Chronique du confinement – Laurence Gavron : Récit de pré-confinement sénégalais

Ici à Dakar, le ciel est bleu, le soleil chaque jour au rendez-vous, comme d’habitude, et la chaleur un peu anormale de ce début d’année a fait place, depuis le début de la semaine, à un climat plus doux et plus aéré.

En-dehors de ça, rien n’est plus normal. Les rues ne sont pas vides mais beaucoup plus calmes que d’habitude, on peut rouler et arriver rapidement dans les différents quartiers. Certes les chaussées, les trottoirs, ne sont pas désertés, ce serait inimaginables en Afrique, mais on réussit à se garer, les administrations, les bureaux, les boutiques, sont nettement moins fréquentés qu’en temps normal. L’agitation habituelle semble s’être envolée, comme par un coup de baguette magique.  

Effectivement, ici comme partout à travers le monde, le temps n’est plus normal, la vie n’a plus rien de normale, même si, longtemps, on a fait semblant d’y croire, de penser que ce ne serait pas comme en Europe, que ça ne deviendrait pas catastrophique.

A ce jour, 38 malades déclarés, officiellement, du coronavirus. Est-ce qu’on nous dit la vérité ? Les paranos et les fake news sont bien évidemment partout. Il est vrai qu’ici en Afrique, au Sénégal, nombreuses sont les personnes qui se soignent mal, ne se soignent pas du tout, ou du moins si elles rendent visite à un docteur c’est plutôt un tradipraticien ou autre féticheur…. Donc comment savoir ? N’empêche ! N’empêche qu’il y encore 5 jours, j’étais en week-end à Saint-Louis, l’ancienne capitale et belle endormie, au nord du pays, en plein Sahel. N’empêche qu’on y a fait la fête avec notre ami le musicien et chanteur Souleymane Faye, que Robert Guediguian était en train d’y tourner un film sur le Bamako des années 60 (hommage au grand photographe Malick Sidibé), qu’on buvait des coups en rigolant, qu’on se faisait encore la bise et qu’on était tous un peu collés serrés.

On en parlait déjà, bien sûr, de ce satané coronavirus, de cet horrible Covid 19, depuis des semaines, de plus en plus, parfois en blaguant, d’autres fois en commençant à s’angoisser en voyant les autres pays, dont mon pays d’origine, la France, se battre contre cette maladie de plus en plus présente, en un mot être en guerre. Je crois que j’ai vraiment compris l’état du monde en écoutant le président Macron, il y a eu pour beaucoup de Français résidant à l’étranger, je crois, une prise de conscience à ce moment-là. (Je précise que je suis aussi de nationalité sénégalaise).

Ici à Dakar, et dans tout le Sénégal, nous ne sommes pas encore confinés, du moins pas officiellement. Les rumeurs sont partout, qui disent que notre président, Macky Sall, va demander le confinement ce week-end. Mais est-ce vrai ? Est-ce, surtout, possible, dans un pays où des milliers de petites gens doivent travailler, suer, vivoter, mendier, la journée, afin d’avoir de quoi manger le soir ? Dans un pays où l’indiscipline règne en maître, dans un pays où la promiscuité est telle que, confinement ou pas, le danger est partout ?

Le premier cas de Covid 19, amené par un Français revenant de France, a touché le pays le 1er mars dernier, ça fait déjà trois semaines. Etonnamment, on n’en est aujourd’hui qu’à (c’est toujours trop bien sûr, beaucoup trop, mais je relativise) 38 malades déclarés. Nous sommes tous ici en attente, en suspens, va-t-on vivre une sorte de miracle si l’épidémie est arrêtée rapidement et efficacement ? Ou alors, comme cela paraît plus probable, va-t-on assister à une catastrophe sanitaire et humaine, dans un pays dont les structures de santé ne sont évidemment pas aussi au point qu’en Europe ?

Nous restons encore collés à nos illusions, certains prient, beaucoup ici, bien que les mosquées aient été Dieu merci (!) fermées et les rassemblements religieux interdits, espérant un miracle, c’en serait un. Sans directive de la part du gouvernement, du moins pour l’instant, les gens ont commencé malgré tout à se confiner chez eux, depuis plusieurs jours. On le remarque aux boutiques fermées, aux rues presque vides, aux supermarchés dans lesquels il n’y a presque plus d’eau minérale, de beurre, de farine… Partout où nous nous rendons on nous tend du gel hydro-alcoolique pour nous laver les mains, mais malgré tout, pour le moment, la vie continue, ce n’est pas l’absence totale d’activité, de vie, comme ce que j’imagine dans les capitales européennes, américaines, israéliennes…

Je suis allée faire des énormes courses avec ma fille, enfin surtout pour elle et ses 4 enfants, moi je n’ai pas besoin de grand-chose et je reste optimiste.

Maintenant que j’ai presque terminé les travaux chez moi je me retrouve seule, pré-confinée, mais un peu confinée tout de même, devant mon ordinateur bien sûr. Vive internet !

Accrochée au réseau, recevant toutes les quelques minutes photos et vidéos, via Whatsapp ou Messenger, informations plus ou moins nouvelles, plus ou moins véridiques, appels et messages des amis ici même ou à l’étranger, de la famille, des proches et des moins proches…

Je suis confrontée à une sorte de recadrage, on pense aux autres, à la solidarité, on commence, les premiers jours, par se centrer sur les choses importantes à faire, à penser… puis parfois on s’oublie aussi en regardant une bonne série ou un film un peu moins bon. J’avoue que les premiers jours, je n’arrivais même pas à vraiment me concentrer pour lire ou visionner un film, moins encore pour écrire. Et puis soudain est revenue, ce matin, l’urgence d’écrire, de dire, de raconter, aux autres, à mes sœurs et frères humains, à travers le monde, ce monde dans lequel nous sommes tous face aux mêmes menaces, aux mêmes angoisses, aux doutes qui nous envahissent quant à nos vies, nos modes de vie.

J’hésite sans cesse entre la bonne humeur, sortir, côtoyer des gens, même si c’est d’un peu plus loin qu’habituellement, et rester chez moi tranquille, mais même chez moi il y a beaucoup de passage, l’électricien, la dame qui aide à la maison, le jardinier, les gardiens des voisins, les vendeurs de tout et n’importe quoi.

Mon gardien dit que Dieu va nous aider, va privilégier l’Afrique, pour une fois ! J’aimerais tant le croire, y croire, mais c’est difficile d’abandonner son athéisme si bien ancré en soi-même et dans sa culture, son ADN. Croire en un miracle parce qu’on en a tellement envie, parce qu’il le faut, parce que sinon ça risque d’être terrible, l’Afrique, le Sénégal, ne sont pas prêts à recevoir cette malédiction, si l’Europe a du mal à y faire face, comment allons-nous faire ?

En attendant, certains prient, d’autres travaillent, tous nous nous préparons, sans aucune expérience, avec l’espoir et la foi dans ce pays qui avait réussi si rapidement à nous débarrasser d’Ebola (un seul cas, vite guéri) à l’époque.

En ce vendredi midi, nous attendons l’heure de la grande prière, afin de voir si les bons musulmans auront obéi aux consignes et n’envahiront pas les rues à la sortie des mosquées comme c’est habituellement le cas.

Nous saurons certainement, d’ici le week-end, si nous devons véritablement nous confiner et si nous allons réussir à le faire.

Je vous ferai d’ici là un récit de confinement, puisque celui-ci n’est qu’un journal de semi-confinement.

Laurence Gavron

Chronique du confinement – Geneviève Damas : Coronavirus

C’est le journal d’une maman artiste avec quatre enfants dans le grand combat contre le microbe. Une famille à Bruxelles au temps du Corona. Notre première semaine face au virus.

Jeudi 12 mars

Il est vingt heures. Ludo, onze ans, répète qu’il en a assez de l’école. Marre des profs, marre de la discipline, marre qu’on lui tombe dessus, marre du néerlandais. « Toi, Maman, tu n’aurais qu’à m’apprendre. Pourquoi on passe la moitié de sa journée séparés des gens qu’on aime ? » Joséphine, ma benjamine de six ans, s’est endormie sur le canapé. Après la piscine, ça ne rate jamais. Les enfants ont plongé, sauté dans un eau moins fréquentée qu’en temps normal. Jean, le professeur de natation, m’a glissé avant de partir : «  Fin de semaine, à mon avis, on sera fermés… »  Pour l’heure, il s’agit de mettre Ludo au lit. Je répète que l’école est essentielle, rencontrer d’autres enfants permet de se construire, être professeur est un métier et, au cas où il l’aurait oublié, sa maman en exerce un autre. « Bonne nuit, mon loup. »

Je m’installe devant mon ordinateur. Un étage plus bas, Juliette, ma grande de quatorze ans, révise son cours de math. De temps en temps, je parcours le site du Soir pour suivre les décisions du conseil de sécurité. Au milieu de la soirée, la décision tombe, plus d’école pour les trois semaines à venir.  Je descends dans la chambre de Juliette et lui annonce la nouvelle. Elle peste : « Hors de question que je ne voie plus Kate et Nora. »  Elle a quatorze ans, une bande de potes soudée comme les doigts de la main et, depuis quelques semaines, un amoureux – Rodolphe – qui ne la lâche pas d’une semelle.

Vendredi 13 mars

6h30, les premiers messages fusent sur les comptes WhatsApp des classes des enfants. On recommande d’apporter des sacs pour reprendre le matériel scolaire à la maison. Les profs donneront du travail durant la période.

7h, je réveille ma troupe et annonce à Ludo que son rêve le plus cher est en train de se réaliser, sa mère adorée va lui enseigner tout ce qu’elle sait. Il me regarde droit dans les yeux : « Ça va être carrément l’enfer ici ! » Mon fils n’en est pas à une contradiction près.

Nous roulons en direction de l’école pourvus de nos sacs réutilisables. Ensuite, je partirai pour Virton. J’annonce aux enfants que je ne pourrai les chercher à 15h30. Les deux grands s’occuperont des petites et porteront les sacs de livre. « J’avais prévu de passer du temps avec Rodolphe ! », s’indigne Juliette. À hauteur de Reyers, mon portable sonne. Le prof de Virton me demande s’il est opportun de maintenir la rencontre littéraire prévue : « Le projet associe jeunes et personnes âgées, qu’en pensez-vous ?  » Je réponds qu’il ne faut prendre aucun risque et m’engage à revenir à Virton lorsque la situation sanitaire sera sous contrôle. À mes côtés, Juliette jubile, à 15h30, sa mère portera les sacs de livres et  elle aura tout loisir de traîner avec Rodolphe.

De retour à la maison, je m’applique à gérer les conséquences de la fermetures des théâtres. Ma compagnie compte 9 représentations annulées rien que jusqu’à la fin mars. S’il semble possible d’en reporter 7, 2 semblent perdues. La matinée est occupée à contacter les artistes, les rassurer, affirmer qu’on se battra pour maintenir l’activité, envisager des dédommagements.  J’essaie de faire de l’humour, de ne pas céder ni la panique, ni à la déception de voir des semaines de travail partir en fumée.

Quinze heures trente, on sent une atmosphère de 30 juin dans la cour du Collège. Julie, l’enseignante de Rose, annonce qu’il y faudra revoir les calculs jusque mille et l’apprentissage de l’heure : « Pour le reste, profitez ! Faites tout ce que vous ne pouvez pas faire durant l’école. » Notre ciel paraît sans nuage.

J’ai préparé des cookies au chocolat avec les enfants. J’explique qu’on commencera à travailler lundi, ce week-end, ce sera vacances ! Je me rends au supermarché pour nous préparer un dîner de fête. Il y a foule au Delhaize. Foule mais plus d’oranges, ni farine, ni pains, ni œufs, ni papier-toilette, ni essuie-tout. Quasi plus de pâtes. Je rafle ce que je peux et, avant de rentrer à la maison, passe une tête à la petite épicerie du coin: « Il vous reste de la farine ? » Plus que de la fermentante. Je ne me montre pas regardante. Une voisine, entrée à ma suite, déclare : « Faut faire avec ce qu’il reste ! » et me demande si je suis du quartier. Nous ne nous sommes jamais vues, alors  que je vis ici depuis quatorze ans et elle depuis quinze. En sortant du magasin, elle me montre sa maison. J’indique la mienne, à vingt mètres. Elle rit : « Au moins, avec le corona, on se rencontre ! »

J’appelle les enfants pour une séance d’écolage de lavage de mains. Minimum quarante secondes, un max de savon, un frottement consciencieux entre chaque doigt. Je répète qu’ils ne peuvent plus embrasser les personnes extérieures à notre cellule familiale. Joséphine déclare : « Si on ne peut plus s’embrasser, on n’aura qu’à faire des câlins. » Je recadre : plus de câlins. « Plus de câlins ? »

Ce soir, mon amoureux m’emmène dans mon restaurant préféré. Le dernier avant longtemps.  

Samedi 14 mars

Ce matin, petit déjeuner crêpes. « Tu sais que je déteste ça, fait Rose, je t’ai dit pains perdus. » J’explique que je n’ai pas trouvé de pain. Elle me regarde comme si j’avais fumé de la colle à tapis.

Je découvre un message de mon frère sur notre groupe WhatsApp : « Papa est désorienté. Difficulté à trouver ses mots. » Mon père a 80 ans, il est affaibli par la maladie et sujet aux infections urinaires. Branle-bas de combat. Et si la fatigue et la confusion étaient symptomatiques du corona ? J’appelle ma mère. Je l’entends inquiète et perdue. Depuis dix jours, par peur du virus, ils vivent dans une isolation quasi complète. Une amie médecin recommande que mon père n’aille pas aux urgences, il faut prendre ses paramètres vitaux  et jauger de quoi s’il s’agit. J’annonce à ma mère que je vais passer. Que faire des enfants ? Mon amoureux propose de s’en occuper. Je saute dans ma voiture.

J’entre chez mes parents, ma mère paraît épuisée, mon père se tient la tête dans les mains, je ne les embrasse pas, je garde mes distances, je me désinfecte tout de suite les mains. Mon père ne tousse pas. Devant moi, il prend les paramètres demandés. Mon amie médecin propose de prescrire une analyse d’urine ainsi qu’un antibiotique large spectre. C’est une matinée de course : entre la maison de mes parents, celle de mon amie médecin, la pharmacie et l’hôpital. Il y a aussi quelques gestes quotidiens : aider ma mère à changer les draps de leur chambre, porter des livres chez une voisine. Sur le pas de la porte, elle demande : « Quand reviendras-tu? » 

Je récupère les enfants. Ils ont mangé des frites, joué au Backgammon et regardé un film débile à la télé. Le bonheur.

En fin de journée, mon amie Christine m’appelle. Nous travaillons ensemble depuis quatorze ans. Avec son compagnon, ils ont prévu de se marier le 20 mars. Elle m’a demandé d’être son témoin. Sa voix, d’ordinaire enjouée, est morose. Vu les restrictions, ils se voient obligés d’annuler la fête. Nous ne serons que quatre à la maison communale. Deux mariés et deux témoins. Elle recommande que j’apporte mon propre bic pour la signature. 

Dimanche 15 mars

La maison est un désordre apocalyptique. Les enfants traînent en pyjama, affalés n’importe comment. Je demande que chacun range ses affaires, s’habille, se brosse les dents. Ludo a frappé Joséphine. Rose pleure dans l’escalier. Nous tournons comme des lions en cage. 

Je propose de passer chez mes parents. Les enfants se faufilent dans le jardin. Je sonne, ma mère ouvre. Je dis : « Allez vers la fenêtre du jardin. » Sur la pelouse, mes quatre enfants sourient et agitent la main. Mes parents se collent à la vitre. 

Nous prenons la direction du Rouge-Cloître. Beaucoup ont eu la même idée que nous : il y a foule dans la forêt. Des familles, des couples avec chiens, de larges groupes qui pique-niquent sous le soleil… On se croise dans les sentiers, on se frôle malgré soi. En dépit des cordons d’interdiction, la plaine de jeu est prise d’assaut par une nuée d’enfants. Les miens courent vers les toboggans. Je crie : « Non ! » et les ramène désappointés vers la voiture.

Lundi 16 mars

9h, je passe dans les chambres réveiller mon petit monde. Cela renâcle, Ludo en tête : « L’école à la maison, c’est mort ! » J’annonce que nous commencerons la journée par un quart d’heure de lecture. Je propose Tobie Lolnessde Timothée de Fombelle, récemment acheté à la Foire du Livre. Hurlements de Ludo et Rose : « On n’a pas envie. On n’aime que les BD. On en a assez de toi. On veut retourner à l’école. » Depuis jeudi, je n’ai pas élevé la voix, là, je crie que chacun va faire comme je dis. S’ils croient que cela m’amuse de jouer à la maîtresse. Rose se claquemure dans sa chambre, Ludo claque la porte du salon en disant qu’il se réjouit de retourner chez son père, la vie avec moi est nulle, nulle, nulle. Seule Joséphine reste sagement dans le canapé, attendant que je commence à lire. Je monte à l’étage récupérer mes troupes. Je dis que chacun doit y mettre du sien, que l’école sert aussi à découvrir ce que l’on n’approcherait pas par soi-même. Tout le monde atterrit tant bien que mal dans le salon. Rose s’empare d’une BD. Joséphine se colle à moi. Je raconte l’histoire de ce gamin d’un millimètre et demi poursuivi par son peuple. Au bout de deux minutes, je m’aperçois que Rose écoute, cachée derrière sa BD. Quand je referme le livre, « Tu ne continues pas ? », demande Ludo. « Maintenant, on va travailler. » Nous nous installons à la table de la salle à manger. J’ai annoncé que cela ne durerait qu’une heure et demie, mais nous y resterons près de deux. Heureusement c’est joyeux et détendu. 

Je reçois un coup de téléphone d’une prof de français qui souhaite donner de la matière à  ses élèves. Peut-elle scanner mes romans et les mettre gratuitement à disposition sur le site de leur école ? J’ai envie de me montrer généreuse, mais ces livres sont le produit d’un travail celui de mon éditeur, des libraires et le mien.  J’appelle un ami libraire pour lui demander son avis. Il dit : « Pas de livre à disposition gratuitement. À la fin de la semaine, nous serons sûrement fermés. La solidarité, c’est l’achat des livres. S’il faut éviter les contacts, nous pouvons livrer. » J’appelle l’enseignante, elle répond : «  En raison de l’empreinte écologique, la livraison ne me convient pas. » On ne peut pas se battre sur tous les fronts. 

Midi. Joséphine s’occupe en jouant une petite ritournelle au piano. J’entends sonner à la porte. La voisine : « Mon mari travaille à la maison, votre musique, ce n’est pas possible. »  Je propose de décoller le piano du mur pour que cela vibre moins, mais interdire de jouer me semble impossible, il faut bien que les enfants fassent autre chose que rester assis devant un écran toute la journée : « Est-ce que votre mari ne pourrait pas investir dans un casque anti-bruit ? Je participe si vous voulez. » Elle sourit : « Ne vous inquiétez pas. On achetera des boules quies. »

Notre nounou qui a plus de soixante ans annonce qu’elle ne viendra plus jusqu’à la fin de l’épidémie, trop dangereux pour elle. Elle a besoin que j’écrive un mot expliquant que je refuse qu’elle travaille chez nous durant la période coronavirus, cela lui permettra de bénéficier d’allocations de chômage. Dans un sanglot, elle confie qu’un autre de ses employeurs a refusé de le faire. Elle se demande comment elle va s’en sortir.

Je raccroche, j’entends des cris dans la cage d’escalier. Au même moment arrive le message de mon ami Max : « Tu n’as pas envie de noyer tes enfants ? Moi si ! »  Je convoque les kids : « Conseil de famille. »  Étrangement, les voici en quelques secondes autour de la table. Je dis : « Les loups, cette situation va peut-être durer des semaines. On ne s’en sortira qu’avec respect et bienveillance. Sinon, ce sera la guerre permanente. » J’annonce que Lucia ne viendra pas et qu’il faut que nous prenions en charge le rangement et le nettoyage de notre lieu de vie. Les enfants opinent du chef. Nous décidons de nous répartir les tâches. Rose, le salon ; Augustin, Joséphine et Juliette, les chambres ; moi, la cuisine et la salle à manger. On s’y met avec énergie et, au bout d’une heure, on commence enfin à respirer.

En fin de journée, je conduis les enfants chez leur père. Ludo lance que la matinée d’école avec moi était top. « Ah bon ? » Juliette demande : « Vendredi, on pourra revenir chez toi ? Et si on restait bloqués chez Papa ?» Je réponds que tout ira bien.  « C’est quand vendredi ? », demande Joséphine. J’ouvre la main : « Aujourd’hui, c’est le pouce ; le petit doigt, le jour où je viendrai te chercher. »

Mardi 17 mars

Coup de téléphone de mon amie Christine : « L’autre témoin a déclaré forfait. Sens-toi libre. On peut faire ça à deux. Au point où on en est. L’employé communal signera. De toute façon, je n’ai pas eu le temps d’acheter de robe adéquate. Tous les magasins sont fermés. Je ressemblerai à un sac. » Je répète que je serai là quoiqu’il arrive. On mettra des gants, on boira le champagne dans des verres en plastique, on se parlera à peine, je prendrai des photos avec mon téléphone, ce sera inoubliable. 

Discussion avec mon amoureux : comment limiter les risques de contagion ? Et si une négligence entraînait par ricochet la contagion de tous nos enfants, de nos parents, de nos ex-conjoints, de leurs nouvelles vies… Quoiqu’on veuille, nos deux familles sont liées. Coups de téléphone, reprécisions du cadre et des consignes, ceux qu’on n’embrasse et ceux qu’on n’embrassera plus, nouvelles séances de lavage de mains. Heureusement mon ex-mari est formidable, il va jusqu’à désinfecter les poignées de porte.

Le ciel est bleu, nous marchons dans la forêt. Nous croisons une mère avec ses trois enfants. À notre approche, elle leur crie de se reculer de deux mètres. Plus loin, deux grenouilles font l’amour sans s’inquiéter des distances de sécurité.  

Mon amie médecin téléphone. La culture d’urine de mon père révèle que la bactérie est résistante à l’antibiotique prescrit. Il faudrait en changer. Je saute sur mon vélo. Direction la pharmacie. Devant moi, une femme s’inquiète qu’il n’y ait pas encore de paroi en plexiglas sur le comptoir séparant la pharmacienne de sa patientèle. 

Il n’y a personne dans les rues. À vélo, c’est cool, je brûle tous les feux rouges.

Je dépose l’antibiotique dans le hall de mes parents. De loin, mon père, livide, m’envoie un baiser. Je lui rappelle de faire de l’exercice comme son oncologue le lui a prescrit : « Si tu ne peux plus sortir, monte et descend les escaliers. »

Demain, dès 12 h, nous serons confinés.

Mercredi 18 mars

Au réveil, je reçois un message de mon amie Anne. Elle a contracté le Coronavirus, elle écrit : « Pardon si je te l’ai filé. »  Mon nez ne coule pas, je ne tousse pas, je ne fais pas de fièvre. Encore un peu de répit.

Le ciel est bleu. Envie de bouger, partir, foutre le camp.

Le pneu arrière de mon vélo est crevé.  Il faut trouver une solution avant midi. J’appelle le marchand de vélo à tout hasard. Il décroche : « J’ai dû congédier mon personnel, mais, moi, je reste, même si ma femme s’inquiète parce que j’ai plus de soixante ans. Apportez votre vélo, je remplacerai le pneu. »

À 11h, je prends le tram avec mon vélo crevé. Dans le 7, nous sommes trois. Comme après les attentats. 

L’institutrice de Ludo prend de nos nouvelles. Elle dit que les enfants lui manquent. Je la remercie pour les corrigés qu’elle nous envoie trois fois par jour. Elle répond : «  Je ne peux pas m’arrêter de travailler. »

Sur le boulevard, une voisine et son petit garçon retournent la terre dans le petit jardinet à l’avant de la maison. Je demande : « Qu’est-ce que vous plantez ? Un potager ? » Elle répond : « Des fleurs. Nous avons besoin de fleurs. »

À 17h, je reçois le sms « votre vélo est réparé. » En général, ça prend au moins une semaine. Je réponds par un : « Fantastique, ça va me changer la vie ! »

Je reçois un appel de la directrice du Théâtre le Public. Elle s’inquiète pour ses abonnés. Est-ce que je verrais un inconvénient à ce que mon spectacle : « La Solitude du Mammouth » soit disponible en ligne durant 24 heures ? Je dis oui. Quelques minutes plus tard, on me demande de participer à des capsules audio de lecture pour occuper des adolescents. Oui encore.

Cette nuit je ne dors pas. Tout le monde dit que les prochaines semaines vont être terribles. Moi, je crois que c’est une chance. Une autre manière de vivre ensemble. Mon amoureux n’est pas de cet avis. Il pense qu’on va s’entredéchirer. Qui peut savoir ? Pourquoi ce serait pire que la mort de ma grand-mère ou celle de mon ami Renaud ?

Geneviève Damas

Chroniques du confinement par les écrivaines francophones

Avec le Parlement des écrivaines francophones, les écrivaines reproduisent les conditions du confinement imposé par la pandémie de Coronavirus : Geneviève Damas, Marie-Soeurette Mathieu, Bettina de Cosnac, Sylvie Le Clech, Fawzia Zouari, Anna Moi, Laurence Gavron, Nadia Essalmi, Marie-Rose Abomo-Maurin, Lise Gauvin, Marijosé Alix, Dora Carpenter-Latiri, Nadia Esselmi, Nassira Belloula, Suzanne Dracius, Alicia Dujovne-Ortiz ….

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« J’ai pensé malgré tout à une chose qui pourrait nous réunir de loin, une sorte de confidences ou de chroniques ou de discussions portant sur le contexte et le confinement. »

Fawzia Zouari – Jeudi 19 mars 2020

Virago ou prophétesse Femmes du Moyen Age et nous

Sylvie Le Clech, historienne, 21 décembre 2019

Il est de ces occasions où des colloques d’histoire abordent certains thèmes, souvent traités par le courant des « gender stories », en ménageant la mixité des points de vue et en s’attachant à revisiter des périodes anciennes. Le colloque organisé par l’Institut catholique de Paris les 12 et 13 décembre dernier sur « La femme au Moyen Age », fut de ceux-là. Quel bonheur de relire les sources au prisme de ce qu’elles nous apprennent sur la nature de l’amour (amour mystique, amour courtois), le rôle des clercs dans la construction d’une misogynie toujours d’actualité au XXIè siècle, y compris dans les laïques études historiques, le rôle des juristes dans l’encadrement des femmes et la question controversée de la « fragilité » des femmes. Notre vision d’historiennes est remise en cause car nous avons la plupart du temps été formées par une historiographie majoritairement masculine. Les pionnières médiévistes ou modernistes qui furent nos mères spirituelles ont moins abordé la question des femmes au Moyen Age, du point de vue en particulier des paroles et écrits des femmes, sur le monde, sur elles-mêmes, sur leurs contemporaines.  Le bonheur d’entendre citer la grande ethnologue Françoise Héritier en synthèse de ces journées est un bonheur qui se partage : selon elle, dans toutes les cultures, la société exprime une valeur différentielle des sexes, qui s’exprime par une dialectique associant des caractéristiques à chaque pôle, le féminin, le masculin. Au final, les civilisations ont toujours tenté de créer une supériorité du masculin sur le féminin. La puissance exclusive des femmes d’enfanter génère un besoin de contrôle masculin sur le corps des femmes, leurs biens, leurs droits, leur spiritualité. Le langage binaire qui permet ce contrôle vient d’Aristote. Mais au Moyen Age, même si le souvenir des écrits d’Aristote reste actif, la situation est plus complexe, la société concrète n’est pas exactement celle des théoriciens : si les clercs continuent à employer un registre binaire, souvent dépréciatif à l’endroit des femmes, il existe des écrits plus nuancés, tels ceux d’Hugues de Saint Victor qui définit l’union des époux comme un « engagement volontaire », où dans « toute la force de la consolation et la fidélité du dévouement, chacun sera pour l’autre ce qu’il est pour lui-même » (œuvre éditée par Bernadette Jolles, Turnhout, 2002, allocution de Dominique Poirel, organisateur du colloque). De ce fait, les relations des hommes et des femmes autorisent des discours plus personnels, davantage fondés sur l’équivalence dans la différenciation. Des figures attachantes telles que celle de la moniale Hildegarde de Bingen (1098-1179), étudiée par Laurence Moulinier, Marguerite Porrée ou Porrette, étudiée par Marie-Pascale Halary, Christine de Pisan ou Yolande de Flandre, étudiées par Michèle Bubenicek ont été passées au crible de points de vues croisés. Si Hildegarde est connue aujourd’hui comme autrice  de chants liturgiques de grande qualité, femme médecin, la qualité d’autrice fut longtemps déniée à cette brillante gestionnaire de monastère, qui n’hésitait pas à témoigner par écrit de sa vive affection pour Richarde, une de ses consœurs et à s’aliter dans des maladies que l’on pourrait qualifier de « diplomatiques », lorsqu’elle entrait en conflit avec un ecclésiastique de haut rang qui lui opposait un refus. Hildegarde décrit le plaisir féminin, donne de la maternité une vision positive, emprunte de sensualité, recommande d’avoir de l’amour pour son corps et donne une galerie de portraits de quatre hommes et quatre femmes. Elle y met en valeur la « faiblesse » d’Eve, qui se retourne en force. Eve, faible, devient plus forte car elle peut s’améliorer, tandis qu’Adam se durcit sous l’épreuve et ne s’améliore pas. Consultée dans toute l’Europe pour ses « visions », l’image de la prophétesse a-t-elle ainsi éclipsé celle de l’autrice, de la femme médecin ? Sa critique de l’écriture sainte fait d’elle une docteure, au même titre que les docteurs de l’Eglise. A la fin du XIXè siècle, l’éditeur de ses œuvres, cardinal, la qualifie de « virago », dans le sens où, femme, elle a exercé des fonctions habituellement réservées aux hommes. Curieux retournement d’usage, ultérieurement et dans le langage commun, que ce qualificatif de « virago », qui de factuel (une femme ayant accès à des responsabilités d’homme), devient un jugement dépréciatif. Ce retournement augure mal, dans ce XIXè siècle pudibond, de la fortune de la « virago », associée à la « prophétesse ». Toutes deux sont renvoyées par la société dos à dos et on ne dira jamais assez combien le XIXè siècle continue d’influencer l’écriture contemporaine de l’histoire, en dépit de visions alternatives plus récentes. La prophétesse a donc un double visage : femme inspirée par Dieu, elle est titulaire d’une « science femenine » (Marguerite de Navarre à propos de Marguerite Porrée et de son écriture érotique et fictionnelle) que les clercs enferment volontiers dans le champ de l’expérience affective irrationnelle. Une autrice comme Marguerite de Navarre, sœur de François premier au début du XVIè siècle, est elle-même ambiguë. Comme Hildegarde finalement, elle justifie le génie de la prophétesse en privilégiant le recours à la simplicité d’âme, voire à la supposée instruction sommaire de Marguerite Porée, attaquée en justice pour ses écrits. L’intellectualité de la femme se voile pour que paradoxalement, on reconnaisse la capacité de la femme simple à enseigner différemment. Ces stratégies du Moyen Age sont révélatrices de permanences voire de préjugés : peur devant l’emploi de la raison « froide » par des femmes, admiration ambivalente de la douceur féminine, reconnaissance de la capacité des femmes à enseigner aux petits enfants et finalement, statutairement…seulement aux petits enfants. Qu’en est-il des femmes qui ne sont pas rangées dans la catégorie des « prophétesses » ? Deux exemples de femmes de l’aristocratie ont démontré, par leurs écrits et leur vie, qu’elles faisaient la promotion de la « virago » : la laïque Christine de Pisan,  n’écrit-elle pas en 1405 dans la Cité des dames que les femmes exerçant l’autorité dans des situations où il y a absence d’homme (par exemple le veuvage) « fournissent la preuve irréfutable qu’il n’est aucune tâche trop lourde pour une femme intelligente » ? Yolande de Flandre (1326-1395), comtesse de Bar et dame de Cassel, veuve à 18 ans avec des enfants en bas âge, fut évincée de son héritage et eut recours à son intelligence tactique en épousant ultérieurement un homme plus jeune qu’elle, Philippe de Navarre – Longueville, dont elle décida de se séparer de corps trois ans plus tard. Philippe, quoique chef de guerre, n’avait pas rempli le service que son épouse attendait de lui, la protéger, elle et ses intérêts politiques et fonciers. Elle s’en chargerait donc elle – même et suivant les conseils de Christine de Pisan, elle connaîtrait assez de droit, assez des documents qui définiraient ses biens et ses droits, serait assez fine psychologue pour se montrer distante envers ceux qui la méprisent, circonvenir ses ennemis en flattant leur  narcissisme,  en faisant mine de les consulter et redoubler de bonté envers ceux qui dépendent d’elles et sont loyaux. Séparée de corps, la femme aristocrate aménage sa liberté. Mais au cours du colloque, la question attendue survint : qu’en était-il des femmes de condition modeste ? Les sources, en particulier judiciaires, révèlent une autre réalité sociale. Plus les femmes figurent bas dans l’échelle sociale, plus elles ont besoin de …protecteurs. Pourtant on voit des femmes qui reprennent avec courage l’imprimerie de leur défunt mari, des femmes commerçantes. A ces « virago » laïques, la société permet une surface sociale et une activité économique d’importance, mais l’ambivalence médiévale de la « faiblesse féminine », mise en valeur par les autrices elles-mêmes, reste une force de rédemption et un possible handicap social. Les femmes sont résilientes, ont des vertus antiques de courage et d’abnégation, mais apparaissent aussi comme « dé- protégées », une situation qui, sans anachronisme, n’est pas sans rappeler notre situation actuelle. Réfugiées dans un univers culturel de privilégiées, les intellectuelles peuvent tour à tour user de l’image de la « virago », plus souvent de la « prophétesse », avec toutes les ambivalences que ces deux images projettent sur leur identité multiple. Mais les femmes en difficulté, ballottées par les incertitudes et crises de notre monde ? On ne compte plus dans le vocabulaire managérial en vogue, les occurrences de l’expression « femme inspirante », pendant, dans la société sécularisée, de la « femme inspirée ». Très douce, cette expression  fabrique aussi  des « virago » modernes, êtres hybrides de notre XXIè siècle. Moderne Moyen Age aurait-on envie de conclure ou épopée postmoderne du soft power à l’usage d’un certain entre -soi ?

« Le féminisme n’a pas de couleur »

Angela Davis en Martinique : polémique ou questionnement ?

Bouleversante, au son du tambour, l’arrivée, hier soir, au parc Aimé Césaire à Fort-de-France, d’Angela Davis, la grande dame qui proclame avec toujours autant de flamme qu’elle veut « Put down the capitalism », « à bas le capitalisme » du haut de ses 75 ans !

Affligeant, cependant, de l’entendre affirmer, lorsqu’elle est interrogée sur sa vision du féminisme, qu’elle ne souscrit pas au féminisme de la « bourgeoise blanche ».

Le féminisme n’a pas de couleur.

Le féminisme est la lutte des suffragettes britanniques qui ont risqué de se faire tuer, au début du vingtième siècle, pour avoir le droit de voter, à l’instar d’Emily Davison, morte renversée par le cheval du roi George V. (Tiens, « Davison » sonne comme « Davis », au début, tel un Big Ben, magistrale cloche sonnant le glas de la misogynie.) Le féminisme se bat pour la petite Nigériane excisée à la lame de rasoir rouillée, l’Indienne violée et tuée parce qu’elle est une fille, « fardeau » pour la famille, l’Iranienne obligée d’épouser son violeur, la fillette mariée de force qui ne pourra plus aller à l’école, sous toutes les latitudes, la Russe, femme battue qui n’a pas le droit de porter plainte sous prétexte que cela détruirait la famille d’envoyer son bourreau en prison, et cetera, et ceterae, la Chilienne qui hurle « Le coupable ce n’est pas moi, ni où j’étais, ni ce que je portais ; le violeur, c’est toi, l’État oppresseur, le machiste violeur ; j’ai le droit de m’habiller comme je veux », – elle est de quelle couleur, la Chilienne ? Est-ce que ça compte ? Non. Seules nos vies comptent. Nos corps comptent. Nos corps de toutes les couleurs. Nos corps de femmes.

Le féminisme est la levée de boucliers contre les féminicides, au seuil du vingt et unième siècle comme au seuil d’un foyer conjugal où l’on devrait être en sécurité, à l’orée du XXIe siècle comme à l’orée d’une forêt où la femme cesserait d’être la proie de l’homme, traquée comme au coin d’un bois, et où le Petit Chaperon rouge aurait appris les gestes d’autodéfense qui sauvent, fille debout, femme levée en posture de féminitude à la Beauvoir.

Noire, blanche, jaune, rouge, la féministe n’a pas de couleur, sa bannière est multicolore. La « bourgeoise blanche » subit de plein fouet l’omnipotent patriarcat, dans le quotidien, le monde du travail, dans le monde entier, avec des salaires inférieurs dans quasiment tous les métiers. S’il y a une internationale, c’est bien celle-là, et il ne faut pas oublier que si nous sommes arrivées là, – même si ce n’est pas encore parfait –, c’est tout de même grâce aux progrès et aux droits des femmes gagnés au péril de leur vie par toute espèce de « bourgeoises blanches » ou café au lait. L’antiracisme va de pair avec le féminisme, à portée universelle, sinon cela n’a pas de sens. La couleur du féminisme ? Un vain mot, délétère et stérile.

Navrant de prôner la désunion en célébrant l’Union des Femmes, en l’occurrence l’Union des Femmes de Martinique, première association féministe de la Caraïbe, qui fête ses 75 ans !

Toute souffrance est respectable, et celle de nos consœurs afro-américaines m’émeut profondément, mais j’ai peur qu’elles ne se fourvoient, ce qui me chagrine encore plus. L’intersectionnalité, il faut la penser puis la panser, elle ne doit pas être exclusive et facteur de désunion. L’union fait la force. Je fais partie de ces personnes qui subissent simultanément plusieurs formes de stratification, de domination ou de discrimination, j’ai cette sensibilité, depuis marquis d’Antin je subis à la fois le sexisme et le racisme, voire le classisme et depuis longtemps je le crie, l’intersectionnalité avant la lettre tinte dans ma tête depuis les sorbets de l’enfance suivis des neiges de l’en France, mais n’étant ni assez noire par ici ni assez blanche là-bas, quel féminisme serait pour moi ?  Ni l’afro-féminisme radical ni le féminisme des « bourgeoises blanches ». Comme en algèbre et en latin, toutes ces négations se détruisent et créent une affirmation. Affirmer son corps au monde, son corps de femme, quelle que soit son identité, voilà en quoi, idéalement, consiste le féminisme et, partant, la féminitude, qui fait du bien aux hommes aussi. Donner un nom à l’intersectionnalité, – ce que j’appelais « la multiple peine » en 1989, lors du Bicentenaire de la Révolution française, celle d’une « bourgeoisie blanche », dit-on, dont la Convention abolit tout de même « l’esclavage des Noirs », ce fut un passage obligé. Mais désormais, foin des nouvelles formes de ségrégation et nouveaux apartheids !

La féministe ne doit pas se tromper d’ennemi, doit avoir la peau du machisme mais n’a pas de couleur de peau. Elle est au combat, et voilà, foi de volcanique calazaza.

Suzanne Dracius,

Pointe des Nègres, Fort-de-France, Martinique, 4 décembre 2019

Pourquoi je ne suis pas une «autrice»

Extrait d’un article de Libération – Par Claire Gratias — 26 novembre 2019 à 18:06

A trop vouloir se focaliser sur la féminisation des noms de métier, on peut en oublier l’appauvrissement général de la langue mais aussi la fragilisation des droits des femmes.

A l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, Libération ouvre ses pages aux auteurs et illustrateurs jeunesse ce mercredi, sous la direction de Marie Desplechin.

Depuis quelque temps, on me demande de plus en plus souvent : «Comment doit-on vous appeler ? Ecrivaine ? Auteure ? Autrice ?» J’ai commencé par répondre : «Je suis auteur, ce mot désigne une fonction, cela ne me dérange pas qu’il soit au masculin.» J’ajoutais parfois : «On a d’autres chats à fouetter et ce genre de pinaillages a tendance à m’agacer.» Mais aujourd’hui je m’interroge. Pourquoi ces mots provoquent-ils chez moi une telle réticence ? Certes, la musicalité de la langue a toujours été capitale pour moi. Quand je dis «une autrice», j’entends «une motrice» ou «une eau triste». Le son que rend «une femme écrivain» me séduit infiniment plus que celui d’une «écrivaine» que je trouve plus lourd. Spontanément, mon oreille rejette ces formes, qu’elle estime disgracieuses. Ne serait-ce cependant pas une question d’habitude, voire de préjugés ? Et n’y a-t-il pas autre chose qui me gêne dans ce débat ?

Afin de nourrir ma réflexion, j’ai effectué quelques recherches. Premier point, les crispations sur le sujet ne datent pas d’hier. En 1983, Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, crée un groupe de travail chargé de plancher sur les noms de métiers et de fonctions. En février 1986 paraît une circulaire officielle préconisant la féminisation dans les textes réglementaires, mais elle n’est pas appliquée. En 1994, Benoîte Groult déclare : «Ce n’est pas la langue qui refuse la féminisation, ce sont les têtes.» Elle rappelle que la France est le dernier pays francophone à être bloqué là-dessus. Question de mentalités. En 1997, à l’instigation de Lionel Jospin, Ségolène Royal et Elisabeth Guigou, une nouvelle commission travaille sur la question. On autorise alors «auteure», déjà usuel au Québec. En février 2019, après avoir freiné pendant quatre siècles, l’Académie consent enfin à féminiser les noms de métiers, fonctions et grades. Elle précise toutefois que la féminisation d’«auteur» représente un cas épineux, et indique que «le caractère tout à fait spécifique de la notion, qui enveloppe une grande part d’abstraction, peut justifier le maintien de la forme masculine». Ce à quoi la comédienne Aurore Evain répond (1) que quand on ne peut pas être nommée dans une fonction, on a beaucoup de mal à s’y sentir légitime et donc à revendiquer quoi que ce soit. Elle y voit une violence symbolique non négligeable.

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De nombreux féminins sont maintenant passés dans l’usage, mais «autrice» demeure le plus controversé. Cette forme est pourtant attestée jusqu’au XVIIe siècle, époque à laquelle Richelieu la fait disparaître (tout comme «mairesse» et de nombreux autres féminins) via l’Académie française. Le but est clair : contrer l’influence des femmes dans la vie politique et intellectuelle et affirmer leur illégitimité dans les professions valorisées. Le linguiste Bernard Cerquiglini (2) nous le rappelle, la langue révèle l’état des sociétés et du statut de la femme.

Il est vrai que si j’étais un homme, je me serais peut-être empressé d’adopter «écrivaine» ou «autrice» afin de prévenir toute accusation de sexisme. Mais je suis une femme, dont écrire est le métier, je me dois donc d’être d’accord avec ce nouvel usage, ma réticence devenant suspecte. Or, ce qui me gêne, ce n’est pas que la langue évolue, c’est cette pression exercée au nom de la bien-pensance. Il me semble au contraire que l’égalité entre hommes et femmes sera avérée le jour où la féminisation systématique ne sera plus nécessaire. A l’instar de la parité, elle ne fait selon moi que souligner l’impuissance d’un corps de métier à accéder à la même considération que son pendant masculin. Loin d’adhérer à une pensée conservatrice adepte du patriarcat, je rejoins Audrey Jougla quand elle dit que c’est justement son «désir d’égalité qui revendique l’utilisation du masculin par le féminin pour lui faire la nique !» (3)

Je ne voudrais pas non plus que cette bataille linguistique se substitue à d’autres luttes, elles aussi en lien avec la langue ou avec la condition de la femme. Il est indéniable que le langage du plus grand nombre s’appauvrit, alors que la maîtrise de la langue est cruciale, non seulement comme facteur de réussite et d’insertion professionnelle, mais également comme élément de cohésion sociale. Se battre pour la féminisation des noms de métier, c’est bien, mais ne perdons pas de vue une autre évolution de la langue, plutôt inquiétante celle-là (vocabulaire de plus en plus indigent, orthographe plus que hasardeuse et syntaxe des plus boiteuses). Et que dire de la fragilisation grandissante, partout dans le monde, des droits chèrement acquis par les femmes ?

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A titre personnel, je ne ressens pas le besoin que l’on reconnaisse linguistiquement ma féminité. Je peux comprendre que certaines affirment haut et fort qu’elles sont «écrivaines» ou «autrices» parce que ce qui se dit dans la langue est le reflet du fonctionnement de la société, mais je ne voudrais pas que cela devienne une posture, voire un alibi qui autorise à négliger d’autres luttes. Et j’aimerais que nous gardions à l’esprit ces mots de Margaret Atwood (4) : «La question à résoudre, c’est l’avenir de la planète. Si on n’arrive pas à la résoudre, peu importent les droits des femmes, car il n’y aura plus de femmes.»

(1) «Autrice : la très vieille histoire d’un mot controversé» (France Culture, le 4 mars 2019)

« Cours petite fille »

Extrait de l’ouvrage collectif intitulé « Argentine, la révolution des filles » paru en 2019 aux Editions des Femmes – Antoinette Fouque, préfacé par Asia Argento.

Par Alicia Dujovne Ortiz

« Comparable aux luttes pour l’avortement des années 1970 et pour la parité, dans les années 1990, le mouvement de protestation féminine récent déclenché par l’affaire Weinstein » fait partie des moments d’Histoire, où se condensent les colères, où naissent les révoltes. Cet ouvrage pluridisciplinaire précise les enjeux des débats et des mobilisations, et les met en perspective au regard des réflexions récentes sur les violences de genre, le consentement, l’émancipation des femmes, et l’égalité des sexes« .

Elle a couru, oui, en rentrant de l’école, la petite fille que j’ai été dans les années 1940 et 1950, à Buenos Aires, se pliant à l’injonction du titre de ce livre, sans l’avoir bien sûr deviné mais mue par la nécessité d’échapper à ces hommes qui, soir après soir, la poursuivaient dans la rue obscure. C’était une course folle : cent mètres à parcourir avant d’arriver à la maison, cent ans avant de réussir à introduire la clé dans la serrure, de refermer la porte vitrée donnant sur le couloir et de voir se dessiner derrière la vitre le rire triomphant de l’exhibitionniste avec son morceau violacé à la main, bien en vue. Et lorsque ledit morceau lui était dévoilé à bord d’un autobus, c’était encore la petite fille qui devait descendre en courant, les joues en feu et sans broncher, car malheur à celle qui oserait élever la voix sachant que l’agresseur prononcerait alors la phrase sacro-sainte, approuvée par l’ensemble des passagers : « C’est elle qui m’a cherché ».   

Le Monde : « Les corps en feu de femmes iraniennes crient leur refus de l’ordre infernal qui leur est imposé »

Chahla Chafiq, écrivaine et sociologue, partage cet article du journal Le Monde : « Les corps en feu de femmes iraniennes crient leur refus de l’ordre infernal qui leur est imposé »

Après le suicide par le feu d’une jeune Iranienne condamnée pour avoir assisté à un match de football, l’écrivaine et sociologue lie cette immolation au combat plus général pour la liberté et contre l’oppression islamiste dans ce pays.

Publié le 23 septembre 2019 à 06h30 – Mis à jour le 24 septembre

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/09/23/chahla-chafiq-les-corps-en-feu-de-femmes-iraniennes-crient-leur-refus-de-l-ordre-infernal-qui-leur-est-impose_6012643_3232.html

Paris – La personne au centre

Entretien de Julia Kristeva avec Georges Nivat et Olivier Mongin, Revue Esprit, juillet-août, 2019

Julia Kristeva revient sur l’affaire de diffamation dont elle a fait l’objet, analyse le nouveau communautarisme des colères, évoque son engagement psychanalytique, son athéisme et son intérêt pour la foi, le féminisme et la notion européenne de personne.

http://www.kristeva.fr/2019/JKristeva_La_personne_au_centre_entretien_avec_Georges_Nivat_Olivier_Mongin.pdf

http://www.kristeva.fr/la-personne-au-centre.html

Julia Kristeva : Professeure émérite de l’université Paris Diderot, psychanalyste, écrivaine, elle a récemment publié Je me voyage (Fayard, 2016). Julia Kristeva a rédigé de nombreux ouvrages sur la révolte (Sens et non-sens de la révolte, La révolte intime), sur l’amour (Histoires d’amour, Denoël, 1983), ou encore sur la foi et l’athéisme (Cet  incroyable besoin de croire, Bayard, 2007).…

Georges Nivat : Historien des idées et slavisant, traducteur spécialiste du monde russe.

Olivier Mongin : Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012 Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l’initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte…

Paris – Suzanne Dracius interpelle les « états généraux »

À l’occasion du Salon du Livre, en mars, à Paris, Suzanne Dracius, poète et écrivaine martiniquaise, a interpellé les Etats Généraux du livre en langue française.

« Les écrivaines manquent de visibilité face à leurs homologues masculins. Quelles mesures concrètes proposez-vous ? »

Les derniers chiffres de l’édition le montrent bien ; le secteur s’est, certes, féminisé mais il reste que les postes de direction restent majoritairement occupés par des hommes, à l’instar des jurys littéraires.

Une réalité qui fait réagir le Parlement des écrivaines francophones.

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