« Je suis marron à l’intérieur » par Suzanne Dracius

Interview réalisée en décembre 2019

https://www.youtube.com/watch?v=Pt9NhSDQgKo

« Je suis marron à l’intérieur ». (Le contraire d’un bounty.)

En moi, quatre continents et demi : Afrique des esclavés, Amérique des Amérindiens, Europe du colon français, Asie en double (Inde & Chine).

« Il n’y a qu’une seule race, l’humanité », dixit Jaurès. Les personnes comme moi en sont la preuve vivante.

Je suis une humaine, « rien d’humain ne m’est étranger », à l’instar de Terentius Afer (Térence l’Africain), esclave affranchi, dans la Rome antique.

Halte à cette inhumaine aberration qu’est le racisme, qui ne saurait par quel pore de ma peau passer !

Suzanne Dracius

Shumona Sinha : Le Testament russe

Dans « Le Testament russe », le cinquième roman de Shumona Sinha, paru en mars 2020 chez Gallimard (Blanche), décrit la fascination d’une jeune Bengalie, Tania, pour un éditeur juif russe des années 1920 qui fut le fondateur des Éditions Raduga.

Pour la journaliste Claire Devarrieux, Un des sujets de ce roman est la manière dont se perpétue l’internationale des lecteurs. 

https://next.liberation.fr/livres/2020/04/24/la-bengalie-de-la-neva_1786360

https://www.thehansindia.com/featured/womenia/indian-born-authors-passion-for-french-627033

 

https://shumonasinha.wixsite.com/millenium

Chroniques du déconfinement – Suzanne Dracius : Nos beaux demains. Quatorzaine et plages en dynamique. Alizés de liberté. Pas de site, pas d’eau, pas de plage. Pas de brasse, pas de chocolater son corps. Apocalyptique mascarade.

Nos beaux demains

« Si ces hiers allaient manger nos beaux demains ?

Si la vieille folie était encore en route ? »

À l’instar de Verlaine, il y a de quoi s’interroger. Et si dans le déconfinement ne revenaient que les choses moches, comme les embouteillages, les queues devant les magasins, les moitiés de visages masqués dont on ne voit pas les sourires… Il faudra que les yeux sourient vraiment pour que l’on décèle les sourires, alors que les choses plaisantes, bienfaisantes et sympathiques seront toujours interdites, suspectes, considérées comme dangereuses… Pas de théâtre, pas de terrasses de bistrots, pas d’agapes au restaurant, pas de cinéma, pas de colloques, pas d’expos, pas de vernissages, pas de forêts, pas de parcs, pas de plages…

Dimanche 10 mai, 55e et dernier jour de confinement

Quatorzaine et plages en dynamique

Le Conseil Constitutionnel a invalidé « la quarantaine obligatoire des personnes venant de l’étranger ou arrivant dans une collectivité d’Outre-mer ».

Autrement dit, permis de contaminer, si aucun test ni aucun suivi n’est pratiqué ni au départ ni à l’arrivée.

Et le refus de rouvrir nos plages « en dynamique », il l’invalide ?

Je suis lasse que nos différences ultramarines ne soient jamais prises en compte qu’en notre défaveur.

2è jour de déconfinement, mardi 12 mai 2020

Alizés de liberté

Un vent de liberté souffle sur les plages françaises… Quid des Antilles ? Un vent de liberté mais pas d’alizés de liberté Outre-mer ?

Vraiment pénible, que nos différences ultramarines ne soient jamais prises en compte qu’en notre défaveur.

« Donner son corps à un nègre » signifie « libérer un esclave », sous la plume de Pierre Dessalles, colon français de Martinique, au XIXe siècle.

« Donner leur corps » aux nageurs, baigneurs, surfeurs etc., « en mode actif », corps sages sur des plages dynamiques, pour nager, faire des sports nautiques sans regroupements ni pique-niques, serait-ce vraiment trop demander, en Martinique ? Serions-nous indignes de recouvrer cette liberté ? Pourquoi ne pas nous « donner nos corps » ? Serions-nous les « jouets sombres », plus irresponsables que les hexagonaux ?

3è jour de déconfinement, mercredi 13 mai 2020

Pas de site, pas d’eau, pas de plage

Je suis débordée, y compris par d’inhabituelles tâches ménagères en plus de l’écriture, ma femme de ménage ne venant plus : c’est une malheureuse qui habite loin, il n’y a toujours pas de transports en commun, la pauvre n’a pas de voiture et a un enfant en bas âge… La pandémie ne se contente pas d’infecter, elle affecte plus encore les pauvres gens… Je l’ai payée pendant le confinement, sans pouvoir bénéficier de l’aide de l’État, sous prétexte que je ne l’avais pas depuis janvier ; effectivement je venais d’en changer, situation ubuesque : la précédente m’avait quittée pour partir en croisière, – ces maudites croisières qui ont importé cette saleté de coronavirus en Martinique…

Pas de jardinier non plus… Résultat, ma maison est un capharnaüm et mon jardin une jungle. Chance, mon doudou, excellent maître-queux, fait les courses et la cuisine, je me régale, c’est déjà ça.

Quelle période cauchemardesque ! Mon site Internet est kaputt, en travaux… Sur ces entrefaites, j’apprends que les plages de Martinique sont toujours interdites. Il y a eu hier une réunion avec le préfet, qui propose d’autoriser les plages « dynamiques » du lever du soleil à 11 h, mais les maires ont peur de se mouiller. De pusillanimes édiles se sentent responsables pénalement ; pourtant il semble qu’il ait été voté une immunité… Mais pas d’immunité électorale ! On parle d’organiser le deuxième tour des élections pour très bientôt, on s’empresse d’affirmer que le premier tour desdites municipales n’aurait pas accéléré l’épidémie, une étude à l’appui, quoique plusieurs personnes aient été contaminées au coronavirus après avoir tenu des bureaux de vote… Par contre ils vont pleurnicher à cause du tourisme sinistré. On nage dans les incohérences, à défaut de nager dans la mer. Et l’on prétend se soucier de la santé de la population martiniquaise, en allant à l’encontre d’avis médicaux ?

Avec, pour couronner le tout, en plein corona, la coupure d’eau qui dure au moment même où l’on a encore plus besoin de se laver les mains tout le temps, c’est la totale ! Pas de site, pas d’eau, pas de plage ! Chance, il me reste mes bras et j’ai droit au chocolat, mais sans nage possible, j’enrage. Grâce à la l’écriture, je surnage.

Un filet d’eau coule parcimonieusement mais seulement en bas dans la cuisine. Je file faire des réserves d’eau avant de retourner écrire.

5è jour de déconfinement, vendredi 15 mai 2020

Pas de brasse, pas de chocolater son corps

Pas de brasse, pas de chocolater son corps – à l’inverse du sens créole !

Je croise les doigts, en attendant de pouvoir étendre les bras en nageant la brasse.

Je ne vais pas encore nager dans la mer, mais c’est en route, puisque grâce à la Justice nous avons déjà eu raison du couvre-feu, bon sang, en Martinique nous ne sommes pas plus sauvages que dans l’hexagone ! Secundo, « la question de l’accès aux plages et, en particulier, de la navigation nautique et des activités sportives, est examinée ce samedi matin par le tribunal administratif de Martinique, saisi par deux avocates, au nom d’un professionnel du nautisme. A l’origine, Maîtres Alexandra Chalvin et Alizé Apiou contestaient aussi l’arrêté instaurant le couvre-feu. Une requête sans objet puisque déjà tranchée ce vendredi. »

Et l’eau courante est revenue dans la nuit ! Je cours à la douche !

Puisse le problème de mon site se résoudre aussi !

6è jour de déconfinement, samedi 16 mai 2020

Apocalyptique mascarade

Le délibéré sera rendu demain, lundi 18 mai 2020, pour l’accès aux plages de Martinique. Suspense ! Et ensuite, sachons nous montrer dignes de notre environnement, quittes à ce qu’il ne soit qu’une « version absurdement ratée du paradis » avec un clin d’œil à Césaire, au-dessus du masque, et un sourire sous le masque, dans cette apocalyptique mascarade.

Masculin ou féminin, le ou la Covid peut passer par les yeux, altérer goût et odorat, aiguiser la clairvoyance.
D’un regard aigu on perce l’hypocrisie sous les masques, on détecte les perfidies. Se révèlent les mauvais penchants. En confinement sortent au grand jour les jalousies, les mesquineries ; en déconfinement se déchaînent délires et débordements, incivilités, égoïsmes, mauvaises manières et manquements divers.

N’en jetez plus ! Les masques, plus grave que de ne pas en porter, c’est criminel de les jeter partout !

 « Bas les masques » ne signifie pas « à terre les masques » ! Les gants, idem ! Mettre des gants si on veut mais pas dans la nature ! Ni sur les plages ni dans les forêts ni ailleurs !

Dimanche 17 mai 2020, 7e jour de déconfinement

Chronique du confinement – Sylvie Le Clech : Un confinement peut en cacher un autre.

Le soir du 16 mars, elle avait essayé de convertir Gildas à l’écriture introspective, même brève. Elle supposait qu’il y serait sensible et trouverait là matière à compenser leur séparation subie. Ne s’était-il pas plaint la semaine précédant le confinement, quand elle lui avait interdit de venir la voir, qu’il regrettait amèrement ce rendez-vous manqué, qu’elle lui manquait, son corps, «  l’odeur de chaque centimètre carré de sa peau » ?  Chloé savait qu’une autre épreuve les attendait. Il ne serait plus possible de profiter de ces étreintes durant la crise sanitaire. Il leur faudrait inventer, dans une totale incertitude sur l’issue de cette crise, une autre manière d’être ensemble et de jouir de cette relation fusionnelle et intermittente qu’ils avaient nouée depuis 16 ans bientôt.

Le soir même, Chloé lui envoie un sms, écrit court. C’est le mode d’expression qui convient à ce mathématicien romantique et secret, égaré au pays d’un géant du CAC40. Communiquons par courriel, nous nous écrirons faute de nous voir. Elle avait conçu immédiatement le projet de compenser cette proximité physique si rare mais si brûlante et nourrissante, ces longues conversations ponctuées de silences où leurs âmes se reposaient d’être ce qu’elles étaient l’une à l’autre, par une activité qui lui convenait à elle. Cette adaptation l’empêchait de rompre à nouveau le fil fragile qui reliait leurs existences si différentes. Gildas, comme à l’accoutumée, peu disert dès lors qu’il craignait que le SMS fut découvert par l’ « autre », se contenta de répondre « OK » aux deux propositions que lui fit Chloé. Se parler à 18 heures chaque jour, ne serait-ce que quelques minutes, vécues comme la lumière à éclipses d’un phare, hors de toute oreille malvenue, et s’écrire par courriel de petits textes échappatoires du confinement.

Le premier texte de Chloé fut sans surprise un texte angoissé sur l’air du « sur quel chemin nous engageons-nous encore, te reverrai-je, comment tout ceci finira-t-il ? ». Maladresse de l’amoureuse ou, comme le lui avait dit Bertrand son vieil ami, l’ « amante religieuse ». Terrible méprise qui jette à la face de l’autre le désespoir de l’absence brutale et tente misérablement de le retenir dans sa sphère.  L’adversité est pourtant là. Il va bien falloir affronter plusieurs démons, et non les repousser comme Chloé le faisait depuis 16 ans. L’art de la feinte psychologique et de l’évasion par l’écriture ou la parole incantatoire était sa drogue. Elle le savait. Gildas, au début de leur relation, avait été franc et avait timidement répondu à un : « je t’ennuie avec toutes ces questions » un « …un peu. ». Cet aveu avait été proféré les yeux mi-clos, de l’air de l’homme qui, ayant donné et pris plaisir plusieurs fois, est objectivement détendu. Il ne veut pas que l’amante religieuse vienne troubler la somnolence dans laquelle il peut à loisir poursuivre en rêve l’aventure. Il l’aimait comme cela lui avait-il dit, parce qu’elle posait des questions que lui n’osait pas poser, parce qu’elle mettait des mots sur ses maux, par ce que depuis 16 ans lui avait-il dit, « tu as gagné en profondeur », « tu t’es enrichie », par ce que « tu es impertinente ». Mais ça c’était avant le 16 mars. En imposant à Gildas non seulement la pratique de la littérature qu’elle affectionnait  mais en prenant l’initiative nocturne de lui jeter à la figure ces quelques mots, de nouveau elle s’exposait à un silence pesant, désemparé sans doute, mais qui ne faisait qu’accentuer son angoisse.

Ainsi donc démarra le confinement. Gildas, évincé d’une proposition de visite surprise la semaine d’avant, au motif qu’il revenait de voyages incessants entre Paris et le Cluster du corona avait peine à comprendre qu’il pourrait introduire dans le chez soi de Chloé un virus dont elle se passerait bien, elle et ses proches. Passé la déception de ne pouvoir mordre dans la pâtisserie dont il ne se lassait pas, il reprit les habitudes que Chloé lui connaissait. Il ne le fit pas par méchanceté, mais simplement parce que c’était, comme le décrivait Simone de Beauvoir, un « homme de l’organisation ». D’abord, il se mura dans le silence. Ensuite, en réponse au message littéraire de Chloé, lui envoya trois jours après un lien débile vers une vidéo on ne peut plus débile, comme on jette une croquette à un chien affamé et baveux pour éviter qu’il ne vous saute dessus en mettant ses pattes sur votre beau costume d’homme d’affaires. Chloé ne le laissa pas faire. Les crises d’angoisse étaient chez elles courtes, virales, comme un pic, mais sa seconde nature de descendante de paysans individualistes et entreprenants la faisaient réagir différemment. Ce lourdaud, l’esprit embrumé sans doute par les visioconférences imposées par un management cynique, donnant l’impression d’être indispensables à l’économie mondiale, lui répondait par un truc bateau glané sur la novlangue internet. Il ne l’emporterait pas au paradis. Pour qui se prenait-il le mousquetaire, reclus dans son 150 m 2 des beaux quartiers avec une épouse confinée et une fille unique tyrannique, pour répondre à l’ « amante religieuse » de cette façon ? D’un trait de plume électronique, Chloé lui rendit son camouflet d’un ton peu amène : «  ce n’était pas vraiment ce que j’attendais de toi ». Immédiatement, sentant que ça chauffait, il revint à un comportement plus sociable. Sa réponse était enfin conforme à ce qu’elle attendait. Il était lui-même et acceptait de se dévêtir de cet uniforme social qui lui pesait tant. D’ailleurs, il réagissait comme lorsqu’il la rejoignait. Il se déshabillait prestement, non sans avoir préalablement rangé et plié soigneusement chemise de marque, complet à l’élégance discrète et cravate. C’était un homme de méthode, y compris dans l’oubli amoureux.

Qu’on ne se méprenne pas sur cette ironie congénitale de Chloé, son mécanisme de défense naturel contre le cynisme. Elle admirait vraiment comme un signe rare d’authenticité cet esprit de méthode cher au mathématicien. Celui-ci, pour rejoindre un être cher, met tout ce dont il est capable pour réussir et règle le jeu au millimètre près. Pour lui, premier de cordée, c’est le préalable indispensable du plaisir et de la tendresse à venir et à se souvenir. Sa passion pudique était à ce prix. Chloé l’acceptait de manière inconditionnelle. Il lui envoya quelques lignes qu’elle jugea touchantes. C’était bien lui, c’est tout ce qui comptait. Une jeune collaboratrice avait eu un bébé, « un petit rayon de soleil », il prenait en charge des entrepreneurs déboussolés, angoissés à l’idée de voir sombrer leur boîte. Il ne mentait pas, il le faisait, ou du moins essayait de le faire avec l’arrosoir troué que super héros manager,  lui avait confié il y a maintenant 5 ans. Il était épuisé. Il souffrait d’insomnies.

Petit à petit, le confinement s’organisa et Chloé s’évertua à tenir à distance un faux ami bien connu : le virus du doute. Celui-ci niche habituellement dans les âmes inquiètes et s’acoquine avec celui du scrupule. Chloé savait que pour entrer en connexion avec cet oiseau si étrange qu’était Gildas, il fallait à la fois lui dire les choses, en une fois et le laisser revenir à son rythme en gardant le silence sans insister ni revenir à la charge. En effet, en agissant ainsi, ce qui était parfaitement dans son style à elle, elle ne savait faire autrement, Chloé agissait exactement à l’inverse des tendances de fond de Gildas. Et donc, il acceptait. Depuis le départ, ils avaient reconnus qu’ils n’étaient qu’un paradoxe à eux deux, unis mais différents, chacun sur sa planète, chacun dans sa bulle, acceptant de « coincer la bulle » régulièrement l’un dans la bulle de l’autre. Fortes têtes l’un et l’autre. Gildas, ergoteur jusqu’à l’extrême, aurait perdu jusqu’aux plus infimes indices de son calme olympien apparent pour le plaisir d’avoir raison sur une démonstration implacable et d’écraser l’adversaire intellectuel. Son visage de sphinx s’animait et il devenait volubile. Chloé était une conteuse qui parlait avec les mains et les yeux. Elle partait d’une pelote complexe pour la dévider et la rembobiner dans l’ordre et en fiche plein la vue au mathématicien. Deux enfants orgueilleux en somme, en rébellion contre la société et atteints d’un léger complexe de supériorité. Pour ne pas être « le con » de l’autre, chacun prenait garde à toujours introduire une montagne russe dans un parcours désormais si rodé de relation intermittente.  Celle-ci aurait pu devenir comme une conjugalité de traverse au long cours. Ils s’adaptaient mutuellement l’un à l’autre pour ne pas se perdre. Chloé semblait la plus angoissée mais devant son silence imposé, le grand muet sortait de sa réserve et révélait à son tour le fond de son âme inquiète. Il était culpabilisé de devoir lui dire et reconnaître qu’elle lui manquait.

 Les entretiens téléphoniques prirent la forme d’une sinusoïde harmonieuse, les échanges de ces deux hyper actifs tournaient autour de sujets sur lesquels il était tentant pour l’un et l’autre de débattre et de démontrer l’un à l’autre l’acuité du raisonnement. Le sphinx était rassuré, sa luciole ne manquait pas d’activité, « c’est comme ça que je t’aime » avait-il osé.  Ils avaient besoin de cet accord intellectuel profond. Ils n’auraient en aucun cas pu venir aux mots d’amour proférés à voix basse en conclusion de ces quelques minutes volées s’ils n’avaient pas commencé par partager les faits divers de leurs vies de séparés. En fin d’entretien, Gildas faisait, à distance désormais, comme ce qu’il faisait dans la vie d’avant : l’embrasser brusquement pour lui couper la parole quand il avait décidé qu’il fallait passer aux choses sérieuses, celles du corps. Adaptant le scénario aux contraintes, il l’interrompait désormais au moyen de la formule : « j’avais très envie d’entendre ta voix ». Cette précaution oratoire expédiée, il passait au discours amoureux ou aux sous-entendus charnels. La conclusion pouvait prendre une forme de brusquerie, en raison de détails pratiques de type « je vais devoir te laisser, je rentre dans la boulangerie ».

 En fait, Chloé, forte de ce recul imposé par les circonstances, finit par analyser ce que le « confinement » révélait de leur relation. Elle se livra à un inventaire. N’était-elle pas déjà confinée, ne serait-ce que par le schéma d’intermittence des entrevues, des lieux où les rencontres se déroulaient, du tempo qui lui était imposé à elle, qui déteste suivre les tempos imposés, sauf quand il s’agit de danser ? N’éprouvait elle pas déjà à la fin de chaque entrevue, pire, au moment de ces multiples rendez-vous manqués qui l’avait laissée triste et angoissée, la sensation d’avoir le cœur qui rétrécissait, de manquer d’air et de s’étioler telle une plante dont Gildas coupait méthodiquement les branches pour éviter qu’elle ne prenne trop d’ampleur dans sa vie ?

Un jour Caroline son amie, qui avait enchaîné les amants jusqu’à tomber sur le seul divorcé de 60 ans de la petite ville bourbonnaise où elle habitait, lui avait parlé de la fin brutale d’un amour. Si j’ai bien compris avait-elle dit à l’homme du moment, «  je suis comme une poupée, que tu sors du tiroir à chaque fois que tu en éprouves le besoin et que tu remets après usage dans ce même tiroir ? » Elle l’avait laissé là. Elle avait décrit à Chloé qui à l’époque, souhaitait mettre fin à une relation problématique, le visage blême et flaccide de l’homme pris au dépourvu par cette révélation. Le malheureux brusquement comprenait ce que signifiait « se servir de » mais n’avait rien trouvé à répliquer tant la vérité nue n’appelait aucun commentaire.

Chloé se mit donc à grandir. Prendre conscience de cette logique de confinement dans leur relation l’aidait vraiment, tant pour l’instant présent que pour l’avenir. C’était même la seule pensée qu’elle estimait digne d’intérêt pour verser au chapitre de ce qu’elle importerait dans le « monde d’après ». Elle suivait avec un certain agacement cette logorrhée sur les réseaux sociaux, où des gourous experts en management newlook et développement personnel vous expliquent doctement que « plus rien ne sera comme avant », « après ». Par esprit de contradiction, elle pensait que non, ce qu’il importait à ses yeux était déjà de bien comprendre son monde « de maintenant », car ce « maintenant » était bien fugitif et les fulgurances qu’il permettait ne reviendraient jamais. Il se dévoilait des inédits de la pensée et de l’expression dans ces instants d’exception qui se cachent sous les oripeaux de la banalité épuisante. Elle repensait à ce roi qui se fait passer pour un mendiant pour mieux nous révéler à nous-mêmes.

Ce qu’elle comprenait « maintenant » c’est qu’un confinement peut en cacher un autre. Le vrai confinement n’était pas ce qu’ils vivaient en ce moment, éloignés l’un de l’autre mais incapables de ne pas penser l’un à l’autre, éprouvant une joie infinie à se parler de rien, leurs riens, pour finir sur des mots d’enfants amoureux en cachette des parents. Ce confinement était subi, et par tous, cela les déchargeaient d’une forme de culpabilité. Le vrai confinement c’était avant et c’est eux qui l’avaient créé. Ils se plaisaient finalement dans ce confinement d’ « avant », puisqu’ils avaient décidé d’un commun accord de ne pas briser leurs familles respectives. Ils se l’étaient dit explicitement, c’était là le pacte de confiance. C’était leur mode de relation, ni plus ni moins. A quoi bon se demander s’ils iraient brûler dans un enfer perpétuel après leurs morts respectives ? Gildas avait un jour dit sur le ton sentencieux que Chloé lui connaissait, « ma morale, tu l’as bien écornée » propos qu’elle lui remémorait de temps en temps pour lui faire prendre conscience de son attitude de pharisien. Cette rosserie avait pour effet de la soulager, elle le reconnaissait, à la mine penaude de Gildas qui ne trouvait qu’à répondre « mais est ce que je t’ai blessée ? » L’enfer était ce qu’ils vivaient déjà et ils ne voulaient pas le reconnaître, ils en redemandaient ces fous, ces immatures. C’était donc qu’il y avait dans cet enfer confiné de drame à huis clos comme l’essence même de l’amour : sans espoir de construire un univers matériel ou social rassurant, promis à l’angoisse perpétuelle de constater la disparition inopinée de son cher autre, faute de pouvoir prendre des nouvelles, totalement désintéressé, têtu à surmonter le moindre obstacle matériel ou logistique sur la route, orgueilleux donc de la vie et cabochard.

 Un jour le confinement cesserait, un autre pourrait survenir si la pandémie connaissait une seconde vague. Qu’importe ? Si l’un d’entre eux n’était pas emporté par la maladie, ils poursuivraient ce chemin chaotique et hasardeux sans espoir de retour à la case départ ou feraient le bilan sans concession de ce qui ne devrait plus être sous la forme d’avant, un conte moral à la Rhomer. Cette histoire rappelait celle d’une « Passion simple » d’Annie Ernaux, qu’elle avait vue dans un théâtre minuscule et étouffant, comme l’enfermement dans lequel elle se complaisait.

Gildas connaissait cette case départ : c’était le jour où il l’avait abandonnée une première fois, mais où elle avait laissé faire et durer ce silence de plusieurs mois sans chercher à le joindre, par fierté. Il l’avait rappelé, s’était excusé, elle avait mis du temps à revenir mais elle ne lui en voulait pas. Cependant, le virus du doute qu’elle pourrait être une nouvelle fois abandonnée ne la quitterait pas. C’était son « instant t ». Pour Chloé, elle s’était donc conditionnée à revivre cet « instant t ». Chaque entrevue était l’instant « t », qui effaçait tous les autres. Remettre une pièce dans le juke box mais choisir une chanson différente était sa volonté, pour ne pas rester prisonnière. Elle avait multiplié dans cette histoire étrange mais profonde, des « instants t » comme le petit poucet sème des cailloux derrière lui pour retrouver son chemin. Paysanne prévoyante elle était persuadée qu’une femme reste libre, confinement ou pas, quand c’est elle qui décide de raconter l’histoire autrement, après le 11 mai.

Chroniques du confinement – Muriel Augry : Demain sera lueur. Une île. En inconnu.

– I –

Demain sera lueur

Le printemps n’a plus de visage

Les ombres se sont rétrécies

Furtives elles frôlent l’asphalte

Sans mot

Le temps a décidé de s’arrêter 

         Sans préavis

         Aux quatre coins cardinaux

Solennité de l’inaccoutumé

L’heure est à l’attente

Demain sera lueur

Le 28 mars 2020

– II-

Une île

Une île sans badauds ni troubadours

Une île vide de rumeurs, de rameurs

Une île couleur sepia, couleur d’hier, couleur de guerre

Senteurs aseptisées

Odeurs âpres, ivres de rien

Une île sans jour sans heure ni minute

Nuits croisées sur des jours trop longs

Monologues au vent au bout du vent

Vitres sans tain pour existence sans faim

Soupirs des fenêtres aux volets entr’ouverts

Aboiement d’un chien inconscient

Dans l’ornière asséchée

Hululement du vaisseau sirène

Sur l’asphalte complice

Une île au souffle intermittent

A l’œil fébrile

 Un phare balaie le néant sur l’île de ce printemps

Sans nom

               -III-

  En inconnu

Fier comme un drapeau il essaie d’attraper la lune

Ce printemps

A trois doigts du ciel

Nuit de mer légère et croustillante

A l’enveloppe outremer

            Insolente

Au balcon de l’hôtel Capsa l’air est saupoudré de gris

La ville se hausse sur les talons

En bas l’orchestre reste sans mot

L’ouvreuse a déposé son sac sur la rangée sans spectateur

Rideau tiré sur une scène malade

Meubles entassés

Comédien en deuil

La fièvre rôde

Les existences s’enroulent 

    en inconnu

Le 08 mai 2020

Chronique du confinement – Fatoumata Keïta : Saison d’espoir infini


Dans la vie, les épreuves viennent à nous pour nous tester, pour tester notre capacité de nous réinventer afin de continuer à être accueilli par la terre. 

L’anthropologie nous fait comprendre qu’il y a eu avant nous beaucoup d’autres espèces vivantes sur la terre. Certaines, comme les dinosaures ont disparu. Seules celles qui ont prouvé une capacité d’adaptation ont pu continuer à survivre sur terre. Toutes celles qui n’ont pas pu s’adapter aux changements, et Dieu sait qu’elles étaient nombreuses, ont péri. C’est pourquoi les araignées et les cafards, qui ont survécu jusque-là, ont beaucoup de choses à apprendre aux autres espèces vivantes, particulièrement aux humains, pour leur permettre de renforcer éventuellement leur capacité d’adaptation, donc de survie.

Ce qui arrive à l’humanité en ces temps de Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour son avancée si on en tirait les leçons nécessaires.  À chaque fois que l’humanité fut éprouvée et arrêtée dans son élan, après, elle a pu mieux repenser son existence en dépit de la douleur et des pertes. En attestent les guerres et les épidémies qui ont marqué le monde mais qui ont permis de le repenser, de le re-panser en trouvant des remèdes par le biais d’une réorganisation ou de la recherche. Voilà pourquoi il est peut-être nécessaire que l’humanité s’arrête de temps en temps pour se retourner sur le chemin parcouru et capitaliser son expérience en termes d’acquis, de stratégies, de savoirs, de savoir-faire, de savoir-être et de savoir-enseigner. 

Le Covid-19 peut être un facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si cette maladie arrive à nous rappeler pour de bon que les êtres humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes ou rouges, partagent une destinée commune face à la vie et face à la mort. Si cette maladie arrivait à nous faire saisir une fois pour toutes qu’il y a nécessité d’agir ensemble pour sauver le monde au risque de périr collectivement du moment où la santé de nos voisins ou leur mal-être peut nous sauver ou nous affecter. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si nous arrivons à nous rendre compte que l’opportunité nous est ainsi donnée de tester notre capacité de résilience et d’adaptation aux situations nouvelles, et de reconsidérer en termes de connaissances et de capacité d’invention dans différents domaines de la vie afin de mettre à la disposition d’une humanité confinée les moyens de sa survie. Cette maladie nous donne l’occasion d’explorer nos potentiels comme c’est le cas devant toutes les dures épreuves de la vie. Elles nous donnent la chance de dépasser nos propres limites et de pousser notre imaginaire.

Notre destin d’être humain, c’est de résoudre les problèmes que nous rencontrons quotidiennement sur le chemin de la vie, en nous réinventant et en réinventant de nouvelles stratégies, de nouvelles façons de faire, de penser, d’agir, de nous conduire et de nous réorganiser. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité, car cette pandémie nous aurait permis de rassembler tout ce que l’humanité possède en termes de capital de connaissances et de potentiel de résilience. Elle nous aurait poussés à nous surpasser et à réunir nos forces pour une solidarité transfrontière. 

Il était impensable pour certains continents d’imaginer l’ensemble de ses habitants un seul jour à la maison, enfermés, comme des prisonniers. La France, l’Espagne, l’Italie, la Chine, les USA ont vécu cette expérience plus d’un mois maintenant. Ils n’en sont pas morts, ils n’en mourront pas.  Ils s’en sortiront d’ailleurs fortifiés et humbles en vivant autrement désormais, avec de nouvelles habitudes, de nouvelles priorités, un nouvel ordre. Espérons que cela permette qu’on fasse plus attention à l’humain, à l’humanité et à la terre, notre hôtesse. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si elle nous permet de nous aimer davantage, de refouler notre égocentrisme en manifestant de la compassion et de la solidarité à l’égard de ceux et celles à qui on a manqué de le faire si souvent. 

Le Covid-19 nous fait aussi avoir une pensée positive à l’égard de tous ceux et de toutes celles qui ont risqué leur vie au Mali pour aller voter et qui manifestent aujourd’hui une révolte dans les rues de Bamako, dans toutes les communes et dans toutes les villes consécutivement aux arrêts de la cour constitutionnelle.  Elle est à comprendre, leur colère, face au détournement de leur vote. Il est à comprendre et à prendre au sérieux, leur ras-le-bol à propos du couvre-feu de 21h qui les empêche de trouver leur pain de survie dans un contexte déjà difficile où, avec la maladie du Covid-19, aucun moyen d’accompagnement n’a été encore mis en place pour assister les familles. Elle est à comprendre, leur rage face aux délestages de l’énergie du Mali, une énergie qui ne s’améliore pas et qui reste inefficace depuis des décennies.

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables si elle peut permettre de revoir nos attitudes et nos habitudes, de repenser un système malsain qui met les médiocres au centre de la vie publique, dans des instances de décision où ils manquent la clairvoyance nécessaire pour conduire efficacement la destinée d’un pays. Les politiques ont montré leurs limites presque dans tous les pays du monde, face aux grands défis que l’humanité connait. Cependant, la présence d’hommes et de femmes lucides, porteurs et porteuses de valeurs d’honnêteté, de loyauté à l’égard du peuple, de paix et de travail demeure indispensable pour le progrès des nations. Car les dirigeants doivent être les premiers à donner l’exemple et à permettre qu’on se réfère à eux. 

Le Covid-19, ce petit virus invisible et terrifiant devant lequel le monde tremble a fait une entrée fracassante dans nos vies. Cependant, sa présence nous permet de partager des moments avec nos conjoints et conjointes et à ouvrir une fenêtre de quiétude pour inviter les enfants afin de leur raconter une histoire. Elle nous permet de visiter les jardins de projets de nos enfants et de pouvoir en discuter avec eux. Elle nous permet d’être davantage câlins avec nos parents que nous portons au fond de nos inquiétudes et de nos peurs depuis l’annonce de cette maladie. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si elle arrive à implanter définitivement dans nos vies cette unité tant cherchée et l’habitude de tendre une coupe de tendresse à nos amis, à nos frères et sœurs, en les appelant désormais pour savoir comment ils vont. Et c’est cela le bon changement, celui qui permet de mettre l’être humain au centre des préoccupations, avant tout autre intérêt.  

Préservons nos vies en respectant les gestes barrières, en nous protégeant pour nos enfants et toutes ces personnes que nous avons encore à chérir. Cependant, la dramatisation et l’exagération peuvent avoir aussi pour conséquence la terreur et le traumatisme qui pourraient avoir leur lot de morts. Il est utile pour illustrer cette partie de conter cette histoire qu’on tient d’un humoriste durant le temps de la peste. La peste sortit un matin et dit à un homme qu’il rencontra dans la rue : « je pars de ce pas au pays des humains et je vais y prendre 5000 vies aujourd’hui. Le soir, quand la peste quittait le pays des humains, 50 000 vies avaient été prises. L’homme qu’elle rencontra alors qu’elle sortait le matin pour prendre 5000 vies dans le pays des humains l’apostropha à son retour en ces termes ; « tu avais dit en partant ce matin que tu partais pour prendre 5000 vies mais j’apprends que tu en as pris 50 000. Tu n’as donc pas respecté ta parole. » La peste répliqua alors à l’homme en ces termes : « Moi, pourtant, je n’ai pris que 5000 vies, le reste des 45000 vies qui sont mortes à cause de la peur de me voir si prêt et de la mauvaise gestion de cette peur ».

Donc au lieu d’avoir la phobie de mourir, le pourcentage de mortalité s’étant avéré faible avec le Covid-19, et nous savons tous et toutes que nous ne sommes pas venus pour rester éternellement sur terre, alors ce dont nous devons avoir peur, c’est de vivre sans servir à rien, sans être utile à aucune cause. Ne nous préoccupons donc pas de la mort. Nous sommes venus sur la terre sans que personne ne nous demande notre avis et nous nous en irons, bon gré mal gré, sans que personne n’ait besoin de savoir quand est-ce que nous embarquons. Cependant, nous ne serons appelés que lorsque sonnera notre heure. Au lieu donc de nous préoccuper de notre mort, préoccupons-nous des personnes qui n’ont pas les mêmes capacités de défense immunitaires que nous, et qui peuvent se trouver atteintes par cette maladie, si nous ne nous protégeons pas, ou pas correctement. Préoccupons-nous de ce que nous pouvons faire pour un meilleur devenir de l’humanité, en luttant contre le Covid-19.

L’humanité a traversé bien d’épreuves sans savoir comment elle a trouvé la résilience nécessaire pour survivre face à certaines expériences difficiles.  Cette capacité dépend de notre désir de survie. La vie est toujours belle et c’est pourquoi nous allons continuer à la vivre, même si c’est pour la vivre autrement. Nous ne sommes pas dans des cachots, ni sur les chemins de l ‘exil. Nous ne sommes pas dans les bateaux d’exportation ni même dans les camps de concentration.  Certes les frontières sont fermées sur nous mais dans notre petit monde nous voyons et entendons ce qui se passe chez nos voisins. Nous pleurons avec eux ; nous nous inquiétons pour eux et ils s’inquiètent pour nous. Alors profitons de la vie qui nous est encore laissée et qui est la seule chose indispensable au bonheur. Préservons-la, le meilleur est pour demain.

 L’humanité est passée par bien de déserts plus rudes. 

Rappelons-nous le peuple de Moïse. Il n’y a pas de sécheresses qu’il n’ait pas connues, ni d’arides combats qu’il n’ait faits, ni de maladies qu’il n’ait affrontées. Cependant, il a survécu à toutes les atrocités.

 Rappelons-nous les guerres mondiales, les guerres d’Israël, d’Irak, de Palestine, de la Côte d’Ivoire, du Libéria…

Rappelons-nous le temps de la peste qui a ravagé trente à cinquante millions de vies humaines.  L’humanité a toujours survécu et survivra toujours. Elle en a les moyens et aujourd’hui encore plus qu’hier. Elle en a l’intelligence et le pouvoir. Moi, je ne crois pas en la fin du monde ; je crois en la fin d’un monde donné. Je crois à la fin d’un ordre établi. Je ne crois pas au triomphe d’un complot. Aucun complot ne peut décider de notre survie, car si nous sommes là, sur la terre, c’est que nous devrons y être.
Partirons toujours ceux qui doivent partir, ceux pour qui il est temps de partir, et demeureront ceux qui doivent encore continuer le chemin. 

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si nous refusons de nous laisser abattre, si nous refusons de nous laisser sucer. Et nous ne nous laisserons pas abattre, nous ne nous laisserons plus sucer. Nous demanderons des comptes pour les milliards de CFA qui ont été collectés au nom de la lutte contre cette maladie. L’avenir sera radieux. Continuons à espérer, à chercher les solutions communes, à travers la solidarité collective. Les lendemains seront peut-être difficiles mais le chemin sera mieux fourché et la vie mieux repensée et re-pansée, osons l’espérer. Nous mettrons le Covid-19 au chaos et nous le dirons à nos enfants qui raconteront cet exploit à leurs enfants, nos petits-enfants. Il a fallu le Covid-19 pour que nous fassions le bilan du matériel éducatif développé pour enseigner à nos enfants à distance, de façon virtuelle. Il a fallu le Covid-19 pour que nous nous rendions compte que c’était utile de faire ce que nous avons fait dans le domaine de la formation à distance avec les émissions interactives audios, avec les leçons de calcul à la radio. Cependant, nous nous rendons compte aussi que nous aurions pu mieux faire, que nous aurons pu créer depuis longtemps, comme il avait été décidé, une télévision éducative qui n’aurait eu pour mission que l’éducation et l’enseignement de tout ordre, en cette période de crise sanitaire et sécuritaire. Après le Covid-19, des efforts seront certainement consentis dans le sens de l’enseignement et du travail à distance, afin de prévoir d’autres lendemains incertains. Des voies seront explorées pour mieux relever le défi de l’éducation en dehors des salles de classe, pour mieux faire le travail loin du bureau, afin de mieux outiller le monde en général, le malien en particulier, face au contexte de crise et de risque d’insécurité de toute sorte dans le monde. Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée de l’humanité si les milliards collectés par nos autorités au nom de cette crise sanitaire permettaient de construire des hôpitaux et de préparer des espaces dignes de confinement. L’ensemble du pays ne disposait que d’une cinquantaine de respirateurs, outils indispensables à la prise en charge des cas compliqués de Covid-19. Alors, cette épidémie nous a montré notre état d’impréparation, comme il fut le cas dans beaucoup d’autres pays, pour la prise en charge des cas de maladies compliquées en réanimation.

Ce que nous vivons avec le Covid-19 est venu pour nous éprouver, mais cela peut aussi nous changer et nous faire changer d’angle de vue. Le Mali doit être repenser de façon à guérir les blessures et à ouvrir la fenêtre d’un avenir où les dirigeants se rapprochent du peuple au point de soigner leurs plaies, où les problèmes sont recensés pour y trouver de façon stratégique et pérenne des solutions durables.
Avant que cela ne se passe, travaillons même si c’est à distance de façon à constituer une société civile moins indifférente aux problèmes du peuples, moins négligent du devenir du pays. Inventons de nouvelles façons de nous saluer, de coopérer, de collaborer, de travailler, de nous respecter en nous souciant les uns des autres et en nous souciant du pays.

Lisons le livre de la vie pour y découvrir les miracles du travail bien fait ; écrivons le livre de nos jours pour graver nos expériences, nos peurs mais aussi nos espérances et nos rêves.

Méditons afin de nous apercevoir des merveilles que la vie nous octroie chaque jour et grâce à la seule santé ; rions de nos bêtises mais de nos malices à pouvoir tirer une fleur du mal que nous vivons.

Bricolons un toit pour nos lendemains dans la transparence et dans le souci de l’autre; collectionnons ce qu’il nous faut pour réussir nos projets de demain, regardons ensemble un film en famille pour recentrer nos vies ; déclamons un poème pour y tisser nos rêves, jouons à un instrument pour adoucir nos jours, chantons une symphonie pour agrémenter nos nuits, dansons avec les anges pour égayer les Dieux, faisons un jeu pour tromper le temps et oublier nos rides, réfléchissons à la manière d’inventer des jours meilleurs pour nos enfants, expérimentons de nouvelles choses pour vivre différemment l’avenir, explorons de nouveaux horizons pour rappeler la paix qui nous manque tant ; pensons de nouveaux projets pour construire un futur certain, mais tout cela dans l’engagement et le respect des mesures barrières.

Le Covid-19 peut être facteur de changements favorables pour l’avancée du monde si nous voyions au fait de nous arrêter une opportunité de nous reposer, de prendre du recul pour mieux sauter.

 Nous méritons de nous arrêter, de nous poser un peu, de souffler, car nous avons trop longtemps marché, couru, sué, trop longtemps été essoufflés, épuisés, écrasés et nous sommes si souvent passer à côté de l’essentiel : le bonheur.

Mais, dites-moi IBK, comment pouvons-nous être heureux si nos enfants sont privés de s’instruire et de se construire un avenir merveilleux ? Dites-moi comment et que le Covid-19 ne nous fasse pas oublier nos anciennes plaies qui puent ?

Fatoumata KEÏTA

Le 11 mai 2020

Chronique du confinement – Bettina de Cosnac : Le bon régime du confinement. Petites philosophies du confinement. Le Conte cruel du vilain petit virus.

Le bon régime du confinement 

Elle avait le look vintage d’une soixante-huitarde avec un vernis chanelisé. Elle flottait entre deux mondes sans être capable de trancher. Le confinement, elle n’y croyait pas trop. Mais dès la première amende que le policier du coin lui avait infligé lors de sa promenade pieds nus en pleine journée, elle avait compris. 135 euros, ça faisait mal quand-même. Ne sachant plus, que faire de tout son temps libre, lui, illimité, mais elle confinée, elle essayait la révolte par la nourriture. L’objet de désir le plus basic de l’être. Bien que débutante en la matière, Bethsabée commença une grève de la faim. Triste échec ! Vu le confinement, personne ne se rendait compte de son acte héroïque. Il finit donc comme il avait commencé – en toute clandestinité. Vaillante, Behtsabée essayait alors son contraire, la boulimie. Grâce aux factures élevées et au nombre de paquets déposés, cet acte, au moins, attirait l’attention voulue. Les supermarchés l’inondaient de pub et les livreurs de mots de lassitude. Au bout de dix jours et cinq kilos de plus, Bethsabée avait compris – un bon confinement devait se vivre autrement. Elle trouva encore un autre régime au régime du confinement. Au menu, elle inscrit sa nouvelle formule du jour : un livre, un plat. Contente, Bethsabée ouvrait le bal avec Cézanne et un déjeuner aux pommes rouges. Puis elle dinait à la table de Colette. Elle essaya la madeleine de Proust, mais la fit cramer dès le premier tour au four, en se mettant A la recherche du temps perdu. Elle se retranchait dans la cuisine du Berry avec Georges Sand et ses tendres histoires. Notamment celle de sa vie amoureuse avec le jeune Chopin. Pendant quelques jours, elle faisait même ses courses avec Zola Au bonheur des dames. 

Ah, qu’il devenait bon, le temps du confinement !  Chaque jour un plat délicieux assaisonné du sel de culture. Une assiette colorée de pages de littérature. Bref, de Très Riches Heures en bonne compagnie. 

Au fil du temps, son menu au quotidien gagnait en piment et en exotisme. Elle voyagea en Guadeloupe avec Maryse Condé et en Martinique avec Suzanne Dracius. Au Maroc avec Leïla Slimani et dans l’Indochine passée avec Marguerite Duras. Son Amant était attablé sagement à sa modeste cuisine au sixième étage. 

Sur tous ces plats et livres, Bethsabée, oubliait la triste réalité. D’ailleurs, son copain, confiné à l’autre bout de la ville, ne lui faisait plus signe. Elle ne le remarqua guère. Il était déjà tombé dans l’oubli. Bethsabée avait, enfin, trouver la bonne formule pour un régime strict et imposé. Elle ne se souciait plus. Sa cuisine du confinement lui avait rendu sa liberté. Tendrement elle l’appelait son « cocu », comme elle aimait les contraires. Elle n’avait qu’une crainte que le confinement officiel s’arrête et que le métro, boulot, dodo ne reprennent le dessus.

Allemagne, le 05 mai 2020

Petites philosophies du confinement 

Le confinement est une invention d’écrivain*e. Les plus belles pages de la littérature sont nées d’un confinement. Marcel Proust, Thomas Mann, Béatrix Potter et bien d’autres souffraient de l’asthme, d’une pneumonie, d’une paralysie éphémère. Écrivaine, je sais de quoi je parle. Mes livres naissent dans le confinement. Parole d’auteure : Dans un corps confiné, l’esprit reste libre.

Le confinement est une invention chrétienne, spirituelle. « Si tu veux connaître le monde, retourne dans ta cellule. » C’est en ces termes qu’Anselm Grün, bénédictin allemand, nous invite à mettre à profit ce tête-à-tête forcé avec nous-mêmes. Confine-toi, connais-toi et réfléchis sur ce que tu pourrais apporter de bon pour changer le monde. Une réflexion constructive.

Le confinement est une mesure politique prise pour combattre un virus. Il est global, mais relatif dans son application. Qui a raison ? C’est le grand débat. Le futur tranchera, en regardant le passé.

Pour l’instant, à défaut de savoir, vivons tout simplement.

Allemagne, le 06 mai 2020

Le Conte cruel du vilain petit virus

Il était une fois, un vilain, vilain petit virus. Il avait l’air d’un minuscule ballon hirsute montrant des piques tel un hérisson. Il avait la taille d’une puce et une faim de loup. Pour se nourrir, il s’agrippait aux gens de passage, guettant sa proie dans la foule. Sans pitié, le virus lui sauta dessus, le prit par la gorge, l’étranglait. La pauvre victime n’avait guère le temps de crier au secours. Déjà elle commençait à suffoquer. Ainsi, le petit vilain virus faisait rage sur la terre entière.

– » Il faut l’attraper », s’écriaient-les hommes affolés. 

Ah les malins ! Avez-vous déjà essayé d’attraper une puce ?

– « Il faut le confiner ! » tonnèrent d’autres, élevant bien fort leurs voix. 

Mais comment confiner une puce qu’on n’attrape pas ?

– « Il faut confiner les hommes », proclamaient finalement les plus rigoureux des hommes dont les politiques. Ainsi fût-il ! 

Pendant des jours, des semaines, voire des mois entiers, les hommes étaient confinés dans leurs maisons. Ils n’avaient plus le droit de bouger, sauf pour acheter un peu de pain et de quoi vivre. Encore fallait-il que les administrateurs des pays leur accordent un permis de sortie. Ecoutez-bien les enfants : tous les jours, il fallait demander permission. 

Les hommes coincés à la maison sans amis et juste avec leur belle famille, pas toujours si belle d’ailleurs, n’en pouvaient plus au bout de quelques jours. Une partie des hommes confinés devenait folle. Une autre, et pas la moindre, mourait du virus, même à l’hôpital. Comme les lits d’hôpital étaient comptés, les hommes se livraient une véritable bataille. Comprenez, mes enfants, on se battait – pour aller au lit !

Un beau jour, les hommes qui étaient en bonne santé, mais confinés, se révoltèrent. Les plus révoltés parmi les révoltés, essayaient de s’échapper par la force. Ils prenaient leur voiture et fonçaient en dehors des villes. Mais les gendarmes étaient plus malins qu’eux. Ils les attrapaient au bout de la route, les renvoyaient à leur maison en leur demandant une jolie rançon. 

Passé le printemps, l’été pointait son nez. Et avec lui le déconfinement, car le virus craignait chaleur et soleil. Petit à petit, les hommes, qui avaient bien du mal à se tenir, re-apprirent à se promener, à travailler et à être plus ou moins heureux comme avant. Mais …

– « Restons prudents ! » conseillait le sage des sages. « Le virus peut revenir une deuxième fois. »  Et comme un sage est un sage, tout le monde l’écoutait et cherchait une solution.

Les hommes organisaient donc un bal masqué. Des masques, ils en portaient de toutes les couleurs. Certes, ils ne s’amusaient plus comme des fous au carnaval, et ils se battaient encore pour en avoir le premier. Mais ils pouvaient sortir, respirer le bon air et garder, masqués jusqu’au nez, la bonne distance sociale – la même comme avant ou pire.

Encore longtemps, longtemps après le déconfinement, les hommes prièrent du fonds de leur cœur que le vilain petit virus, ce tueur en série, cet ennemi en commun, ne reviendrait plus. 

Et maintenant au lit, les enfants ! Dormez bien, soyez sages et mangez des vitamines pour que le virus ne vous attrape pas.

Allemagne, en souvenir du 11 mai 2020, jour du déconfinement officiel en France

À propos de confinement, avez-vu lu ….

Les éditions Elyzad présentent : « Cet Amour » de Yasmine Khlat

Chers tous,  
C’est avec bonheur que nous voyons les librairies réouvrir. À cette occasion, nous aimerions vous parler de « Cet amour » de Yasmine Khlat, paru le 5 mars. Parce que ce très beau roman raconte justement l’histoire d’un confinement : celui d’une femme seule, recluse chez elle. Un livre subtil et nécessaire, qui sonde les limites de l’enfermement, mais aussi le pouvoir de la relation à l’autre et de la parole salvatrice.
Nous sommes fières de vous faire découvrir cette bulle d’humanité après ces semaines suspendues :

Un petit appartement à Paris. Une femme fixe la fenêtre ouverte de son salon, dont un des pans bat au vent. Elle pense à en finir. Mais dans un geste désespéré elle va vers son téléphone et compose un numéro :
Allô, Docteur Rossi ?

Une discussion s’engage dans la nuit avec ce psychiatre qu’elle ne connaît pas. Elle lui parle des tocs qui la tiennent recluse chez elle. De son frère enlevé à Beyrouth durant la guerre civile. De son enfance, de son adolescence. Le médecin abandonne tout pour l’écouter. Pour lui maintenir la tête hors de l’eau. Mais elle est libanaise et lui israélien. Pourront-ils se rencontrer ? En ont-ils le droit ?

« Beyrouth.Tout vient de là, lui dit-elle, de ce lieu mort et ressuscité mille fois. Tout part de là. Tout y revient. »

Extrait du livre de Yasmine Khlat : « Cet Amour » 

« Traversé de fulgurances poétiques qui sont la marque de l’écriture de Yasmine Khlat, Cet amour devient ainsi un hymne nostalgique à une jeunesse libanaise, aux lumières et aux couleurs du pays d’origine. » 
Charif Majdalani, L’Orient Littéraire 

« Yasmine Khlat ou l’écriture du confinement que l’on s’impose à soi-même. » Joséphine Hobeïka, L’Orient-Le Jour 

« Huis-clos impressionnant d’humanité et d’élégance. » 
Geneviève Bridel, RTS  [à écouter!]

« Une langue belle et forte qui me fait penser à Duras par son évocation dans le désordre des souvenirs et par cette imprévisibilité féminine puissante mais aussi si fragile. Un petit bijou ! »  Librairie Au fil des mots

« Mots forts et beaux pour dire la fragilité des êtres, les souvenirs. » 
Librairie L’arbre à mots 

« Forcément, ce dialogue interdit, pacifiste et guérisseur, prend une dimension symbolique. La Libanaise et l’Israélien se reconnaissent, dépassent ce mur virtuel absurdement imposé, sublimant la possibilité d’une réconciliation au Proche-Orient. L’idée est superbe et donne au titre une grande force. » 
Babelio

Biographie :

Yasmine Khlat, franco-libanaise, est née en 1959 à Ismaïlia (Égypte). Elle a grandi au Liban où elle a entamé une carrière dans le cinéma en tant que comédienne et réalisatrice. Depuis 1986, elle vit à Paris et se consacre à l’écriture. Elle a publié des nouvelles, des entretiens avec des artistes (compositeurs, chefs d’orchestre, interprètes) ainsi que trois romans parus aux éditions du Seuil, dont Le Désespoir est un péché, Prix des Cinq Continents de la francophonie 2001. Aux éditions Elyzad, est paru en janvier 2019 Égypte 51, finaliste du Prix de la Littérature arabe décerné par l’IMA et du Prix des Lecteurs de la Ville de Saint-Denis, La Réunion.

Chronique du confinement – Nadia Essalmi : Les mots confinés

Les mots confinés

Ce soir en ouvrant un livre, j’ai regardé les mots autrement. Une multitude de questions me vinrent à l’esprit. Que ressentent ces mots condamnés au confinement éternel ? Comment vivent-ils cet enferment, cloitrés à jamais dans le creux d’une jaquette ? Ces mots couchés sur les pages, disciplinés, respectant les distances grammaticales pour ne pas porter atteinte à la santé de nos idées, ont l’air de dormir profondément. A vrai dire, il n’en est rien. Ce sont des prestidigitateurs qui nous donnent l’illusion du sommeil. Nous les voyons allongés, immobiles, sur les lignes, mais ils ne sont aucunement emprisonnés. En fait, à chaque fois que nous les sollicitons ils se libèrent et nous libèrent. C’est grâce à leur magie que les portes de notre confinement s’ouvrent, leur permettant d’envahir l’ambiance de notre espace, telles des montgolfières, par milliers. Ils allument les étoiles et réveillent les rêves. Le bruissement de leurs ailes déployées se fait entendre, en s’échappant de l’étreinte des pages. Qui de nous n’a jamais écouté cet air que fredonnent les pages quand elles tournoient ? Leur chant nous fait pousser des ailes et nous les accompagnons dans leur voyage.

De retour, derrière les fenêtres, la lune se dandine au rythme cadencé d’un concert joué en l’honneur de la liberté. Le confinement s’adoucit et les murs deviennent transparents. 

Le 07 mai 2020

Chronique du confinement – Rose-Marie Taupin Pelican : Mon confinement

Mon confinement

Mon confinement, sans doute, est singulier car, contrairement aux autres, il relève d’une décision personnelle.

J’habite une petite île d’à peine 1100Km2, flanquée au cœur de l’archipel des Antilles, entre l’Atlantique et la mer des Caraïbes ; c’est la Martinique. Comme on en a vite fait le tour, il m’arrive de la quitter pour diverses raisons, mais ceux qui la côtoient de près savent son autre nom : « l’île des revenants ». Alors, quand je m’en éloigne, ce n’est jamais pour bien longtemps. Il faut dire aussi que je l’aime, ce bout de paradis où mes parents sont nés et où, moi-même, j’ai grandi.

            Dans les premiers jours de février 2020, j’étais donc très loin d’elle, dans l’Océan Indien, où j’étais partie à la découverte d’autres îles porteuses d’histoires et de patrimoines différents. Cependant, au tout début de mon périple, alors que je voguais en toute quiétude sur le Costa Mediterranea, j’ai appris avec stupéfaction qu’au Japon, le Diamond Princess, un autre bateau de la même compagnie, avait été mis en quarantaine. Les passagers étaient tous confinés dans leurs cabines à cause d’un terrible virus qui se répandait. Bien sûr, je n’imaginais pas que cela puisse m’arriver, vu la zone dans laquelle je naviguais, mais je me rendais compte du danger que représentaient ces géants des mers en cas de crise sanitaire. Néanmoins, une fois l’émoi passé, j’ai continué à profiter pleinement de mon séjour et ai fait d’étonnantes découvertes dans des lieux extraordinaires.

De retour en Martinique, j’ai été très attentive à la situation des paquebots qui croisaient dans la Caraïbe et qui étaient refoulés ça et là, même si le tourisme pèse énormément dans la balance économique de ces petites îles indépendantes et voisines. Parallèlement, j’observais l’attitude des représentants de l’Etat, en Martinique, et il me semblait qu’ils tardaient trop à agir, attendant les ordres de Paris. Je n’ai d’ailleurs pas hésité à me joindre à un groupe de manifestants, des lanceurs d’alerte, qui demandaient que des mesures sanitaires drastiques soient mises en place pour préserver notre île. Ainsi, quand le Costa Magica et le Favolosa ont, malgré tout, été autorisés à débarquer leurs passagers, je me suis sentie en danger et dès le 8 mars, j’ai moi-même pris la décision de rester confinée chez moi. Je ne comprenais pas que l’on expose ainsi la population à ce risque-là. Pour avoir suivi au jour le jour l’évolution de l’épidémie en Chine, je savais que ce virus n’était pas à prendre à la légère et qu’il valait mieux ne pas le croiser sur son chemin. J’ai donc été consternée quand j’ai entendu dire que la population pouvait aller voter le 16 mars, mais, à ce moment-là, je ne me sentais plus concernée par les consignes qui étaient données. J’étais déjà, moi, confinée et les décisions ne m’importaient plus. A la réflexion, j’ai pu mesurer combien j’étais responsable de moi-même et une sensation de bien-être m’habitait. 

Cela m’a fait sourire quand, en haut lieu, le confinement a été décrété au lendemain des élections. Beaucoup de ceux qui y sont allés l’ont regretté par la suite, mais tel n’est pas mon propos. En tous cas, cet arrêté de confinement me donnait raison. Bien sûr, que c’était cela qui protégerait la population ; mais la mesure arrivait un peu tard, puisque le virus avait déjà commencé à largement circuler.

Ainsi, depuis le 8 mars, je ne suis pas sortie de chez moi et, à vrai dire, cette situation ne me pèse nullement ; cela pour deux raisons.

La première, c’est qu’elle découle d’un choix que j’ai fait moi-même et non d’une « figure imposée ». J’avoue que je déteste que l’on me dise ce que je dois faire, c’est pour cela, je pense, que j’aurais vécu un confinement contraint comme une privation de liberté.

La seconde, c’est que j’ai la chance d’avoir une maison ouverte sur un jardin dans lequel je me sens vraiment bien. J’avais perdu l’habitude de le voir s’animer, de l’observer, et voilà que l’occasion m’était donnée de renouer avec toutes les activités que l’on peut y faire. 

J’ai redécouvert combien était agréable le chant des oiseaux, en notes mineures ou majeures, sous ma fenêtre, au réveil. Du coup, mes grasses matinées devenaient interminables.

J’ai réappris à apprécier la caresse, douce ou mordante, du soleil de midi qui révèle les belles nuances de mes massifs de pervenches ou des ixoras.  

Je n’ai plus eu d’excuse pour ne pas prendre le temps de choyer mes bougainvillées souvent en manque d’eau mais aussi d’attention. 

J’ai fait la course avec les oiseaux qui voulaient pour eux seuls toutes les mangues et j’en ai cueilli par dizaines et leur en ai laissé autant. 

J’ai retrouvé le bonheur de cultiver moi-même mes laitues, mes radis et mes tomates. J’ai pu récolter à temps mes belles mandarines bien jaunes que je dégustais aussitôt. 

Ah oui, il y a du bon dans ce confinement ! J’avoue n’en avoir jamais ressenti la lourdeur ni la contrainte. J’ai enfin du temps pour moi et pour les activités toujours renvoyées à plus tard.

Il y a, par exemple, cette balancelle que j’avais achetée depuis deux ans et qui n’était toujours pas montée. La voilà maintenant en place sous le gros sapotillier qui me gratifie de son ombre. Je profite aussi de la brise qui me berce quand, lasse, j’ai besoin d’un peu de répit.

Les jours coulent, ils filent même, et j’ai encore tellement de choses à faire ! Il y a le piano qui attend que je veuille bien soulever son couvercle pour inonder mon séjour feutré des petites notes hésitantes que je peux encore jouer mais le temps me manque. J’aime autant installer ma machine à coudre pour donner forme à ces beaux tissus offerts par ma sœur juste avant qu’elle ne prenne l’avion qui allait s’écraser avec elle. Et voilà que l’angoisse remonte. Non, laissons là ces tissus. Il est plus urgent de se tailler des masques pour le cas où il faudrait sortir. Mais je n’ai l’intention d’aller nulle part. J’ai découvert que je pouvais me faire livrer mes courses aussi bien que les fruits et légumes. C’est génial ! J’ai toujours considéré que cela me faisait perdre du temps. Donc une fois par mois, je suis ravitaillée, sans contact puisque tout est livré devant ma porte après l’achat et le paiement en ligne. J’aime les progrès de ce genre. 

Dans les premiers temps, j’ai pensé que ma muse était, elle aussi, confinée car je n’avais nulle envie d’écrire. Ce n’était pas gênant puisque j’avais, par ailleurs, tout un tas d’activités en file d’attente. Je n’ai même pas envisagé une séance de rangement ou de nettoyage, activités qui me maintiendraient enfermée dans la maison. J’ai privilégié tout ce qui pouvait se faire dans le jardin ou sur ma terrasse ouverte aux quatre vents. C’est vraiment là que j’ai mes quartiers, mon coin pour l’écriture et mon espace pour mes activités sportives. 

Ce qui est, par ailleurs, non négligeable, c’est cette faculté de dédoublement que nous avons. Même quand le corps est en vase clos, l’esprit, l’imagination, les idées vagabondent. On se projette aisément à des milliers de kilomètres. Et puis il y a aussi tous ces moyens de communication qui font que l’on n’est jamais seul. En temps réel, on voit, on converse avec parents et amis qui sont par-delà les océans. WhatsApp occupe une large place dans mes rapports avec les miens mais je déplore aussi l’arrivée massive de vidéos de toutes sortes par ce biais-là. Une vraie pollution.

Avec le confinement, j’ai décidé de prendre le temps de faire du sport tous les jours. J’y suis presque arrivée et j’avoue y prendre plaisir car cela me permet, en même temps, d’écouter la musique que j’aime.

Oui, je mets à profit cette période de pause pour faire ce que mon train de vie très « speed » ne me permettait pas de réaliser. Je ne connais pas l’ennui et ne vois pas passer le temps. Ce qui est drôle, c’est que souvent, il me faut aller consulter mon téléphone pour savoir le jour ou la date. Je vis, je me laisse vivre, j’en profite, j’habite une sorte de sérénité, je fais les choses que j’aime et je me dis que c’est peut-être cela le bonheur.

Et puis, en mode « pause », on réfléchit beaucoup. Tout le monde le fait, je pense. On s’interroge sur sa façon de vivre, sur ses choix, sur demain. Allons-nous repartir dans la même direction, une fois que l’on repassera sur « go » ? Le monde va mal, notre planète va mal, vraisemblablement parce que nous n’avons pas opté pour les bons paradigmes ; alors, allons-nous continuer sur le même modèle ? Certes, dans mon coin, j’arrive à me sentir heureuse, mais le ressenti est-il toujours le même quand je vois ces enfants mourir de faim en Haïti ou en Afrique ? Ce ressenti est-il toujours entier quand je vois comment notre terre est polluée, quand je vois les animaux et les humains en souffrance ? Non parce que quelqu’un m’a appris un jours le sens de « UBUNTU », c’est-à-dire « Je suis parce que nous sommes ». Le bonheur n’est vrai que s’il est partagé. La terre n’est belle que si nous y sommes tous heureux. La levée du confinement sonnera-telle un nouveau départ ? 

Le 07 mai 2020

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