Chroniques du confinement – Suzanne Dracius : Écrire en île confinée. Plages interdites en confinement. Corée versus coronavirus. Volcanique sagesse. Chlorophyllienne claustration.

Écrire en île confinée

Au sens pascalien se divertir et s’abstraire

Des « miasmes morbides », dixit Baudelaire,

Grâce aux « armes miraculeuses » de Césaire,

Rimbaldienne alchimie, poétique, littéraire,

Pour t’affronter avec courage

Satané coronavirus dont la rage

Ne saurait altérer la respiration des poètes

Et de tout moun, de par le monde, en créole comme en italien comme en toute langue du tout monde,

À ce maudit fléau opposant les mots dits en poétiques laïus

Qui toujours parviendront à faire une vivifiante ronde

autour du monde,

Triomphant des fièvres et virulences

En fervente célébration de la Journée mondiale de la poésie, le samedi 21 mars,

Éclipsée par la pandémie.

Dans cette ambiance apocalyptique se révèlent solidarités ou irresponsabilités,

Héroïque dévouement ou mauvais penchants, politichiens et charlatans :

 « Apocalypse » ne vient-il pas du grec ἀποκάλυψις (apokalupsis) qui signifie « révélation » ?

Quand s’ouvrit la boîte de Pandore

Et que s’en échappèrent tous les maux

Acharnés à ravager le monde,

Au fond demeura l’Espérance.

S’en libérèrent tous les mots.

On va gagner, pas les doigts dans le nez,

Mais les mains très souvent lavées.

« Pli ta, pli tris » dit le proverbe créole. (« Plus tard, plus triste »).

« Nous sommes en guerre », martèle la présidentielle anaphore,

Mais nous nous sommes engagés trop tard dans la bataille,

Nous entrons dans le combat sans bâton,

Quasiment sans munitions,

Sans une quantité suffisante de respirateurs, de masques !

« Mascarade », dixit l’ex-ministre de la Santé,

Le premier tour aurait dû être reporté, le second tour n’aura pas lieu dans la foulée.

Eia, clamons-nous en cette pandémie,

À l’instar du chœur des tragédies antiques : « Allons ! Courage ! »

Sursum corda, haut les cœurs !

Plus que jamais, CARPE DIEM, cueille le jour !

En ce nécessaire confinement en France hexagonale et d’Outre-mer,

– Je refuse de dire « Métropole », ça pue la condescendance,

La cité de référence,

Ravalant les ultramarins au rang d’ultra-riens –,

Pour préserver nos vies il faut accepter que nos lieux de vie soient vides,

Afin qu’on vide ce Covid !

À nos amis italiens :

  • et en particulier au Pr Giovanni Dotoli (qui m’a brillamment présentée lors de la remise de mon Prix européen francophone Virgile – Senghor),
  • À Max, Ponte de la poésie,
  • À Leonarda Oliveri, ma traductrice sicilienne, volcanique comme moi, son Etna en coïncidence et correspondances avec ma Montagne Pelée,
  • Au pétulant Walter Pozzi et son fils, le spirituel Manuel,
  • À Sabrina Campolongo, qui sut être ma brillante interprète,
  • À la féline Enrica Merlo,
  • et à toutes les personnes dont j’ai le souvenir au cœur,

« Tjébé rèd, pa moli ! Sé moli-a ki rèd ! » (Tenez bon, ne mollissez pas ! C’est mollir qui est raide.)

Pointe-des-NègresMartinique – lieu de débarquement de mes ancêtres esclaves déportés d’Afrique pendant la traite négrière ,

Vendredi 20 mars 2020

Plages interdites en confinement draconien

Cette « version absurdement ratée du paradis » dont parle Césaire, la Martinique commence à lui ressembler de plus en plus, avec torture infernale de surcroît : à l’horreur de l’épidémie et aux affres du confinement s’ajoute une espèce de supplice de Tantale, la tentation de la mer qui vous tend les bras, toute proche, où l’on meurt d’envie de plonger mais que l’on n’a plus le droit d’approcher.

On la voit quasiment de partout, la mer, la Martinique est une île, et minuscule !

Pas de câlins ni d’embrassades d’amis humains, pas de caresses de la mer, ah, quelle galère !

Mais ce sacrifice est absolument nécessaire.

Rester chez soi est strictement obligatoire pour endiguer la propagation du virus.

Il faut respecter la fameuse distanciation sociale.

Je confesse que je supporte bien le confinement, je suis casanière, ma vie c’est écrire, à la maison, mais je souffre cruellement de ne pouvoir me baigner à la mer ! Mais cette petite mortification est vitale. Je suis obligée de rêver d’une piscine d’eau de mer, très malheureuse de ne pouvoir aller prendre mon bain de mer quotidien. Doux rêve dur à réaliser car il me faut, non pas une petite pataugeoire mais de quoi faire plusieurs brasses, pas une piscine olympique mais quand même de quoi nager à l’aise.

Jusqu’ici je boudais les piscines, leur préférant l’immensité de la mer, mais là je m’en contenterais. Je suis si frustrée que je m’en satisferais, s’il y a assez de place pour nager…

« Homme libre, toujours tu chériras la mer », dixit Baudelaire. Ce maudit coronavirus met à mal non seulement les corps mais aussi les libertés.

Ce sont les comportements excessifs et irresponsables de gens qui ne comprennent rien à rien et se sont agglutinés sur les plages qui font durcir les mesures. Pourvu que ça serve à quelque chose, ce confinement draconien ! Vivement le médicament ! Vivement la fin de la pandémie ! Sans bains de mer j’avoue que j’ai du mal à tenir.

Au quatrième jour, les gendarmes envahirent les rochers pour aller en déloger un inoffensif pêcheur à la ligne parfaitement solitaire.

Je sais qu’il faut respecter le confinement, mais sans plage, c’est trop cruel. On aurait dû instaurer un système de distanciation obligatoire comme dans les supermarchés, comme dans les bureaux de vote ! (Ils ont bien su le faire pour maintenir le premier tour des élections municipales !)

Et puis, l’OMS dit que le confinement ne suffit pas à vaincre le coronavirus… Ah, si l’on avait assez de masques à distribuer ! …

Ibidem[1], samedi 21 mars 2020


[1] « Ibidem » signifie « au même endroit », en latin

Corée versus coronavirus

Nolo contendere, je ne veux pas contester la loi d’urgence sanitaire, mais… 

J’en viens à envier la Corée du Sud, victorieuse dans la joute Corée versus coronavirus.

Atteinte aux libertés pour atteinte aux libertés, je préfère le dépistage massif au confinement !

Surtout si l’obstacle est d’ordre pécuniaire ! 

De grâce, la vie des gens avant l’argent ! 

D’autant plus que le calcul paraît erroné : un pays à l’arrêt ne coûte-t-il pas plus cher qu’une multiplication des tests ? 

La guerre sanitaire, « Quoi qu’il en coûte », ai-je ouï dire…

Raï chien, di dan’y blan ! Hais le chien mais dis que ses dents sont blanches !

Une solution locale dans la lutte contre le coronavirus : les rhumeries de l’île entrent à leur tour dans le combat, mettant à disposition de l’alcool pur à destination de certaines structures en capacité de produire du gel hydroalcoolique, dans une Martinique frappée par la pénurie.

L’union fait la force. An lanmen ka lavé lòt ! (Une main lave l’autre !)

Sur ces entrefaites, à la une : « Quand les conflits d’intérêts priment sur la santé des Français : 

Karine Lacombe, qui fait tout pour décrédibiliser les travaux du Pr Raoult, a touché de l’argent d’Abbvie & de Gilead pendant 5 ans.

Or Abbvie & Gilead produisent deux médicaments contre le COVID 19. Par conséquent, la chloroquine (pas chère et tombée dans le domaine public) est un concurrent qui pourrait leur faire perdre beaucoup d’argent. »

À vomir, même sans être malade, infecté par ces procédés infects ! Après Les Mains sales et la Peste, La Nausée et « l’enfer, c’est les autres ».

Au secours, Sartre, Camus et les autres !

RIP, Requiescas In Pace, repose en paix, Manu Dibango, extraordinaire musicien, et toi, Alain, héros ordinaire, chef de la sécurité au centre commercial d’Aulnay-sous-Bois, tous deux victimes de cette saleté de coronavirus !

« On ne quémande pas une prime, rappelle le responsable syndical. Mais des précautions, pour tous ces gens qui sont au front. Alain était l’un de ceux qu’on a envoyés au casse-pipe, sans précautions. »

Surgit l’idée de l’épreuve de philo 2020 :

« L’humain est-il capable de s’empêcher de vivre pour ne pas mourir ? 

Vous avez six semaines. »

Pointe des Nègres, 8e jour de confinement, mardi 24 mars 2020

Volcanique sagesse

La volcanique sagesse de mon oxymorique Martinique natale a souvenance que le 8 mai 1902, au mépris des signes avant-coureurs de l’éruption de la Montagne Pelée, on refusa d’évacuer la population de Saint-Pierre : il y avait des élections prévues, on voulait que les gens restent voter. Il y eut des dizaines de milliers de morts.   

Tirer la leçon de l’expérience et suivre les bons exemples d’où qu’ils viennent, avec discernement. La France devrait savoir faire ça, si ses dirigeants ne l’en empêchent par une gabegie mortifère et diverses tactiques erratiques, à tâtons, à l’aveuglette, au jour le jour.

Plutôt que la vaine tactique « on se terre et on attend », la stratégie « sus au virus, on teste, on teste, on le traque, on teste tous azimuts, et on soigne les malades avec les bons médicaments » !

C’est une guerre ? Il faut envisager une campagne de dépistage massif, afin de préparer la sortie du confinement et d’éviter un rebond de l’épidémie. 

Pourquoi ne pas suivre les bons exemples ? Puisque l’on n’est même pas sûr que le confinement soit efficace, pourquoi s’obstiner à le prolonger ?

Les USA et l’Allemagne n’imposent pas le confinement, les États-Unis d’Amérique tiennent à s’assurer de rester la première puissance mondiale, et quant à l’opulente République fédérale d’Allemagne, elle pourra asseoir son hégémonie à la tête de l’Europe face à une France exsangue, démoralisée, ruinée, vidée de ses forces vives au sortir d’un long confinement. 

En l’état actuel des choses, il serait suicidaire de prolonger le confinement au-delà de la date initialement prévue. Il faut cesser le confinement ! Les fameux quatorze jours suffisent.

Pourquoi ne pas suivre les bons conseils, les conseils d’espoir, au lieu d’adopter une attitude de fuite, de reclus, de condamnés à l’inaction ? 

Si c’est une guerre il faut donner l’assaut et non pas se cloîtrer, faire preuve de bravoure et non de lâcheté, d’audace et non de passivité, de résistance et non de fatalisme, affronter le danger et non se replier, soumis à un retranchement contraignant ; il faut déployer une batterie de tests. 

« Testez, testez, testez », martèle l’OMS pour combattre le coronavirus.

C’est une guerre ? Alors va pour l’effort de guerre, la fabrication massive des armes qui ont fait leurs preuves. Et si c’est trop tard pour en fabriquer, en avant, les milliardaires, des sous par millions pour en acheter ! 

Trêve de chauvinisme mesquin ! C’est un Français, c’est un médecin, – quel que soit son style atypique –, qui préconise un traitement par la chloroquine à laquelle on ajoute l’azithromicyne, un antibiotique contre la pneumonie pour éviter les surinfections bactériennes, un cocktail dont les résultats se sont révélés spectaculaires sur les patients atteints du Covid-19.

C’est une guerre ? Il faut se battre et non battre en retraite !

Il n’y a aucun argument en faveur de la prolongation du confinement et tellement d’arguments contre ! Les contre-arguments et les arguments fallacieux sont vite écartés. Les éventuels effets secondaires ?… Mieux vaut courir un hypothétique risque de problèmes cardiovasculaires plutôt que de mourir !

Qu’est-ce qui empêche la France de reprendre une vie normale en limitant le nombre de morts, en soignant les malades à l’aide des médicaments qui se sont révélés efficaces, sans tarder, car tarder c’est criminel, tarder c’est laisser mourir.

Déchaînement des violences familiales dans le huis clos du confinement, explosion de la délinquance dans les fameuses zones de non-droit derrière le dos des policiers occupés à faire appliquer la loi du confinement, une année d’études gâchée, flambée de mutineries dans les prisons… Si jamais le printemps est chaud et si ça traîne jusqu’à l’été, ne peut-on craindre l’embrasement ? Mais qui a envie d’une France à feu et à sang pour cause de trop long confinement ?

« L’idée du cantonnement des gens pour bloquer les maladies infectieuses n’a jamais fait ses preuves. On ne sait même pas si ça fonctionne. C’est de l’improvisation sociale et on n’en mesure pas du tout les effets collatéraux. Que se passera-t-il quand les gens vont rester enfermés chez eux, à huis clos, pendant 30 ou 40 jours ? En Chine, on a rapporté des cas de suicides par peur du coronavirus. Certains vont se battre entre eux », dixit le Pr Raoult.  

Et l’économie sinistrée, ça ne compte pas ? 

Pourquoi n’écouter que les Dr Tant Pis et dédaigner la voix de la sagesse ? 

Quels sont ces conseils de médecins qui ignorent les conséquences désastreuses d’un interminable confinement sur la psychologie de la population, sur l’économie du pays ? Pourquoi s’obstiner à imposer une stratégie suicidaire ?

« Prendre 100 personnes, la moitié avec des parachutes et l’autre sans, et compter les morts à la fin pour voir ce qui est plus efficace. Quand vous avez un traitement qui marche contre zéro autre traitement disponible, c’est ce traitement qui devrait devenir la référence. Et c’est ma liberté de prescription en tant que médecin », affirme le Pr Raoult.

Suzanne Dracius,
Pointe des Nègres, 9e jour de confinement, mercredi 25 mars 2020

Chlorophyllienne claustration

En fait je réalise que je ne suis pas sortie, si ce n’est dans mon jardin, depuis que les gendarmes m’ont fait sortir de la mer le fameux vendredi. Ouais, un vrai confinement depuis le 20 mars, mais cet enfermement est quand même aéré, une chlorophyllienne claustration, avec mes arbres alentour, mon cher petit oranger qui donne quelques oranges pour la prisonnière que je suis, elles sont presque à maturité, je vais bientôt pouvoir en manger. 

Une toute petite orange pas plus grosse qu’une balle de ping-pong est tombée, toute tristounette. Bizarre, puisqu’il n’y a pas de gros vent. Elle n’est quand même pas coronavirée ? 

Le pommier d’eau vient de fleurir en splendides fleurs fuchsia, un petit cocotier s’apprête à remplacer celui qui avait été foudroyé et cet autre, qu’un cyclone avait décapité. 

Le renouveau est là, « La vie est là, simple et tranquille », dixit Verlaine. « Cette paisible rumeur-là vient de la ville »… Là, vraiment hyper paisible ! 

Je prends du soleil sur ma terrasse, vitamine D, c’est bon pour le moral, c’est bon, bon, comme dans la chanson ! 

Et pour l’activité physique je danse et monte et descends l’escalier menant à la cuisine, du step, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore compté les marches, je n’en suis pas encore là, mais je sens que ça viendra. 

Et de méditer l’idée que le confinement est un concept bourgeois inadapté aux banlieues surpeuplées et aux quartiers populaires, en Martinique comme dans l’Hexagone…

Puisqu’à distance ça ne craint rien, bisous, bizouk, be zouk : « Zouk-la sé sèl médikaman », « le zouk, c’est le seul médicament », dixit Kassav… (Faute de nage, je danse…)

Le 02 avril 2020

Chroniques du confinement – Bettina de Cosnac : Un confinement des deux côtés du Rhin. Journal du confinement I, II, III, IV.

Un confinement des deux côtés du Rhin

Journal du confinement I

Mercredi, 18 mars 2020

11h Un whats up matinal et une belle idée d’une amie française alerte et alertée dans les rangs du gouvernement – et voilà que je me lance : Il est temps d’écrire mon journal, mon journal de bord du confinement. Un journal intime fouillant dans l’intimité internationale, car je ne suis pas la seule à me trouver cloitrer à la maison.

La différence : je suis une spectatrice en-dehors de l’hexagone, je me retrouve en séjour forcé sur la rive droite du Rhin. Je ne peux plus rentrer dans mon habitat en France où mes fils se trouvent « confinés ». Sont-ils malheureux ? Nenni – pour l’instant, ce sont des aventuriers et ceci est une grande aventure insoupçonnée.

Un minuscule virus, a semé une pan-panique, une angoisse mondiale qui renvoie les nations sur eux-mêmes tout en cherchant la solidarité. Ils cherchent à ériger une barricade internationale à cet hôte non aimé qui se niche partout.

L’hôte nomade, l’hôte inconnu, l’hôte mal venu, mal accueilli et mal aimé est un minuscule virus avec des piques comme un hérisson, si je comprends bien cette petite boule hirsute dessinée par les médecins. Covid-19 est un ovni extraterrestre. L’intrus est mâle. Oui. C’est un virus, un ! Je répète un, un, un.  Il est masculin, s’il vous plaît. Mais son nom résonne aussi comme si c’était une femme : « Corona ».  

Corona avec une terminaison en « -a », racine latine. Corona comme Cornelia ou Cordelia, des belles italiennes. Corona comme couronnement. Je trébuche, mon latin est parqué dans un coin lointain de mon cerveau. Couronnement de quoi ? Je ne peux m’empêcher de penser que Corona est le couronnement du positif dans l’abolition du négatif. Ce négatif qu’est notre course frénétique vers le toujours plus : plus d’argent, plus de consommation, plus de luxe, plus de vitesse et d’instantané dans la vie.

Et maintenant depuis hier un arrêt sec.  L’appel formel de rester à la maison. De s’enfermer dans son petit chez soi qui s’avère très spacieux, chez les uns, et chez d’autres plutôt un trou à rat. Un arrêt de confinement décrété par le gouvernement français, sous peine d’amende pour celui qui met son nez dehors pour sniffer l’air. Pour prendre la température, si vous voulez, et regarder l’air du temps et rencontrer ainsi Madame Corona, cette vilaine, qui se balade partout. Ce sera une rencontre à son insu.

La France dans son cloisonnement ne fait que suivre la Chine, l’Italie et l’Espagne. L’amende est cependant son amende choisie pour son territoire : 135 euros pour un nez qui se balade. Aie, la perte d’argent, ça fait mal. On ne change pas l’appât du gain du jour au lendemain. On ne change pas une société non plus. Les Français râlent. Comme d’hab. Ils râlent, si l’État ne fait rien, si l’omni-Président ne commande pas dans la seconde un avion pour rapatrier les touristes français qui se baladaient – malgré le virus. « Macron, un avion » scandent les naufragés de la Marianne au Maroc et se croient drôles et dans leur plein droit. Qui va payer ? Bien sûr les autres – les co-citoyens. Les Français râlent quand le gouvernement les aide sans qu’ils le lui demandent : Eux, rester à la maison, quoi ? Pour un simple virus ? Mais qu’est-ce qui lui prend… Monsieur le Président c’est une atteinte à ma liberté ! Je paye mes impôts donc j’ai le droit de me promener. Y inclus les gilets jaunes qui pensaient bien faire en se rassemblant juste quelques jours avant. Le danger est toujours pour les autres.

Bon, Monsieur le Président pense bien faire et protège alors un peu plus la nation en prenant des mesures plus sévères. Il décrète l’amende pour quiconque bouge dehors – sans motif permis par l’administration. Ça alors !  Les Français râlent encore – tandis que l’Allemagne ferme tranquillement ses frontières avec la France et ainsi à ces baladeurs indisciplinés et inconscients, volatiles et râleurs par nature.

Un peuple est ce qu’il est, forgé par des siècles – malgré les migrations qui ont apporté leur lot de bons changements.

L’Allemagne ferme – comme la France – des écoles, des crèches, des lieux publics, mais permets aux restaurants de rester encore ouvert jusqu’à 18h.  Aussi suis-je moins confinée que mes amis français. Je me balade et avec moi des millions d’autres Allemands – mis au chômage partiel ou invités à travailler chez eux. Le fameux « home office », le travail à domicile dont on parlait depuis des années mais qui tardait, tardait et retardait à venir est enfin arrivé chez nous, en Europe, dans des milliers d’entreprises et des millions de foyers. Madame Corona fait du bien.

Elle fait doublement du bien, car elle renverse le gourou du gain partout. Il doit se faire plus petit, maintenant. Ce gain devient nain ou disparaît même. Le toujours plus est devenu une alerte du toujours moins. Un choc total. Un choc pour l’économie et l’industrie. Un choc pour les patrons et les patronnés. Madame Corona a mis l’argent du côté et vide les tirelires.

Ah, sacré Madame Corona. Elle fait triplement du bien. Elle n’a pas besoin de longs contrats pour réduire notre CO2. Enfin, moins d’émissions nocives. Nous pourrions respirer mieux dehors, si Monsieur le Président nous le permettait. Mais pour l’instant il nous protège – de tout.

La crise rassemble. Madame Corona nous montre nos proches sous d’autres yeux.  Elle est bien l’intrus au sein de notre foyer. Elle re-mélange les cartes du jeu des sept familles.

Ah, j’ai failli oublier, le 18 mars, date où je commence le journal intime, est une date historique pour les Allemands. Ce fût un 18 mars, en 1990, que les premières élections libres pour la « Volkskammer » (« la chambre du peuple », traduction littérale) ont eu lieu en RDA, juste quelques mois avant que le régime soit complètement dissous et le pays de la RDA (ré-)unifiée avec la RFA. Et c’est un 18 mars, en 1848, à Berlin que les soulèvements de barricades pour la liberté de la presse et la création d’un parlement ont marqué l’histoire allemande. Tous les deux évènements étaient des pas vers la démocratie. Pour l’histoire française le 18 mars est dorénavant le souvenir et le symbole d’un confinement qu’ils ressentent, pour la plupart, comme atteinte à leur liberté et comme une prison. (à suivre….).

Journal du confinement II

Jeudi, 19 mars 2020 : L’Amour au temps du Corona

            Il paraît que le livre le plus vendu en ce moment est « La Peste » de Camus. Je ne comprends pas ce choix. C’est le moment de s’égayer et non de se faire peur. C’est le moment de reprendre des sagas, de relire des romans anglais, louvé dans son fauteuil, et même de savourer des romans d’amours. 

            Amour, ai-je dis « amour » ? Il faut que je réfléchisse à l’amour au temps du corona. Les jeunes couples sont allongés dans les prés comme avant, comme si rien n’était. L’amour est fort, il se sent invulnérable, armé contre tout. L’amour est égoïste et se croit impénétrable à tout intrus. L’amour est une cellule à part. L’amour mène une vie à côté.

            Faut-il interdire l’amour à cause du virus ? Faire chambre à part, si l’on peut, et coucher dans des lits séparés ? Je m’imagine la déclaration présidentielle dans le journal télévisé à 20 h:  » A partir d’aujourd’hui, l’amour est interdite. Tout acte de tendresse à moins d’un mètre cinquante sera poursuivie en justice. » Est-ce que l’interdiction de l’amour soulèvera encore des masses dans notre société peu habituée à l’affectivité?  Serait-ce un tollé d’amoureux dans les rues ? Une révolution aimante ? Combien de manifestants scanderaient leur amour pour l’amour, pavé à la main ? 

            Certains hommes plaisantent – suite au confinement, il y a aura un nouveau baby-boom. C’est sans compter avec les femmes. Je pense que le nombre de divorces va exploser.

            D’ailleurs, Madame Corona serait sexiste. Elle préférerait les hommes aux femmes, nous affirment les premières statistiques. Encore une fois, les hommes raflent le plus dans notre société. Cette fois-ci, on leur donnerait la plus grande part du gâteau sans rancune.

            Madame Corona serait aussi anti-démocratique. Elle préfère les personnes âgées aux jeunes. C’est vilain. Bon, d’accord, soyons honnête : nous avons déjà parqué les vieux dans des maisons de retraite. Nous les avons confinés à la maison bien avant. Il fallait que Madame Corona les libère un peu – pour les mettre dans des lits d’hôpitaux. Le décor change – le confinement reste et l’isolement aussi. Avec des gants et un masque d’hygiène, des appareils et des médicaments en plus. Et une autre mort que prévue depuis bien longtemps. On n’a guère le temps de faire son testament, ni le droit de rassembler sa famille pour mieux écarter ceux qu’on n’aimait pas de toute façon. Les temps sont durs. 

            9h23 Confinée, je me fais ma première tasse de café. Un rituel au ralenti. Je le savoure lentement. Madame Corona nous donne du temps avant qu’elle ne nous le vole pour toujours. Avant qu’elle ne prenne notre vie. Profitons-en donc. C’est une déclaration que je fais à mon mari. Moi, je lui parle en face. Mais lui, il a la tête dans un cloud. 

            13h50 Après les courses au supermarché presque vide, mais loin d’être vidé, je découvre le mail de mon amie. La cloche, m’explique-t-elle, sonnait sur l’initiative de l’archevêché de Cologne. L’archevêque a donné l’ordre que tous les soirs, à 19h30 pétanque, toutes les cloches du diocèse devraient sonner. Ceci jusqu’à nouvel ordre, jusqu’ la fin du coronavirus. Mon Dieu, nos temps ressemblent quelque peu au moyen-âge, à une époque où l’église, impuissante face à des épidémies, se faisait entendre ainsi. Ce tintamarre des cloches en Rhénanie remplace, me semble-t-il, les cultes interdits. Il rassemble en pensées et en prières les croyants. Il envoi de la spiritualité à travers monts et vallées le long du Rhin. Trois minutes pour signaler que Dieu est parmi nous. Les trente étaient dû à une fausse manœuvre. 

Je doute sincèrement que ces trois minutes changeront l’homme, sa foi et le cours du siècle.

Vendredi, 20 mars 2020 : Un nouveau futur se dessine

         Pour la France, c’est le jour 4 du confinement. L’Allemagne va bientôt fermer ses frontières entre ses Länder. Mais comment va-t-elle gérer les milliers possibilités de passage ?  Une voisine me raconte – en respectant au centimètre près le périmètre sanitaire prescrit – que les mariages seraient annulés si le nombre des invités dépasserait douze. Pourquoi douze ? Serait-ce encore une référence religieuse, ancrée dans le subconscient de notre société christianisée ? Je pense aux douze apôtres. Une fonctionnaire d’une mairie à Berlin aurait proposé à deux amoureux de les marier dans la seconde. Ils voulaient fixer une date pour la fin de l’année. « On ne sait pas ce qui va se passer dans les prochains mois », aurait rétorquer la fonctionnaire et de proposer : « Je vous marie tout de suite, si vous voulez. » Ils voulaient. Voilà, le virus permet des exceptions impensables autrefois. Berlin devient un Las Vegas pour les mariages. 

            Quelles nouvelles va m’apporter cette journée ? Certainement pas de nouvelles par le journal, car la livraison s’est arrêtée. Est-il malade notre coursier ? J’espère que non.

Les revenus ne tombent plus, ou tombent à l’eau, par l’annulation de tous les évènements, fêtes, dîners, réunions, qui sont essentiels pour entretenir la grande maison. En temps de crise vaux mieux habiter petit. Même si un confinement à six sur 40m2 doit être l’enfer. Trop d’énergie étouffée dans un endroit. de l’énergie négative en générale, car les hommes ne savent plus transformer une situation désagréable en happening. L’homme a perdu son esprit explorateur, sa veine de Robinson Crusoe. Bon d’accord, tout le monde n’a jamais été Robinson, ni scout.

            8h40 Je vais prendre ma première tasse de café. A la même heure comme hier. Aïe, je suis conditionnée comme un chien – au sens du médecin et physiologiste Ivan Pavlov. Mais ne sommes-nous pas tous des conditionnés dans nos besognes de tous les jours ? Il était temps de se réveiller. Demain je vais changer.

            12h45 Je file au tabac local pour poster un recommandé. A partir de lundi 23 mars, au plus tard, l’Allemagne suivra la France et fermera tous les magasins sauf les supermarchés. Les changements dans la vie de tous les jours sont déjà bien palpables. Un silence certain règne dans les rues. Peu de gens, moins de voitures. C’est presque glauque en plein soleil.

            13h J’aime. I like. Chaque nouvelle situation engendre de nouveaux mots. Pas forcément les plus jolis. Un néologisme que je lis dans les journal économique « Handelsblatt » est la « glokalisierung », la « glocalisation« . Ce serait le contraire de la globalisation, mais pas vraiment une « deglobalisation« . La nouvelle « glocalisation » serait la synthèse entre le mondial et le local; entre le digital pour le travail et l’autarcie locale pour la nourriture. Les deux seraient comme pile et face d’une même médaille, inséparables comme le yin et le yang. L’analyste de ce mouvement est un certain Daniel Dettling, futurologue à l’Institut de la recherche du futur à Berlin. Si « l’hyperglobalisation » était frénétique et nocive, la nouvelle « glocalisation » serait « achtsam » (attentif) et durable dans ses démarches. L’économie et la société seraient, selon ce chercheur, plus résilients et robustes. Aurons-nous donc un bel avenir ? En tout cas, le futurologue nous affirme un bon pronostic de survie. 

Samedi, 21 mars 2020 : Des beaux gestes existent, il suffit de regarder

Je m’ennuis. Tiens, tiens ! Rassurez-vous, cela n’a rien de nouveau. C’est souvent les samedis que je m’ennuis. Le virus n’y change rien. Le confinement non plus.

Par contre, l’affolement suit dans la seconde via internet. L’existence d’un ami s’écroule. DJ pour gagner sa vie et bouquiniste par passion, il ne gagne plus un rond. Toutes les soirées et fêtes ont été annulées. Il m’écrit qu’il doit mettre la clé sous la porte. A moins que … A moins qu’il y ait des gens qui le sauvent, des gens avec du cœur. Croyez-moi, ils existent. Ils se révèlent en temps de crise comme ce propriétaire de logements de travailleurs qui propose à ses locataires de diviser les loyers par deux pendant quelques mois. Un geste ! Et puis, quelques heures plus tard au supermarché. Une cinquantaine d’hyacinthes sont alignées derrière la caisse telle une mer de bleu et un ciel de rose. « Prenez-en une ou deux comme souvenirs. Nous allons fermer bientôt. » nous invite la caissière, un large sourire dans le coin de ses yeux fatigués. Je rentre sur un nuage. Un parfum d’espoir se propage dans l’air.

            La vie est belle. Plus belle, par moments, qu’avant le virus. Je suis certaine que nous trouverons des milliers de beaux gestes de ce genre en ces temps-ci. Soyons le premier à le faire. Au chaud dans ma cellule, je propose à mon bouquiniste de lui prêter des sous. (À suivre)

Journal du confinement III

Dimanche, 22 mars 2020 : C’est tous les jours dimanche … vraiment ?

Une phrase court les rues telle une chanson gagnante de l’Eurovision. « C’est tous les jours dimanche. » Vraiment ? En tout cas, nos dimanches sont différents, ils ne se ressemblent pas, le mien est différent du vôtre. 

Et tous nos dimanches ont bien changé avec le virus. Ce cadre supérieur qui envoie aux jeunes employés récit sur récit, même le week-end, non-stop,  leur disant « comme ç’est tous les jours dimanche ». Aux yeux de ce vieux loup du business, ces jeunes cloîtrés à la maison peuvent bosser. Bosser pour lui, il se réserve l’exclusivité de leur confinement. On se croirait à l’école. Bosser le dimanche, c’est ce qu’ il a dû faire en temps normal, avant le virus l. Bosser, c’est ce qu’ il fait toujours. Un fou du travail. En temps de crise, il se révèle mauvais chef et mauvais pédagogue. Certainement pas un homme à épouser. Les jeunes, privés du dimanche dans cette semaine de tous les dimanches, ne peuvent plus se ressourcer. Ceux qui croient que confinement va forcément de pair avec une meilleure hygiène de vie, se trompent.

            Cette famille, habituée aux déjeuners de famille le dimanche avec son lot de joie et de disputes, a connu aussi un chamboulement. Elle se retrouve désemparée, car privée de ses éternelles habitudes. La route de la routine dominicale est barrée. On ne peut même plus faire demi-tour. Des anciennes hiérarchies tombent, de nouvelles s’installent – avec un rituel changé. Je doute que cette famille va retrouver un jour son rythme familial d’avant. Quoi que…L’homme est animal qui oublie vitre, très vite, quand il veut oublier.

            Mon dimanche aussi n’est plus comme avant. Il est envahi de mauvaises nouvelles, percé comme un emmental, vidé de sens. Ce n’est même pas la peine de chercher à boucher les trous. Moi, qui avait comme coutume de couper le portable le dimanche, je le laisse maintenant allumé. Une mauvaise nouvelle habitude, car elle n’apporte rien de bon. Ce dimanche soir, je lis les résumés de la semaine, regarde la topographie mondiale du virus, cherche à comprendre où il se porte bien, mieux, ou enfin plus mal. Je suis la trajectoire du pourquoi et comment. Mon dimanche a pris une tournure non-endimanchée, maussade. 

Pourtant, voilà un constat bizarre et positif : le cloisonnement m’ouvre tous les jours un peu plus sur le monde. Je voyage virtuellement. Je suis à la maison et e suis partout.

Lundi, 23 mars 2020 : Le confinement allemand reste bien sage et le printemps passe à côté

Notre cloisonnement en Allemagne est depuis hier fin d’après-midi, officiel, mais nettement moins dur qu’en France. Les ministres des Länder (exceptés celui de la Bavière qui avait fait cavalier seul et fût vivement critiqué) ont décidé avec la chancelière Merkel, que nous pouvons toujours sortir. Voir même nous rassembler – à deux. Être en tête à-tête avec quelqu’un, en gardant une distance de 1m 50, jamais au grand jamais, je n’aurais pensé qu’une telle constellation serait considérée comme un « rassemblement ». 

            Et comme j’adore me promener à deux, rencontrer les gens les uns après les autres, un par un, me voilà, championne du rassemblement. Je l’avais toujours été à mon insu.

            A part ça, le travail doit continuer, l’économie doit tourner même à gouttes d’eau. L’endettement allemand atteindra les 156 milliards d’euros, un record. Les Allemands qui n’aiment pas s’endetter – ni en public ni en privée -, qui préfèrent montrer l’exemple et être bon élève, cette fois-ci ils se dépassent !  Ils foncent. Espérons que cet argent promis est bien dans les caisses. Mais où était-il avant ?

            Les coiffeurs doivent maintenant fermer, eux aussi, comme les restaurants, les cinémas, les piscines, les salles de fitness, et j’en oublie.

            Je regarde par la fenêtre et vois dans la cour les magnolias en fleur. Il y a trois jours, le 20 mars, c’était le début officiel du printemps. Je l’ai raté comme des millions de gens en Europe. D’habitude, les journaux accueillent le printemps avec fanfares et photos. Ils lui consacrent une demi-page et nous dopent de conseils pour jardiner. Cette année rien. Les seuls conseils se portent sur la protection contre le virus. Tous les calendriers auxquels nous étions habitués sont bousculés. Le temps est un autre temps. Faut-il vraiment perdre la boussole à ce point ? Ignorer tout de ce qui nous reste de beau et de bien vivable tant que nous sommes en vie ? Bettina de Cosnac

Journal du confinement IV

Mardi, 24 mars 2020 : La crainte d’un tsunami économique et politique

J’ai du retard. Oui, je suis en retard pour le rendez-vous avec moi-même et pour écrire mon journal. Cela peut arriver même en étant cloîtrée à la maison. Trop de choses à faire, tout sauf rester en place. 

Aussi ai-je zappé la nouvelle d’hier : Angela Merkel a dû subir un test covid. Vu son âge, elle fait partie des personnes à risques. Incroyable, mais vrai, c’est un médecin – son médecin traitant – qui a failli la contaminer. Il se promenait avec la maladie à son insu. Pendant quelques heures une nation plongeait dans une autre angoisse, une angoisse de plus : que faire si Angela …. Si la mère de la nation…. Si, Angie…. Si, si, si elle devait nous quitter en ces jours-ci ? Je pense l’impensable, je l’écris même, car j’aime penser jusqu’au bout. Si le « si » arrivait, ce serait une catastrophe. La totale. Un tsunami politique en Allemagne. Avec des répercussions en Europe et bien au-delà. Cette femme joue un rôle d’apaisement dans la politique mondiale. Elle est un phare. Elle montre que la route du bon port est possible. Au lieu d’hurler, de fanfaronner, de pavaner comme ces hommes politiques aux cheveux teints en blondinets et mal cravatés, elle agit placidement. Ses armes de négociation sont le recul d’une scientifique et la bienveillance d’une humaniste. Fille de pasteur, elle croit comme mère Thérèse en l’humain, mais ne se fait aucune illusion. 

Quelques heures plus tard, ma pensée tsunamiste se révèle vaine. La « Mutti », comme les Français aiment l’appeler, est déclarée « négative » au virus. Madame Corona préfère toujours les hommes. D’ailleurs, elle aime de plus en plus le pouvoir ! Ainsi s’est-elle installée au trône de Monaco en infectant le Prince Albert II. Elle est dans le gouvernement du Portugal où le Premier Ministre la prenait en grippe. L’âge avancé de nos dirigeants me saute soudainement aux yeux. Ce que je ne sais pas encore, c’est que demain, le Prince Charles, 71 ans, sera également en noces avec Madame Corona. Qu’en sera-t-il de la reine ? Par précaution on l’a écarté de Londres, infectée depuis peu, l’isolant à la campagne. Les dossiers la suivent, un personnel réduit au minimum aussi. Sa survie est un garant de stabilité pour un pays où la femme au suprême pouvoir est reine. Un changement ces temps-ci serait fatal.

Le soir, mon petit bout de terre devant la porte est bercé par une nuit étoilée devancée par un beau coucher de soleil. Ils transgressent la loi du confinement. La terre suit son propre cours. Comme toujours.

Mercredi, 25 mars 2020 : Parlons un peu des vieux

Mon home-office continue. Écrivaine, 80% de mon travail se passait déjà avant le virus à la maison. Le home-office est donc une invention de l’écrivain. Avec ma casquette de journaliste, je me penche aujourd’hui sur le marché des demeures historique. Les vieilles maisons sont des nids à part. Elles sont comme les vieilles personnes, chères à entretenir en cas de maladie et demandant un soin spécial. Comme elles, les vieux murs ont une guirlande d’histoires à raconter. Comme elles, elles préfèrent se taire. Abandonnées, elles s’effondrent petit à petit. Leur histoire s’efface en silence. Nous leur superposons la nôtre et celle de nos enfants. Et puis, les petits-enfants amènent leurs propres valises de larmes et de secrets. 

Autre constat : notre correspondance change. Moins effréné, imprégné de confinement et de la peur, les e-mails finissent avec une pensée bienveillante pour l’inconnue. Des nouvelles formules de politesse ont vu le jour. Elles remplacent les anciennes. Un « portez-vous bien », « Bleiben Sie gesund » ou un « take care » ponctue aimablement la fin. A adopter sans limites.

Jeudi, 26 mars 2020 : La vie semble être une question de stratégie

« Wir schaffen das ! » Cette phrase forte, trempée dans la plume de l’optimisme, est devenu le leitmotiv de la gestion de crise à l’allemande du Corona.

Il ressemble à l’énergie prometteuse du fameux « Yes, we can » de Barack Obama, ancien président américain. A une nuance près : nous sommes déjà en train de nous mobiliser à fonds, non pour un idéal, mais pour prendre un obstacle à l’assaut. Le « Wir schaffen das !  » d’Angela Merkel se veut rassurant en temps de crise mondiale. Ce qu’elle dit aux Allemands est bien valable pour les femmes et hommes de la terre entière : Nous réussirons ! Nous ! Le virus dévore nous tous aux quatre coins du monde. Il met nos modes de vie à plat et nos appétits en diète sévère. Nous ! devrions travailler ensembles. C’est le pari le plus dur à gagner.

La vie, tout simplement. La vie est donc devenue le centre du monde. On la surveille, l’assiste, la soigne attentivement comme un bébé qui nait. Oui, la vie avec Covid-19 à nos côtés (sans le chopper) se révèle soudainement bien plus précieuse qu’avant. Nous regardons la vie humaine avec d’autres yeux. Pour survivre, nous adoptons une stratégie bien plus consciemment qu’avant. Et ceux qui ne respectent toujours pas le confinement bafouent du pied leur vie – et la vie des autres. Bafouer sa propre vie – peu importe si on paye ses impôts -, on est libre de le faire. Bafouer la vie des autres, signifie tout simplement être égoïste à mort. Les ignorants non toujours pas compris, que la vie, en ce moment, est une question de stratégie. Et de discipline militaire, si l’on veut, en pensant à la déclaration de guerre du président français Macron, déclaration faite à l’ennemi virus. Je doute cependant que nos stratégies entreront comme cas d’étude au célèbre cycle des « war studies » du King’s College en Angleterre. Quoi que ! Les stratégies d’une guerre médicale sont développées depuis longtemps dans les romans de science-fiction. Et nous voilà en pleine fiction. Ce que nous croyions être du ressort des écrivains. 

Vendredi, 27 mars 2020 : Un courage des circonstances

Face à Corona – il faut un courage de circonstances. Les décisions doivent être prises rapidement. C’est maintenant que se montre la capacité d’un gouvernement de trouver l’unanimité dans ses divergences, de mettre l’intérêt du pays avant l’intérêt du parti. Ce n’est pas simple. Le Parlement allemand réussit plutôt bien. Il vote des aides gigantesques en un après-midi. Un rapprochement politique au plus près en gardant la distance médicale requise. Chaque deuxième siège du Bundestag reste vide. 1m 50 reste 1m 50. C ‘est drôle si ce n’était pas si sérieux. 

En France, le gouvernement se trouve soudainement en face de gens qui portent plainte contre lui. Tout prétexte est bon. Le gouvernement aurait dû faire ceci, il aurait dû faire cela, il était évident que… Ceux qui portent plainte n’ont-ils jamais pris une mauvaise décision dans leur vie ? Ne se sont-ils jamais trompés ?  Je pense à la célèbre phrase de Jésus : « Que celui qui n’a jamais pêché lance la première pierre… » Je mets en parallèle une nouvelle phrase, phrase biblique : « Que celui qui ne s’est jamais trompé, soit le premier à porter plainte … » Il ne restera personne. 

Aux États-Unis, le paquebot économique coule. Face à ce naufrage, les Américains élus, démocrates et républicains confondus, jettent leur méfiance d’interventions de l’état par-dessus bord. Ils accordent des millions de dollars aux entreprises pour éviter un chômage sans précédent. Le Titanic US a heurté l’iceberg corona, un virus qui nous fait tous froid au dos.

Il faut du courage de circonstance. Et faire preuve, tous les jours, d’un peu plus d’abnégation. Même certains grands patrons ont écorné volontairement leurs salaires, en Allemagne et en Italie, pour être solidaire. Chose rare. 

Nous gagnons donc moins. Mais en même temps, nous gagnons plus. Tous les jours, je découvre un nouveau musée ou un ancien film, sorti de l’oubli dans mes balades virtuelles. Tous les jours, je reçois des messages de découvertes et d’une nouvelle solidarité possible. 

La société créative est en route. Elle organise notre société différemment. Elle fonce. Il faut que je saute sur le train à temps. J’ai du mal, tant il va vite.

Et surtout prudence ! Un clic sur internet reste un clic avec des conséquences. 

Samedi, 28 mars 2020 : La bassesse de l’homme est à la hauteur du virus

Au théâtre du monde, je suis abonnée aux scènes de vie pas drôles. C’est un programme de tous les jours. Un programme gratuit au contenu lamentable.

Scène une, en France

Lieu : un supermarché de l’ile de Ré, île fréquentée par des gens huppés et soit- disant de l’intelligentsia. Acteurs : des personnes comme vous et moi – plus précisément d’origine parisienne. Action : Poussées par l’avidité et l’angoisse, les personnages piquent dans les caddies des uns et des autres. Ils se battent pour un paquet de pâte et en font un pâté. La police doit intervenir.

Scène deux, en Allemagne

Lieu : Un supermarché dans un village près de Cologne. Acteurs : des personnes comme vous et moi – plus précisément originaires d’une ville moyenne. Action : Un acteur de sexe féminin veut acheter trop de papier de toilettes, marchandise convoitée et donc limitée depuis peu. La caissière la prend en flagrant délit. Elle l’empêche. Furieuse, la cliente s’assoit sur le … Elle fait grève. La police doit intervenir.

Dimanche, 29 mars 2020 : Réflexions et maximes

– Dans un corps confiné, l’esprit reste libre.  

– Le tête-à-tête du confinement est comme la retraite pour un couple. Un test auquel il était mal préparé. 

– Tout exercice mental est forcément un exercice physique. Regardez comme les pensées tournent en rond.

– Nous avons de belles perspectives des deux côtés du Rhin. La preuve : en français, le monde marche sur la tête. Donc le monde « marche » encore. Die Welt steht Kopf en allemand.  Ouf, le monde « reste debout », même étant sur sa tête. Seuls les Anglais nous montrent le revers de la médaille : Upside down. Le monde n’existe plus, tout simplement. The world is a mess.

– Le temps nous est compté depuis toujours. Mais le compte n’est plus bon. Les cloches des Églises sonnent à des heures impossibles, appelant, sur ordre des archevêques à des prières extraordinaires. Le comble, avec le passage à l’heure d’été, on nous vole une heure aujourd’hui. Par temps de virus, chaque minute compte.

Lundi 30 mars 2020

Consternation : il y aurait eu le premier suicide politique dû à la pandémie. Le ministre des finances dans la Hesse a mis fin à ses jours, ne pouvant plus (spécule-t-on) faire face aux gouffres financiers qui s’ouvrent partout. La presse internationale, dont la France, reprend vite cette nouvelle. Elle relate cette mort comme  » une horreur corona de plus ». Restons prudent. Peut-être cette mort aurait-elle pu être évitée tout simplement si nous nous soutenions plus au lieu de nous torpiller. Il est évident que la pression sur nos dirigeants est immense et qu’il faut avoir la peau plus dure que dix pachydermes pour survivre un seul jour.

31 mars 2020

Chroniques du confinement – Marie-Soeurette Mathieu : Confinement 2020. Confinement.

Confinement 2020

Les mots les plus entendus dans le monde ces derniers jours sont surement Corona virus  ou Covid 19. Comme ce qu’on appelle une pandémie s’étend à travers le monde, les gouvernements de plusieurs pays atteints prennent des décisions cruciales en vue d’arrêter la propagation de ce virus. Nous avons entendu le président D. Trump des États-Unis dire qu’il va débloquer mille milliards de dollars pour dédommager les travailleurs qui vont perdre leurs emplois. Au Canada le premier ministre J. Trudeau a parlé d’un programme pour dédommager les parents par une augmentation d’allocation familiale et les travailleurs par des paiements de remplacement de salaire perdu soit par perte de l’emploi ou d’arrêt préventif causé par cette pandémie. En Italie les gens sont confinés dans leurs maisons et ne peuvent sortir qu’en cas d’extrême urgence. Les rues de Paris où se trouvent des monuments populaires très fréquentés par les touristes sont désertes.

Dans cette circonstance de crise mondiale les arnaqueurs sont aussi aux aguets.  Il ne faut pas répondre à des téléphones qui demandent des informations personnelles comme les numéros d’assurance sociale de compte de banque ou de date de naissance en vue d’avoir une compensation. Les gouvernements ont déjà tout dans les dossiers des citoyens. Soyez prudents ! 

Au Canada nous avons connu en 1998 la crise du verglas qui a provoqué des fermetures d’entreprises et fermeture d’écoles à cause de longues pannes d’électricité et d’états de routes dangereuses.  Il y a eu les effets du virus nommé H1N1 ou grippe espagnole en 1918 et bien d’autres qui ont fait de nombreux morts à travers le monde. Tout cela fait partie de l’histoire. Cette pandémie ne sera un jour qu’un malheureux souvenir. Pour combattre ce virus, il faut savoir le mépriser.  Là où on pense qu’il est on n’y va pas. On s’abstient d’être dans les avions dans les endroits où sont taux est élevé et plus encore se confiner dans sa maison. Les trucs habituels que l’on conseille s’est de se laver les mains souvent, d’éviter les rapprochements avec des gens qu’on rencontre. 

Avec un peu de patience et beaucoup de petits sacrifices, nous verrons ce virus s’envoler vers l’inconnu pour ne plus jamais revenir ou revenir quelques années plus tard sous un autre nom.  Entre temps, regardons le monde avec un autre œil.  

Au Québec, nous constatons une baisse du litre d’essence de plus de 50cents. Les routes sont désertes donc il n’y a plus d’embouteillages aux heures de pointe. La tranquillité règne sur la route lorsqu’on décide de faire une petite marche de santé. Le passe-temps bénéfique est la lecture et l’écriture pour ceux et celles qui aiment écrire.  

Pourquoi ne pas lire ou relire l’anthologie : « Voix d’écrivaines francophones » de Corsaire Éditions, livre inspirant qui regroupent les écrits de nombreuses femmes talentueuses de partout dans le monde qui forment le parlement des écrivaines francophones.  Je l’ai relu dans ces moments de confinement et j’y ai trouvé des perles.

Pourquoi ne pas commencer ou recommencer à lire La Bible, livre le plus lu au monde. On y trouve des mots encourageants et aussi des passages comme celui-ci : Ce qui est a déjà été et ce qui sera a déjà été, et Dieu ramène ce qui est passé. Ecclésiaste 3,15.

20 mars 2020

Confinement

Après les gifles glaciales de l’hiver

A l’aube d’un printemps 

que l’on souhaiterait vermeil

il s’est infiltré dans nos villes dans nos Provinces

dans nos Etats

pour y semer la désolation le deuil

et le confinement

On l’appelle corona ou couronne

Dans la langue de Mallarmé

Corona virus

Quelle sorte de couronne est-ce

Serait-ce celle d’un épouvantail

Faite de ronces et d’épines

Pour effrayer les oiseaux

J’aime mieux les couronnes

Serties de perles de diamants et d’or

Qui ornent la chevelure

Des reines et princesses 

Je refuse cette couronne mortelle

dans ma ville dans ma province

et dans nos îles d’ici et d’ailleurs

Je n’aime pas l’odeur de la mort

Couronne de malheur

Arrête ton ascension

Pour que le monde puisse respirer

LIBERTE

Pour que notre printemps soit perle

Et Pâques coloré d’espoir.

31 mars 2020

Chroniques du confinement – Edith Serotte : Chroniques confinées

Chroniques confinées

« Des mesures seront prises pour « réduire fortement les déplacements » dans toute la France pour plusieurs semaines. Les modalités seront précisées selon le Chef de l’état, qui a évité d’utiliser le terme « confinement ». Il a appelé la population à ne pas sortir sous peine de sanctions, sauf cas exceptionnel, et à « garder le calme ».

Rosa regardait s’échapper de son thé à la citronnelle les volutes de fumée. Depuis, qu’elle était enfermée dans cet appartement, elle observait médusée des métamorphoses.

Son quotidien habituellement rythmé par le ronron incessant des pelles mécaniques du chantier voisin était devenu silencieux. Les véhicules qui solennellement lézardaient dans le parking d’à côté avaient disparu. De même qu’étaient partis les employés de la Collectivité qui armés de leurs tronçonneuses amovibles domestiquaient leur jardin d’Amazonie. Le palais de justice où elle faisait des heures de vacation avait fermé ses portes depuis longtemps. Seule constante : la mer qu’elle apercevait encore depuis Montabo et depuis ses fenêtres ouvertes à demi.

 Il lui semblait même que celle-ci était montée au plus haut… Présage, présage…

C’est que mon monde ne tourne plus comme il le devrait depuis cette histoire à la con pensait la jeune trentenaire ! Finement gérée pourtant, cette crise sanitaire n’en finissait plus de s’étaler dans les médias. Elle siégeait à dire vrai aux côtés des drames, des habitats précaires, des héros et d’une courbe de croissance exponentielle… La mort a repris sa place pensait Rosa. Plus question en effet, de jouer la désinvolture et de faire comme avant la nique à des consignes de sécurité. Son corps lui-même s’était éloigné des siens à un mètre de distance et même ses gestes étaient devenus des barrières. La jeune femme se gratta la tête en insérant ses doigts jusque sous la maille de son tissage fatiguée.

Depuis sa fenêtre, elle voyait bien quelques attroupements informels de chiens créoles qui grattaient leurs gales avec nervosité, des agoutis[1] décontractés chassant en plein jour et des ravets[2] qui s’ébattaient en toute liberté.

Depuis ce con de virus qui finement avait changé sa vie, elle se surprenait elle aussi dans des métamorphoses. Allongée sur sa couche, ses yeux suivaient au plafond les soubresauts désespérés d’une libellule venue se confiner à ses côtés. L’insecte aux ailes démesurées se cognaient aux murs sans discontinuer. J’étais comme elle au début de cet enfermement se dit Rosa. C’était comme si mon appartement était devenu trop petit. J’allais dans mes mètres carrés comme un pantin désarticulé. Comment faire me disais-je désorientée ? J’étais assommée. Tout…Tout s’embrouillait… Impossible par exemple de séparer le superflu du nécessaire. Absolument tout dans mon quotidien devenait d’une grande nécessité ! Mon serre-tête, l’eau micellaire, le contrôle technique de la voiture, mon rendez-vous chez qui vous savez ! Bref… J’étais prise dans des pantomimes absurdes. Cherchant quelques spectateurs pour leurs jouer mon rôle social. Mais hélas… Il n’y avait plus de bises à donner ni de regards appuyés. Alors je me suis résignée… D’ailleurs, le nez pris dans un masque chirurgical de quoi aurais-je eu l’air avec des sourires sans circonstances ?

Les jours passaient. Sa mémoire s’emballait. Elle confondait les dates. Sommes-nous mardi ou mercredi ? Sur une radio locale, les messages sanitaires polyglottes étaient entrecoupés de chansons à la mode. Les chanteurs de dance hall parlaient de femmes qu’ils auraient aimé toute une nuit. Des chanteuses de Zouk leurs répondaient en promettant des amours pour la vie. Les chanteurs de soul ramenaient la paix dans des vibes langoureuses en appelant au « true love you know it ! Yeah ! ». Puis, un message du ministère de la santé les avait enjoint à arrêter les embrassades. Je perds le fil. Etais-ce à ce moment-là que mon téléphone portable se mit à vrombir ? C’est que ceux avec qui elle partageait son ADN étaient dispersés aux quatre coins du monde. Rosa appartenait à ces familles créoles nomades mais unies dans l’épreuve. Nous prenions des nouvelles des uns et des autres. A chacun son fuseau horaire ! Les conseils fusaient dans toutes les langues, dans toutes les pensées et dans toutes les peurs. Il était question au début de débrouille sans fin pour acheminer des gels hydroalcooliques aux pouvoirs guérisseurs. « Si si avec le boi bandé[3] dedans Je te dis ! Et pourquoi non ? ça a bien sauvé le mariage de tante Jeannette ! Tchip[4]». Chez nous se disait Rosa c’était nerveux : On rit tant qu’on respire !  

Puis mes objets connectés ont mêlé leurs messages vocaux aux images qui déferlaient sur la toile. Un patchwork numérisé de vrai et de faux.  Par cette fenêtre à moitié fermée, je vois Lapwent[5] le marché aux poissons déserté, les tambouyésaux mains vidées. Non loin, Castries l’indépendante qui se tait elle aussi. Et puis, par des interstices, je vois Montréal. Les rues de Sainte Catherine qui se sont vidées sous le soleil froid de l’hiver. Les milliers de couloirs qui perforent la ville, sont évacués eux aussi. On aurait vu le Prime Minister éternuer. Paris par la béance de mes persiennes créoles fait scintiller la Tour Eiffel comme autant de signaux d’espoir. 

Nous sommes en Guerre. Interruption des vols au départ ou en direction de Cayenne. Un navire militaire envoyé en renfort. Des mégaphones crient dans la nuit : couvre-feu !

La libellule a retrouvé sa liberté. Elle a quitté l’appartement dans un grésillement joyeux. C’est vrai que rien n’arrête la vie se dit soudain Rosa ! La vie ne surgit-elle pas du Chaos ? Et son esprit fatigué se rappela soudain que du courage de ces millions d’êtres humains prisonniers volontaires, il ne pouvait surgir que la vie même. 

Edith Serotte

Chroniques confinées.

A Cayenne, le 26 mars 2020


[1] Agouti : Gros rongeur terrestre

[2] Ravet : cafard

[3] Boi bandé : aphrodisiaque utilisé dans la culture antillo-guyanaise

[4] Tchip : Interjection utilisée dans la culture créole 

[5] Lapwent : Ville de Pointe-à-Pitre

Chronique du confinement – Alicia Dujovne Ortiz : Confinement dans la France profonde

   D’après la légende familiale, vers 1870 mon arrière-grand-père, un marin génois immigré en Argentine, avait sauvé sa femme de la fièvre jaune ou du choléra (sur ce point les avis étaient partagés), en la cachant dans son bateau qui mouillait l’ancre dans le port de La Boca, à Buenos Aires. La légende ne dit pas comment s’appelait cette aïeule chanceuse, mais le nom du bateau-refuge est resté gravé dans les mémoires : “La Carmelita”. De cet Arche de Noé à la génoise provient mon deuxième prénom, Carmen. Quand il y a dix ans j’ai pris la décision de me confiner dans une maisonnette de conte de fées ou de sorcières, au fin fond du Berry, la dernière idée qui me soit venue à l’esprit est ce bateau légendaire. Il m’adresse aujourd´hui un clin d’œil complice.

    Dans mon hameau berrichon constitué de trois maisons dont la mienne, je ne cherchais qu’à fuir la Foire aux Vanités- un pari plus ou moins gagné-, retrouver nature et solitude et tenter de réaliser le rêve que chaque exilé porte en soi, tout en le sachant impossible : la reconstitution d’une maison de famille inévitablement perdue. Mais comment imaginer que ma petite maison jouerait le rôle d’une deuxième Carmelita, échouée en lisière de forêt en pleine campagne française ?

    A l’entrée du jardin il y a un portail trop grand pour les modestes proportions de la maison et du terrain. Je le trouvais prétentieux, à présent il me semble utile. Car il marque une limite. La pancarte peinte en rouge que je viens de suspendre à ses barreaux n’a de signification que pour moi : NO PASARAN. Pour les paysans qui m’entourent et, me jugent trop étrangère à leur goût, me saluent à peine, il s’agit là d’une autre lubie de cette extraterrestre venue atterrir chez eux. Mais pour moi c’est un message que la Chose comprendra : il a été prouvé qu’elle possède le don de langues. 

   De l’autre côté du portail, sur le petit chemin de moins en moins foulé par les tracteurs, eux aussi en quarantaine, Olivier l’épicier du coin dépose des cageots contenant de spaghettis ou de pois chiches en conserve – c’est tout ce qui lui reste- et, muni de gants, prend son chèque dans ma boîte aux lettres que je laisse grande ouverte. Du temps en temps le médecin vient me rendre visite, un oiseau de malheur avec son masque pourvu d’un bec. Je tousse à me fracturer le sternum mais ce n’est que de l’asthme. Pas de fièvre, donc pas de risque de terminer à l’hôpital de la petite ville avoisinante, jetée comme une vieille chaussette bien que malgré mes quatre-vingt-un ans je n’ai l’air ni « grabataire » ni  « démente », pour citer le Ministre- enfin pas trop.

   J’ai fini mon roman, voilà qui est bien. Il ne sera publié que lorsque nous serons toutes et tous sorti·e·s de nos cavernes, l’air étourdi, fous de joie de pouvoir nous embrasser à pleine bouche, mais il est là, fin prêt. C’est mon petit dernier, il n’y en aura pas d’autres. Après une trentaine de livres je n’ai plus rien à dire, alors je ne le dirai pas. L’avantage de l’avoir terminé, c’est que je pourrai joyeusement revenir à ma passion première, la peinture, abandonnée pour me consacrer à l’écriture, il y a seulement cinquante-sept ans de cela. Et c’est, comme pour le vélo, le cheval, le tango, l’amour, une chorégraphie de gestes qui ne s’oublient jamais.

    Un autre avantage : mon jardinier n’ayant pas le droit de venir « faire la tonte », l’herbe pousse dans mon jardin presque au même rythme auquel je diminue. Elle grandit, je rapetisse, c’est la loi du vivant. Devenir La Fée aux Miettes dans un jardin sauvage, au beau milieu d’une peste, ça peut toujours aider à passer entre les mailles du filet, qui sait ?  Pour le moment les herbes folles ne m’arrivent qu’aux genoux, nous jouons elles et moi une course contre la montre, on verra bien qui arrivera en premier. Peut-être m’auront-elles recouverte entièrement avant la fin de la quarantaine, alors quand mes arrière-petits-enfants pourront enfin venir c’est eux qui me retrouveront parmi les trèfles, ou bien faisant la sieste à l’abri des feuilles de primevère, grasses et chaudes comme des couvertures.  

    Encore un dernier avantage à ce confinement en « milieu rural » – il y en a certainement d’autres mais je ne les ai pas encore dénichés :  les recettes de cuisine ! A quoi bon nous servirait-il l’Internet si ce n’est à découvrir, moi la citadine incapable de distinguer une feuille d’une autre, qu’on peut égayer les éternelles pommes de terre d’Olivier l’épicier en les agrémentant de salades de pissenlit, ou se concocter des tartes exquises avec une poignée de farine, un soupçon de beurre à la place de la crème fraîche, et un bouquet d’orties cueillies le matin même, avec des gants qui pour une fois n’auront pas servi à nous protéger de la salive d’autrui ?

    Certes, en énumérant les raisons qui m’ont poussée à me confiner depuis dix ans dans la France profonde, j’ai fait semblant d’oublier l’essentiel, par pudeur, par peur du ridicule, et parce que ce sont des choses dont on ne parle pas. Mais à présent on peut tout dire, y compris ceci : hormis la nature, la solitude et la recherche de la maison familiale impossible, un autre aspect de mon projet campagnard a été de me « préparer à bien mourir ». Une idée d’un autre temps, c’est pourquoi j’ai cherché un coin vieillot pour la mettre en œuvre.  Rilke avait exprimé ce vœu, « mourir de sa propre mort ». Une mort que nous portons en nous, comme un fruit, disait-il, et qui a un sens, une raison, et dans laquelle nous pouvons nous reconnaître puisqu’elle est là depuis l’enfance. Puisse ma pancarte de Passionaria être accrochée sur tous les portails, afin d’arrêter cette Chose innommable qui nous dépouille avec méthode de tout ce qui nous revient. De notre vie, mais aussi de notre mort bien à nous.   

Alicia Dujovne Ortiz

Chronique du confinement – Nassira Belloula : L’écureuil Wilson au temps du Coronavirus

La maison barricadée devenue bateau amarré qui ne partira plus. Je ne désespère pas, je mets les voiles, mouille mon doigt et vérifie d’où souffle le vent, il y’a comme une odeur bizarre comme des magnolias qui ne veulent pas fleurir. Ah, c’est le jardin encore pétrifié par l’hiver, la neige tarde sur quelques bouts de terrain, et la terre est marécageuse, l’eau n’est pas complètement absorbée. Je scrute l’horizon… de ma fenêtre blindée, on a peur même de l’air qu’on respire. Le quartier Côte-Saint-Luc est devenu soudain un foyer ; oh pas du tout ce foyer chaleureux avec de bonnes bûches dans la cheminée et cette odeur de bois brûlé, non un foyer où prolifère d’étranges créatures microscopiques qui s’agrippent qui nous étouffent qui nous balaient. Pauvre humanité, me dis-je si fragile. Je ferme les yeux, je tente d’oublier les chiffres, les infos, les overdoses des vidéos. Ma maison, mon havre, ma sécurité. Je suis contente de ne pas être en voyage perdu quelques parts. Je regarde le rapatriement des Canadiens coincés au Maroc, leurs visages si tendus. Au Pérou, c’est l’enfer pour les Canadiens qui y sont bloqués. Ils sont enfermés dans leurs hôtels, gardés par les militaires. La vieille dame raconte, elle mange des chips rationnées depuis trois jours. J’éteins la télé… je décroche de Facebook, de twitter, je prends un livre. Je le repose et je reviens à la télé aux informations. La journée s’écoule lentement, trop lentement, je scrute de nouveau la rue. Mon bateau n’a pas dépassé le cap de la haie. Il n’y a pas de vent porteur, il n’y a que les rumeurs du silence. Mais, j’insiste, je regarde, mais je ne vois rien. Il est effrayant ce silence, ce vide, cet obscur incertain. Je regrette mon voisin si bruyant qui m’exaspérait tant avec sa tondeuse et souffleuse été comme hiver. Je regrette le défilé de camions livreurs qui me faisaient rager avec leurs sifflements stridents, en faisant marche arrière pour pénétrer dans l’allée de l’hôpital. Hôpital : Ah ! Quelle triste réalité, ce virus qui revient dans la tête… ah ! oui, c’est vrai j’habite en face d’un petit et mignon hôpital, tranquille avec des grandes baies vitrées, des balcons… Il y a parfois des aînés assis sur la terrasse à discuter gentiment, là il n’y’a rien… le soleil se couche, il s’éclate sur ses murs en briques rouges. Ce climat est pesant. Je contemple la rue comme si je ne l’ai jamais vu. J’observe si attentivement qu’il me semble que le tronc d’arbre en face de toi a un cœur qui bat, j’ai l’œil rivé sur lui, et j’aperçois le boum-boum sous l’écorce ou c’est mon propre cœur.

Puis, mon regard glisse ailleurs. Le trottoir, je me concentre sur lui, j’approche le visage, je plaque la joue contre la vitre, un écureuil sort de nulle part. Allez petit, entre chez toi vite, il y’a une cruelle dangereuse microscopique créature dans l’air. Il frotte ses oreilles, me tourne le dos… sa queue flotte un moment, puis hop sur la branche. Je le suis ah quel vertige cette liberté. Je reporte mon regard sur le ciel, il est encore clair, parsemé de quelques ombres. L’écureuil revient, me fixe en mâchouillant quelque chose. C’est la seule animation dans la rue. Je l’ai déjà vu cet écureuil tout noir avec une queue mouchetée, il vient souvent sur mon balcon. Nous l’avions baptisé avec ma fille Wilson. Je tapote sur la vitre, hé, Wilson. Hé petit, il s’immobilise, dresse sa tête. Tu sais quoi, lui dis-je. Si on s’en sort tous, et on va s’en sortir, ce n’est pas cette affreuse et laide chose qui va l’emporter, je te promets un bol plein d’appétissantes noisettes.

Nassira BelloulaChronique du confinement

Chronique du confinement – Dora Carpenter-Latiri : Dora Carpenter-Latiri : « Ici Londres ! »

Mars 2020. Après avoir annoncé que les Britanniques devaient se préparer à perdre des êtres chers pour le bénéfice de l’immunité de groupe (le 12 mars), Boris s’est mis à nous la jouer façon Brexit : arrogance et flou populiste. La vague pandémique serait réglée en 12 semaines chez les British ! Pressé par un journaliste, le premier ministre admet toutefois qu’il est impossible de savoir combien de temps la crise va durer mais qu’elle prendra fin : (le 19 mars) « We don’t know how long this thing will go on for. But what I can say is that this is going to be finite. » Traduction littérale : « Nous ne savons pas combien de temps cette chose va durer. Mais ce que je peux dire c’est que cela aura une durée finie. » Nous voilà rassurés.

Les mesures de confinement recommandées par les autres pays affectés par le virus ont fini par se mettre en place plus clairement depuis vendredi 20 : les écoles, pubs, restaurants sont fermés. À Londres où mes enfants vivent, le métro n’assure plus qu’un service minimum pour permettre aux key workers – ceux dont le travail est indispensable à la société – de se déplacer. Le gouvernement a émis une liste de professions considérées essentielles dans le contexte de la lutte contre le virus et prévoit que les enfants des key workers continueront d’être scolarisés afin que les parents continuent d’exercer leur activité. Parmi les key workers et leurs secteurs de travail : les enseignants, les personnels soignants, les livreurs, les magasins d’alimentation, les supermarchés, les religieux, la police, les vétérinaires, les transports, la justice, la défense, les télécom…Dans les universités, les cours se font en ligne. Le formulaire jaune d’attestation de présence que les étudiants étrangers doivent faire signer chaque mois et sans lequel leur visa n’est pas renouvelé est à présent à compléter en ligne. Pour les supervisions de doctorants, les tutoriels se font sur Team une app que la fac met à notre disposition et que je viens d’installer sur l’IPad fourni aussi par la fac il y a quelques années parce que je suis à cheval entre deux départements l’un sur le campus de Falmer, l’autre à Brighton même. Abeer ma doctorante jordanienne et Sara ma doctorante algérienne ne savent pas jusqu’à quand elles resteront à Brighton. Elles ont été contactées par leurs consulats respectifs qui prévoient des vols pour les rapatriements de leurs ressortissants. Elles s’inquiètent pour leurs proches au pays. En Jordanie, depuis le 18 mars le pays a fermé ses frontières et l’armée veille à ce que les mesures de confinement soient appliquées strictement, Abeer ne comprend pas la désinvolture des autorités britanniques. L’Algérie a fermé toutes ses frontières à partir du 18 mars, Sara s’inquiète de la désinvolture des Algériens. En Tunisie, mon pays de naissance où je séjourne comme je peux virtuellement, couvre-feu la nuit et confinement demandé ; aujourd’hui 22 mars, l’île de Jerba est identifiée comme un foyer du virus.

Je suis chez moi, à Lewes, East Sussex où huit cas sont confirmés. Mon compagnon est vulnérable et j’applique depuis quelques temps déjà les consignes de rigueur. Je dois malgré tout sortir de la maison pour le conduire chez le médecin ou à l’hôpital pour des soins et c’est à ce moment-là que le risque de contamination se rappelle à nous.

Je jardine. Le cerisier planté pour le PEF il y a un an est en bourgeon. Parmi les herbes folles abondantes après les pluies diluviennes de Dennis la tempête, une première coccinelle et deux abeilles se dorent au soleil.

Namasté.

Pour le PEF, Dora Carpenter-Latiri

Chronique du confinement – Anna Moï : Un atelier d’écriture au temps du coronavirus

Coronavirus : « Cela n’arrive qu’aux autres, aux pauvres, aux consommateurs de chauve-souris et autres animaux dégoûtants »

Invitée à animer un atelier d’écriture au Vietnam, l’écrivaine française Anna Moï témoigne, dans une tribune au « Monde », de la propagation du coronavirus dans son pays natal et des réactions universelles de peur et de stigmatisation que provoquent les épidémies.

.https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/22/coronavirus-cela-n-arrive-qu-aux-autres-aux-pauvres-aux-consommateurs-de-chauve-souris-et-autres-animaux-degoutants_6034005_3232.html

À l’automne dernier, l’idée d’animer un atelier d’écriture à Hôi An, dans le centre du Vietnam, m’avait semblé bonne. Dans cette petite ville inscrite au patrimoine de l’Unesco, je connais tout le monde, ou presque. Les villas à louer y abondent, la plage est proche, la petite cité ancienne est charmante, et les rizières sont à portée de quelques coups de pédale. 

Avec deux de mes élèves parisiens et un ami saïgonnais, nous prenons date pour un départ le 5 mars, peu après le Têt, peu avant la sortie de mon nouveau roman prévu le 2 avril. Les billets d’avion sont achetés. 

À l’approche de la date de départ, je suis assaillie par les questions inquiètes de mon entourage : Quoi, tu te rends dans les zones d’infection du coronavirus ? La Chine, le Vietnam, tout ça c’est du pareil. Quelle folie !

Les agressions anti-asiatiques avaient commencé. Début février, le médecin parisien d’une amie vietnamienne refuse de lui serrer la main après lui avoir délivré un certificat médical. Non, non, virus, virus. Aurait-il refusé ce geste de courtoisie à un patient d’origine caucasienne ?

Fin janvier, en plein Nouvel An lunaire, le Vietnam publie les premiers chiffres de l’épidémie : deux personnes ayant séjourné à Wuhan en Chine sont infectées. À leur suite, d’autres infections porteront le nombre des malades à seize. À la fin du mois de février, tous avaient été soignés et guéris. Le Vietnam est libre de toute contamination. 

Les écoles et universités vietnamiennes, fermées à l’occasion du Têt, ne rouvrent pas. L’ombre du SRAS, un coronavirus antérieur, plane avec sa propagation exponentielle.

Tout change le 1er mars avec l’entrée en scène du patient n° 17, Hông Nhung, passagère du vol VN54 Londres-Hanoi. Elle sera désignée comme une « super-contamineuse » après avoir diffusé le virus à vingt-un passagers de la classe Affaires, voire, aux deux cent un passagers du vol et aux douze membres de l’équipage. Tous seront traqués jusqu’à leur lieu de résidence et de villégiature. Les légations diplomatiques sont priées de contacter leurs citoyens. Une fois retrouvés, ceux-ci sont soumis d’autorité à une quarantaine prophylactique. L’emploi de chacun est disséqué ; ses interlocuteurs sont identifiés afin de les isoler à leur tour. L’itinéraire de la jeune jet-setteuse Hông Nhung est retracé sur la mappemonde des défilés de mode saisonniers, de Milan à Londres en passant par Paris. Quelque part, dans l’une de ces trois villes, elle a contracté la maladie. Très vite, on a su qu’elle occupait le siège 5K, qu’elle avait contaminé son chauffeur venu la récupérer à l’aéroport et sa tante âgée de soixante-quatre ans. Son adresse à Hanoi et son courriel sont publiés dans la presse et sur les réseaux sociaux, le quartier où se trouve sa maison est isolé par un cordon sanitaire, son compte Instagram truffé d’insultes et de menaces de mort.

Quelques jours avant notre départ, des alertes me parviennent de l’Ambassade de France à Hanoi : Ne venez pas. À Hanoi, le quartier où réside la patiente n°17 est bouclé. D’autres mises en quarantaine risquent de se produire. 

Nous ignorons les avertissements. Le fait de vivre en France nous immunise. Cela n’arrive qu’aux autres, aux pauvres, aux consommateurs de chauve-souris et autres animaux dégoûtants.

Pendant l’atelier d’écriture, notre insouciance est tempérée par quelques gestes inusités de désinfection de la table de travail et par l’absence d’embrassades matinales. Masques et gel hydroalcoolique sont fournis par notre logeuse et les magasins que nous pénétrons. Notre température est prise sur les paliers. Nous désinfectons les poignées de nos vélos. Des voitures équipées de hauts-parleurs sillonnent la ville du matin au soir et ne nous font jamais oublier de nous laver les mains.  

De nouveaux vols en provenance d’Europe atterrissent. Après la patiente n°17, on passe aux cas 39 puis 76. Sur l’ensemble des malades, 22 sont des étrangers. La presse parle de diffusion exponentielle. La plupart des nouvelles contaminations ont pour origine des voyageurs venus du vieux continent. Sur la route du delta du Mékong, aux aires de repos, des vigiles armés de drapeaux rouges frénétiquement agités s’opposent au stationnement des cars de touristes occidentaux. Les hôtels et restaurants ferment les uns après les autres. Les bateaux de tourisme de la baie d’Halong sont interdits de croisière après que des passagers anglais ont été testés positifs au coronavirus. À Hanoi, les visiteurs d’origine caucasienne font profil bas. 

La discrimination a changé de visages.

En France, pendant la même période, la contamination est également exponentielle. 9000 personnes sont infectées par le virus. Toutes ne sont pas des croqueuses de chauve-souris.

Anna Moï

Chronique du confinement – Lise Gauvin : Le pari du Dr Arruda

Les statistiques sont affolantes. Un milliard de personnes infectées sur la planète. 900 morts par jour en Italie. 3,000 malades en France. Et ainsi de suite… Au Québec, le virus aurait déjà atteint 200 personnes et causé 5 décès. Certains quartiers de Montréal sont particulièrement touchés comme le quartier Saint-Luc, devenu l’épicentre de la contagion, à la suite de cérémonies religieuses organisées par la communauté juive hassidique. Rappelons que le point de départ de la contagion est aussi lié, en France, à un rassemblement évangéliste à Mulhouse et que l’un des principaux foyers de la grippe espagnole avait été, au siècle dernier, le Congrès eucharistique de 1918 réunissant à Victoriaville — située à 200 kilomètres de Montréal — 40,000 personnes venues d’un peu partout dans le monde. Force est de constater que la foi, quelle qu’en soit l’allégeance, ne garantit aucune protection sanitaire.

 Au Québec, le Dr Horatio Arruda, directeur de la Santé publique de la province, a fait le pari d’aplatir la courbe de propagation du virus. Comme le Dr Rieux de Camus et avec les moyens mis à la portée, il tente d’enrayer la progression de l’épidémie, d’en limiter autant que possible les effets. Chaque jour, à 13 heures, en compagnie du premier ministre, et de la ministre de la santé, il tient une conférence de presse exhortant la population à suivre les consignes et l’informant des derniers développements. Aux dernières nouvelles, on prévoit environ 18,000 cas fin avril et 2000 hospitalisations, ce qui correspond à la capacité d’accueil du réseau de la santé. Ce sont là des statistiques que l’on qualifie d’« optimistes »… Maigre espoir, à quoi il faut se raccrocher malgré tout.

Afin de rendre cette prévision réalisable, il a fallu, alors même qu’il n’y avait que 9 cas de covid-19 confirmés, fermer les écoles, les universités, les restaurants, les centres sportifs, les théâtres, les cinémas, les bibliothèques, les boutiques. Il a fallu aussi renoncer à tout déplacement jugé non indispensable : adieu le Salon du livre de Paris (déjà annulé), les rencontres prévues à l’Espace des femmes et à la Sorbonne nouvelle, au cabaret du PEF, etc. Même l’émission de RFI, qui devait pouvoir s’enregistrer à distance, a été reportée… À Montréal, seules restent ouvertes les épiceries et les pharmacies, comme en France où le confinement est obligatoire. On vient tout juste d’interdire tout rassemblement, ce qui concerne aussi les lieux de culte.

 Chaque jour, le Dr Arruda donne des leçons d’hygiène et de distanciation sociale. Il arrive même à ce médecin né au Québec de parents récemment immigrés des Açores, de décrire à la télé une recette de tartelette dont le secret viendrait de Belém, au Brésil, et de conseiller aux adolescents de reporter à plus tard « leurs échanges de produits biologiques ». Les fossettes rieuses et le sourire contagieux, il explique, répond aux questions, apporte les précisions souhaitées, utilisant aussi bien le vocabulaire médical que des termes plus accessibles au public.

 Grâce au Dr Arruda et aux mesures draconiennes adoptées par l’équipe gouvernementale au tout début de l’épidémie, le Québec, au temps du corona, fait figure de « société distincte ».

 Le printemps est arrivé. On voit de moins en moins de neige dans les jardins. Les enfants se promènent à bicyclette dans les rues. On se croirait presque en vacances…

Où en serons-nous en avril ? Que deviendra le pari du Dr Arruda? Seul l’avenir le dira.

À suivre … 

Lise Gauvin

Membre du PEF « Chronique du confinement » Montréal, 22 mars 2020

Chroniques du confinement – Nadia Essalmi : Une leçon de vie. Que peut le connard virus contre l’écriture ?

Une leçon de vie

Le monde s’est fermé comme une huître qui protège sa perle, la vie. La perle précieuse. Au dehors, la ville s’est tue. Elle se repose en écoutant le chant de la terre, heureuse de respirer à pleins poumons, l’air tournoyant sain et léger, le soleil nu abandonnant son voile, les vagues courir insouciantes, les oiseaux rire à gorge déployée. S’enfermer et s’ouvrir à l’amour. S’enfermer sans perdre la clé de la liberté. La liberté dont on savoure un autre goût. S’enfermer et écouter les murs révéler leurs secrets tant protégés par l’épaisseur de l’absence, de la haine, de la violence, de l’inhumain.  Prendre le temps d’apprécier le temps, ce geste froissé depuis longtemps. Se rappeler toujours que le temps est élastique. 

Que peut le connard virus contre l’écriture ?

Le Coronavirus, l’invisible, a déclaré la guerre à l’humanité. Cette dernière ne fait que tâtonner dans sa riposte puisqu’elle ne voit pas l’adversaire. Ne sachant pas où il se trouve, on nous a sommé de nous cacher. Peut-être ne retrouverait-il pas le chemin qui le mènerait vers nous ! Mais dans notre hibernation, nous devenons fous à force de lui brouiller les pistes. Attention, il peut lécher nos mains, peut-être même plonger dans nos yeux, s’accrocher à nos chaussures, coller aux denrées alimentaires achetées. Quelle colle ce fantôme ! Nous savons toutefois qu’il adore la salive, elle lui permet de glisser vers nos poumons où il élie domicile en toute sérénité. Il veut être au chaud et écouter les symphonies jouées par les cymbales du cœur. Il ne faut surtout pas sous-estimer son intelligence ! Il commence par aménager le lieu pour sa famille, se met à forniquer et à se reproduire à l’infini. De toute manière, il n’a rien d’autre à foutre. Même pour se nourrir, il lui suffit de tendre la main et décrocher un bout de poumon et le tour est joué. Pendant ce temps-là, l’être humain se bat par tous les moyens pour rejeter l’intrus qui grignote et sape ses bronches. Il tousse de toutes ses forces afin de le rejeter, de le cracher. La seule arme pour le détruire est d’utiliser les gros moyens disponibles. Le bombarder de paracétamol, en inonder son lieu de résidence, asphyxier ses poumons et déjouer ses tours et détours… Pendant que la guerre bat son plein, que faire pour charmer le temps afin qu’il ne soit pas trop long et trop lent ?

Quand l’annonce du confinement est tombée, ma première phrase était « Chiche, je vais enfin avoir du temps pour l’écriture ! ». L’écriture est ma passion première dans la vie. Nous sommes nées pour ainsi dire dans la même bulle, autrement dit nous sommes jumelles. J’ai toujours écrit. Des papiers de toutes les tailles, pleins de mots sont parsemés un peu partout dans mon domicile, dans ma voiture, dans mon sac. Non, ce n’est pas une obsession, mais comme j’ai une mémoire d’oiseau alors il faut que je note tout ce que mon cerveau dicte sans mon consentement.

Il est difficile de se sentir enfermé. Difficile de réaliser que nos gestes deviennent limités, notre espace de vie plus étroit, de voir ses habitudes bousculées. Mais l’être humain a cette faculté de s’habituer et de s’adapter à toutes les situations, aussi contraignantes soient-elles.

Je vous avoue que la grippe me terrorise, car je suis une proie facile. Si Coronavirus me voyait, il ne me raterait pas. Je me cachais, et je me cachais bien. Je me suis sentie les deux premiers jours comme un lion en cage, à tourner sans arrêt entre les murs. Étant une personne qui souffre de l’hyperactivité, j’ai eu du mal à tenir sur place. Les premiers jours, j’ai dû faire des kilomètres chez moi, pourtant j’habite un appartement. L’envie d’écrire a subitement déserté mon cerveau. Impossible de produire une phrase. L’angoisse de perdre ma plume me hantait au plus haut niveau. Comment vivre sans écrire ? Je me suis mise aux tâches ménagères, au rangement des placards, à la cuisine, à laver les rideaux, enfin tout ce que l’on fait rarement en temps normal. En plus de cela, je consommais à fond ma drogue habituelle, le sport. Ce dernier m’a dopée, éclairée et a aéré ma substance grise. Le fait de recevoir des échanges de vidéos, des blagues, des faits divers autour de ce connard virus m’a rendue ma bonne humeur. L’humour est un remède exceptionnel contre le mal de vivre. La joie, le sourire, le rire revenaient petit-à-petit. Le train s’est remis en marche. Ma plume a déployé ses ailes et la voilà de nouveau inspirée. Bien entendu, l’appréhension de ce virus exceptionnel offre de la matière à la plume. J’ai entamé la description littéraire et humoristique de la situation peu joyeuse. Partager mes textes avec mes lecteurs et mes followers me donnent le sentiment d’être utile. Occuper les gens le temps d’une lecture me rend heureuse.

Rester chez moi devient un plaisir. Regarder parfois à travers ma fenêtre pour prendre le pouls de la rue. Constater qu’elle s’est vidée en cédant l’espace aux chats et aux chiens errants. Ces derniers se sentent enfin libres. Plus besoin de s’enfuir au moindre son de pas. C’est au tour de l’être humain de se sauver au moindre bruit de toux. Le temps a redistribué ses cartes. Un petit rien du tout a dicté sa loi. Il a sifflé la fin de la course, la fin des guerres, a trôné le silence et a obligé le riche et le pauvre à se confiner. L’humanité semble encore plus petite que le petit rien du tout. La guerre n’est certainement pas à armes égales. L’humanité se sauve, se cache pour se préserver du petit rien du tout. La mort est à l’affut. On croirait la voir au coin de toutes les rues. Elle est presque visible. Elle guette les indisciplinés, et tous ceux qui tiennent tête au petit rien du tout. Moi qui rêvais de jouer dans un film, me voilà servie. J’ai le sentiment d’être actrice d’un film de science-fiction.

Autre l’écriture, il y a la lecture. Les livres. Des centaines meublent mes murs. Ils me rassurent. Il suffit de leur tendre ma main pour qu’ils me racontent mille et une histoires et m’ouvrent bien des portes secrètes pour m’évader vers d’autres mondes, là où la liberté n’a pas de frontières, là où le connard virus ne peut faire sa loi.

Gardons l’espoir du meilleur. Le printemps pointe son nez, il colorie, indifférent, la terre de toutes les couleurs. La terre chante, la terre est soulagée, la terre est heureuse. 

Nadia Esselmi

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