Chronique du confinement – Bettina de Cosnac : Le bon régime du confinement. Petites philosophies du confinement. Le Conte cruel du vilain petit virus.

Le bon régime du confinement 

Elle avait le look vintage d’une soixante-huitarde avec un vernis chanelisé. Elle flottait entre deux mondes sans être capable de trancher. Le confinement, elle n’y croyait pas trop. Mais dès la première amende que le policier du coin lui avait infligé lors de sa promenade pieds nus en pleine journée, elle avait compris. 135 euros, ça faisait mal quand-même. Ne sachant plus, que faire de tout son temps libre, lui, illimité, mais elle confinée, elle essayait la révolte par la nourriture. L’objet de désir le plus basic de l’être. Bien que débutante en la matière, Bethsabée commença une grève de la faim. Triste échec ! Vu le confinement, personne ne se rendait compte de son acte héroïque. Il finit donc comme il avait commencé – en toute clandestinité. Vaillante, Behtsabée essayait alors son contraire, la boulimie. Grâce aux factures élevées et au nombre de paquets déposés, cet acte, au moins, attirait l’attention voulue. Les supermarchés l’inondaient de pub et les livreurs de mots de lassitude. Au bout de dix jours et cinq kilos de plus, Bethsabée avait compris – un bon confinement devait se vivre autrement. Elle trouva encore un autre régime au régime du confinement. Au menu, elle inscrit sa nouvelle formule du jour : un livre, un plat. Contente, Bethsabée ouvrait le bal avec Cézanne et un déjeuner aux pommes rouges. Puis elle dinait à la table de Colette. Elle essaya la madeleine de Proust, mais la fit cramer dès le premier tour au four, en se mettant A la recherche du temps perdu. Elle se retranchait dans la cuisine du Berry avec Georges Sand et ses tendres histoires. Notamment celle de sa vie amoureuse avec le jeune Chopin. Pendant quelques jours, elle faisait même ses courses avec Zola Au bonheur des dames. 

Ah, qu’il devenait bon, le temps du confinement !  Chaque jour un plat délicieux assaisonné du sel de culture. Une assiette colorée de pages de littérature. Bref, de Très Riches Heures en bonne compagnie. 

Au fil du temps, son menu au quotidien gagnait en piment et en exotisme. Elle voyagea en Guadeloupe avec Maryse Condé et en Martinique avec Suzanne Dracius. Au Maroc avec Leïla Slimani et dans l’Indochine passée avec Marguerite Duras. Son Amant était attablé sagement à sa modeste cuisine au sixième étage. 

Sur tous ces plats et livres, Bethsabée, oubliait la triste réalité. D’ailleurs, son copain, confiné à l’autre bout de la ville, ne lui faisait plus signe. Elle ne le remarqua guère. Il était déjà tombé dans l’oubli. Bethsabée avait, enfin, trouver la bonne formule pour un régime strict et imposé. Elle ne se souciait plus. Sa cuisine du confinement lui avait rendu sa liberté. Tendrement elle l’appelait son « cocu », comme elle aimait les contraires. Elle n’avait qu’une crainte que le confinement officiel s’arrête et que le métro, boulot, dodo ne reprennent le dessus.

Allemagne, le 05 mai 2020

Petites philosophies du confinement 

Le confinement est une invention d’écrivain*e. Les plus belles pages de la littérature sont nées d’un confinement. Marcel Proust, Thomas Mann, Béatrix Potter et bien d’autres souffraient de l’asthme, d’une pneumonie, d’une paralysie éphémère. Écrivaine, je sais de quoi je parle. Mes livres naissent dans le confinement. Parole d’auteure : Dans un corps confiné, l’esprit reste libre.

Le confinement est une invention chrétienne, spirituelle. « Si tu veux connaître le monde, retourne dans ta cellule. » C’est en ces termes qu’Anselm Grün, bénédictin allemand, nous invite à mettre à profit ce tête-à-tête forcé avec nous-mêmes. Confine-toi, connais-toi et réfléchis sur ce que tu pourrais apporter de bon pour changer le monde. Une réflexion constructive.

Le confinement est une mesure politique prise pour combattre un virus. Il est global, mais relatif dans son application. Qui a raison ? C’est le grand débat. Le futur tranchera, en regardant le passé.

Pour l’instant, à défaut de savoir, vivons tout simplement.

Allemagne, le 06 mai 2020

Le Conte cruel du vilain petit virus

Il était une fois, un vilain, vilain petit virus. Il avait l’air d’un minuscule ballon hirsute montrant des piques tel un hérisson. Il avait la taille d’une puce et une faim de loup. Pour se nourrir, il s’agrippait aux gens de passage, guettant sa proie dans la foule. Sans pitié, le virus lui sauta dessus, le prit par la gorge, l’étranglait. La pauvre victime n’avait guère le temps de crier au secours. Déjà elle commençait à suffoquer. Ainsi, le petit vilain virus faisait rage sur la terre entière.

– » Il faut l’attraper », s’écriaient-les hommes affolés. 

Ah les malins ! Avez-vous déjà essayé d’attraper une puce ?

– « Il faut le confiner ! » tonnèrent d’autres, élevant bien fort leurs voix. 

Mais comment confiner une puce qu’on n’attrape pas ?

– « Il faut confiner les hommes », proclamaient finalement les plus rigoureux des hommes dont les politiques. Ainsi fût-il ! 

Pendant des jours, des semaines, voire des mois entiers, les hommes étaient confinés dans leurs maisons. Ils n’avaient plus le droit de bouger, sauf pour acheter un peu de pain et de quoi vivre. Encore fallait-il que les administrateurs des pays leur accordent un permis de sortie. Ecoutez-bien les enfants : tous les jours, il fallait demander permission. 

Les hommes coincés à la maison sans amis et juste avec leur belle famille, pas toujours si belle d’ailleurs, n’en pouvaient plus au bout de quelques jours. Une partie des hommes confinés devenait folle. Une autre, et pas la moindre, mourait du virus, même à l’hôpital. Comme les lits d’hôpital étaient comptés, les hommes se livraient une véritable bataille. Comprenez, mes enfants, on se battait – pour aller au lit !

Un beau jour, les hommes qui étaient en bonne santé, mais confinés, se révoltèrent. Les plus révoltés parmi les révoltés, essayaient de s’échapper par la force. Ils prenaient leur voiture et fonçaient en dehors des villes. Mais les gendarmes étaient plus malins qu’eux. Ils les attrapaient au bout de la route, les renvoyaient à leur maison en leur demandant une jolie rançon. 

Passé le printemps, l’été pointait son nez. Et avec lui le déconfinement, car le virus craignait chaleur et soleil. Petit à petit, les hommes, qui avaient bien du mal à se tenir, re-apprirent à se promener, à travailler et à être plus ou moins heureux comme avant. Mais …

– « Restons prudents ! » conseillait le sage des sages. « Le virus peut revenir une deuxième fois. »  Et comme un sage est un sage, tout le monde l’écoutait et cherchait une solution.

Les hommes organisaient donc un bal masqué. Des masques, ils en portaient de toutes les couleurs. Certes, ils ne s’amusaient plus comme des fous au carnaval, et ils se battaient encore pour en avoir le premier. Mais ils pouvaient sortir, respirer le bon air et garder, masqués jusqu’au nez, la bonne distance sociale – la même comme avant ou pire.

Encore longtemps, longtemps après le déconfinement, les hommes prièrent du fonds de leur cœur que le vilain petit virus, ce tueur en série, cet ennemi en commun, ne reviendrait plus. 

Et maintenant au lit, les enfants ! Dormez bien, soyez sages et mangez des vitamines pour que le virus ne vous attrape pas.

Allemagne, en souvenir du 11 mai 2020, jour du déconfinement officiel en France

À propos de confinement, avez-vu lu ….

Les éditions Elyzad présentent : « Cet Amour » de Yasmine Khlat

Chers tous,  
C’est avec bonheur que nous voyons les librairies réouvrir. À cette occasion, nous aimerions vous parler de « Cet amour » de Yasmine Khlat, paru le 5 mars. Parce que ce très beau roman raconte justement l’histoire d’un confinement : celui d’une femme seule, recluse chez elle. Un livre subtil et nécessaire, qui sonde les limites de l’enfermement, mais aussi le pouvoir de la relation à l’autre et de la parole salvatrice.
Nous sommes fières de vous faire découvrir cette bulle d’humanité après ces semaines suspendues :

Un petit appartement à Paris. Une femme fixe la fenêtre ouverte de son salon, dont un des pans bat au vent. Elle pense à en finir. Mais dans un geste désespéré elle va vers son téléphone et compose un numéro :
Allô, Docteur Rossi ?

Une discussion s’engage dans la nuit avec ce psychiatre qu’elle ne connaît pas. Elle lui parle des tocs qui la tiennent recluse chez elle. De son frère enlevé à Beyrouth durant la guerre civile. De son enfance, de son adolescence. Le médecin abandonne tout pour l’écouter. Pour lui maintenir la tête hors de l’eau. Mais elle est libanaise et lui israélien. Pourront-ils se rencontrer ? En ont-ils le droit ?

« Beyrouth.Tout vient de là, lui dit-elle, de ce lieu mort et ressuscité mille fois. Tout part de là. Tout y revient. »

Extrait du livre de Yasmine Khlat : « Cet Amour » 

« Traversé de fulgurances poétiques qui sont la marque de l’écriture de Yasmine Khlat, Cet amour devient ainsi un hymne nostalgique à une jeunesse libanaise, aux lumières et aux couleurs du pays d’origine. » 
Charif Majdalani, L’Orient Littéraire 

« Yasmine Khlat ou l’écriture du confinement que l’on s’impose à soi-même. » Joséphine Hobeïka, L’Orient-Le Jour 

« Huis-clos impressionnant d’humanité et d’élégance. » 
Geneviève Bridel, RTS  [à écouter!]

« Une langue belle et forte qui me fait penser à Duras par son évocation dans le désordre des souvenirs et par cette imprévisibilité féminine puissante mais aussi si fragile. Un petit bijou ! »  Librairie Au fil des mots

« Mots forts et beaux pour dire la fragilité des êtres, les souvenirs. » 
Librairie L’arbre à mots 

« Forcément, ce dialogue interdit, pacifiste et guérisseur, prend une dimension symbolique. La Libanaise et l’Israélien se reconnaissent, dépassent ce mur virtuel absurdement imposé, sublimant la possibilité d’une réconciliation au Proche-Orient. L’idée est superbe et donne au titre une grande force. » 
Babelio

Biographie :

Yasmine Khlat, franco-libanaise, est née en 1959 à Ismaïlia (Égypte). Elle a grandi au Liban où elle a entamé une carrière dans le cinéma en tant que comédienne et réalisatrice. Depuis 1986, elle vit à Paris et se consacre à l’écriture. Elle a publié des nouvelles, des entretiens avec des artistes (compositeurs, chefs d’orchestre, interprètes) ainsi que trois romans parus aux éditions du Seuil, dont Le Désespoir est un péché, Prix des Cinq Continents de la francophonie 2001. Aux éditions Elyzad, est paru en janvier 2019 Égypte 51, finaliste du Prix de la Littérature arabe décerné par l’IMA et du Prix des Lecteurs de la Ville de Saint-Denis, La Réunion.

Chronique du confinement – Nadia Essalmi : Les mots confinés

Les mots confinés

Ce soir en ouvrant un livre, j’ai regardé les mots autrement. Une multitude de questions me vinrent à l’esprit. Que ressentent ces mots condamnés au confinement éternel ? Comment vivent-ils cet enferment, cloitrés à jamais dans le creux d’une jaquette ? Ces mots couchés sur les pages, disciplinés, respectant les distances grammaticales pour ne pas porter atteinte à la santé de nos idées, ont l’air de dormir profondément. A vrai dire, il n’en est rien. Ce sont des prestidigitateurs qui nous donnent l’illusion du sommeil. Nous les voyons allongés, immobiles, sur les lignes, mais ils ne sont aucunement emprisonnés. En fait, à chaque fois que nous les sollicitons ils se libèrent et nous libèrent. C’est grâce à leur magie que les portes de notre confinement s’ouvrent, leur permettant d’envahir l’ambiance de notre espace, telles des montgolfières, par milliers. Ils allument les étoiles et réveillent les rêves. Le bruissement de leurs ailes déployées se fait entendre, en s’échappant de l’étreinte des pages. Qui de nous n’a jamais écouté cet air que fredonnent les pages quand elles tournoient ? Leur chant nous fait pousser des ailes et nous les accompagnons dans leur voyage.

De retour, derrière les fenêtres, la lune se dandine au rythme cadencé d’un concert joué en l’honneur de la liberté. Le confinement s’adoucit et les murs deviennent transparents. 

Le 07 mai 2020

Chronique du confinement – Rose-Marie Taupin Pelican : Mon confinement

Mon confinement

Mon confinement, sans doute, est singulier car, contrairement aux autres, il relève d’une décision personnelle.

J’habite une petite île d’à peine 1100Km2, flanquée au cœur de l’archipel des Antilles, entre l’Atlantique et la mer des Caraïbes ; c’est la Martinique. Comme on en a vite fait le tour, il m’arrive de la quitter pour diverses raisons, mais ceux qui la côtoient de près savent son autre nom : « l’île des revenants ». Alors, quand je m’en éloigne, ce n’est jamais pour bien longtemps. Il faut dire aussi que je l’aime, ce bout de paradis où mes parents sont nés et où, moi-même, j’ai grandi.

            Dans les premiers jours de février 2020, j’étais donc très loin d’elle, dans l’Océan Indien, où j’étais partie à la découverte d’autres îles porteuses d’histoires et de patrimoines différents. Cependant, au tout début de mon périple, alors que je voguais en toute quiétude sur le Costa Mediterranea, j’ai appris avec stupéfaction qu’au Japon, le Diamond Princess, un autre bateau de la même compagnie, avait été mis en quarantaine. Les passagers étaient tous confinés dans leurs cabines à cause d’un terrible virus qui se répandait. Bien sûr, je n’imaginais pas que cela puisse m’arriver, vu la zone dans laquelle je naviguais, mais je me rendais compte du danger que représentaient ces géants des mers en cas de crise sanitaire. Néanmoins, une fois l’émoi passé, j’ai continué à profiter pleinement de mon séjour et ai fait d’étonnantes découvertes dans des lieux extraordinaires.

De retour en Martinique, j’ai été très attentive à la situation des paquebots qui croisaient dans la Caraïbe et qui étaient refoulés ça et là, même si le tourisme pèse énormément dans la balance économique de ces petites îles indépendantes et voisines. Parallèlement, j’observais l’attitude des représentants de l’Etat, en Martinique, et il me semblait qu’ils tardaient trop à agir, attendant les ordres de Paris. Je n’ai d’ailleurs pas hésité à me joindre à un groupe de manifestants, des lanceurs d’alerte, qui demandaient que des mesures sanitaires drastiques soient mises en place pour préserver notre île. Ainsi, quand le Costa Magica et le Favolosa ont, malgré tout, été autorisés à débarquer leurs passagers, je me suis sentie en danger et dès le 8 mars, j’ai moi-même pris la décision de rester confinée chez moi. Je ne comprenais pas que l’on expose ainsi la population à ce risque-là. Pour avoir suivi au jour le jour l’évolution de l’épidémie en Chine, je savais que ce virus n’était pas à prendre à la légère et qu’il valait mieux ne pas le croiser sur son chemin. J’ai donc été consternée quand j’ai entendu dire que la population pouvait aller voter le 16 mars, mais, à ce moment-là, je ne me sentais plus concernée par les consignes qui étaient données. J’étais déjà, moi, confinée et les décisions ne m’importaient plus. A la réflexion, j’ai pu mesurer combien j’étais responsable de moi-même et une sensation de bien-être m’habitait. 

Cela m’a fait sourire quand, en haut lieu, le confinement a été décrété au lendemain des élections. Beaucoup de ceux qui y sont allés l’ont regretté par la suite, mais tel n’est pas mon propos. En tous cas, cet arrêté de confinement me donnait raison. Bien sûr, que c’était cela qui protégerait la population ; mais la mesure arrivait un peu tard, puisque le virus avait déjà commencé à largement circuler.

Ainsi, depuis le 8 mars, je ne suis pas sortie de chez moi et, à vrai dire, cette situation ne me pèse nullement ; cela pour deux raisons.

La première, c’est qu’elle découle d’un choix que j’ai fait moi-même et non d’une « figure imposée ». J’avoue que je déteste que l’on me dise ce que je dois faire, c’est pour cela, je pense, que j’aurais vécu un confinement contraint comme une privation de liberté.

La seconde, c’est que j’ai la chance d’avoir une maison ouverte sur un jardin dans lequel je me sens vraiment bien. J’avais perdu l’habitude de le voir s’animer, de l’observer, et voilà que l’occasion m’était donnée de renouer avec toutes les activités que l’on peut y faire. 

J’ai redécouvert combien était agréable le chant des oiseaux, en notes mineures ou majeures, sous ma fenêtre, au réveil. Du coup, mes grasses matinées devenaient interminables.

J’ai réappris à apprécier la caresse, douce ou mordante, du soleil de midi qui révèle les belles nuances de mes massifs de pervenches ou des ixoras.  

Je n’ai plus eu d’excuse pour ne pas prendre le temps de choyer mes bougainvillées souvent en manque d’eau mais aussi d’attention. 

J’ai fait la course avec les oiseaux qui voulaient pour eux seuls toutes les mangues et j’en ai cueilli par dizaines et leur en ai laissé autant. 

J’ai retrouvé le bonheur de cultiver moi-même mes laitues, mes radis et mes tomates. J’ai pu récolter à temps mes belles mandarines bien jaunes que je dégustais aussitôt. 

Ah oui, il y a du bon dans ce confinement ! J’avoue n’en avoir jamais ressenti la lourdeur ni la contrainte. J’ai enfin du temps pour moi et pour les activités toujours renvoyées à plus tard.

Il y a, par exemple, cette balancelle que j’avais achetée depuis deux ans et qui n’était toujours pas montée. La voilà maintenant en place sous le gros sapotillier qui me gratifie de son ombre. Je profite aussi de la brise qui me berce quand, lasse, j’ai besoin d’un peu de répit.

Les jours coulent, ils filent même, et j’ai encore tellement de choses à faire ! Il y a le piano qui attend que je veuille bien soulever son couvercle pour inonder mon séjour feutré des petites notes hésitantes que je peux encore jouer mais le temps me manque. J’aime autant installer ma machine à coudre pour donner forme à ces beaux tissus offerts par ma sœur juste avant qu’elle ne prenne l’avion qui allait s’écraser avec elle. Et voilà que l’angoisse remonte. Non, laissons là ces tissus. Il est plus urgent de se tailler des masques pour le cas où il faudrait sortir. Mais je n’ai l’intention d’aller nulle part. J’ai découvert que je pouvais me faire livrer mes courses aussi bien que les fruits et légumes. C’est génial ! J’ai toujours considéré que cela me faisait perdre du temps. Donc une fois par mois, je suis ravitaillée, sans contact puisque tout est livré devant ma porte après l’achat et le paiement en ligne. J’aime les progrès de ce genre. 

Dans les premiers temps, j’ai pensé que ma muse était, elle aussi, confinée car je n’avais nulle envie d’écrire. Ce n’était pas gênant puisque j’avais, par ailleurs, tout un tas d’activités en file d’attente. Je n’ai même pas envisagé une séance de rangement ou de nettoyage, activités qui me maintiendraient enfermée dans la maison. J’ai privilégié tout ce qui pouvait se faire dans le jardin ou sur ma terrasse ouverte aux quatre vents. C’est vraiment là que j’ai mes quartiers, mon coin pour l’écriture et mon espace pour mes activités sportives. 

Ce qui est, par ailleurs, non négligeable, c’est cette faculté de dédoublement que nous avons. Même quand le corps est en vase clos, l’esprit, l’imagination, les idées vagabondent. On se projette aisément à des milliers de kilomètres. Et puis il y a aussi tous ces moyens de communication qui font que l’on n’est jamais seul. En temps réel, on voit, on converse avec parents et amis qui sont par-delà les océans. WhatsApp occupe une large place dans mes rapports avec les miens mais je déplore aussi l’arrivée massive de vidéos de toutes sortes par ce biais-là. Une vraie pollution.

Avec le confinement, j’ai décidé de prendre le temps de faire du sport tous les jours. J’y suis presque arrivée et j’avoue y prendre plaisir car cela me permet, en même temps, d’écouter la musique que j’aime.

Oui, je mets à profit cette période de pause pour faire ce que mon train de vie très « speed » ne me permettait pas de réaliser. Je ne connais pas l’ennui et ne vois pas passer le temps. Ce qui est drôle, c’est que souvent, il me faut aller consulter mon téléphone pour savoir le jour ou la date. Je vis, je me laisse vivre, j’en profite, j’habite une sorte de sérénité, je fais les choses que j’aime et je me dis que c’est peut-être cela le bonheur.

Et puis, en mode « pause », on réfléchit beaucoup. Tout le monde le fait, je pense. On s’interroge sur sa façon de vivre, sur ses choix, sur demain. Allons-nous repartir dans la même direction, une fois que l’on repassera sur « go » ? Le monde va mal, notre planète va mal, vraisemblablement parce que nous n’avons pas opté pour les bons paradigmes ; alors, allons-nous continuer sur le même modèle ? Certes, dans mon coin, j’arrive à me sentir heureuse, mais le ressenti est-il toujours le même quand je vois ces enfants mourir de faim en Haïti ou en Afrique ? Ce ressenti est-il toujours entier quand je vois comment notre terre est polluée, quand je vois les animaux et les humains en souffrance ? Non parce que quelqu’un m’a appris un jours le sens de « UBUNTU », c’est-à-dire « Je suis parce que nous sommes ». Le bonheur n’est vrai que s’il est partagé. La terre n’est belle que si nous y sommes tous heureux. La levée du confinement sonnera-telle un nouveau départ ? 

Le 07 mai 2020

Chronique du confinement – Anissa Bellefqih : L’intranquillité du printemps 2020

L’intranquillité du printemps 2020

Au début de l’année 2020, un virus couronné provoquant une panique générale est apparu dans le monde. Je me suis confinée très tôt, de mon plein gré, au vu des ravages qu’il occasionnait et de l’incertitude sur la manière de le combattre. Au fil des jours, une intranquillité sournoise s’est installée en moi ébréchant sérieusement ma quiétude. Tant que l’épidémie était circonscrite en Chine, je n’accordais qu’une attention minimale aux infos. Je compatissais, certes, mais l’épidémie paraissait trop loin de nous. Dès que ce fléau s’est rapproché, puis installé chez nous, une curiosité anxieuse me poussa à chercher le maximum d’informations sur la pandémie afin de comprendre les risques et de connaître les moyens d’y échapper. Il fallait que j’apprenne à gérer, au mieux, le fait de vivre cet événement dans la solitude, loin des êtres chers. Heureusement qu’il y avait les réseaux sociaux comme ersatz à ce manque. Ils ne m’ont jamais parus aussi attractifs. J’aimais musarder sur les murs de mes amis virtuels dont la présence m’offrait une proximité distanciée et réconfortante. 

Rapidement, je fus gavée par les infos alarmistes en non-stop. Je me mis à éviter “comme la peste” toute info anxiogène, même dans l’espace virtuel. J’appris, de ce fait, à aimer l’autruche, les trois singes de la sagesse, la tortue et l’escargot qui vivent dans leur maison. 

Je passais mon temps dans ma bibliothèque à essayer de retrouver le chemin de l’écriture, mais Dame Muse était manifestement confinée elle aussi. Une page blanche me narguait en permanence. Je faisais des pauses au balcon qui donnait sur ma rue. Cette dernière, d’habitude si animée, était maintenant silencieuse. Seuls quelques passants masqués et pressés s’y aventuraient. Mon regard s’attardait sur les jacarandas qui étaient de toute beauté avec leur floraison printanière. “Aurai-je droit à un nouveau printemps ? Quand pourrai-je sortir, aller vers les autres, me distraire, rire, aimer, voyager ? Bref, retrouver la liberté et la quiétude perdues.” 

Cette pandémie ne pouvait pas plus mal tomber en s’invitant la veille du Ramadan. Un mois d’excès en tous genres. Et si cela avait un sens ? Tout a un sens. En ce mois sacré, on pourrait avoir plus de discernement et reprendre les rênes de notre vie en donnant à celle-ci une nouvelle orientation. Cela nous obligerait à remettre en question notre mode de vie et notre gestion des relations humaines en établissant des priorités pour que les hommes vivent en harmonie entre eux et avec leur environnement. 

Un malaise diffus m’envahissait. Était-ce de la peur ? Non. Plutôt une projection dans l’avenir couplée à un arrière-fond de stress inévitable. J’étais cependant rassurée par la gestion de cette crise inhabituelle car les autorités, bien encadrées, avaient su réagir efficacement par un travail pédagogique et convainquant qui a fait l’admiration de tous. 

La mesure qui paraissait la plus difficile à faire accepter à une frange de la population frondeuse était l’interdiction de sortie maintenue pendant le mois du ramadan. On croyait le pays clivé en deux factions irréductibles et non miscibles. L’intransigeance des uns et des autres fut maîtrisée et les consignes de survie respectées. Le premier impact sociétal fut que ce mois reprit sa première fonction d’être un mois de spiritualité et non une surenchère puérile sur le plan alimentaire et vestimentaire. Par ailleurs, grâce à une action par paliers puisant dans le référentiel religieux (via les hadiths et recommandations du prophète en cas de peste), la fermeture des mosquées fut acceptée comme une nécessité vitale. L’intérêt général et le pragmatisme ont primé. De plus, l’idée avancée que ce fléau était une punition céleste fut contrée par une autre, tirée du même registre, à savoir qu’il fallait y voir une mise à l’épreuve (notion citée plusieurs fois dans le Coran) pour obliger l’homme à faire une pause de réflexion amenant au changement salutaire. Les mots ont repris ainsi leur rôle premier d’établir un dialogue, de communiquer et de convaincre. 

Et si c’était cela la leçon à retenir de cet événement ? De nouvelles perspectives pourraient être envisagées en toute conscience et un consensus serait possible pour des questions importantes en suspens. 

Demain, ce ne sera ni “le meilleur des mondes”, ni “1984”, ni “la planète des singes”. Ce sera un monde meilleur à offrir à nos enfants avec comme credo : Fraternité et Égalité. Ces deux éléments assureront un monde de paix et de justice. On gardera le meilleur de notre spécificité et l’on trouvera ensemble ce qui est le mieux pour tous, sans exclusion et sans exclusive partisane ou hégémonique. La Religion et la Finance, les deux pôles qui séparent habituellement les hommes, les rapprocheront, car l’Humain sera la seule valeur cardinale, le Graal des Temps modernes. 

Un nouveau monde est-il en train de naître ? Dirigeants et citoyens sauront-ils tirer les leçons de cette pandémie ? L’avenir nous le dira… 

06 mai 2020

Chroniques du confinement – Suzanne Dracius : Quatorzaine et Lazaret. Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé. MENS SANA IN CORPORE SANO. Avions et hélicoptères. Ultracrépidarianisme. O tempora, o mores !

Quatorzaine et Lazaret

Se pourrir la vie pour ne pas la perdre, se terrer de peur de crever, telle pourrait être la définition du mot « confinement ». 

Je me réjouissais à l’idée de pouvoir retourner me baigner, prendre mon « bain démarré » lors du déconfinement prévu le 11 mai, mais me voici toute désappointée car les autorités ont choisi l’hôtel Batelière comme lieu de mise en quarantaine des passagers débarquant en Martinique ; or la mignonne petite plage de la Batelière est ma plage de prédilection, à 5 minutes de la maison. Je me sens vraiment persécutée. Cette sage mesure de précaution – la quatorzaine Covid-19 – prend la forme d’une brimade, pour moi, une de plus, depuis l’attaque de cette saleté de coronavirus.

Bien sûr l’hôtel ne deviendra ni une léproserie ni une maladrerie ni un lazaret ni même un hôpital ni un service de soins intensifs ni un centre de réanimation, mais ça gâche quand même l’ambiance.

Aux Trois-Ilets, la marina est installée au Sud de la Pointe du Bout, dans l’anse de l’ancien lazaret, dont le quartier porte encore le nom.

On se croyait loin de ces fléaux bibliques, à cent lieues des moyenâgeuses maladeries – mot dérivé de « malade » devenu « maladrerie » avec un r épenthétique ajouté par influence de « ladre », lui-même venu de Lazare. L’étymologie de « ladre » remonte au XIIe siècle : lazre, « lépreux », du latin Lazarus (« Lazare »), en référence à la parabole sur la charité de l’Évangile selon Luc, XVI, 19-27, où Lazare est le nom du pauvre rongé d’ulcères ou autres écrouelles –affections assimilées plus tard à la lèpre – gisant à la porte du mauvais riche. Son nom est d’ailleurs à l’origine du mot « lazaret », et la légende de ce personnage était si connue au Moyen Âge que ce ladre fut nommé patron des lépreux. Et voilà qu’un microscopique virus nous empoisonne l’existence, au mépris de toute la sophistication de notre technologie, et les progrès de la science ne sont pas assez prompts pour nous délivrer des ravages causés par une microscopique particule infectieuse incapable de « survivre » plus de quelques heures à l’air libre et qui ne peut se répliquer qu’en pénétrant dans une cellule et en utilisant sa machinerie cellulaire. 

Nullement lépreux mais considérés comme des pestiférés, étiquetés « indésirables » mais porteurs d’aucun virus si ce n’est la rage d’écrire, d’étudier et de créer, en 1941 un groupe de personnalités effectue la traversée de Marseille à Fort-de-France, fuyant la France vichyste. À leur arrivée en Martinique, ils sont parqués dans une ancienne léproserie, le Lazaret des Trois-Îlets. C’est l’exil américain de milliers d’Européens fuyant la Seconde Guerre mondiale, notamment à bord du Capitaine-Paul-Lemerle, bateau célèbre pour avoir réuni à son bord une pléiade de  personnalités, qui arrivèrent le 20 avril 1941 à Fort-de-France, telles que Claude Lévi-Strauss (qui va donner une version à la fois amusante et cruelle des événements dans Tristes tropiques), André Breton, accompagné de sa femme, Jacqueline, et de sa fille Aube, le peintre Wifredo Lam et Helena Holzer (ils se marieront en 1944), Anna Seghers, qui publiera le roman Transit, centré sur l’angoisse des candidats à l’exil, la photographe Germaine Krull, les cinéastes Jacques Rémy et Curt Courant…

C’est à la faveur de cette fuite qu’André Breton tomba par hasard, à l’occasion d’une échappée à Fort-de-France, dans une mercerie où il cherchait un ruban pour sa fille, sur le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, alors inconnu, et que le pape du surréalisme fit la connaissance du chantre de la négritude, qu’il salua, dans Martinique charmeuse de serpents, comme un « grand poète noir », mais ça c’est une autre histoire. (Tout au plus me bornerai-je à souligner au passage que ce qui est navrant c’est qu’André Breton ait été tellement obsédé par le préjugé de couleur qu’il a même ajouté : « Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier ». Un Noir ? Je dirais même plus : un nègre. Et “le nègre t’emmerde”, dixit Césaire en personne ».)

Dans « Camps de concentration à la Martinique », Germaine Krull – qui n’aime pas la mer autant que moi –, la présente même comme hostile, avec ses « minuscules petites bêtes qui brûlent et des poissons qui piquent et des oursins avec des pointes qui rentrent dans les pieds »… et se répand en violentes récriminations contre les conditions dans lesquelles sont contraints à vivre les passagers en transit au Lazaret des Trois-Îlets, cloîtrés dans « des baraques » sans eau courante ni électricité (il faut dire qu’en 1941 la Martinique n’en disposait guère, surtout à la campagne), « sous le joug de la Gestapo, mais en plus comme blancs gardés par des nègres ». Quant à Fort-de-France, « ville tant espérée », elle ne la voit que comme un « petit village nègre, avec une grande place sur laquelle une affreuse statue de Joséphine de Beauharnais » fait indument, selon elle, l’orgueil de toute la population. 

Toutefois gageons que la photographe allemande finit par se laisser apprivoiser par la mer Caraïbe et charmer par cette « version absurdement ratée du paradis » que décrit Césaire, puisque finalement, dans son autobiographie intitulée La vie mène la danse, elle se résout à écrire : « Nous avons fini par organiser assez bien notre quotidien. Le fils de Serge et moi faisions la cuisine à tour de rôle. Les pêcheurs nous apportaient du poisson frais et aussi, de temps en temps, des légumes et de la volaille. Tout était si bon marché que nous arrivions, même avec nos restrictions, à faire de bons repas. Nous pouvions aussi sortir du camp à la nage et aller au petit bistro d’à côté, où on faisait la fête. L’eau était si extraordinairement claire et des poissons de toutes sortes y nageaient. »

J’ai hâte de retourner y nager, moi aussi, dans cette eau « si extraordinairement claire » de  Batelière. 

Ibidem, impatiemment, 40e jour de confinement, samedi 25 avril 2020

Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé

L’amende est salée (135 € pour être sorti sans la très officielle « attestation de déplacement dérogatoire » en bonne et due forme, voire davantage en cas de récidives), mais il y eut pire : en 1720, en cas de manquement « dans un temps de contagion » en l’occurrence la grande épidémie de peste dite « peste de Marseille », période qui montre l’importance qu’est en train de prendre la surveillance de l’État sur les individus, « où la communication était défendue », pour avoir circulé d’une région du royaume de France à l’autre, par exemple avoir été « du Languedoc en Rouergue » « contre les défenses (sic) qui ont été faits (sic) d’y passer », on vous fusillait sur ordre du roi ! Mais en France il n’y a plus de roi, on est en République, entretemps il y a eu la Révolution de 1789 et mainte et mainte révolution. 

Le 27 avril 1848 l’Abolition de l’esclavage fut décrétée par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République, qui comptait en ses rangs un grand poète, Lamartine, auteur de la pièce de théâtre Toussaint Louverture en 1850. En ce temps de confinement où le covid vide les villes, la tentation est grande de paraphraser ou parodier l’auteur du « Lac » avec cet alexandrin : 

Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé.

La Deuxième République fut brève mais essentielle : elle se distingue des autres régimes politiques de l’histoire de France, primo parce que c’est le dernier régime à avoir été instauré à la suite d’une révolution ; secundo, c’est aussi le régime qui institue pour la première fois le suffrage universel en France – masculin, seulement, pour commencer ; pour le vote des femmes il faudra attendre presque un siècle, jusqu’en 1946 –, et, tertio, après la première abolition de 1794, avortée à cause de Bonaparte, qui était le fait de la première République, c’est la Deuxième République qui abolit définitivement l’esclavage dans les colonies françaises. Les principes de 1789, comme la liberté individuelle, la liberté de réunion et la liberté de la presse sont mis en application : le 27 avril, un décret annoncé dès le début du régime met définitivement fin à l’esclavage, « considérant que nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ».

Nous sommes à la veille du 27 avril, ô coïncidence ! Mais il n’y a pas de coïncidences, il n’y a que des correspondances, baudelairiennes, comme je l’ai écrit dans Rue Monte au ciel.

Ça y est, finie, la quarantaine, jour pour jour, en ce 41e jour de confinement !

Mais hélas, pas de déconfinement pour le moment, pas avant le 11 mai…
Encore et encore coïncidences / correspondances : la fin de l’esclavage du confinement est prévue le lendemain du 10 mai, journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, ô symboles !

Ibidem, révolutionnairement, 41e jour de confinement, dimanche 26 avril 2020

MENS SANA IN CORPORE SANO

Lors du déconfinement, le 11 mai, chance, autorisation de sortir de chez soi sans attestation de déplacement dérogatoire jusqu’à 100 km de son domicile ! Mais dans une île comme ma chère petite Martinique natale qui fait à peine plus de soixante km de long dans sa plus grande longueur, la belle affaire, 100 km, c’est dans l’eau, ça tombe dans la mer ! Et c’est à l’eau pour les bains de mer, puisque les plages sont interdites au moins jusqu’au 2 juin ! Ça nous fait une belle jambe, mais pour se dégourdir les jambes, il va falloir trouver autre chose que la nage.

Nous avions pourtant réussi à l’apprivoiser dans nos mémoires, cette « mer à goût d’ancêtres » qu’évoque Césaire. Au lendemain même de l’anniversaire du décret d’Abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, le discours centralisateur du Premier ministre prend de sinistres résonances, impérieuses, oublieuses des différences des Outre-mer dans la stratégie de déconfinement.

À 7000 km de l’hexagone, plus que jamais j’exècre ce mot « métropole » dégoulinant d’outrecuidance, dégouttant – et, partant, dégoûtant – de condescendance, si l’on se souvient de son étymologie (dans « métropole », il y a polis, la Cité, et mêtêr, la mère ; c’est bien mignon, ce côté maternel, mais quand même ça infantilise les non-métropolitains, les colonisés, ex-colonisés ou décolonisés ; on peut aussi y voir une autre étymologie, métron, la mesure, la référence, la même racine que dans « mètre », avec l’idée de mètre étalon, de modèle, ce qui est à imiter. Tout le reste n’est que de l’à peu près. La cité de référence ! La référence devant laquelle il n’y aurait qu’à s’incliner. Mais la référence à quoi ?

 « Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves », dixit le Gouvernement provisoire de la Deuxième République, qui comptait en ses rangs le poète Lamartine ; la tentation est grande de paraphraser ou parodier l’auteur du « Lac » avec cet alexandrin :

Un seul virus vous hante et tout est dépeuplé, 

y compris les plages que nous avions réussi à reconquérir dans nos corps, dans nos mémoires et dans nos cœurs, à ne plus voir seulement comme les lieux de débarquement de nos ancêtres esclaves déportés d’Afrique mais comme des lieux de divertissement au sens fort, au sens pascalien du terme, pour nous détourner de l’horreur du gigantesque traumatisme, lieux de bains « démarrés » symboles de marronnage, lieux ouverts à l’air libre permettant d’échapper à la privation de liberté. Cette interdiction liberticide nous rappelle cruellement à quel point nous sommes dépendants d’un pouvoir dont la tête est à 7000 km, sur l’autre bord de l’océan, là-bas en Europe, une Europe qui n’a su faire aucune union sanitaire comme elle fit l’union monétaire, qui parle peu ou prou de guerre en une pathétique cacophonie au sommet et qui monte, désunie, démunie, à l’assaut de ce satané coronavirus, inéquitablement équipée, iniquement dépourvue de masques, de tests, de lits de réanimation, de respirateurs… 

Si les chercheurs n’étaient pas condamnés à perdre quasiment plus de temps à chercher de l’argent pour financer leurs recherches qu’à les effectuer, ils auraient peut-être déjà trouvé la panacée, l’incontestable remède miracle pour guérir du Covid-19 et le vaccin pour s’en prémunir.

De cette lointaine Europe me parviennent jusqu’en Martinique – vive la moderne technologie qui réduit l’espace et se joue du temps – des photos de mes petits-neveux allemands, petits-enfants de ma sœur Micheline, médecin virologiste en Allemagne, mariée à un professeur de français. Dans cette mascarade cauchemardesque, ces mignons bambins masqués apportent une petite note insouciante, une lueur gaie au bout de ce tunnel dont on ne voit pas la fin. Eux, ils trouvent ça rigolo, de mettre leurs masques aux couleurs vives. Ça réconforte, dans cette atmosphère mortifère, ça console un peu de ne pouvoir aller en toute sérénité prendre un bain de mer.

Si l’on nous avait écoutés, plus tôt, plus vite, pour endiguer la propagation du virus dans nos îles…

Où est la logique dans tout cela ? À partir du 11 mai, faisant fi des recommandations de l’Académie de médecine, qui préconisait un retour à l’école en septembre, le gouvernement a décidé que les enfants pourraient aller s’enfermer dans une salle de classe en espace confiné où peuvent proliférer les virus, mettant en danger de mort eux-mêmes et les enseignants – qui pourraient bien exercer leur droit de retrait –, mais ils devraient patienter jusqu’au 2 juin pour pouvoir aller à la plage, c’est-à-dire faire de la natation, l’un des exercices physiques les plus sains qui soient, apte à combler l’idéal mens sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain, se baigner dans la mer, l’un des seuls sports gratuits, l’un des plus ludiques, en plein air, à la portée de tous, a fortiori dans une île ! 

Il ne faudrait pas nous infantiliser et nous croire moins capables de respecter sagement les mesures de distanciation dans les espaces ouverts des plages que dans les huis clos des salles de classe !

C’est « sur la base du volontariat » que s’amorce la réouverture des écoles… Pourquoi ne pas tolérer le « volontariat » de personnes sensées, censées veiller au bien-être de tout un chacun, en permettant l’accès aux plages dans le respect des mesures sanitaires ?

Merci de prendre en considération les spécificités des Outre-mer !

Plages interdites jusqu’au 2 juin aux Antilles ?! Il faudrait une dérogation pour nos îles ! Et tenir compte de la différence entre les plages surpeuplées de l’hexagone et les nôtres, où l’on peut sans peine respecter une distanciation, en évitant de rester des heures agglutinés à lézarder collé serré en groupes compacts !

Nager dans la mer ou se promener dans la nature n’a vraisemblablement aucune incidence sur la circulation du coronavirus. En revanche, de nombreuses études démontrent l’effet bénéfique du contact avec la nature et de l’activité physique sur la santé, y compris la santé mentale et psychique.

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas, 

44e jour de confinement, mercredi 29 avril 2020

Avions et hélicoptères

Sur une plage de Martinique, deux malheureux baigneurs très « physiquement distanciés » de plus d’un mètre se font chasser de la mer manu militari par des pandores en hélicoptère, obligés de regagner à toute vitesse une maison « les pieds dans l’eau ».

Sur ces entrefaites, un vol Air France avec à son bord 472 passagers a décollé hier soir de Guadeloupe direction Paris. Aucun contrôle d’attestation n’a été effectué à l’aéroport de Pointe-à-Pitre sur les motifs de déplacement de ces passagers. Durant ce vol transatlantique de plus de huit heures, aucune mesure de « distanciation » n’a été prise, le personnel de bord a des masques mais n’en propose pas aux passagers, pas plus que du gel hydroalcoolique. À l’arrivée à Paris, il n’y aura pas non plus de contrôle des attestations.

Pour toute défense, le directeur régional d’Air France-KLM Caraïbes assure que « l’air, dans les avions, est recyclé toutes les trois minutes » et tient à préciser que « les avions d’Air France sont équipés de filtres à particules similaires à ceux utilisés dans les blocs chirurgicaux ».

« C’était un vol commercial, ce n’était pas un vol de rapatriement », précise l’une des passagères, interrogée par France TV Info.

Cherchez l’erreur ! Entassés en avion, pourchassés par des hélicoptères qui vous font sortir de la mer parce que les plages sont interdites !

D’un côté du fric gaspillé en heures de vol d’hélicoptères, de l’autre, pour ne pas perdre un centime, des passagers collés serrés en avion au péril de leur vie sans aucun contrôle.

De qui se moque-t-on ? Qu’est-ce qu’ils n’ont pas compris dans le mode de transmission de ce coronavirus ? Ont-ils peur qu’un nageur isolé ne contamine les poissons ? Quelle protection invisible et magique garantit qu’il n’y aura aucune contamination entre les 472 passagers non testés ni distanciés ni masqués ni rien ? (On n’a même pas pris leur température, ni au départ ni à l’arrivée, comme cela se fait au débarquement en Martinique.) 

Et ce ne sont pas les explications arrogantes du directeur Claude Sarre qui va nous rassurer ! Selon lui, « la France applique une distanciation physique quand le remplissage de l’avion est inférieur à 70%. En cas de vol plein, les équipages ont la consigne de distribuer des masques aux passagers qui n’en disposent pas ». Ce ne fut guère fait, apparemment.

Quand prime l’argent on se soucie peu de la vie des gens !

Les forces de l’ordre qui dépensent tant d’argent à chasser les baigneurs isolés de la mer et des sentiers forestiers à pied, à cheval, en hélicoptère ou par drone devraient déployer autant d’énergie à faire respecter la distanciation et, par la même occasion, la propreté du littoral et de l’environnement en général par la population de Martinique, laquelle, à son tour, mérite le respect. Gageons qu’elle doit savoir ne pas se montrer irresponsable ! Il faudra de la pédagogie, mais puisqu’on rouvre les écoles, cela vaudra pour petits et grands, apprendre la préservation de l’environnement, approfondir l’apprentissage de la sauvegarde de la nature. 

Face à ces contradictions, marronnons, cohérents, hors des incohérences et des aberrations !

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas, 

45e jour de confinement, jeudi 30 avril 2020

Ultracrépidarianisme

Je me garderais bien de pécher par ultracrépidarianisme, mais il semble établi que, naturellement riche en iode, en oxygène, en ozone, en brome, en sodium et dépourvu d’allergènes, l’air marin se caractérise par une absence quasi totale de poussières, de germes pathogènes et d’allergènes, et qu’il stimule toutes les fonctions de l’organisme et ce, sous toutes les latitudes. 

Lors d’un séjour au bord de mer, le rythme cardiaque se ralentit, l’amplitude respiratoire augmente, le métabolisme de base croît et les échanges cellulaires s’intensifient. Ces bienfaits prodigués à l’organisme viennent du climat qui, en bord de mer, jouit d’une grande stabilité thermique due au rôle régulateur de cette immense réserve d’eau que constituent les mers et, a fortiori, les océans, la chaleur accumulée le jour étant rejetée la nuit dans l’atmosphère. Vents et courants marins participent également à cette régulation thermique permanente. 

L’humidité est toujours très élevée en raison de cette eau des mers et des océans qui s’évapore en permanence. Si le degré hygrométrique reste à peu près uniforme et stable, l’évaporation qui charge l’air du littoral de molécules d’eau varie avec la température. 

Chargées en iode, ces gouttelettes microscopiques que l’on appelle « embruns » sont de véritables aérosols marins aux effets régulateurs sur la glande thyroïde. Quant à l’ozone (nom masculin, du grec odzein, « exhaler une odeur ») qu’ils contiennent, il contribue à augmenter la pureté de l’air du littoral. (Ce maudit covid-19 n’est-il pas propagé par postillons et exhalaisons ?…)

Au niveau de la mer, la pression barométrique est stable et élevée. Il en résulte une véritable condensation de l’air et une forte charge en oxygène aux effets bénéfiques sur l’organisme. 

Cette pression agit à la fois au niveau cardiaque (rythme ralenti) et au niveau pulmonaire, en augmentant l’amplitude respiratoire. (Ce satané coronavirus n’entraîne-t-il pas une détresse respiratoire ?…) 

L’air respiré en bord de mer est enrichi de petites particules de sel contenues dans des gouttelettes qui s’évaporent rapidement dans l’atmosphère. Lorsqu’un vent fort souffle de la mer, les embruns sont projetés à l’intérieur des terres, véhiculant les substances arrachées à l’écume des vagues. C’est la raison pour laquelle le terme d’aérosols marins est fréquemment employé. 

Une évidence enfin, la luminosité est plus intense au bord de mer que partout ailleurs.

Cette caractéristique du climat marin est due à la pureté de l’air qui favorise le rayonnement direct et à la réflexion de cette lumière par les vastes miroirs que représentent la mer, l’océan et le sable des plages. 

Le rayonnement qui vient du soleil produit des effets bénéfiques incontestables chez l’homme, à commencer par la fabrication de la vitamine D, dont la carence provoque le rachitisme, et dont le moindre béotien n’est pas sans savoir qu’elle est réputée pour renforcer la vitalité, augmenter la force du système immunitaire, renforcer les os, les dents, les cheveux, les ongles, la peau, participer à réparer l’ADN, combattre la dépression, la fatigue chronique etc. La luminothérapie est aussi une réponse au moral en berne, à la dépression saisonnière… Son effet ne peut qu’être bénéfique en ces temps anxiogènes de confinement lié à une pandémie inédite.

Sans compter que l’on pourrait s’amuser à tabler sur le pouvoir désinfectant de l’eau de mer, si l’on pense à la Bétadine, antiseptique à base d’iode…

De là à dire que les bains de mer seraient tout indiqués pour les déconfinés déprimés au sortir de deux mois de privations, de frustrations, d’interdictions de toutes sortes…

Alors, en l’occurrence, va pour une petite pointe d’ultracrepidarianisme – ou ultracrépidarianisme si l’on tient à franciser le terme –, à savoir le comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets sur lesquels on n’a pas spécialement de compétence crédible ou démontrée ! 

Son étymologie est relative à la locution latine Sutor, ne supra crepidam signifiant littéralement « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure », équivalente, en gros, à « chacun son métier, les vaches seront bien gardées », utilisée pour avertir l’interlocuteur d’éviter de porter un jugement qui dépasse sa compétence, et dont on trouve l’origine dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien [XXXV, 851 (Loeb IX, 323–325)], où Pline écrit que son cordonnier (sutor) s’était approché du peintre Apelle pour lui signaler une erreur dans la représentation d’une sandale (crepida, du grec krepis). Le peintre corrigea aussitôt son œuvre, mais, ainsi encouragé, le cordonnier se mit à faire d’autres remarques sur d’autres points de cette peinture qu’il considérait comme erronés, ce à quoi le peintre finit par lui répondre « Ne supra crepidam sutor iudicaret » (un cordonnier ne devrait pas donner son avis au-dessus de la chaussure). 

Or, d’un côté le gouvernement ne tient pas compte de l’avis de l’Académie de Médecine qui recommandait de ne pas ouvrir les écoles avant septembre, de l’autre il fait preuve d’un autoritarisme exacerbé concernant l’interdiction des plages, même dans les zones reconnues « vertes » comme la Bretagne ou les Antilles… Pourquoi ces contradictions ? Où sont les avis scientifiques portant sur la fermeture des plages, si la distanciation y est respectée ?

Face à ces contradictions, marronnons, cohérents, hors des incohérences et des aberrations !

Mille vaguelettes de remerciements aux personnes qui signent et partagent la pétition

« Pour un accès à la mer en Martinique dès le 11 mai ! » (Avec quatorzaine obligatoire pour les arrivants de l’extérieur comme cela se fait à l’arrivée en Martinique.) 

Suzanne Dracius

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas, 

47e jour de confinement, samedi 2 mai 2020

Pour un accès à la mer en Martinique dès le 11 mai ! (Avec quatorzaine obligatoire pour les arrivants de l’extérieur !)

http://chng.it/BBmbpS9X

Mille vaguelettes de remerciements aux personnes qui signent et partagent la pétition

O tempora, o mores !

O tempora, o mores ! Senatus haec intellegit, consul videt ; hic tamen vivit. Vivit ? (« Ô temps, ô mœurs ! Le Sénat sait tout cela, le consul le voit, et pourtant il vit. Il vit ? ») 

Il vit, il vit, le virus, si virulent qu’il donne envie de parodier le sublime incipit des Catilinaires en demandant pardon aux Mânes de Cicéron : Quousque tandem abutere, CORONA, patientia nostra ? quam diu etiam furor iste tuus nos eludet ? quem ad finem sese effrenata iactabit audacia ? (Jusqu’à quand, enfin, CORONA, abuseras-tu de notre patience ? Pendant combien de temps encore cette rage qui est la tienne se jouera-t-elle de nous ? Jusqu’où ton audace effrénée se lancera-t-elle ?)

Chance, le Sénat a voté pour l’autorisation d’accès dynamique aux plages dans de bonnes conditions sanitaires et de sécurité. Puisse le sage avis des sénateurs être suivi !

Quand on sait que surpoids et obésité sont facteurs de risque d’infection sévère et que les Français ont grossi pendant le confinement à force de sédentarité…

Face à ce faisceau de contradictions, marronnons, cohérents, hors des incohérences et des aberrations !

Libérez nos plages, symboles de libération à l’instar des plages du débarquement qui marqua la fin de la Seconde guerre mondiale. Une guerre, dites-vous ? La libération de nos plages signifiera délivrance d’une oppression, fin de cette dictature sanitaire.

Certes, cela ne fait pas un parfait exorde dactylique, en mettant « corona » à la place de « Catilina », il manque une syllabe pour que l’hexamètre dactylique soit équilibré ; mais si l’on met en entier « coronavirus » à la place, alors là, il y en a une de trop. Trop ou trop peu. L’éternel déséquilibre. Plus que jamais, en ces temps chavirés, coronavirés, débiellés, on se prend à chercher l’équilibre, on se demande quand ça a commencé, et surtout quand ça va cesser.

Plus le Covid-19 m’agresse et plus je repense aux Anciens. Plus cette modernité flanche, plus je me raccroche à l’Antiquité. Plus l’arrogante Europe déçoit, plus je me réjouis du retour au pays natal, plus je savoure la volupté d’être rentrée en Martinique, si ce n’est que l’on m’a frustrée d’une partie de la Martinique, car mon île c’est terre et mer, ce n’est pas que terre ; Madinina est maritime, océane et caribéenne.

Plus s’abat la dictature sanitaire interdisant ceci, obligeant à cela, plus ressurgit dans ma mémoire le conspirateur Catilina qui complotait pour établir sur Rome une dictature.

Fi des fâcheux, des peureuses et des pleureuses ! Que ceux qui ont peur de la contamination, qui n’aiment pas tant que ça les bains de mer et les sports nautiques, qui colportent des inepties telles que le sable contaminé, eh bien qu’ils restent chez eux, tant mieux, bon débarras ! Ça fera de la place pour les personnes qui aiment vraiment les bains de mer. Qu’ils n’empêchent pas les autres de s’y adonner ! Qu’ils ne portent pas atteinte à l’élémentaire liberté d’aller se baigner en respectant la distanciation !

Priver la population de bains de mer, activité saine, sous prétexte de préserver sa santé, quelle incohérence ! Interdire des activités physiques salutaires sous couvert de prudence sanitaire ?

Je les plains, ces gens qui ne savent pas priser l’intense volupté que procurent bains de mer et activités physiques aquatiques.

Mille vaguelettes de remerciements aux personnes qui signent et partagent les trois ou quatre pétitions pour la réouverture des plages et du littoral pour les nageurs, surfeurs, joggeurs, promeneurs et toute autre personne pratiquant une activité physique individuelle pour une durée déterminée sans regroupement, sans rassemblement :

Rendez-nous la mer et les plages !

Pour un accès à la mer en Martinique dès le 11 mai ! (Avec quatorzaine obligatoire pour les arrivants de l’extérieur comme cela se fait à l’arrivée en Martinique.)

Rouvrir les plages de Martinique pour la pratique d’une activité sportive.

Rouvrir l’accès aux plages et sentiers côtiers à partir du 11 mai etc.

Il y a vingt ans, quand Michael Jackson arborait son masque, tout le monde se foutait de sa gueule. Maintenant, on se les arrache, les masques. Satanée mascarade !

Ibidem, c’est-à-dire au même endroit, forcément, en marronnage immobile à grands pas,  

51e jour de confinement, mercredi 6 mai 2020,

Pointe-des-Nègres – quartier de Fort-de-France, lieu de débarquement des esclaves déportés d’Afrique pendant la traite négrière, à la limite de la commune de Schœlcher, ô armada de symboles ! mais il n’y a pas de coïncidences, rien que des correspondances, de baudelairiennes correspondances –, in memoriam, célébrant le 226e anniversaire de l’abolition de l’esclavage le 4 février 1794 par la Convention nationale, à la faveur de la Révolution française, prenant acte de la révolte victorieuse des femmes et des hommes mis en esclavage dans la partie française de l’île de Saint-Domingue (depuis, République d’Haïti, « où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité », dixit Césaire). 

Chronique du confinement – Koutchoukalo Tchassim : Les exilés du Co-vid-19

Les exilés du Co-vid-19

11 septembre 2011, une date inique qui malheureusement me colle la vie et me rappelle, à chaque fois que cela s’avère nécessaire, ma venue dans un monde d’horreur indescriptible, œuvre cynique et sordide de la technologie vile, de l’intelligence humaine. J’en voulais à ma mère d’avoir involontairement choisi ce jour pour me faire vomir dans cet univers qui ne rassure plus. Ni la technologie ni la nature. Plus rien ne rassure. La technologie devient dangereuse pour la survie de l’espèce humaine ; la nature, elle-même, rebelle contre l’homme : le tsunami, les ouragans, la sécheresse, etc. Vivre est-elle devenue une catastrophe comme le déclare Jean Ormesson ? La chair de monstruosités insaisisantes et insaisissables nous assaillent dans une impuissance stérile. On se croirait dans la grande Garabagne d’Henri Michaux.

        Mes parents noirs, d’origine africaine, s’étaient exilés deux ans auparavant au pays de l’oncle Sam où ils comptaient faire fortune et améliorer leurs conditions de vie au moyen de l’odeur des billets verts. Malencontreusement, la chance ne leur avait pas souri. L’instinct de survie leur imposa un quartier où sévissaient misère et puanteurs. La tragédie du 11 septembre avait ébranlé le monde entier saisi de torpeur parce que, de loin et à travers les images, il avait suivi la descente aux enfers des deux tours jumelles percutées par les oiseaux volants des guerriers saints selon leur croyance. Des cœurs avaient saignés pour des victimes innocentes au nom d’une guerre sainte sans sainteté. Des torrents d’eau lacrymale coulèrent. Autant de questions que des âmes animées du souffle de vie avaient fait pousser dans leur esprit : jusqu’où ira la technologie ? Le monde entier disparaîtra-t-il un jour sur une clique d’un bouton technologique ? Un vide était creusé sur la place des deux tours écroulées, un vide dans la vie des proches des victimes, un vide évasif dans la psyché des enfants de ces Etats unis pas comme à l’africaine, un vide national et personnel paré d’une émotion internationale.

Et aujourd’hui, le vide n’est plus personnel ni national ; il n’est plus propre aux pays de l’oncle Sam ; il est devenu international, copartagé par tous les pays du monde entier, un legs hérité de l’an 2020, un cadeau de fin de l’an 2019 ; un co-vid-19 parti du pays du Dragon qu’on aurait cru au départ une propriété privée. Or, dit Pierre-Joseph Proudhon « la propriété, c’est du vol ». Le pays du Dragon n’a pas voulu en faire une propriété ni paraître voleur. Une partie du legs fut, tristement, passé à l’empire Nippon, à l’empire du Reich, à la Maison du Coq, à la Maison Mère de l’Eglise, à la Maison Mère de Jésus, à la Maison de l’oncle Sam, et puis il traversa tout et s’en prit à ma Maison sur laquelle des oiseaux de mauvais augures prophétisèrent une tragédie. L’esprit de mort, le COVID-19 gonfla fortement ses poumons et souffla partout. Plus qu’un tsunami, son passage fut Violent. Violent était le vent du romancier ivoirien Charles Nokan. Mais le vent des revendications anticoloniales ne se compare en rien à celui du COVID-19. Des morts ! Rien que morts ! Partout ! La panique s’est installée. Aucun remède, aucun vaccin, aucun antidote. Des hommes en blouses blanches et vertes sont excédés ; d’autres parmi eux n’ont pas résisté au vent surchauffé du COVID-19. Les ras de laboratoires-tests cherchent, ils fouillent, creusent, bêchent, ils ne laissent nulle part où la main, les yeux, les idées ne passent et repassent. Le trésor contre COVID-19 n’est pas encore trouvé. Pendant ce temps, le mystique laboureur COID-19 laboure dangereusement et impunément la planète ; il fait tomber des centaines voire des milliers d’âmes par jour.

Personne ne l’attendait ni ne l’avait vu venir, ce tueur silencieux. Au départ tout le monde mangeait buvait, se mariait et donnait ses filles en mariage et voyageait d’un coin à l’autre bout du monde. Personne n’avait imaginé la force de frappe de ce minuscule virus qui ôte le sommeil surtout aux grosses têtes du monde. On avait cru à une escapade passagère d’un invisible et méchant sorcier qui se contenterait des hommes aux petits yeux. C’est dans les plaisirs des airs, de la vie aux contacts multiples et multiformes que notre meurtrier s’est infiltré pour faciliter son expansion. La plupart de nos mamys exilées dans des maisons de retraite dans les pays du Nord prirent un coup fatal. Certaines survivantes plaident pour assassinat prémédité d’un corps vieux, une euthanasie en quelque sorte.

Dans ma Maison d’adoption, les spasmes stomacaux me secouent chaque jour que le Seigneur fait. Les exilés économiquement mal en point que représente ma race noire étaient sinistrement les victimes recherchées ; les conditions d’insalubrité et de misère dans lesquelles ils végètent, la foi en leurs compléments alimentaires qui ont envahi ma Maison dépotoir les ont davantage fragilisés. Chaque jour, je pleurais les morts de ma race décimés à 70%. La présence de mes parents à mes côtés me console, car des enfants avaient vu leurs deux parents s’exiler dans la mort ou des hommes avaient vu leur femme et leur unique enfant emportés en exil par COVID-19. Je ne souhaitais pas être orphelin à cause de ce faucheur,  ce maudit et sale garçon mal élevé qu’est le COVID-19.

Le COVID-19, il est comparable à cette ancre qui immobilise les bateaux sur les eaux, mais sa lourdeur maléfique ne le rapproche en rien de la lourdeur salvatrice de l’ancre. Il a paralysé le  monde entier, ralenti voire arrêté la vie: confinement partiel, confinement total, fermeture des usines, des magasins, des services, des établissements scolaires, fermeture de tout et tout ; il faut laisser CORONA circuler seul à l’extérieur des maisons pour qu’il meurt le plus tôt possible. L’exil involontaire tue la vie extérieure ; il ne ravive pas celle de l’intérieur non plus devenue monotone et chiante ; il fait des prisonniers placés en détention sans barreau. J’ai vu des hommes et des femmes s’accrocher à leur fenêtre ne serait-ce que pour humer l’air pur de l’extérieur. Des partenaires ne pouvant plus se supporter ont dû s’exiler dans la solitude, l’un étant devenu le COVID-19 de l’autre. Chaque personne, dans son coin, était un exilé potentiel dans la peur, dans la hantise d’inhaler ce fichu virus  et surtout de mourir ; un exilé dans le vide, ne sachant à quand la fin de cette tragédie aux origines douteuses. Des exilés dans le chômage créant l’oisiveté, la sécheresse économique et nutritive, maudissaient à tue-tête ce fils de Lucifer, COVID-19. Heureusement que la solidarité semble le maître mot qui canalise les actions de certaines personnes de bonne foi et les dirigeants qui exercent leurs devoirs de protéger et de nourrir leur peuple.

À l’extérieur, c’est le vide ; un vide que tous les pays ont en partage, même s’il varie suivant la force de frappe de l’invisible ; un CO-VID-19 engendré par le COVID-19. Le monde entier s’est exilé dans une nouvelle approche de la vie : se sécuriser chez soi, s’exiler dans les mesures barrières, seuls moyens de venir à bout du CO-VID-19 et du COVID-19. Des villes mortes d’une mort sèche, désertes d’une désertification brutale, sans préavis ; on se croirait en temps de guerre, une guerre qui ne dit pas son nom. Des espaces publics et religieux à l’abandon n’exhibent leurs coiffures, leurs robes et leur sainteté qu’aux lueurs ternes des jours et aux ténèbres obscures des nuits qui, sans vie ni chaleur, se succèdent dans une monotonie inculte. Des murs sourds et muets, sans compassion, ont ravalé avec indifférence les compagnons de ces sites touristiques, leurs admirateurs, leurs amoureux qui, naguère passaient souvent les réchauffer de leur chaleur, de leurs murmures et de leurs rires plaisants, contents de se faire fouetter par l’air jouissivement vénéneux et pure, de se faire raconter l’histoire de ces espaces vides, de ces murs et de ces statuts centenaires voire millénaires. 

S’agit-il d’une saison d’anomie covidienne ? Une saison d’anomie pas à la soyinkaenne. Cela me parait plus réaliste dans la mesure où COVID-19 sévie sans être inquiété ; il attaque, alite et emporte ou préserve qui il veut, avec une prédilection morbide pour des personnes vulnérables à immunité complètement couchée. Un virus gangster qui se duplique et se transmogrifie en fonction des aires. Cependant, il serait aussi une saison de restauration de la couche ozoneuse avec la mort saisonnière de la pollution, une saison de restauration qui a ramené l’Homme à sa condition d’être impuissant. Malgré son génie créateur à soulever les montages, le petit virus l’a rendu impuissant en paralysant tout et tout. L’Homme qui n’avait pas le temps pour ses enfants, pour son époux ou épouse, qui n’avait de vie que pour les affaires, la gloire du monde, la richesse, la poursuite du vent, etc., est astreint à rester enfermé dans les quatre murs, surfant entre écran de  télévision, d’ordinateur et de téléphone portable. Il s’exile dans les images, dans les informations, dans les messages, bref dans les mots à travers les réseaux sociaux. Un invincible vaincu, exilé dans les mots.

 La saison covidienne est, dans une moindre mesure, une saison de restauration m’ayant séduit par ce confinement imposé et qui permit à mes parents de revivre intensément leur amour, même s’il arrivait que notre mère grinçât les dents. Très fréquemment, ils s’exilaient dans leur grotte où l’exil, à petit feu, transfigurait les corps appelés à une fusion sensuelle, autrement dit à un exil-sensuel. Cet exil-sensuel devint la croix de Jésus à transporter sur le mont Golgotha, une croix pas aussi légère que celle de Jésus, une croix lourde à transporter avec une crucifixion quotidienne douloureuse empreinte de lassitude. Oh Dieu ! Si le CO-VID-19 pouvait disparaître avec l’inhumation du  COVID-19, cela soulagerait certaines vaches qui n’hésitèrent pas à appeler à la mise à terme du confinement, car leurs taureaux gloutons prévalurent excessivement leur droit à fouiller de tout temps leur jupe.  

La saison d’anomie de COVID-19 avait fait des exilés de la diaspora des exilés dans leur pays d’origine. Des frontières fermées, des vols suspendus. Rentré à Logota pour deux semaines de vacances, mon frère aîné Zokitou fut surpris par cette saison de COVID-19. Il était devenu un exilé chez lui, désorienté et étranger à une vie qui n’était plus la sienne, une vie en laquelle il ne se retrouvait plus. « Je veux rentrer chez moi, sinon je perds mon boulot, vous comprenez. Et puis je n’ai rien à faire ici. Ma place n’est plus ici » hurlait-il entre les quatre murs et dans les oreilles des hôtesses de la compagnie qui devait assurer son voyage retour (Il faisait des va-et-vient dans la salle, s’arrachant les cheveux). « Merde ». « Monsieur calmez-vous. Ce n’est pas de notre faute. Nous vous recontacterons dès qu’une petite occasion se présentera ». Il quitta l’agence et rentra à la maison vidé de tout espoir. Il se demandait comment il allait passer le temps dans un pays qui n’était plus le sien, avec une vie pourrie par COVID-19, une vie qui était déjà morte, une vie qui n’était plus vie. Une semaine plus tard, il réussit à trouver une place sur un vol d’une compagnie qui continuait, malgré la suspension des vols, ses activités comme si de rien était ; un canal de propagation de la pandémie saisonnière sur lequel les grosses têtes de chez nous fermaient les yeux parce que l’enjeu économique était de taille. Il fit un retour aussi tardif qui nous soulagea. Toutefois un chômage en lequel il s’exila, non pas pour longtemps, l’accueillit froidement à son retour, les eaux tumultueuses du COVID-19 ayant emporté son pain. Il eut la chance de trouver un petit poste dans une petite et moyenne entreprise qui, autrefois fabricant de chaussures, s’est reconvertie dans la fabrication du matériel de riposte contre le COVID-19 (Bavettes, gants, gel hydro alcoolique, etc.). Son exil dans ce petit boulot permit à toute notre famille de survivre pendant la saison d’anomie du CO-VID-19. Nos parents avaient, quant à eux, perdu leur emploi et vu leur âge un peu avancé, ils préférèrent s’exiler dans le chômage et dans le vide quotidien.

Chaque soir, après le dîner, Zokitou éprouvait du plaisir à nous raconter la saison d’anomie covidienne de là-bas. La plupart de nos frères, nous disait-il,  n’ont pas le minimum pour se confiner ne serait-ce qu’un jour. Ils vivent au jour le jour et à chaque jour suffit sa peine. Ils préfèrent être dans la rue, affronter COVID-19 et assurer leur pitance que de se confiner et mourir du CO-VID-19. Pour eux le confinement ne concerne que les fonctionnaires dont le salaire est garanti par l’Etat. Le chômage et l’exil dans la misère est plus frappant chez les artisans et petits commerçants. Voilà pourquoi une aide de solidarité dénommée « Solidarité » est initiée pour les soulager un tant soit peu, mais je me demande si le but escompté sera atteint. Le port de bavette est un véritable souci que les grosses têtes tentent d’imposer pour limiter la propagation du virus. Tousser dans le creux du coude, cracher dans un mouchoir jetable et se laver régulièrement les mains sont de la mer à boire. À cet effet, il n’est pas rare de voir des motocyclistes ou des piétons cracher au sol sans se soucier du lieu d’atterrissage de leurs crachats, ou se moucher à l’aide de leur main gauche et la nettoyer avec le pan de leur chemise ou celui de leur pagne pour les femmes. Ne pas se serrer les mains, est un pari gagné. Eviter les attroupements ou non dépend des contextes, car ventre affamé n’a point d’oreilles et la course du buffle est téléguidée par la position de ses cornes. Bon nombre de milieux populeux intriguent en cette saison covidienne là-bas: dans la plupart des maisons de location, des bâtiments se font face avec une pléthore de locataires et de personnes partageant une même chambre et une cour commune. La marmaille, elle, toujours dehors ou dans la rue en train de jouer ou de se promener sans bavette, le nez en l’air, sans aucune mesure barrière. Vous comprenez donc le sens des hurlements de premières heures de ces oiseaux de mauvais augures : « L’Afrique doit se préparer au pire ». Mais conclut-il, à brebis tondue, Dieu mesure le vent.  

Koutchoukalo TCHASSIM 

Lomé-Togo, le 02 mai 2020.

Chroniques du confinement – Émeline Pierre : Confinement avec soi. Slow food, slow time. La vie en vert.

Confinement avec soi

En ce temps de réclusion collective, on n’a guère le choix d’être avec soi. Que cet isolement se déroule en solo ou en groupe, on est acculée à un tête-à-tête avec soi. Cette perspective en épouvante plus d’un. On serait tentée de le penser au vu du chiffre effarant de plus de 90 000 contraventions pour non-respect des règles de confinement. 

En France, les forces de l’ordre pourchassent les récalcitrants tandis qu’au Canada, nous ne sommes pas encore rendus à ce stade. Les autorités comptent sur le civisme de la population tout en mettant en place une série de mesures limitant l’occupation de l’espace public.

Ne se contentant pas des limites imposées par la taille du logis, plusieurs bravent l’interdit pour toutes sortes de bonnesraisons. Parmi celles-ci, la peur et l’ennui. Justement, ce sentiment de désintérêt, de lassitude, de somnolence voire d’inquiétude révèle ce que nous sommes devenus. 

Dans La société du spectacle, Guy Debord constate que «  [l]e spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien du sommeil. » Notre société du spectacle, enflammée par la performance – un combustible se combinant à merveille avec l’égocentrisme – a été rappelée à l’ordre, de façon complètement inattendue par un…microbe. Il sème l’effroi, la désolation, le désordre. L’ordre mondial en est radicalement bouleversé. Plus que tout, ce virus a fait vaciller nos certitudes. Troublé, notre quotidien nous astreint désormais à un temps d’arrêt, de pause, de suspension voire de spleen.

S’examiner, faire le bilan de son existence, décacheter ce qui a été mis sous scellé, interroger le sens de sa vie ou plonger dans ce vertigineux vide intérieur que l’on tente de combler en exaltant le rythme infernal de notre monde moderne. 

Plutôt que d’y faire face, l’on préfère parfois la fuite en avant car on sait qu’après avoir pratiqué ce temps avec soi, fût-il imposé, le statut quo ne sera sans doute plus plausible.  

Le coronavirus dévoile la peur des autres, mais surtout la peur d’être avec soi.

Si admirable que soit le renoncement à la sociabilité aux fins de limite de propagation du virus, il se trouve que les gens commencent à prendre goût à l’entre-soi, sorte de remboursement du temps de qualité qui leur avait été volé au nom du progrès. Prendre du temps pour soi, avec ses enfants, son conjoint, préparer la popote, faire du sport, s’initier à l’apprentissage d’une nouvelle langue, écouter et faire de la musique, danser, dormir, lire, écrire, visiter des musées virtuellement, (re)découvrir les jeux de société, se remémorer que le téléphone ne sert pas qu’à envoyer des textos. Bref, toutes ces activités réduisent notre aliénation sociale qui masquait un isolement social, tous ces rapports superficiels qu’on nouait avec les autres. La distanciation sociale n’est donc pas chose nouvelle.  

Il faudra faire confiance au temps, ce temps précieux de retrouvailles, de réflexion sur la poursuite exacerbée du bonheur qui, on le voit, ne tient qu’à un fil. 

Montréal, le 26 mars 2020

Slow food, slow time

Slow food, on connaît le concept, véritable hymne à la lenteur. Choisir des aliments de qualité et prendre le temps de les apprêter. Dans nombre de sociétés, le slow food n’est pas une tendance. C’est un mode de vie qui ne relève pas forcément d’un choix personnel. Dès lors, cuisiner occupe une bonne partie de la journée. Comme l’a fait remarquer très justement le chroniqueur culinaire Arnaud Daguin, quand il s’agit de se mettre au fourneau, le principal ingrédient manquant est … le temps. L’industrie agroalimentaire l’a bien compris. Plats cuisinés, surgelés ou faits maison débordent des étals des épiceries. L’univers de la restauration n’est pas en reste au vu de la pléthore de plateformes de livraison.  Blogs, livres de recettes, émissions télévisées nous proposent de préparer des plats en moins de 30 minutes à partir d’une courte liste d’ingrédients. Pour les plus pressés, des boîtes de repas prêts à cuisiner sont transportées à domicile. Plus besoin de faire les courses.

Pas le temps de cuisiner ? Calfeutrés chez nous, on pourrait penser que l’excuse ne tient plus.  Faudrait-il signaler tous ces gens affairés, absorbés par le télétravail et les enfants ? Ceux-là ne peuvent jouir des bienfaits de l’ennui. Pour autant, se nourrir est devenu une priorité commune. Assurer notre survie. Contre la maladie, mais aussi contre la faim. Le changement est abrupt pour notre société cramponnée à l’immédiateté et la surconsommation. Tout à coup, nous avons peur de manquer de nourriture. Il nous (re)vient à l’esprit que nos denrées n’aboutissent pas ex nihilo dans nos magasins ou sur les sites où nous nous approvisionnons. Ce virus, serait-il en train de nous inoculer de nouvelles mœurs ? 

Pour ma part, limitant mes escapades au supermarché, je m’adonne à la cuisine du placard. J’y ai déniché de vraies pépites. Thon en boîte, légumineuses ou céréales sont considérés sous un angle neuf. Ma perquisition m’aura permis d’exhumer auto-cuiseur et mijoteuse. Deux accessoires salutaires pour pratiquer le slow food. En cette période troublante, les plats réconfortants, longuement mijotés peuvent enluminer des journées qui passent et se ressemblent. Sentez-vous déjà les effluves d’un chili con carne, d’une blanquette de veau ou d’un délicieux gâteau au chocolat ? Vous l’aurez compris, on veut bien se (re)mettre aux fourneaux, sans nécessairement avoir à y passer la journée. 

Pour conjurer la claustration, rien de mieux que de s’offrir un voyage gastronomique. Pourquoi ne pas transcender la fermeture des frontières en important de l’exotisme dans nos assiettes ? 

Cap sur la Guadeloupe, mon île natale, pour une escale gourmande.  Mode d’emploi pour un repas thématique ? L’ambiance. La musique zouk est tout indiquée, en dépit de textes sirupeux et doudouistes à souhait. Des titres comme « Dans tes bras », « Il était une fois, toi et moi » ou  « zouk la sé sel médikaman nou ni », le « zouk est notre unique remède », arrachent un sourire, mais quel pied de nez à la morosité ambiante! C’est le temps de verser l’incontournable planteur, un mélange de jus de fruits, goyave, fruit de la passion, orange et de rhum dans un verre à cocktail. Que vaudrait cet apéritif sans les accras de morue à la sauce chien ? Passons à table pour faire honneur au gratin de giraumon, une variété de courge, et au colombo de poulet accompagné de riz créole. Pour la touche sucrée, un flan au coco saura ravir les palais les plus exigeants. Loin d’être terminée, la soirée se poursuit par une séance de cinéma. La comédie de Christian Lara, Pa ni pwoblem, « Il n’y a pas de problème », saura propager la gaieté. Pour les amateurs de lecture, Maryse Condé affiche sa gourmandise, celle pour la bonne chère et pour les mots, dans son roman Mets et merveilles.

Peut-être devrions-nous envisager le dépaysement par le biais de l’aliment comme un avant-goût du déconfinement ? 

Montréal, le 6 avril 2020

La vie en vert

Des nasillements de canards. Je crois rêver. Un couple de canards colvert voltige dans les airs avant d’amorcer une descente en direction d’une mare du parc Baldwin, sur le Plateau Mont-Royal. Doté de majestueux arbres centenaires, de grandes allées et de bosquets, cette forêt transformée en jardin public est devenue un repaire des joggeurs, des familles, des promeneurs, des amateurs de plein air, des écureuils et depuis peu des canards. 

À la faveur de la fonte des neiges et des pluies printanières, de petites étendues d’eau se sont formées en différents lieux du parc. En cette ère où les distractions sont limitées, les volatiles sont rapidement devenus une attraction. Peu farouches, ils se laissent aisément approcher. Adultes et enfants s’émerveillent du spectacle inopiné et poétique offerts par la nature. L’on s’extasie et l’on s’étonne de la présence de ces oiseaux. Le devrait-on ? Ne serait-ce pas la conséquence de cet instant de répit – notre confinement – entrainant avec lui la réduction de la circulation automobile et de la pollution sonore ? Véritable phénomène mondial, le retour des animaux sauvages en ville est observable à l’échelle locale et nous engage à repenser nos rapports avec notre bouillonnant écosystème. 

Plus efficace qu’une grève pour le climat, ce virus nous contraint à battre en retraite, à plier l’échine sous la peur de disparaître. Notre anthropocentrisme déclinant est brutalement mis à mal et nous rappelle un lieu commun : nous faisons partie de la nature. Peut-être avons-nous désappris que nous sommes liés à ces arbres qui nous offrent plus que de l’ombrage, à ces oiseaux au chant doux et apaisant, à cette eau claire qui jaillit de la fontaine, à cet air invisible que nous inhalons, à l’humus ? À leur manière, les canards nous le signalent.

***

Vint le jour inéluctable où les étangs se sont asséchés. Ayant perdu leur habitat humide, les canards sont partis en quête d’un nouveau lieu de vie. Portée par l’enthousiasme, je m’étais déjà accoutumée à leur compagnonnage.

Et puis, il a plu, suffisamment pour remplir à nouveau les mares.  Durant un laps de temps fugace, le mâle est revenu, nous préparant à son départ définitif. Le moment est venu d’immortaliser cette scène qui ne sera sans doute qu’un souvenir. Espérons que nous aurons la mémoire longue.

Montréal, 1er mai 2020

Chroniques du confinement – Fawzia Zouari : Le virus et les fidèles. La panne. Confinée pour confinée.

Le virus et les fidèles

Lorsque, en janvier dernier, l’épidémie de Coronavirus s’est déclarée en Chine, de curieuses cartes ont fleuri sur Facebook montrant ce miracle : dans l’Empire du Milieu, les régions habitées par les musulmans étaient épargnées, tandis que la maladie faisait des ravages chez les adeptes d’autres croyances. En outre, le virus ne serait que la manifestation de la colère divine, Allah ayant voulu punir la Chine de s’en être pris aux Ouighours, ces martyrs de l’islam. Toutefois, il a fallu se rendre à l’évidence : le virus ne faisait de cadeau à aucune religion ni communauté. Les cartes ont donc disparu et les langues se sont tues. Mais une autre conviction émergea :  en pays d’islam, il ne faut rien craindre, nous avons les moyens de vaincre l’ennemi. L’ordonnance et les remèdes se trouvent consignés depuis 14 siècles. Les premiers musulmans ont édicté le principe de la quarantaine, ayant conseillé de rester confiner dans le pays où l’on se trouve lorsqu’une épidémie se déclare. Ils ont averti sur les règles d’abattage des animaux et le bannissement des cochons. Ont déconseillé de manger les chauves-souris que la tradition bénit parce que, selon un hadith, l’épouse du Prophète, Aïcha, aurait affirmé que ces mammifères volants avaient tenté d’éteindre avec leurs ailes un feu qui s’était déclaré dans la Grande mosquée de Jérusalem. En outre, l’islam aurai su dès le départ le comportement social adéquat en de telles circonstances : les cinq ablutions précédant les prières permettent aux fidèles de respecter les règles de l’hygiène et, au vu du spectacle de ces hordes qui s’arrachent les masques, on comprend l’utilité originelle du niqab : «  Sobhan Allah ! s’exclame, un barbu de France. Nous ne serons plus lynchés parce que nous refusons de serrer la main ou parce que nos femmes se couvrent le visage ! »

Les plus fatalistes, parmi les croyants, sont persuadés pour leur part que, même si vous êtes contaminés, il ne faut pas se rebeller, notre destin à tous est tracé d’avance, Dieu décide du mal et le guérit, autant Le laisser gérer l’affaire tout seul. C’est ainsi que beaucoup de musulmans continuent à vivre normalement, en embrassant, en mangeant dans le même plat, et l’un d’eux, un fidèle iranien, alla jusqu’à lécher les murs d’une mosquée – affirmant que personne ne peut être atteint dans la maison d’Allah.

Hélas ! Réellement atteint – et jusqu’en la personne de son vice-président,- le gouvernement iranien a ordonné de supprimer le prêche du vendredi, on a beau dire, avoir le nez dans les pieds du voisin et la bouche sur un tapis humecté par la salive de centaines d’autres, n’est pas de la meilleure prudence. L’Arabie saoudite quant à elle a dû prendre des mesures plus douloureuses, au risque de perdre le Jackpot, en interdisant le pèlerinage pour cette année. D’ailleurs, certains croyants ont conseillé aux pèlerins et aux imams de suspendre les prières pendant lesquelles ils sont censés maudire les mécréants occidentaux, le temps que ces derniers nous trouvent un vaccin …

La Tunisie a sévi en rendant publique une décision pour le moins étonnante : celle d’arrêter les conversions à l’islam : – Revenez plus tard ! Si certains Tunisiens se sont amusés en voyant dans cette décision le travers d’une administration locale qui ne manque jamais de renvoyer votre requête au lendemain, il n’a pas échappé à d’autres que les autorités religieuses ne sont pas loin de penser que les candidats à la conversion étant d’origine étrangère, ils sont par définition porteurs du virus et qu’il importe donc de les dissuader de venir embrasser notre religion et contaminer la souche…

Pour résumer, et comme dirait un internaute : en l’espace de quelques semaines, L’Arabie Saoudite a interdit le pèlerinage, L’Iran la prière du Vendredi et la Tunisie l’islam tout court…. Il faut bien rire un peu, par ces temps de panique virale !

24 mars 2020

La panne

Après des journées passées à tourner en rond sans pouvoir écrire, – ou en écrivant lamentablement, je me suis rendu à mon propre diagnostic : je suis en convalescence littéraire. Les phrases n’ont pas de goût, le rythme est lent, les expressions fades. Les symptômes d’une insuffisance « inspiratoire » sont évidents.

Comme pour se lever ou marcher, il faut s’y prendre à plusieurs fois pour attraper un paragraphe, accrocher une idée.

Et de même que, pour tenir droit, le convalescent doit se servir d’un appui, une solide concentration est nécessaire pour tenir la rampe du Sens.

J’écris, en mettant un mot devant l’autre, doucement, pour ne pas chuter dans le silence.

Serions-nous en train de découvrir le mobile de toute littérature ? Ou son absence de mobile.

Si elle échoue à être un abri, une demeure, un lieu de confinement, il faut lui trouver d’autres utilités. Ou conclure à son inutilité.

On croyait connaître nos grandes capacités à la solitude heureuse sous ce fameux « toit » de l’écriture, la pudeur oblige de douter d’une telle donnée en ces temps de solitudes malheureuses.

On croyait pourvoir écrire loin des bruits du monde, il s’avère que le monde est ce fond sonore sur lequel on écrit.

On croyait être notre première matière et sujet d’écriture, et cet intrus, « l’Autre », impose soudain son incontournable présence.

On croit, en écrivant, soigner ses pathologies, chercher son propre salut, on découvre qu’on écrit avec le souci des autres et que notre salut reste chevillé au leur. La fiction ne sort pas indemne de la réalité.

Ces jours-ci, j’ai tenté d’échapper au confinement en voyageant dans ma mémoire, en invoquant le souvenir de mon village, de mes anciens, morts ou vivants, en faisant le chemin inverse de ma vie, mais quelque chose me retenait toujours sur place. Un virus s’est instillé dans le passé aussi, je n’arrive plus à le retrouver intact. Est-ce une occasion pour m’en libérer ?  Faut-il que je reprenne le tout et que je recommence ? Que je m’invente une autre vie ? Que je me résolve à de grandes décisions pour l’avenir ?

Ces questions servent-elles à quelque chose, puisqu’on est toujours à l’arrêt et que le mécanisme de vie semble grippé ?

Pour que l’écriture s’ébranle vraiment, il faut que le voyage soit possible pour tout le monde. Le reste est littérature.

04 avril 2020

Confinée pour confinée

Tenir un journal sur le confinement n’est plus d’aucune originalité. Tout le monde s’y est mis, les journaux, les écrivains, les stars, les internautes. Mais que voulez-vous faire quand l’actualité ne tourne qu’autour du Coronavirus et que tout le monde est concerné ? Où puiser de la matière sinon dans l’évolution de la maladie, ses ravages, les espoirs escomptés ? Quel scoop donner à part ce scénario qui n’est plus une fiction, malgré ce dont on nous rabat les oreilles depuis des décennies sur les progrès de la science et de la médecine, les prouesses technologiques et l’intelligence artificielle, l’éternité à portée de main. Heureux était le temps où je pouvais faire sourire avec les bêtises de nos barbus ou les idioties de nos gouvernants. Et l’idée ne me viendrait pas de vous seriner avec mes « chikayat » sur les droits des femmes dans un contexte où le simple droit de vivre est devenu un pari.

Je ne vous cache pas que, au début, je n’avais rien contre le confinement. J’étais même enthousiaste. Je m’étais dit, c’est super, je vais enfin pouvoir rester tout le temps chez moi pour écrire. Je ne perdrais plus mes journées dans les déplacements, les réunions, les sorties, le shopping – quelle économie je fais en ce moment ! – Je me suis mis devant mon ordi en me frottant les mains. J’ai allumé l’écran et… ça a coincé.  J’ai couru derrière les phrases, tenté un de rattraper les pensées, rien à faire, ça se dissipe comme le virus dans l’air, inspiration en mode veille. J’ai dû me rendre à l’évidence :  le corona a infecté ma littéraire, elle n’est pas au meilleur de sa forme, j’écris avec la fébrilité des convalescents lorsqu’ils se relèvent d’une maladie, le goût altéré et les sens perturbés.

J’ai essayé de chercher un autre argument qui pourrait me faire accepter le confinement. Je me suis dit, ma fille, rester à la maison n’est pas un fait nouveau pour toi, c’est même une tradition séculaire, dans ton village, les femmes ne sortaient pas plus que ça. Donc, question confinement, tu t’y connais en tant que descendantes de grands-mères qui n’avaient nullement besoin de mettre le nez dehors pour se sentir vivre.  J’ai invoqué le souvenir de ma mère qui restait des mois, voire des années, sans passer le seuil. Je me suis rappelé une de mes tantes qui avait passé trente ans de son existence derrière les murs, jusqu’au jour où son mari est mort. Personne n’avait le droit de la voir à part ses enfants et quand elle manquait de quelque chose, elle descendait de la fenêtre un couffin au bout d’une corde, l’un des passants prenait le panier et allait le donner à son mari ou à l’un de ses enfants pour y ramener la course. Ma tante, n’en est pas morte, alors ? Alors, retourne à la tradition, le confinement est génétique chez toi, allez, fais un effort, me suis dit en me tirant les oreilles.

Ça n’a pas marché.

Je me suis alors rappelé que j’avais une cuisine et que je pouvais y occuper mon temps libre. J’ai retrouvé les recettes d’antan, refais faire son pain « mlawi » et la « Hergma » à la tête de veau.  J’ai banni les pizzas et les pâtes, le couscous devint roi, c’est un signe qui ne trompe pas si je m’en réfère au proverbe tunisien « Kaskislou yarja laslou », qui veut dire à peu près ceci : « Il suffit de remuer et l’on revient à l’inné ».

Puis j’en ai eu assez. J’ai arrêté de cuisiner et j’ai mis fin au ménage, édifiée sur cette vérité que personne n’a l’honnêteté de rappeler aux femmes : il ne sert à rien de s’épuiser à nettoyer, tout redevient sale dans l’heure qui suit.  

Après le travail des mains, j’en suis revenu au travail des méninges. Lire, pour m’occuper. Sauf que j’échouais à me concentrer sur la lecture. La télé ? J’ai regardé tous les films, les bons comme les navets, les séries que Canal + – dans sa grande générosité, nous a servi gratuitement pendant une petite période, juste pour nous rendre addict et nous faire signer l’abonnement en fin de confinement. J’ai téléphoné, aux amis, à la famille, à mes villageois là-bas, Merci Wathsapp ! Puis j’ai tourné en rond à nouveau.

Un jour, j’ai eu un sursaut de conscience en découvrant ma mine défaite, mes cheveux enduits d’huile d’olive et mon pyjama de pingouin. Il ne faut pas que je me laisse aller, me tançai-je. J’ai recommencé à mettre ma crème du jour, j’ai enfilé un pantalon et un pull seyants. Et je me suis assise sur mon canapé, avec l’impression de servir d’épouvantail au virus. Ni ma crème ni ma garde-robe n’ont réussi à me donner l’illusion que j’étais de sortie. D’ailleurs, j’ai fait un tri dans mes habits et enlevé la moitié, sauf que je ne sais pas comment ni à qui les donner, personne n’a besoin de fringues en ce moment, la chloroquine, le masque, le liquide antigel et la farine valent plus chers que les articles de haute couture.

J’ai dû me rendre à la réalité. Tout est dans la tête. On ne peut jouir de quoi que ce soit quand le monde va mal. On ne peut pas trouver de consolation, ni dans notre passé, ni dans notre présent si demain augure d’un monde dans lequel l’un comme l’autre sont à jamais compromis.

14 avril 2020

Chroniques du confinement – Marie-Rose Abomo-Maurin : Un baobab est tombé, hommage à Manu Dibango. Confinée dans le F3 de Joseph Macho. Langue de ma peine, vocabulaire de mon espoir. Je supporte plus. Je cherche des « mots cuits » et des « paroles filtrées ».

Un baobab est tombé

Hommage à Manu DIBANGO

L’un de mes baobabs d’Afrique, du Cameroun, est tombé.

Il est tombé hier, semant désordre, panique et détresse.

Mais on le sait : « ceux qui sont morts ne sont jamais partis »

Un baobab est tombé, mais ne s’est pas déraciné.

Qu’on invoque nos ancêtres. Qu’on convoque le Nsili awu.

Les anciens forment un groupe. Qu’ils dansent le ngondo.

Mais que les femmes ne portent pas le deuil, non ! Pas de deuil.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophone, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous retrouver ces gestes majestueux,

Ces pas de danse de l’Afrique profonde cachés à l’étranger.

Un baobab est tombé. Il n’est pas mort ! Il mérite d’être célébré. 

Que Sango Yezu Christo emplisse le ciel et interpelle l’univers.

Que le « Soul Makossa » résonne au-delà des océans et des mers !

Comme d’habitude. Comme toujours.

On oublie que les temps sont mauvais, vicieux, prophétiques,

Même si la chute d’un baobab a toujours devancé une catastrophe.

Les temps sont graves, c’est vrai, qui tentent de saper les bases du clan.

L’époque est difficile, j’en conviens, qui essaie d’ébranler nos fondations.

Le coronavirus ne décimera pas le clan. Le lignage va trembler

Mais le coronavirus ne pourra pas décimer le clan entier.

Telle est la parole qui sourd de terre, de la mer, du Wouri. 

Un baobab est tombé. Il n’est pas mort ! Il mérite d’être célébré.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophones, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous retrouver des gestes majestueux.

Peuple, ceignez vos reins avec le grand pagne de cérémonie.

Enfilez, mes femmes et mes filles, vos kaba-ngondo de fête.

L’événement exige de la dignité, de la ferveur, de la dévotion.

Famille ooo ! L’affaire est grave. Le moment est délicat.

Mais les auspices disent que le saxophone ne peut s’arrêter.

Un baobab est tombé, mais ne s’est pas arraché à la terre des ancêtres.

Que la fête s’organise donc autour du géant couché, oui, c’est cela !

Que la fête commence et dure le temps qu’on veut, une nuit

Un mois, une éternité ! La fête va s’éterniser, car la rencontre,

Les retrouvailles avec les ancêtres sont désormais éternelles. 

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophone, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Faites-nous nouer solidement le majestueux pagne.

Nul ne doit pleurer ! On pleure celui qui est perdu, et non celui qui vit.

Le deuil n’aura pas lieu ! Il plaît aux vivants, mais freine celui qui part.

Les anciens ont dit : pas de deuil funeste ! Pas de tristesse inutile !

Il faut lancer vers le ciel autant de souvenirs que les étoiles.

Il faut égrener tous les moments de rencontre, instants doux et fraternels.

Ainsi, le géant avancera, majestueux et confiant, vers le fleuve, la mer.

Ses pas résonneront dans nos têtes et dans nos cœurs en accords de saxo.

Son rire charismatique résonnera dans nos oreilles en timbre mélodieux.

Tout son être nous apparaîtra comme s’il était proche de nous.

Ayanga et ngom, résonnez ! Balafon et saxophones, c’est la fête.

Donnez du rythme ! Que la famille danse : Un baobab est tombé,

Il ne s’est pas arraché à la terre. Il  laisse des rejetons qui diront :

Il est des nôtres. Il reste notre maître.

Orléans, ce, 25.03.2020

Confinée dans le F3 de Joseph Macho

Joseph Macho croyait son heure de victoire arrivée. Depuis qu’il avait épousé sa dernière femme, « pour son plaisir », il n’avait pas encore vraiment profité de ce bonheur. Le confinement national, international, que dis-je, mondialement universel, allait le venger. Le venger de toutes les humiliations accumulées ! Il avait le nombre d’enfants qu’il avait désiré avec sa première épouse : il en avait donc 5.

La seconde épouse lui avait promis de n’en faire que deux. Elle lui en a arnaqué deux de plus, parce que, disait-elle, la « pilule était gâtée ». Quand c’est gâté, c’est gâté ! On ne peut rien faire. Les Africains le savent bien. Mais il n’y avait pas que la pilule qui se gâtait, le mariage aussi se gâta.

Joseph Macho, le grand monsieur d’avant, maintenant retraité de son état, trouvait que le divorce et le célibat qui s’en suivait étaient une injure à sa personne. Il épousa une troisième femme, plus jeune qui allait lui obéir. Il l’avait cherchée longtemps. Il l’avait cherchée parmi les femmes stériles, parce qu’il les avait vues sans enfant. Et puis, coup d’éclair :

  • Ah, s’écria-t-il un jour, les Africaines sont dociles ! Tout le monde le sait. Et puis, elles cherchent les papiers pour vivre chez nous. Deux atouts convaincants ! Très sûrs !

Et il trouva Magali un soir dans un bar. Elle devisait tranquillement avec ses copines, tout en buvant un coca. Et les affaires qui devaient se conclure furent conclues ! Magali accepta le mariage, à une seule condition : que son mari la laissât travailler, car elle travaillait. Au tri postal de la ville. Alors Magali travailla. Elle travaillait et quittait la maison tôt. Elle rentrait tard le soir. Il faut que le courrier arrive aux destinataires, non ? Le mari ne mangeait la bonne cuisine de sa femme qu’en fin de semaine. Ce n’est pourtant pas ce qu’on lui avait annoncé. « Les Africaines tiennent l’homme par le ventre ! » Or, le voici en train de se débrouiller. Quand il réprimandait Magali, parce qu’elle travaillait tout le temps, elle lui rétorquait :

  • Les femmes que tu as épousées quand tu étais riche, un grand homme et un grand quelqu’un, sont en train de dilapider tout ton argent. Ce que je gagne me suffit à peine pour faire construire une maison à ma mère au pays. Et toi tu viens m’embêter ! Il n’y a que moi qui doive respecter le devoir conjugal et ce qui va avec ! Recule, Satan, va tenter d’autres que moi. Va plus loin ! Mouf dé[1] !

[1] Ou « dégage ! »

Le vieil homme se plaignait de ne pas voir souvent sa femme. Les autres lui ont pourtant dit que les Africaines étaient dociles, qu’on pouvait les tromper et qu’elles n’y verraient que du feu. Si l’une d’elles te fait un massage, et puis cette autre chose que je n’ose pas évoquer à voix haute, tu ne peux plus te passer elle.

Mais, Joseph mangeait seul. Il buvait seul. Il était seul. Sa femme travaillait ! Elle travaillait encore et encore. Elle travaillait trop pour une Africaine alors que le monde entier sait qu’ils sont tous paresseux dans ce continent. Elle travaillait et ne se préoccupait pas de son appareillage mâle dans l’abandon… On devrait interdire de séjour dans ce pays les gens qui travaillent ainsi !…

Et voici qu’arrive le coronavirus ! On ne parle plus que de cela ! On crie dans les églises, les mosquées, les administrations : « Restez chez vous ! Restez chez vous ! Il faut arrêter l’épidémie. On ne peut pas l’arrêter autrement ! » Et ça passait en boucle !

Le vieux Joseph Macho alluma toute la journée durant et toute la nuit télévision, radios, ordinateurs, afin d’être sûr d’avoir bien entendu. Ses yeux pétillaient d’une vilaine malice.

Cette période de confinement où les épouses vont devoir rester dans leur maison arrive à pic pour le narcissique époux qui entend ainsi n’épargner aucune charge à sa femme. L’heure de sa revanche a sonné.  

Un matin, Magali s’apprêtait à rejoindre son travail, quand elle trouva les portes de leur F3 verrouillées. Les étiquettes collées aux portes disaient :  

« Restez chez vous ! Restez chez vous ! Il faut arrêter l’épidémie. On ne peut pas l’arrêter autrement ! Mais ce n’est pas Joseph Macho qui le dit ! Ce n’est pas Joseph Macho qui le dit ! »

Joseph Macho avait pris sa retraite depuis quelques années, mais avait décidé de rester à la maison. Il estimait qu’il avait travaillé pour ses femmes et ses enfants. Il ne voulait plus rien offrir à qui que ce soit. De toutes les façons, il n’avait rien prévu d’autre dans sa vie. Il supportait de moins en moins que Magali sorte de la maison, alors qu’il était devenu un confiné depuis sa retraite. Elle mangeait avec ses collègues. Elle était occupée avec ses collègues. Elle faisait des sorties avec ses collègues ; le téléphone ne sonnait à la maison que pour elle. Et même si, de temps en temps, elle lui préparait de petits mets gentils et goûteux, il les mangeait seul. Il aurait souhaité que sa femme prît sa retraite ou, du moins, qu’elle travaillât quelques heures par semaine.

Maintenant qu’ils sont enfermés, grâce au coronavirus, ils sont en tête-à-tête, les yeux dans les yeux. Les yeux dans les yeux ? Joseph Macho n’avait pas compris que les yeux dans les yeux, en situation de confinement, correspond en partie  à cette expression : « si les regards pouvaient enfanter ou tuer, les rues seraient remplies de femmes enceintes et jonchées de cadavres ». Paul Valéry le disait autrement : « Que d’enfants, si le regard pouvait féconder ! Que de morts s’il pouvait tuer ! Les rues seraient pleines de cadavres et femmes grosses ». Et là, le gouvernement n’a pas conseillé d’aller dans la rue, où l’on peut fuir un regard qui agresse. On est dans le F3 dans lequel Joseph Macho s’était replié après son abondante fertilité qui avait peuplé ses habitations antérieures de 9 enfants. Le pauvre n’avait plus grand-chose.

Le confinement est d’autant plus difficile pour les êtres qu’à partir de rien peut surgir un conflit. Joseph Macho avait pris le parti de « ton-pied-mon-pied ». Dès qu’il entendait les pas de son épouse, il quittait précipitamment l’endroit d’où il la guettait et, comme par hasard, il se retrouvait là où elle venait de se placer, risquant à tout instant un télescopage. Cela faisait quatre jours que le confinement était déclaré, ces rencontres qui se multipliaient dans le F3 ne pouvaient être fortuits.

Joseph Macho présentait chaque fois une doléance, presque toujours la même : « que veux-tu que je fasse, ma chérie ? » Et devant le « tu es chez toi. Tu devrais savoir quoi faire, depuis le temps ! », il faisait semblant de battre en retraite pour mieux revenir et répéter, comme dans la tragédie grecque, ce que les auspices médiatiques versaient sur les confinés à longueur de temps.

Elle aurait aimé courir à ce moment dans sa forêt équatoriale natale. Dans la brousse drue, écartant de ses mains nues les ronces et les lianes. Elle aurait aimé être à la pêche au barrage avec ses cousines et ses sœurs. Son confinement prend des formes effrayantes de monstres qui l’acculent à ses derniers retranchements. Joseph Macho est devenu cette hydre dont les têtes la traquent partout où elle est dans le F3.

Pourquoi les chefs d’État n’ont-ils pas promulgué la loi du confinement solitaire dans les F3 ? « Ton-pied-mon-pied » est déjà un confinement insupportable. Il devient mortel dans un F3 du 93, car les types de confinements s’enchâssent dans le même petit espace et sur les mêmes deux individus. Mais, à regarder de près, Joseph Macho était aussi un maître-ès-confinement.

Ce 24.03.2020

Langue de ma peine, vocabulaire de mon espoir

Ce matin encore, comme depuis dix jours, j’ouvre la fenêtre de ma chambre sise sous le toit. Les branches de mon érable me tendent une fois de plus leurs « brandilles » chauves et décharnues au bout desquelles s’accrochent timidement les futures feuilles qui vont l’habiller. 

Mon ordinateur me fait comprendre que « décharnues » n’existe pas ; que je viens de commettre une faute. Je lui réponds « Ha ! », comme le font les Camerounais pour signifier que ce qu’ils entendent n’a pas d’importance. Je lui dis encore « Ha ! » et je continue mon texte. 

Ce matin encore, les habitants de Pierre de Ronsard, ma rue, semblent avoir tous été avalés par ce monstre sans tête ni queue dont la lâcheté me paraît incommensurable. La mal porte désormais un nom scientifique, suivi d’un chiffre : Covid19. Sans doute parce que Coronavirus était aussi insalissable que le monstre lui-même. Covid19 lui a enlevé le virus. C’est ce qui contamine et le mal et la peur. C’est ce qui fait surgir, même lorsqu’on n’est pas malade, des drôles signes dans des corps déjà ravagés par l’angoisse.

Les venelles qui sont la caractéristique essentielle de ma ville-jardin, Orléans-la-Source, ressemblent de plus en plus à ces chemins abandonnés par les chaussures de femmes, d’hommes et d’enfants qui les sollicitaient quotidiennement. Elles ne charrient plus ces foules matinales ou vespérales, allant et rentrant du travail ; allant et rentrant de l’école ; allant et rentrant, comme pour rendre palpables de nombreux signes et symboles de l’existence humaine.

Les venelles sont tristes, ne suintant que de l’eau de pluie ou des gelées matinales qui fondent en gouttes d’eau et les mouillent. Elles ne portent pas encore le deuil. Mais la nouvelle saison tombe mal. Le printemps n’a pas pris rendez-vous avec sa période habituelle. Il est tout simplement un paradoxe en ces temps où les plantes et les jolies robes ne fleurissent pas ensemble.

Les pas des femmes, des enfants et des hommes ne réveillent plus mes venelles endormies depuis une dizaine de jours. Une voiture rentre dans la rue. Elle lance un défi au monstre. Mais ce geste le fait apparaître comme un héros dont l’inutilité de l’affront amène à dire : « Ha ! » Pauvre nourriture d’une créature qui n’a ni tête ni queue et qui a besoin de s’installer en toi pour te dévorer de l’intérieur !  

L’invisible animal sème la terreur ! Le monstre désacré …

‘‘Ordinateur, qui me signales encore une erreur, laisse-moi écrire ma peine ! Laisse-moi créer les mots, le vocabulaire, la langue de ma peur, de mon désespoir, de ma colère ! Ordinateur, je te crie : Ha ! Serais-tu devenu le complice de cette « chose » qui hurle en ce moment huit et jour ? Serais-tu l’aide de camp de cette « chose » qui s’engouffre dans nos corps, les infecte, les affecte, les affaiblit, les emporte à la tombe sans la présence, ni l’affection, ni l’amour des proches ? Je vais continuer à dire ma peine, comme je veux, dans la langue que je veux, avec les mots qui gouttent de mes doigts à ton contact. Ha !’’

Je disais donc que ce monstre désacré engloutit mon univers, les lieux de mes souvenirs, de mon avenir et de mon devenir. Il est l’immonde dans le monde actuel où le printemps devient un stupide menteur ; où la saison de germination réagit comme celle de l’enfouissement. Et pourtant, cette fois, sans l’espoir que le grain mis en terre pourra donner du fruit. 

Comme tout monstre, crois-moi, ton action, ô Coronavirus ou Covid19, peu importe ton appellation, est limitée dans le temps. Ton règne ne peut équivaloir à l’éternité. Tu as surpris le monde en traître. Et tu l’es ! Tu essaies de le tenir en otage. Mais tu commences aussi à recevoir quelques morsures. On te touche. Non pas pour te caresser. Mais avec colère. Celle qui rougit les yeux, bande les muscles, et s’apprête à t’abattre. On t’étudie. On cherche ton tendon d’Achille. On le trouvera !

Mais, pour l’instant, ma ville est morte. Les hôpitaux se gavent des corps que tu habites avec insolence. Certains succombent. Mais tous ne succomberont pas. Mes venelles se rempliront à nouveau de pas qui les dégourdiront, des cris et des chants qui les égayeront. La romance quotidienne des oiseaux, lugubre et sinistre complainte en ce printemps paradoxal, résonnera de mille mélodies. Et les confinés du moment deviendront les héros des temps nouveaux.

Ce 23.03.2020 

Je ne supporte plus

Qu’il m’est difficile de supporter, dans le même temps,

Le râle sourd de la maladie qui rôde et le vent qui menace,

Le confinement et la mort des proches qu’on ne peut accompagner,

La douleur des confinés et leur incapacité ou impuissante totales 

À pleurer ceux qu’ils ont aimés et qu’ils ne verront plus jamais.

Qu’il m’apparaît par moments paradoxal

De savoir qu’un traitement possible existe pour combattre le mal,

Et de voir s’entredéchirer les experts et les non-experts scientifiques,

L’homme de la rue qui sait tout parce qu’il a un ordinateur

Et le net chez lui qui lui apportent toutes les réponses dont il a besoin

Et lui prescrivent des traitements qui finissent par l’intoxiquer 

Qu’il est décevant et déroutant d’affronter, à la fois, 

La razzia invraisemblable des masques de protection, 

L’incroyable trafic du matériel médical vendu au noir,

Le détournement d’avions en plein vol ou de camions sur les routes

Afin de s’approvisionner seul, ou de faire de l’argent grâce au malheur,

Laissant les autres totalement dépourvus de tout, du minimum. 

Il m’est insupportable de penser que

Des avions, dont la moitié transporte des malades et des non-malades,

Partent et atterrissent dans des territoires encore sains,

Et que les malades confinés dans des hôtels font venir, le soir, 

Des prostituées pour leurs ébats et pour leur plaisir,

Comme si tel était le seul but de ces vols venus de l’étranger.

Qu’il m’est impossible de supporter

Le confinement des personnes âgées dans les chambres 

Où seules, elles ressassent le passé, cherchent des visages

Qui leur rediront que leur état et leur confinement ne signifient

Ni la fin ni le désespoir ni la punition qu’on leur inflige.

Qu’il m’est difficile d’entendre dire

Que la violence domestique augmente avec le confinement,

Que les enfants sont sauvagement battus par certains adultes,

Que les femmes sont éjectées des maisons par le pervers narcissique,

Que l’être humain perd le sens des réalités au moment même 

Où il doit écouter le monde pour mieux agir et le restructurer.

Qu’il m’est intolérable d’entendre tous les jours

La cacophonie des discours des uns et des autres devant des micros

Dont on attend des nouvelles rassurantes, crédibles, apaisantes.

Je veux une parole-mère ; celle qui accouche de la vérité.

Celle qui rend compte, non pas des listes de chiffres qui augmentent

Mais des constats réalistes, vrais, humains, toujours humains. 

Je vous en prie : 

Je ne veux plus de chiffres exponentiels. 

Donnez-moi de l’humain.

Ce 31/03/2020 19h50

Je cherche des « mots cuits » et des « paroles filtrées »

Le confinement, si on l’avait pensé, est loin d’être un « mot cru » et dont la profondeur est à chercher longtemps. Il ne ressemble pas à une banale période de prescription présidentielle, administrative ou autre complètement extérieure à nous, à moi. Il a pris la valeur de relégation, d’exil intérieur, de retraite obligatoire. Finement pensé, solidement mûri, il ne se divertit pas en banalités et ne semble souffrir aucune circonlocution.

Au début, le 16 mars, oh quelle date ! je me suis dit : une personne qui a l’habitude de travailler seule, enfermée chez elle, ne peut redouter le confinement. Elle ira puiser au fond d’elle-même toute l’énergie, toute la puissance de chaque mot, de chaque parole. Elle accueillera la « parole-cuite », la « parole-mère », qui seule est vraie, parce qu’elle est filtrée, réfléchie, mûrie et digne d’être proférée.

Je me suis dit : observe autour de toi les comportements, les paroles, les mouvements. Scrute les rares mots captivants qui peuvent t’aider à te reconstruire : des paroles qui te narrent l’aujourd’hui de l’existence humaine. Tente de saisir l’humanité dans ses fondements intrinsèques en cette période de grande terreur noire. 

Mais les mots et les paroles que j’entends le plus souvent me viennent des médias. WhatsApps me verse au visage des milliers de mots et de paroles dans lesquels il faut tenter de déceler la vérité. Ils ne sont « cuits » dans l’intérieur du ventre, ces mots que livrent celles et ceux qui les profèrent. Elles ne portent pas la maternelle douceur, ces paroles cacophoniques qui disent tout et rien. Ils jaillissent de la langue, d’une langue qui a manqué d’être tournée sept fois dans la cavité buccale. 

Les mots et les paroles sortent en cascades, pour parader, pour distinguer la femme ou l’homme qui aura su débiter le plus d’ignorance. Le trophée sera sans aucun doute à celle ou celui qui aura su être invité à prendre plus souvent la parole devant les micros et qui croit savoir mieux que tout le monde.

Oh miséricorde ! Pourquoi tant de mots, de paroles, d’experts, quand le monde réclame le silence ? Pourquoi tant de volubilité quand le moment demande plus de décence et d’humilité ? Les mots n’ont pas eu le temps d’être pensés ni d’être cuits dans les ventres ; ils n’ont pas eu le temps d’être purifiés dans la bouche comme l’exige le chiffre sacré 7 ; ils coulent, ils submergent, noient… 

De nos jours, personne n’a peur de se retrouver comme un crâne en pleine forêt[1]. La liberté d’expression a aussi créé des savants, des prophètes, des docteurs ès nihil fabulantur.

Je cherche la parole qui puisse me construire en ce moment où le sort semble nous faire payer nos paroles et nos actes. Je veux une parole forte en ces instants où la monstrueuse Ironie se rit de nos gesticulations inutiles. Je requiers la méditation en ce temps qui réclame du silence pour une meilleure maturation des actes à poser dans l’avenir. Je demande le silence producteur d’une sagesse saine, vigoureuse, essentielle.

« Trop de cuisiniers rassemblés dans une même cuisine ont gâté le repas ». Chacun se dit expert. Chacun méprise les ingrédients et les épices de l’autre, parce que ce dernier ne les a pas ajoutés dans la casserole dans le même ordre que le premier.  Querelles de clocher ! Ah ! 

Querelles stériles comme sont, par moments, ces mots qui n’ont pas été cuits dans notre ventre et qui ne s’arrêtent pas non plus dans la cavité buccale, afin d’y d’être purifiés sept fois ! Querelles inutiles qui mettent davantage en exergue mon humaine fragilité qui se pavane en «c’est-moi-qui, c’est-moi-que » !

Mes mots et mes paroles sortent souvent en cascades, des « mots crus » dont le sens n’est pas affiné, mais dont l’abondance aiguise ma vanité. 

Trouvez-moi des mots et des paroles justes pour comprendre le monde, mon univers touché par la pandémie. Montrez-moi où reconquérir des « mots cuits » et des « paroles filtrées » afin de revenir à la sagesse initiale. Des monstres géants m’obstruent l’avenir. La sinistre Ironie et la cruelle Pandémie m’ont déclaré une guerre impitoyable. Humanité, réveille-toi, car je ne veux pas finir comme le crâne dans la forêt.

Ce 13 avril 2020


[1] Synopsis du conte : « Un jour, un chasseur ékang d’Afrique centrale trouva dans la forêt un crâne humain. Il fut stupéfait. Il posa la question à voix haute, comme si une réponse était possible, sur la cause de cet homme réduit à son crâne. Le crâne lui répondit aussitôt : ‘ c’est ma bouche qui m’a tué !’ »


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