âgées, qu’en pensez-vous ?  » Je réponds qu’il ne faut prendre aucun risque et m’engage à revenir à Virton lorsque la situation sanitaire sera sous contrôle. À mes côtés, Juliette jubile, à 15h30, sa mère portera les sacs de livres et  elle aura tout loisir de traîner avec Rodolphe.

De retour à la maison, je m’applique à gérer les conséquences de la fermetures des théâtres. Ma compagnie compte 9 représentations annulées rien que jusqu’à la fin mars. S’il semble possible d’en reporter 7, 2 semblent perdues. La matinée est occupée à contacter les artistes, les rassurer, affirmer qu’on se battra pour maintenir l’activité, envisager des dédommagements.  J’essaie de faire de l’humour, de ne pas céder ni la panique, ni à la déception de voir des semaines de travail partir en fumée.

Quinze heures trente, on sent une atmosphère de 30 juin dans la cour du Collège. Julie, l’enseignante de Rose, annonce qu’il y faudra revoir les calculs jusque mille et l’apprentissage de l’heure : « Pour le reste, profitez ! Faites tout ce que vous ne pouvez pas faire durant l’école. » Notre ciel paraît sans nuage.

J’ai préparé des cookies au chocolat avec les enfants. J’explique qu’on commencera à travailler lundi, ce week-end, ce sera vacances ! Je me rends au supermarché pour nous préparer un dîner de fête. Il y a foule au Delhaize. Foule mais plus d’oranges, ni farine, ni pains, ni œufs, ni papier-toilette, ni essuie-tout. Quasi plus de pâtes. Je rafle ce que je peux et, avant de rentrer à la maison, passe une tête à la petite épicerie du coin: « Il vous reste de la farine ? » Plus que de la fermentante. Je ne me montre pas regardante. Une voisine, entrée à ma suite, déclare : « Faut faire avec ce qu’il reste ! » et me demande si je suis du quartier. Nous ne nous sommes jamais vues, alors  que je vis ici depuis quatorze ans et elle depuis quinze. En sortant du magasin, elle me montre sa maison. J’indique la mienne, à vingt mètres. Elle rit : « Au moins, avec le corona, on se rencontre ! »

J’appelle les enfants pour une séance d’écolage de lavage de mains. Minimum quarante secondes, un max de savon, un frottement consciencieux entre chaque doigt. Je répète qu’ils ne peuvent plus embrasser les personnes extérieures à notre cellule familiale. Joséphine déclare : « Si on ne peut plus s’embrasser, on n’aura qu’à faire des câlins. » Je recadre : plus de câlins. « Plus de câlins ? »

Ce soir, mon amoureux m’emmène dans mon restaurant préféré. Le dernier avant longtemps.  

Samedi 14 mars

Ce matin, petit déjeuner crêpes. « Tu sais que je déteste ça, fait Rose, je t’ai dit pains perdus. » J’explique que je n’ai pas trouvé de pain. Elle me regarde comme si j’avais fumé de la colle à tapis.

Je découvre un message de mon frère sur notre groupe WhatsApp : « Papa est désorienté. Difficulté à trouver ses mots. » Mon père a 80 ans, il est affaibli par la maladie et sujet aux infections urinaires. Branle-bas de combat. Et si la fatigue et la confusion étaient symptomatiques du corona ? J’appelle ma mère. Je l’entends inquiète et perdue. Depuis dix jours, par peur du virus, ils vivent dans une isolation quasi complète. Une amie médecin recommande que mon père n’aille pas aux urgences, il faut prendre ses paramètres vitaux  et jauger de quoi s’il s’agit. J’annonce à ma mère que je vais passer. Que faire des enfants ? Mon amoureux propose de s’en occuper. Je saute dans ma voiture.

J’entre chez mes parents, ma mère paraît épuisée, mon père se tient la tête dans les mains, je ne les embrasse pas, je garde mes distances, je me désinfecte tout de suite les mains. Mon père ne tousse pas. Devant moi, il prend les paramètres demandés. Mon amie médecin propose de prescrire une analyse d’urine ainsi qu’un antibiotique large spectre. C’est une matinée de course : entre la maison de mes parents, celle de mon amie médecin, la pharmacie et l’hôpital. Il y a aussi quelques gestes quotidiens : aider ma mère à changer les draps de leur chambre, porter des livres chez une voisine. Sur le pas de la porte, elle demande : « Quand reviendras-tu? » 

Je récupère les enfants. Ils ont mangé des frites, joué au Backgammon et regardé un film débile à la télé. Le bonheur.

En fin de journée, mon amie Christine m’appelle. Nous travaillons ensemble depuis quatorze ans. Avec son compagnon, ils ont prévu de se marier le 20 mars. Elle m’a demandé d’être son témoin. Sa voix, d’ordinaire enjouée, est morose. Vu les restrictions, ils se voient obligés d’annuler la fête. Nous ne serons que quatre à la maison communale. Deux mariés et deux témoins. Elle recommande que j’apporte mon propre bic pour la signature. 

Dimanche 15 mars

La maison est un désordre apocalyptique. Les enfants traînent en pyjama, affalés n’importe comment. Je demande que chacun range ses affaires, s’habille, se brosse les dents. Ludo a frappé Joséphine. Rose pleure dans l’escalier. Nous tournons comme des lions en cage. 

Je propose de passer chez mes parents. Les enfants se faufilent dans le jardin. Je sonne, ma mère ouvre. Je dis : « Allez vers la fenêtre du jardin. » Sur la pelouse, mes quatre enfants sourient et agitent la main. Mes parents se collent à la vitre. 

Nous prenons la direction du Rouge-Cloître. Beaucoup ont eu la même idée que nous : il y a foule dans la forêt. Des familles, des couples avec chiens, de larges groupes qui pique-niquent sous le soleil… On se croise dans les sentiers, on se frôle malgré soi. En dépit des cordons d’interdiction, la plaine de jeu est prise d’assaut par une nuée d’enfants. Les miens courent vers les toboggans. Je crie : « Non ! » et les ramène désappointés vers la voiture.

Lundi 16 mars

9h, je passe dans les chambres réveiller mon petit monde. Cela renâcle, Ludo en tête : « L’école à la maison, c’est mort ! » J’annonce que nous commencerons la journée par un quart d’heure de lecture. Je propose Tobie Lolnessde Timothée de Fombelle, récemment acheté à la Foire du Livre. Hurlements de Ludo et Rose : « On n’a pas envie. On n’aime que les BD. On en a assez de toi. On veut retourner à l’école. » Depuis jeudi, je n’ai pas élevé la voix, là, je crie que chacun va faire comme je dis. S’ils croient que cela m’amuse de jouer à la maîtresse. Rose se claquemure dans sa chambre, Ludo claque la porte du salon en disant qu’il se réjouit de retourner chez son père, la vie avec moi est nulle, nulle, nulle. Seule Joséphine reste sagement dans le canapé, attendant que je commence à lire. Je monte à l’étage récupérer mes troupes. Je dis que chacun doit y mettre du sien, que l’école sert aussi à découvrir ce que l’on n’approcherait pas par soi-même. Tout le monde atterrit tant bien que mal dans le salon. Rose s’empare d’une BD. Joséphine se colle à moi. Je raconte l’histoire de ce gamin d’un millimètre et demi poursuivi par son peuple. Au bout de deux minutes, je m’aperçois que Rose écoute, cachée derrière sa BD. Quand je referme le livre, « Tu ne continues pas ? », demande Ludo. « Maintenant, on va travailler. » Nous nous installons à la table de la salle à manger. J’ai annoncé que cela ne durerait qu’une heure et demie, mais nous y resterons près de deux. Heureusement c’est joyeux et détendu. 

Je reçois un coup de téléphone d’une prof de français qui souhaite donner de la matière à  ses élèves. Peut-elle scanner mes romans et les mettre gratuitement à disposition sur le site de leur école ? J’ai envie de me montrer généreuse, mais ces livres sont le produit d’un travail celui de mon éditeur, des libraires et le mien.  J’appelle un ami libraire pour lui demander son avis. Il dit : « Pas de livre à disposition gratuitement. À la fin de la semaine, nous serons sûrement fermés. La solidarité, c’est l’achat des livres. S’il faut éviter les contacts, nous pouvons livrer. » J’appelle l’enseignante, elle répond : «  En raison de l’empreinte écologique, la livraison ne me convient pas. » On ne peut pas se battre sur tous les fronts. 

Midi. Joséphine s’occupe en jouant une petite ritournelle au piano. J’entends sonner à la porte. La voisine : « Mon mari travaille à la maison, votre musique, ce n’est pas possible. »  Je propose de décoller le piano du mur pour que cela vibre moins, mais interdire de jouer me semble impossible, il faut bien que les enfants fassent autre chose que rester assis devant un écran toute la journée : « Est-ce que votre mari ne pourrait pas investir dans un casque anti-bruit ? Je participe si vous voulez. » Elle sourit : « Ne vous inquiétez pas. On achetera des boules quies. »

Notre nounou qui a plus de soixante ans annonce qu’elle ne viendra plus jusqu’à la fin de l’épidémie, trop dangereux pour elle. Elle a besoin que j’écrive un mot expliquant que je refuse qu’elle travaille chez nous durant la période coronavirus, cela lui permettra de bénéficier d’allocations de chômage. Dans un sanglot, elle confie qu’un autre de ses employeurs a refusé de le faire. Elle se demande comment elle va s’en sortir.

Je raccroche, j’entends des cris dans la cage d’escalier. Au même moment arrive le message de mon ami Max : « Tu n’as pas envie de noyer tes enfants ? Moi si ! »  Je convoque les kids : « Conseil de famille. »  Étrangement, les voici en quelques secondes autour de la table. Je dis : « Les loups, cette situation va peut-être durer des semaines. On ne s’en sortira qu’avec respect et bienveillance. Sinon, ce sera la guerre permanente. » J’annonce que Lucia ne viendra pas et qu’il faut que nous prenions en charge le rangement et le nettoyage de notre lieu de vie. Les enfants opinent du chef. Nous décidons de nous répartir les tâches. Rose, le salon ; Augustin, Joséphine et Juliette, les chambres ; moi, la cuisine et la salle à manger. On s’y met avec énergie et, au bout d’une heure, on commence enfin à respirer.

En fin de journée, je conduis les enfants chez leur père. Ludo lance que la matinée d’école avec moi était top. « Ah bon ? » Juliette demande : « Vendredi, on pourra revenir chez toi ? Et si on restait bloqués chez Papa ?» Je réponds que tout ira bien.  « C’est quand vendredi ? », demande Joséphine. J’ouvre la main : « Aujourd’hui, c’est le pouce ; le petit doigt, le jour où je viendrai te chercher. »

Mardi 17 mars

Coup de téléphone de mon amie Christine : « L’autre témoin a déclaré forfait. Sens-toi libre. On peut faire ça à deux. Au point où on en est. L’employé communal signera. De toute façon, je n’ai pas eu le temps d’acheter de robe adéquate. Tous les magasins sont fermés. Je ressemblerai à un sac. » Je répète que je serai là quoiqu’il arrive. On mettra des gants, on boira le champagne dans des verres en plastique, on se parlera à peine, je prendrai des photos avec mon téléphone, ce sera inoubliable. 

Discussion avec mon amoureux : comment limiter les risques de contagion ? Et si une négligence entraînait par ricochet la contagion de tous nos enfants, de nos parents, de nos ex-conjoints, de leurs nouvelles vies… Quoiqu’on veuille, nos deux familles sont liées. Coups de téléphone, reprécisions du cadre et des consignes, ceux qu’on n’embrasse et ceux qu’on n’embrassera plus, nouvelles séances de lavage de mains. Heureusement mon ex-mari est formidable, il va jusqu’à désinfecter les poignées de porte.

Le ciel est bleu, nous marchons dans la forêt. Nous croisons une mère avec ses trois enfants. À notre approche, elle leur crie de se reculer de deux mètres. Plus loin, deux grenouilles font l’amour sans s’inquiéter des distances de sécurité.  

Mon amie médecin téléphone. La culture d’urine de mon père révèle que la bactérie est résistante à l’antibiotique prescrit. Il faudrait en changer. Je saute sur mon vélo. Direction la pharmacie. Devant moi, une femme s’inquiète qu’il n’y ait pas encore de paroi en plexiglas sur le comptoir séparant la pharmacienne de sa patientèle. 

Il n’y a personne dans les rues. À vélo, c’est cool, je brûle tous les feux rouges.

Je dépose l’antibiotique dans le hall de mes parents. De loin, mon père, livide, m’envoie un baiser. Je lui rappelle de faire de l’exercice comme son oncologue le lui a prescrit : « Si tu ne peux plus sortir, monte et descend les escaliers. »

Demain, dès 12 h, nous serons confinés.

Mercredi 18 mars

Au réveil, je reçois un message de mon amie Anne. Elle a contracté le Coronavirus, elle écrit : « Pardon si je te l’ai filé. »  Mon nez ne coule pas, je ne tousse pas, je ne fais pas de fièvre. Encore un peu de répit.

Le ciel est bleu. Envie de bouger, partir, foutre le camp.

Le pneu arrière de mon vélo est crevé.  Il faut trouver une solution avant midi. J’appelle le marchand de vélo à tout hasard. Il décroche : « J’ai dû congédier mon personnel, mais, moi, je reste, même si ma femme s’inquiète parce que j’ai plus de soixante ans. Apportez votre vélo, je remplacerai le pneu. »

À 11h, je prends le tram avec mon vélo crevé. Dans le 7, nous sommes trois. Comme après les attentats. 

L’institutrice de Ludo prend de nos nouvelles. Elle dit que les enfants lui manquent. Je la remercie pour les corrigés qu’elle nous envoie trois fois par jour. Elle répond : «  Je ne peux pas m’arrêter de travailler. »

Sur le boulevard, une voisine et son petit garçon retournent la terre dans le petit jardinet à l’avant de la maison. Je demande : « Qu’est-ce que vous plantez ? Un potager ? » Elle répond : « Des fleurs. Nous avons besoin de fleurs. »

À 17h, je reçois le sms « votre vélo est réparé. » En général, ça prend au moins une semaine. Je réponds par un : « Fantastique, ça va me changer la vie ! »

Je reçois un appel de la directrice du Théâtre le Public. Elle s’inquiète pour ses abonnés. Est-ce que je verrais un inconvénient à ce que mon spectacle : « La Solitude du Mammouth » soit disponible en ligne durant 24 heures ? Je dis oui. Quelques minutes plus tard, on me demande de participer à des capsules audio de lecture pour occuper des adolescents. Oui encore.

Cette nuit je ne dors pas. Tout le monde dit que les prochaines semaines vont être terribles. Moi, je crois que c’est une chance. Une autre manière de vivre ensemble. Mon amoureux n’est pas de cet avis. Il pense qu’on va s’entredéchirer. Qui peut savoir ? Pourquoi ce serait pire que la mort de ma grand-mère ou celle de mon ami Renaud ?

Geneviève Damas

Chroniques du confinement par les écrivaines francophones

Avec le Parlement des écrivaines francophones, les écrivaines reproduisent les conditions du confinement imposé par la pandémie de Coronavirus : Geneviève Damas, Marie-Soeurette Mathieu, Bettina de Cosnac, Sylvie Le Clech, Fawzia Zouari, Anna Moi, Laurence Gavron, Nadia Essalmi, Marie-Rose Abomo-Maurin, Lise Gauvin, Marijosé Alix, Dora Carpenter-Latiri, Nadia Esselmi, Nassira Belloula, Suzanne Dracius, Alicia Dujovne-Ortiz ….

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« J’ai pensé malgré tout à une chose qui pourrait nous réunir de loin, une sorte de confidences ou de chroniques ou de discussions portant sur le contexte et le confinement. »

Fawzia Zouari – Jeudi 19 mars 2020

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