« Affaire Amanda Gorman » : « La traduction, métisse, mixte par définition, est “queer” de facto » par Suzanne Dracius, Le Monde, 11 avril 2021

« Affaire Amanda Gorman » : « La traduction, métisse, mixte par définition, est “queer” de facto »

Les trémulations autour de la traduction du poème d’Amanda Gorman « The Hill We Climb » (« La colline que nous gravissons ») ne doivent ni nous ébranler ni nous faire dévaler la colline qui hisse au-dessus des préjugés, ni nous faire régresser, réduisant à néant les progrès réalisés en matière d’antiracisme.

Au Parlement des écrivaines francophones, nous tenons à ce que soit respecté notre droit à être traduites par une personne compétente, choisie en fonction de ses qualités et non de sa qualité.

Un excès de zèle ne doit pas nous précipiter du haut du morne escarpé escaladé à grand-peine, l’altière colline surplombant les ravines racistes.

En créole, « colline » se dit mòn, « morne », quelle que soit la couleur de la personne qui parle, noire ou blanche, descendante de békés ou d’esclavés – mot que m’autorise Ronsard. Mais il ne viendrait à l’idée de personne de traduire le « hill » de Gorman par « morne », même si cette personne est noire et créolophone.

La traduction doit rendre compte avec autant d’exactitude que possible de réalités particulières, son habileté réside dans sa capacité à restituer un texte selon sa sensibilité et son esthétique propre.

S’agissant de poésie – du grec ποιεῖν (poiein), créer –, la tâche est de s’ingénier à rendre au mieux la puissance créatrice du poème, la musicalité de ses effets sonores, rimes intérieures, assonances, allitérations, recréer son atmosphère, ses images, symboles, anaphores et chiasmes, qui sont légion chez Gorman.

Les figures de style n’ont pas de couleur. Ou plutôt elles les ont toutes. Elles ont le visage de la beauté. Ses multiples teintes et nuances.

L’intersectionnalité, mot terrible utile pour désigner une réalité encore plus atroce, est subie de plein fouet sous toutes sortes d’avatars par Marieke Lucas Rijneveld, qui, sous la pression, a renoncé à la traduction néerlandaise dudit poème, puis Victor Obiols, le traducteur catalan, qualifié d’« inadéquat », finalement disqualifié par sa maison d’édition : « ils cherchaient un profil différent ».

On a refusé de laisser traduire la « jeune fille noire », par une personne « blanche, non binaire », comme en atteste son double prénom, féminin puis masculin. Il est à craindre qu’il n’y ait aussi une forme d’homophobie sous-jacente, l’immonde hydre aux mille têtes du racisme…

Prétendre que n’importe quelle « femme, jeune, militante et de préférence noire » serait plus apte à traduire cette Afro-Américaine, c’est lui faire injure, comme s’il suffisait, pour écrire comme elle, de faire partie des « héritiers d’un pays et d’une époque où une fille noire, maigre, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire peut rêver de devenir présidente, simplement en se trouvant à réciter pour un président ».

Nos traductrices et traducteurs sont de toutes couleurs, tous genres, toutes préférences sexuelles, en un mot, arc-en-ciel ! Nous tenons à ce qu’il en soit toujours ainsi.

S’est-on offusqué de ce que le traducteur de Césaire fût blanc ? De quelle couleur est la Négritude ? Question absurde, voire surréaliste à l’instar de Breton, émerveillé mais étonné en découvrant ce « grand poète noir ». Pourquoi « noir » ? A-t-on jamais entendu dire « un grand poète blanc » ? On n’est pas loin du singe savant, quand Breton ajoute : « Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. » Cet éloge peut sonner comme une insulte.

Quid, à l’inverse, de St-John Perse – Alexis Léger –, prix Nobel, issu d’une très ancienne famille de colons blancs de Martinique qui fonda une branche en Guadeloupe par mariage de Joséphine de Leyritz et Anatole Léger ? Quelqu’un a-t-il jamais exigé que le traducteur de ce poète béké fît partie de l’ethno-caste blanche maîtrisant la langue créole ?

Un auteur n’est pas une couleur.

Par contre il est indispensable, pour le traducteur, d’être au fait des particularismes, des régionalismes, des différents niveaux de langue, afin de faire preuve de la plus grande fidélité possible.

La traduction, métisse, mixte par définition, est queer de facto.

L’assignation raciale, donc raciste, rate l’essence même de la traduction. Identitaire, elle est toujours absurde, mais là l’absurdité éclate au grand jour, monstrueuse, criminelle, connexion délirante entre Kultur et ADN.

Une classification péremptoire, au lieu de « forger une union », nous éloigne les uns des autres et exacerbe préjugés de couleur ou discriminations sexistes, alors que l’écriture est universelle, rassembleuse, unificatrice sans uniformiser, suprême exaltation de la liberté d’expression.

Ainsi ne pouvons-nous que nous dresser contre des dérives annihilant l’amplitude humaniste de l’art de la traduction, au mépris de l’aptitude de translation capable de construire un pont entre deux rives, deux langues, divers univers.

Le mot « pont » figure au mitan de la métaphore des « ponts » : « Si nous voulons être à la hauteur de notre temps, alors la victoire ne passera pas par la lame du couteau, mais par tous les ponts que nous aurons bâtis. »

Ce que vise l’exercice de traduction n’est-il pas défini en filigrane ?

« Nous aspirons à forger une union qui ait un but,

À composer un pays engagé en toutes ses cultures, couleurs, personnalités et conditions humaines. »

Il est tentant de paraphraser Gorman en remplaçant « pays » par « monde », traversé grâce aux ponts qu’offre la traduction.

Les mots sont là, dans leur miroitement au cœur même du poème, anticipant la polémique.

Si l’on ne peut traduire cette poète noire sous prétexte que l’on est blanc et binaire, l’étape suivante risque d’être que les gens ne puissent pas la lire non plus, car ils ne pourraient pas la comprendre.

Martiniquaise calazaza, j’ai en moi quatre continents et demi, à l’instar du Parlement des écrivaines francophones qui réunit des auteures de toutes couleurs, tous pays. Nous défendons l’universalité de la littérature et sa diversité.

Hors de question, cependant, d’occulter le fait que, paradoxalement, ces éclats et ces coups de projecteurs donnent de la visibilité à la criante invisibilité et carence de représentation de certaines voix, – en l’occurrence, desdites voix « noires » –, dans l’édition, notamment dans le secteur de la traduction, comme dans bien d’autres domaines, hélas, cinéma, théâtre, télévision etc., qui peinent à inclure et mettre en avant la diversité, à tel point que l’on ne peut plus respirer.

Suzanne Dracius

Parlement des écrivaines francophones

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/11/affaire-amanda-gorman-la-traduction-metisse-mixte-par-definition-est-queer-de-facto_6076362_3232.html#xtor=AL-32280270-%5Bdefault%5D-%5Bios%5D

Portrait de femme : Aoua Keita, première femme députée au Mali par Safiatou Dicko Ba

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Aoua Keita, première femme députée au Mali

Née le 12 juillet 1912 à Bamako, la capitale du Soudan français (actuel Mali) qui fait alors partie de l’Afrique-Occidentale française (AOF), Aoua Keita grandit dans une famille polygame. C’est à l’initiative de son père, un ancien tirailleur, qu’elle est scolarisée en 1923 à la première école de filles de la ville en « Foyer des Métisses », qui accueille des élèves noires et métisses que l’administration française veut éduquer.

Elle appartient alors à la petite minorité de femmes de l’AOF qui sont scolarisées, au grand désarroi de sa mère qui considère qu’une fille qui est allée à l’école est perdue pour le mariage et lui déclare amèrement :

« Va-t’en t’occuper de tes papiers et de tes crayons, c’est ce que tu donneras à manger à l’homme malheureux qui acceptera de te prendre. »

Mais Aoua Keita est brillante. Elle réussit en 1928 le concours de l’École de médecine de l’AOF (qui a ouvert à Dakar en 1918) et obtient son diplôme de sage-femme trois ans plus tard, en 1931.

Elle est alors affectée à Gao, une ville située à l’extrême nord du Mali, dans une région dont elle ne connaît pas la langue (le sonrai, alors qu’elle parle le bambara). Du fait de son métier, elle devient pourtant rapidement populaire et tisse avec les femmes locales des liens de confiance qui vont servir de terreau à son activité politique.

Celle-ci commence aux côtés de son mari médecin, Daouda Diawara, qu’elle a épousé en 1935. L’invasion de l’Éthiopie par Mussolini attise sa révolte contre le colonialisme. Elle s’inscrit au Syndicat des médecins, vétérinaires, pharmaciens et sages-femmes puis à l’Union soudanaise–Rassemblement démocratique africain (US-RDA), la section soudanaise du parti anticolonial fédéral créé en octobre 1946 à Bamako et affilié dans un premier temps au Parti communiste français.

Aoua Keita en devient rapidement une militante très active. Elle prend en charge la propagande dans les localités où elle est affectée, est une des rares Africaines à pouvoir voter aux élections de 1946 en tant que citoyenne « indigène », et organise clandestinement des réunions de femmes dans sa maternité… pour éviter tant les foudres des maris que de l’administration coloniale.

En 1949, Aoua Keita, ne parvenant pas à avoir d’enfant et rejetant l’idée d’avoir une coépouse, divorce. Elle se consacre alors pleinement à ses activités professionnelles et politiques. Identifiée par l’administration coloniale comme une militante « communiste » au lendemain de la victoire de l’US-RDA à Gao aux élections de 1951, elle est mutée au Sénégal. Malgré la répression, elle devient une figure d’envergure de son parti. Elle est nommée « commissaire à l’organisation des femmes » en 1958 et, à ce titre, devient la seule femme membre du Bureau politique de l’US-RDA. L’année suivante, elle est élue députée de la Fédération du Mali à Sikasso, devenant la première Africaine de l’ex-AOF à accéder à un tel poste.

Bamako : épicentre du panafricanisme au féminin

Pour Aoua Keita, le combat contre les injustices coloniales est indissociable de l’organisation des femmes et de la défense de leurs droits. En collaboration avec l’institutrice Aïssata Sow Coulibaly, elle fonde un syndicat des femmes travailleuses à Bamako en 1956. Deux ans plus tard, elle participe à la création de l’Union des femmes du Soudan (UFS), qui a pour objectif de défendre les droits des femmes et de servir de base à la création d’une organisation panafricaine : l’Union des Femmes de l’Ouest africain (UFOA). Celle-ci est fondée à Bamako en juillet 1959, par des femmes du Soudan français, de Guinée, du Sénégal et du Dahomey.

L’organisation affiche un programme ambitieux : elle condamne les abandons de domicile conjugal et les répudiations, réclame l’abolition de certaines coutumes jugées néfastes, l’institution du mariage civil et le consentement obligatoire des époux, la suppression du mariage précoce et de la polygamie.

Sa création obéit à plusieurs préoccupations : consolider les liens entre les pays d’AOF au moment où l’autonomie de chaque territoire s’affirme de plus en plus ; constituer une organisation susceptible de rendre plus visibles les Africaines à l’échelle internationale, notamment par rapport à leurs « sœurs » des colonies anglaises ; promouvoir des réformes tant dans le domaine familial qu’en matière de reconnaissance de la place des femmes dans l’espace public.

L’UFOA disparaît en 1960 mais les réseaux qu’elle a permis de tisser servent de base à une structure continentale quelques années plus tard : la Conférence des femmes africaines (future Panafricaine), créée à Dar es Salam, capitale de la Tanzanie, en 1962 et dont le siège se situe à Bamako.

La capitale malienne est un espace central du panafricanisme au temps des décolonisations. Elle accueille également, la même année, la première réunion de la Fédération démocratique internationale des femmes qui se tient sur le sol africain. Peu de temps après est voté le Code du Mariage dans le Mali socialiste nouvellement indépendant. Si Aoua Keita, seule femme à siéger à l’Assemblée nationale lors du vote, ne parvient pas à empêcher un amendement restreignant la monogamie, ce texte est considéré comme révolutionnaire en son temps. L’exclusivité du mariage civil sera abrogée en 2011 contre l’avis d’organisations féminines maliennes qui y voyaient une atteinte aux droits acquis au lendemain de l’indépendance.

Une Africaine dans le monde de la guerre froide

Ardente combattante de la cause anticoloniale, de l’unité africaine et des droits des femmes, Aoua Keita contribue au renforcement des liens entre les militantes africaines et les organisations internationales.

À ce titre, et à l’image de l’Ivoirienne Célestine Ouezzin Coulibaly, elle parcourt le monde et articule les luttes menées localement sur le continent aux combats internationaux anti-impérialistes. Elle effectue pour la première fois un voyage hors d’Afrique en 1957, comme déléguée au Congrès de la Fédération syndicale mondiale (FSM) à Leipzig en RDA. Alors âgée de 45 ans, elle y fait forte impression.

Au lendemain de l’accession du Mali à l’indépendance, le 22 septembre 1960, elle se rapproche des pays socialistes, voyage en Union soviétique et en Asie (Chine, Corée, Vietnam) et noue avec les organisations féminines de ces pays des liens de coopération tournés vers l’éducation des filles, la santé des mères et des enfants. La solidarité tissée avec les femmes du Tiers-monde et les militantes communistes ne signifie pas pour autant qu’elle rompe les relations avec les femmes du « Bloc de l’Ouest ». Dans le contexte de la guerre froide, le Mali socialiste a fait le choix du non-alignement et maintient une collaboration effective avec la France comme avec les États-Unis.

Aoua Keita devient une « Femme d’Afrique »

La carrière politique d’Aoua Keita s’arrête brutalement en 1967. Alors que le pays est traversé par une « révolution culturelle », elle est écartée du pouvoir, de même que les autres rares femmes à avoir obtenu des responsabilités politiques.

Le coup d’État militaire qui renverse la Ie République de Modibo Keita, l’année suivante, la pousse sur la route de l’exil. Vivant entre le Congo-Brazzaville et la France, elle se consacre à l’écriture de ses mémoires.

Ce témoignage exceptionnel de l’engagement professionnel et politique d’une sage-femme africaine à l’époque coloniale est publié en 1975 et récompensé par le Grand prix littéraire d’Afrique noire un an plus tard n’est sans doute pas pour rien dans le fait qu’elle incarne aujourd’hui la participation des femmes à la lutte pour l’indépendance du Mali et un modèle pour les associations féminines et féministes maliennes.

Son effigie a été reproduite en 2006 sur des pagnes à l’occasion de la Journée de la femme africaine fixée au 31 juillet.

« Première femme députée du Mali. Aoua Keita ». Fresque murale située sur la colline de Koulouba à Bamako. Le griot Bazoumana Sissoko est l’auteur de la musique de l’hymne national du Mali. 

Son portrait orne également la vaste fresque murale située sur les hauteurs de Koulouba, la « colline du pouvoir » à Bamako, qui retrace cent cinquante ans d’histoire malienne.

Aoua Keita est décédée le 7 mai 1980 à Bamako.

Safiatou Dicko Ba

Ce portrait de femme héroïque a été écrit à partir de différentes recherches documentaires effectuées sur internet.

Retrouvez également l’historienne Pascale Barthélémy et écoutez les archives inédites des discours d’Aoua Keita dans l’émission La Marche du Monde, de Valérie Nivelon, qui a été diffusée le dimanche 20 septembre 2020 à 12h10 sur RFI (10h10 TU).

Auteure ou autrice, l’un et l’autre se dit ou se disent… » par Lise Gauvin

Un article écrit par Lise Gauvin paru dans le journal Le Devoir le 20 février 2021

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595590/auteure-ou-autrice-l-un-et-l-autre-se-dit-ou-se-disent

Lise Gauvin, qui  a reçu  en 2020 la Grande Médaille de la francophonie de l’Académie française,  est l’auteure , notamment,  de La Fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme, Paris, Seuil, coll. Points, 2004 et  2011.

Portrait de femme : Sayyida Al-Horra, la sultane-guerrière par Anissa Bellefqih

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Sayyida Al-Horra, la sultane-guerrière

Dans le firmament de son Histoire, le Maroc a eu au XVIe siècle une étoile du Nord qui  fascine par son éclat et son originalité, Sayyida al-Horra, une femme “libre” en terre d’Islam. Une femme d’exception ignorée par l’histoire officielle jusqu’à une époque très récente. Elle exerça le pouvoir dans la ville de Tétouan, proche du détroit de Gibraltar et aux portes de l’Europe, dans un siècle où les impérialismes se battaient pour asseoir leur pouvoir sur des régions géostratégiques.

Elle a grandi dans un contexte d’instabilité politique. Les Wattassides qui régnaient à l’époque faisaient face à la convoitise de leurs voisins : les Ottomans à la frontière orientale,  les Portugais et les Espagnols le long des côtes méditerranéennes et atlantiques, sans oublier le danger que constituaient les Saadiens qui voulaient le pouvoir. Ils furent, de ce fait, obligés d’accepter que des régions dans le N-O jouissent d’une autonomie politique. Ce fut le cas de deux villes-États où vécut Sayyida al-Horra : Tétouan et Chefchaoun.

Se pencher sur la vie de cette “femme souveraine”, de sa naissance à son éviction du pouvoir, permet de voir les grandes lignes qui expliquent ce destin hors du commun en mettant en exergue sa personnalité, les facteurs qui l’ont aidée à devenir une figure de légende et les leçons qu’on peut tirer de sa vie. 

Une vie de princesse

Sayyida al-Horra est la fille du prince Ali Ben Moussa Ben Rachid el-Idrissi el-Alami Ben Mchich de la noblesse andalouse, qui a guerroyé à Grenade aux côtés du dernier roi musulman pour arrêter l’avancée des chrétiens dans les ultimes bastions musulmans en Andalousie. C’était le prince de Chefchaouen, petite ville rifaine, et de sa région qui incluait aussi Tétouan et les tribus qui vivaient entre Sebta, Tanger, Asilah et Ksar Elkebir. Sa mère était d’origine espagnole. Convertie à l’islam, elle avait pris le nom de Zahra Fernández. Deux enfants naquirent de ce mariage : Ibrahim et al-Horra, née en 1485[1]à Grenade. Le lieu de naissance, rapporté par plusieurs sources, est important car toute sa vie a été déterminée par les événements de sa petite enfance. En filigrane, on sent une béance à combler. La perte du vert paradis de l’enfance andalouse dont elle fut chassée en 1492. Fil d’Ariane de sa vie. Blessure, née de cet arrachement, qui déterminera ses choix et ses actions.

Le nom de Sayyida al-Horra que l’Histoire a retenu claque comme un étendard sans aucune référence patronymique. On le trouve dans son contrat de mariage et c’est le seul nom qui soit cité dans les documents portugais et espagnols la concernant.

Al-Horra, est traduit très souvent par “la femme libre”, par opposition à l’esclave et sans la connotation actuelle liée à ce mot. Fatima Mernissi avance le sens de “femme exerçant un pouvoir souverain”. « La noble dame », comme la nomme Chantal de La Véronne, paraît plus approprié.

Son nom est toujours précédé dans les sources arabes par “Sayyida” ou “Sitt”. Le premier la range parmi les “maîtres” (al asyâd). Quant à “Sitt”, “la dame”, il lui fut donné après son mariage en signe de respect avec une connotation d’honneur. Pour certaines sources, les parents lui ont donné ce nom en souvenir de la première Al-Horra qui était la mère du sultan Abou Abdellah (Boabdil) Ben L’ahmar, dernier roi de Grenade. Ce nom avait, du reste, un très bon écho chez la communauté andalouse installée à l’époque à Chefchaouen et à Tétouan. Il l’a prédestinée à être libre de la tutelle des hommes.

Princesse ayant vécu dans l’opulence d’un palais, Sayyida al-Horra reçut une éducation digne de son rang. Elle fut choyée et profita au même titre que son frère du fait que Chefchaouen vivait son siècle d’or. Cette excellente formation par les meilleurs maîtres ainsi que l’exemple de son père et sa double culture qui lui a permis de maîtriser l’arabe et l’espagnol ; tout cela l’aidera grandement à exercer la responsabilité du pouvoir.

La langue espagnole lui fut utile à Tétouan lors de ses contacts avec les voisins ibères et pour communiquer avec la population de cette ville qui était peuplée majoritairement d’émigrés andalous ayant fui la Reconquista. Par ailleurs, aux côtés de son père (puis de son mari), elle connut de près les arcanes du pouvoir et les coulisses de la politique, l’importance du djihad (guerre) et la gestion des affaires des citoyens. Intelligente et douée, elle suivit l’enseignement des meilleurs maîtres, mais elle fut surtout la disciple du célèbre cheikh Abou Mohammed Abdallah al-Ghazwani. C’est dans son enseignement qu’elle puisa la grande sagesse dont elle fit preuve durant toute son existence. On raconte que le père d’al-Ghazwani lui posait souvent la main sur la tête et disait : « Cette jeune fille occupera un rang élevé ».

Une femme de pouvoir et d’alliances

La vie de Sayyida al-Horra fut régie par une série d’alliances, que ce soit pour ses deux mariages purement politiques ou pendant sa période de corsaire.

Elle épousa à seize ans Hassan Ben Ali al-Mandri, un Grenadin installé à Tétouan auquel elle était promise depuis l’enfance. Elle trouva un milieu andalou cultivé et raffiné comme celui où elle avait grandi. Selon Hakim Ibn Azzouz, ce mariage permit à son mari, neveu du fondateur de Tétouan, de devenir Gouverneur, représentant du père de Sayyida al-Horra. Il l’associait régulièrement dans ses affaires, l’initiant ainsi aussi bien à la vie publique qu’à la gestion des opérations militaires contre les Ibères et aux intrigues de la politique. Il la désignait même pour le remplacer à la tête de la ville chaque fois qu’il s’absentait, car il était en luttes permanentes avec les Portugais établis à Sebta, Tanger et Asilah. C’est ainsi que Sayyida al-Horra familiarisa les habitants à son autorité, et les amena à l’accepter plus tard comme gouverneure. 

En 1519, son mari décède en n’ayant eu qu’une fille avec elle du nom de Fatima. Tétouan tomba alors sous l’autorité de son frère Ibrahim, devenu prince de Chefchaouen depuis le décès de leur père (1512). Grâce au savoir-faire qu’elle avait su manifester et à la force de sa personnalité, reconnus même par ses adversaires, le prince Ibrahim décida en 1525 de lui céder le pouvoir de gouverner seule cette ville. Elle prit le nom de “Hakimat Tétouan” ou “Sayyidat Tétouan”, gouverneure incontestée de Tétouan et du N-O du Maroc. Elle devint également le chef de la piraterie dans cette région de la Méditerranée.

L’éclat de ses actions lui valut l’intérêt du sultan Ahmed al-Wattassi de Fès qui la demanda en mariage en 1541. Ce fut de nouveau une union indubitablement politique. Le sultan voulait consolider son autorité dans le N-O du Marocà un moment où les Saadiens continuaient leur lente progression pour la prise de pouvoir. De son côté, Sayyida al-Horra pouvait compter sur l’appui du sultan. Contrairement aux usages, elle exigea du roi que la cérémonie du mariage ait lieu à Tétouan et non à Fès montrant ainsi qu’elle n’avait nulle intention de renoncer à gouverner après son mariage. Au lieu de suivre son mari et d’être une femme de son sérail, elle fit le choix d’être “Hakimat Tétouan”. Elle obtint de continuer à résider à Tétouan et laissa le sultan rentrer seul à Fès. La conséquence de ce mariage fut que les Espagnols firent front commun avec les Portugais estimant que l’union du sultan de Fès avec Sayyida al-Horra était une coalition dirigée essentiellement contre les Ibères.

Princesse-corsaire à l’épreuve du pouvoir

Sayyida al-Horra fut décrite par les Portugais comme l’ennemie jurée des étrangers et une instigatrice pour la résistance. Sa principale occupation était de lutter contre les étrangers par tous les moyens dont elle disposait, dont la guerre de course qui consiste à attaquer la marine marchande plutôt que d’engager des combattants. Elle disposait à Martil, petite cité près de Tétouan, d’un port bien abrité et adapté à ce type de guerre et avait de nombreux navires et fustes prêts à se lancer jour et nuit dans des opérations de piraterie contre les côtes espagnoles. Elle était entourée de chefs qui dirigeaient les expéditions terrestres et maritimes du djihad et d’autres, chargés de défendre la ville et de veiller à la sécurité des habitants et à leur bien-être. La guerre ne l’empêchait pas de veiller à bien gérer sa ville. Il faut mettre à son crédit la mise en place de la fonction de mouhtassib[2].

Elle réussit la gageure d’être le chef incontesté de la piraterie dans la région grâce à sa détermination et à des alliances précieuses, celles du sultan de Fès et du fameux corsaire turc Kheireddine dit Barberousse, qui opérait à partir d’Alger et dont le seul nom provoquait la terreur chez les plus grands amiraux européens. Les Ibères ne voyaient pas d’un bon œil cette entr’aide entre les deux flottes tétouanaise et turque surtout qu’elles avaient élargi leur cercle de manœuvres en Méditerranée au détroit de Gibraltar et face aux villes côtières de l’Atlantique. Elle allait elle-même, si nécessaire, à l’île de Badis sur le littoral rifain pour négocier avec Barberousse de futures campagnes communes contre les intérêts de leurs voisins chrétiens.

Les Espagnols et les Portugais qui la surnommaient parfois la « Barberoussa Tetouania » essayèrent plusieurs fois de détruire sa flotte et ses ports et de prendre Tétouan. En vain. Elle eut même recours au blocus de Sebta, provoquant ainsi la rupture des relations entre cette ville et Fès.

Le sultan Ahmed al-Wattassi, qui avait le frère de Sayyida al-Horra comme beau-frère, ministre et conseiller, écrivit au roi du Portugal, Jean III, pour une médiation entre elle et le gouverneur portugais de Sebta, Don Alfonso de Noronha qui exigeait la cessation de la piraterie. En réalité, le sultan ne voulait pas d’un nouveau front au Nord alors qu’il était occupé à gérer au Sud l’avancée des Saadiens qui appelaient au djihad pour libérer les enclaves étrangères du Maroc. Elle dut accepter de faire la paix sous la pression de ses émissaires. Elle profita cependant de la présence de son frère Ibrahim à Fès dans le cercle du pouvoir pour peser sur les négociations et l’écriture des articles de l’accord de paix avec les Portugais. L’accord fut signé en 1538 quand Don Alfonso de Noronha finit par accéder à la demande de Sayyida al-Horra que Tétouan ne soit pas concernée par l’interdiction de la piraterie.

Cette volonté de laisser Tétouan libre de continuer la piraterie ou la guerre de course était pour Sayyida al-Horra un élément vital pour sa gouvernance. En effet, cela lui permettait, en parallèle du “commerce silencieux”, source d’enrichissement importante qui avait cours à l’époque, d’obtenir par les expéditions avec Barberousse des revenus substantiels composés du butin des opérations de piraterie et des rançons réclamées pour les captifs. Espagnols et Portugais qui la reconnaissaient comme leur partenaire dans le jeu diplomatique étaient contraints de négocier avec elle pour la libération de leurs ressortissants capturés. Toutefois, elle était parfois obligée de libérer sans rançon les prisonniers portugais quand la prise avait lieu en dehors de Tétouan à cause du traité signé.

L’obéissance aux ordres du sultan de Fès la forçant à faire la paix avec le Portugal a eu un effet désastreux pour l’avenir politique de Sayyida al-Horra. Son attitude ne fut comprise, selon Elwahhabi, ni par les soldats, ni par les Portugais, ni par l’entourage du sultan, ni par les al-Mandri (dont son gendre) qui pensaient qu’ils avaient plus le droit au pouvoir qu’elle. Elle fut destituée en 1542 et se vit dépouillée de tous ses biens. Cette éviction du pouvoir était due au cumul de trois facteurs : son indépendance et intransigeance en tant que corsaire, la coalition ibère pour arrêter la piraterie et un complot familial ourdi par le père de son gendre al-Mandri et par son demi-frère Mohammed Ben Rachid, allié à Don Alfonso de Noronha et aux Saadiens. 

Sayyida Al-Horra retourna vivre à Chefchaouen plutôt que dans son palais de Fès. Elle a dû comprendre grâce à son intelligence aigüe que la dynastie Wattasside agonisait et que l’étoile des Saadiens était en train de monter auprès du peuple. Très vite, elle fonda une confrérie religieuse ou zaouïa, qui « dispensa un enseignement religieux engagé, dominé le plus souvent par la lutte contre les Ibères et l’attachement aux valeurs menacées. À travers l’encadrement des fidèles, cette princesse déchue tenait sans doute avant toute chose à continuer la lutte qui a toujours été au cœur de son action et de ses ambitions » (Karima Benyaich).

Elle rendit l’âme en 1562. Sa tombe, sise dans la zaouïa Raïssouniya, demeure, à ce jour, un lieu de pèlerinage pour les femmes.

Ainsi se termina la vie de cette personnalité exceptionnelle et unique en son genre comme le Maroc n’en a jamais connu. 

L’héritage de Sayyida al-Horra

Sayyida al-Horra restera la seule reine dans l’histoire du Maroc. Elle gouverna de son premier mariage à son éviction du pouvoir en faisant de Tétouan une petite miniature de l’administration centrale de Fès.

Une femme si puissante et si novatrice qu’elle n’a certainement pas fait l’unanimité, mais elle a conquis l’admiration et le respect de ses amis comme de ses détracteurs ou de ses ennemis par la détermination et la foi qui l’ont guidée en permanence à lutter farouchement pour le bien de son pays et contre la présence des étrangers sur son sol. Elle a déconstruit le stéréotype de la femme musulmane et a donné la preuve qu’on pouvait être une femme de pouvoir et gouverner en terre d’Islam.

Elle a légué une belle leçon de féminisme pour la parité dans l’éducation, l’instruction et l’égalité des chances. On peut retenir aussi que sa vie a été une leçon dans le domaine de la politique et du pouvoir qui est fait autant d’alliances que de pragmatisme entre les protagonistes qui mènent le monde.

Sayyida al-Horra mérite qu’on lui rende hommage et qu’on lui accorde la place qui lui revient dans l’enseignement de l’Histoire officielle. 

Il est regrettable que l’Histoire n’ait retenu que sa vie de princesse guerrière, laissant le pan de sa vie privée dans l’ombre. Cela fait réfléchir sur le prix à payer quand une personne s’engage dans un combat qui la dépasse. Maîtresse de sa vie, l’a-t-elle été de son destin ?

Anissa Bellefqih


[1]Nous avons retenu les dates et faits tels qu’ils reviennent dans la majorité des sources.

[2]Mouhtassib : fonctionnaire de la cité musulmane chargé de la police des marchés, du contrôle des poids et mesures et aussi, d’une façon générale, de veiller à la bonne conduite de tous en public, éventuellement réprimer les abus, conformément à la loi. Il doit encore veiller à ce que les bêtes de somme soient bien traitées et n’aient pas à fournir, elles non plus, un travail au-dessus de leurs forces. Cette fonction ne fut réhabilitée au Maroc qu’en 1982 par dahir.

SOURCES :

  • La Véronne, Chantal de, Sîda El-Horra : la noble dame, Hespéris », N° 43, 1956.
  • Fatima Mernissi, Sultanes oubliées, éditions Le Fennec, 1990.
  • Osire Glacier, Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui, Tarik éditions, 2013.
  • Benyaich, Karima, Sayyda Al­‑Horra: Un pouvoir féminin en terre d’Islam. 2014
  • Elwahhabi, A., Sayyida al-Horra, al’amira almoujahida, Revue daoûat alhaq, N° 376, 2004.
  • Al Afia A., Sayyida al-Horra, Hakimat Tétouan, Revue daoûat alhaq, N° 9, 1978.
  • Ibn Azzouz, Hakim, Sayyda Al Horra, Hakimat Tétouan, Études sur l’histoire de Chefchaouen et Tétouan, Rabat,1983.    

Nassira Belloula : « Trajectoire, engagements et écriture ».

Entretien entre Houda Hamdi & Nassira Belloula intitulé  » Nassira Belloula :  Trajectoire, engagements et écriture », paru dans Études françaises et francophones contemporaines (Contemporary French and Francophone Studies, Volume 24 numéro 5, pages 523-528 | Published online : 02 Feb 2021).

Houda Hamdi : Nassira Belloula, vous êtes à la fois, journaliste, essayiste, poétesse et romancière. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture romanesque ? Que représente cette dernière pour vous ?

Nassira Belloula : Dès mon jeune âge, j’étais une amoureuse des livres. J’aimais beaucoup la lecture, et je voulais devenir écrivaine. Avoir mon nom sur la couverture d’un livre était mon rêve. Avec le temps, le roman et la poésie occupèrent une part importante dans ma vie. Je leur consacrais tout mon temps libre. J’ai commencé par écrire de la poésie presque à l’école primaire, et j’adorais cela. Mes enseignant⋅e⋅s m’avaient encouragée, et j’écrivais aussi bien en français  et la poésie. C’était mon but avant tout, écrire des romans. Je me suis engagée dans ce processus d’écriture avec ma vérité et ma sensibilité.

Houda Hamdi : Pensez-vous que votre métier de journaliste ait influencé votre écriture romanesque ?

Nassira Belloula : Le métier de journaliste est très prenant et c’est une autre forme d’écriture, factuelle, circonscrite, précise. Cela est très différent de l’écriture romanesque, c’est évident même. Être journaliste m’a énormément éloignée de l’écriture romanesque. J’étais dans le reportage, les couvertures médiatiques, les chroniques, le quotidien. Par ailleurs, mon premier livre est un essai intitulé Algérie, le massacre des innocents paru en 2000 aux éditions Fayard. Bien sûr, il est venu des années après mon premier recueil de poésie, Les Portes du soleil, paru en 1988 chez l’Entreprise Nationale Algérienne du Livre (ENAL). Je n’ai publié mon premier roman qu’en2003. En vérité, il a été écrit dans les années 1980 et portait sur la Guerre d’Algérie. Ce roman devait paraître à l’ENAL en même temps que mon premier recueil de poésie, mais c’est une autre histoire.

Houda Hamdi : Pourriez-vous partager avec nous les auteur⋅e⋅s et les œuvres qui vous ont le plus marquée, voire influencée ?

Nassira Belloula : Au commencement, je lisais des livres comme ceux publiés aux éditions de la Bibliothèque Rose et Verte ou encore Le Club des Cinq. J’aimais les livres de jeunesse comme Les Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain et Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf. J’affectionnais particulièrement Le Livre de la jungle de Kipling (j’en garde encore une vieille version). Mais je suis vite passée à une autre étape dans mes lectures. J’ai découvert la poésie française qui m’avait happée au tournant de l’adolescence. Rimbaud était mon idéal. À sa poésie poignante et déchirante se rajoute le mythe du personnage : autant d’ingrédients pour me séduire. La poésie a marqué cette période de ma vie. Le résultat était Les Portes du soleil publié dans les années 1980, ainsi que des poèmes parus, entre autres, dans des périodiques. … Ce livre pourtant très compliqué que j’ai lu et relu. Il y a aussi Majdouline d’El Menfalouti qui m’a beaucoup marquée. Plus tard, j’ai aussi découvert la littérature féminine avec notamment Annie Ernaux, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Assia Djebar, et bien d’autres.

Houda Hamdi : Bien que vous viviez au Canada depuis 2010, vos histoires se passent toujours en Algérie. Pourquoi ?

Nassira Belloula : Je suis née et j’ai grandi en Algérie. C’est aussi en Algérie que j’ai fait mes études et que j’ai travaillé pendant presque vingt ans. Je me suis construit un capital de mémoire, d’émotions, de sensibilité, et de subjectivité. Toutes mes racines sont là-bas, même déterrée, ma sève est sans cesse irriguée par ce terreau. C’est un monde qui m’appartient et auquel j’appartiens. Je le connais bien et il me connaît bien aussi. Forcément, on puise dans ce qui nous parle et nous inspire. C’est une écriture fondée sur la mémoire, l’émotion et le vécu (le mien et celui des autres).

Houda Hamdi : Vos romans constituent une vraie fresque de personnages féminins : femmes d’hier et d’aujourd’hui, jeunes, vieilles, battantes, soumises, illettrées, éduquées, émancipées, dépendantes, etc. Pourquoi cette volonté d’écrire sur la communauté et la condition féminines algériennes ?

Nassira Belloula : Écrire est un acte subversif. C’est un acte de résistance lorsqu’on voit la condition féminine et les terribles oppressions sociales et politiques qui maintiennent les femmes dans un certain schéma. Certes les évolutions et les changements lui ont permis d’accéder à l’espace public. Cependant, même si cet espace semble conquis et approprié, cela reste en surface simplement. Le fond est immuable. Mes livres sont comme un engagement ; mon engagement à faire ressortir ces paradoxes et ces nuances qui caractérisent la condition féminine. Cela permet un regard sur une communauté qui n’échappe pas aux règles obsolètes des coutumes et des cultures propres aux pays maghrébins, arabo-musulmans. Écrire me permet de dévoiler ces zones obscures teintées par les tabous, l’honneur, l’interdit, et la sacralisation du corps féminin.

Houda Hamdi : Est-ce que vous vous considérez donc comme féministe ?

Nassira Belloula : Je suis féministe car pour moi le féminisme, malgré toutes les connotations négatives qu’on lui attribue depuis des années, est un combat honorable et de longue haleine pour la reconnaissance des droits de la femme et de l’égalité. Il n’y a pas d’équivoque à ce propos-là. Il nous faut encore lutter par tous les moyens, et chacune les siens – moi c’est par la littérature –, pour faire émerger une subjectivité féminine entière, complète, consciente, dotée de tous ses droits sociopolitiques. Le féminisme est entré en conflit avec lui-même, s’est divisé en plusieurs branches parfois ennemies. Certaines femmes ne se reconnaissent plus dans le féminisme, d’autres optent pour un « féminisme » différent fondé plus sur la race, la couleur, la religion, l’identité, la classe sociale, etc. Mais en réalité, toutes ces femmes doivent leur présence sur le terrain ainsi que leurs premiers droits acquis durement comme le droit de vote, le droit à l’avortement, au travail, à l’indépendance financière, etc., aux premières féministes. Sans elles, nous serions encore en train de nous battre pour des choses comme l’ouverture d’un compte bancaire ou le mariage sans la caution ou l’autorisation d’un tuteur. Le féminisme n’est pas une tare bien qu’aujourd’hui on trouve des femmes qui ont peur de ce mot, peur d’être taxées d’extrémistes ou d’aller à l’encontre de leur nature féminine, mélangeant féminisme et féminité. Je suis féministe. Je l’assume car c’est un mouvement de combat de la femme très significatif pour moi d’autant plus que de nos jours, plus que jamais et avec le recul du féminisme, les femmes perdent de plus en plus leurs acquis. Partout dans le monde, au premier conflit ou tension social, politique, économique, etc., la femme est la première à payer un lourd tribut.

Houda Hamdi : Vos romans sont fortement marqués par la perte, la folie, et la mort. Pourquoi une telle dimension tragique dans vos œuvres ?

Nassira Belloula : La folie me fascine. Petite, j’observais pendant des heures un homme errant dans le quartier, chantant à tue-tête. On me disait mesquine [le pauvre] mahboul [il est fou]. Chaque village a son fou, disait-on. Après, il y a cette relation extrême entre le sage et le fou comme point philosophique qui m’a interpellée. … Cela a permis à Maria, dans Aimer Maria, de survivre. La folie c’est la perte de soi. C’est une introspection, une feuille de la mémoire dans un abandon où l’esprit ne contrôle plus rien. Mais c’est aussi une transition vers la vérité. La dimension tragique dans mes œuvres ? Pas autant que ça : il y a une répartition entre la vie et la mort, entre l’abandon et le sursaut, entre la folie et la raison.

Houda Hamdi : La nature semble occuper une place particulière dans vos romans : c’est le cas notamment des montagnes dans Terre des femmes, de la mer dans Aimer Maria, et du désert dans J’ai oublié d’être Sagan. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

Nassira Belloula : Je crois qu’on peut dire que je suis « claustrophobe » d’une certaine manière. Certes je n’ai pas peur du noir ou des espaces réduits, mais j’étouffe sans la sensation d’être à l’air libre. L’air libre, les grands espaces, et la nature, sont des éléments très forts pour moi. Cette liberté liée aux espaces grandioses, à la mer, aux forêts et aux dunes, est un besoin incommensurable chez moi. Ce sont des espaces qui me construisent. C’est comme multiplier les ruptures avec la société, avec le système, avec soi, avec ce que je représente pour ne pas me sentir prisonnière d’un péril quotidien. Difficile peut-être de s’expliquer sur ça.

Houda Hamdi : Alger représente un cadre principal de Visa pour la Haine et de La Revanche de May. Que représente cette ville pour vous ?

Nassira Belloula : Alger est une ville qui a une grande place dans ma vie. J’ai fait mes premiers pas à Alger. Je suis née à Batna mais on s’est installé à Alger une année après. J’y ai fait mes premières classes, mes premières amitiés, mes premiers chagrins d’amour. J’y ai vécu toute ma vie excepté les huit années que nous avons passé dans les Aurès. Alger est une ville que je n’ai jamais quittée. Il m’était impossible de m’imaginer vivre ailleurs. Une ville qui s’est refermée sur mes pleurs, mes espoirs, mes luttes, mes larmes, mes rires, mes vagabondages, mes erreurs, et mes réussites. Alger est un chantier en permanence pour moi ; un chantier où j’avais quelques ouvrages à éditer.

Houda Hamdi : un texte intimiste qui relate les effets néfastes d’une relation conjugale toxique. Est-ce pour vous une volonté d’écrire un texte plus universel ?

Nassira Belloula : C’est une histoire qui m’a été inspirée par plusieurs expériences vécues autour de moi. Maria est une histoire de femme et comme me l’a écrit une lectrice, « Nous sommes toutes des Maria ». L’universalité dans l’écriture est très subjective. Qu’est-ce que l’universalité ? Comment y accéder ? Beaucoup de romans sont universels et pourtant leurs histoires se déroulent dans des villages, ou bien ils traitent de thématiques « locales ».

Houda Hamdi : Une dernière question si vous le permettez. Tout en racontant les histoires singulières de six femmes appartenant à différentes générations, Terre des femmes relate aussi l’Histoire coloniale de toute une région, celle des Aurès. Comment s’est effectué le travail d’écriture d’un roman qui conjugue les histoires des protagonistes avec celle de l’Histoire d’un pays ?

Nassira Belloula : En premier lieu, ce roman s’est constitué autour d’une série de textes écrits à différentes époques, ainsi qu’autour de quelques nouvelles. Je vous ai parlé au début de l’entretien de mon premier roman qui devait aussi paraître à l’ENAL au début des années 1980, un roman sur la Guerre d’Algérie. Les dernières parties de Terre des femmes viennent de ce roman. Puis, j’ai ramassé, compilé, retravaillé le tout comme un ensemble. Au départ, il n’y avait pas la dimension historique, elle s’est imposée à moi par la suite. Dans Djemina justement, il y a ce va-et-vient entre l’action et l’Histoire. C’est un genre qui me séduit. Après la décision d’inclure des éléments historiques, l’écriture du roman s’est arrêtée car il fallait se jeter dans la recherche. Mes études à l’Université de Montréal en Histoire et littérature comparée m’ont aidé dans cette voie. Après avoir vérité et compilé la documentation sur la région, j’ai repris l’écriture du roman mais non sans difficulté. Il fallait connaitre la topographie, les anciens noms, les données géographiques des lieux, etc.

Les auteures de l’article :

Houda Hamdi est maître de conférences à l’Université du 8 mai 1945 à Guelma, Algérie. Elle est également chercheuse invitée Fulbright Alumna, American University, Washington DC (2019). Ses intérêts de recherche incluent la littérature algérienne et le cinéma principalement en ce qui concerne les études postcoloniales et de genre. Elle a publié plusieurs articles, participé à de nombreuses conférences et édité un volume collectif intitulé Maïssa Bey: Deux règles de créativité  (L’Harmattan, 2019).

Nassira Belloula est une auteure francophone algéro-canadienne. Elle a publié son premier recueil de poésie, Les Portes du Soleil, en 1988. Depuis, elle a également publié plusieurs romans dont Visa pour la haine (2008), Terre des femmes (2014), Aimer Maria (2019) et J’ai oublié d’être Sagan (2020). Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues dont l’anglais, l’italien et le berbère.

Article extrait de Contemporary French and Francophone Studies – Volume 24, Issue 5

Notes

  1. Nassira Belloula, Algérie. Le massacre des innocents, Paris, Éditions Fayard, 2000.
  2. Nassira Belloula, Les Portes du soleil, Alger, L’Entreprise Algérienne du Livre, 1988.
  3. Nassira Belloula, Terre des femmes, Alger, Chihab Éditions, 2014 ; Aimer Maria, Alger, Chihab Éditions, 2018 ; J’ai oublié d’être Sagan, Montréal, Hash#ag, 2019.
  4. Nassira Belloula, Visa pour la haine, Alger, Éditions Alpha, 2008 ; La Revanche de May, Montréal, Éditions de la Pleine Lune, 2012.

https://www.tandfonline.com/eprint/FI3BVSXRNHZYJPMTCAQC/full?target=10.1080%2F17409292.2020.1848172&fbclid=IwAR1nVK6D8TbabeZ6jvWivf8sdbIa-B1LvZBF-TJ9v7WHMkDt2Zwm5Nx1RLM

Les impatientes de Djaïli Amadou Amal : dans l’antichambre de la douleur. Par Nassira Belloula

Dans son roman Les impatientes, Djaïli Amadou Amal nous confronte à la douloureuse condition féminine au Cameroun. Dès qu’on entame le roman, il y a comme du déjà-vu. L’impression d’être dans tout pays musulman qui a basé sa législation sur une lecture rigoureuse de la charia, concernant surtout la polygamie, le contrôle du corps de la femme, sa servitude exclusive au profit de l’homme puis de la famille. On pénètre dans un pays musulman avec la religion hybride en arrière-plan. Le roman s’ouvre sur deux proverbes, le premier peul, « La patience cuit la pierre », et le deuxième arabe, « La patience d’un cœur est en proportion de sa grandeur. » En Camerounais, patience se dit munyal, un mot qu’on martèle jour et nuit aux femmes pour qu’elles acceptent leur sort et qu’elles soient soumises. Nous avons son équivalent en algérien, essabri (patiente), qu’on dit aux femmes à chaque fois qu’elles se plaignent de leur condition.

Djaïli Amadaou Amal est camerounaise, peule et musulmane. C’est dire qu’elle sait de quoi elle parle, incluant en partie son expérience et d’autres expériences vécues, puisque le roman est basé sur des faits réels, qui mettent à nu les multiples violences que subissent les femmes dans sa région du Sahel. Effectivement, c’est au nord du Cameroun, dans une concession peule, que vit Ramla, dix-sept ans, qui rêve d’être pharmacienne et d’épouser un homme qu’elle aime, de partir avec lui à l’étranger, afin de vivre une vie à la mesure de ses rêves. Or son oncle décide de la marier à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, dans la cinquantaine, riche et polygame. Elle va devenir sa deuxième femme. Les hommes de la famille en ont décidé autrement pour elle. Elle va rejoindre Safira, la première épouse, qui redoute son arrivée. L’histoire est aussi celle d’Hindou, la demi-sœur de Ramla. Elles se marient le même jour. Assises aux pieds de leur père, le jour de leur départ de la maison parentale, elles reçoivent les commandements énoncés solennellement par le père et l’oncle. « À partir de maintenant, vous appartenez chacune à votre époux et lui devez une soumission totale, instaurée par Allah. Sans sa permission, vous n’avez pas le droit de sortir ni même celui d’accourir à mon chevet ! Ainsi, et à cette seule condition, vous serez des épouses accomplies ! » (p. 9)

On va suivre l’histoire douloureuse de trois femmes. Trois portraits de femmes, qui ont les yeux baissés, le dos courbé sous les charges, les bras avides d’amour, le corps offert aux servitudes sexuelles et domestiques insignifiantes, et qui ont abandonné toute forme de lutte. Djaï Amadou Amal sonde en profondeur l’âme meurtrie de ses femmes, elle va chercher ces graines qui poussent pour fleurir même dans le fumier. Ces femmes se battent à leurs manières, se révoltent contre l’ordre établi, quitte à faire (ou : laisser ?) fermenter l’esprit de vengeance et du complot pour survivre, en se laissant bercer par la folie qui va en crescendo pour s’opposer au munyal, patience.

Le roman s’ouvre sur la voix de Ramla, excellente lycéenne, dont la tête est remplie de rêves qui ne concordent en rien avec ce qui se passe autour d’elle. Elle ne veut pas devenir l’une de ces femmes brisées, humiliées qui n’existent plus et qui reproduisent inlassablement le même schéma. Elle aime Aminou, l’ami de son frère, aussi jeune, révolté et ambitieux qu’elle. Son père lui accorde la main de Ramla, avant de revenir sur sa décision et de la marier à Alhadj, jugé plus digne de la famille. Ramla est contrainte d’accepter cette décision.

Le deuxième récit est celui de l’adolescente Hindou, c’est la partie la plus horrible et la plus aboutie du texte. L’auteure explique au mieux cette mentalité patriarcale incluant la polygamie, les violences et surtout l’indifférence devant les cruautés subies par les femmes. Cette partie comptabilise à elle seule toute l’idée du roman, et nous met sous les yeux l’effrayante réalité de tout un environnement social et familial qui maintient cette chape de plomb sur la tête des épouses. Hindou subit une effroyable cruauté de la part de son époux et cousin Moubarek. Il la viole, la bat quotidiennement, l’ignore, la maltraite et l’humilie jusqu’à coucher avec une prostituée dans le lit conjugal. Elle avoue : « Quand il se rapproche de moi, je tremble tellement que, pour la seconde fois de la soirée, je fais sur moi. Le liquide tiède mouille le pagne déjà humide, dégouline le long de mes jambes et laisse une trace sur le sol poussiéreux. Un vide s’installe dans mon esprit. Tout mon corps se contracte de peur des coups. Je suis terrorisée. » (p. 42)

Elle fait une première fugue, tout le village est alerté. Elle est rendue à son époux. La mère exige d’elle patience, la famille exige d’elle obéissance et le père la traite d’ingrate. Hindou finit elle-même par minimiser cette violence pour ne pas aller contre les siens : « Ce n’était pas un viol. Tout s’était déroulé normalement. Je suis juste une nouvelle mariée plus sensible que les autres » (p. x ?), bien qu’elle soit sur le chemin de la folie.

Puis, vient le récit de Safira, la première épouse d’Alhadj. On voit dans cette partie que les conditions et les enjeux sont différents. Safira est une femme mûre, une épouse, et la seule durant plus de vingt ans. Elle semblait vivre une vie assez paisible avant qu’elle ne soit confrontée à une violence morale, liée à l’humiliation d’avoir une coépouse, presque du même âge que sa propre fille. Elle va user de tous les subterfuges et de stratégies plus abominables les unes que les autres pour se débarrasser de Ramla et la faire répudier. Ces femmes offrent un même visage, celui de la souffrance, de la servitude, de la soumission.

Le roman est écrit sous la forme d’un témoignage, avec des phrases courtes. C’est sans doute ce qui séduit dans le texte, son accessibilité et l’articulation des paragraphes et dialogues qui parfois sont empreints d’un certain simplisme avec de multiples exclamations. Cela s’explique par le fait que l’auteure elle-même, ayant fait face à cette situation de mariage forcé et de violence, s’est détachée quelque peu de son texte. L’idée est sans doute de ne pas se laisser envahir par le trop-plein de ses propres émotions, en laissant celles de ses protagonistes émerger. La force du roman n’est ni dans son style qui manque parfois d’audace, ni dans sa construction polyphonique qui permet de mieux saisir les pensées des trois héroïnes, mais dans l’évocation puissante de la condition féminine, qui dépasse le Cameroun pour s’ancrer dans chaque pays où les femmes subissent le pire des traitements. L’auteure fortement touchée, imprégnée de cette culture d’asservissement, réussit avec beaucoup de force et de profondeur à nous restituer cette amère réalité.

En choisissant la forme polyphonique, Djaïli Amadou Amal nous permet de décrypter les mécanismes et les procédés mis en place par les coutumes pour persuader les femmes de leur infériorité, comme le chantage affectif, le sens de la dignité, l’honneur, la règle absolue, les devoirs avant les droits. Et surtout, cette rengaine infernale qui rythme chacune de leur respiration. « Pour conclure, patience, munyal face aux épreuves, à la douleur, aux peines ». (p. 27) L’époux, la famille, la société, l’environnement, les lois tribales, la loi du père qui a le droit de vie et de mort sur ses femmes sont des agents épouvantables dans l’asservissement des femmes. C’est ce qui ressort dans ce roman que l’auteure clôture avec deux mises en scène : celle de Ramla sur le chemin qu’elle s’était choisi, et celle de Safira parée comme une jeune mariée.

Les Impatientes

Djaïli Amadou Amal

Éditions Emmanuelle Collas

Prix Orange du livre Afrique 2019

Sélection du Prix Goncourt 2020

Prix Goncourt des lycéens 2020

Portrait de femme : Marguerite d’Angoulême par Sylvie Le Clech

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Marguerite d’Angoulême, lutter et soigner par les mots (1492- 1549)

Marguerite écrivait en 1547, à l’annonce de la mort de son frère François Ier : « Je n’ay plus ny Père ny Mere, ny sœur ny frere, Sinon Dieu seul auquel j’espere » (Chansons spirituelles), puis déclamait :  « Je t’envoie ma deffiance [elle parle à Dieu], Puisque mon frere est en tes lacs, Prends moy afin qu’un seul soulas, Donne à tous deux rejouissance ».

Cette femme qui s’éteint à quelques jours de Noël 1549,  dans son château d’Odos près de Tarbes est désormais bien loin de la cour divisée de son frère chéri, le roi François Ier. Elle avait choisi de soigner sa douleur par la littérature et la poésie. Ses Chansons spirituelles et le Dialogue en forme de vision nocturne faisaient bon ménage avec le cocasse et gaillard recueil de contes, l’Heptaméron. Le retrait dans son petit royaume de Navarre était son quotidien, une thébaïde propice à la création littéraire. L’histoire a rarement mis en lumière les sœurs de rois, préférant faire porter ses feux sur les mères ou les maîtresses. Les sœurs se retrouvent reléguées avec les épouses légitimes dans une forme d’obscurité qui renforce le sentiment que le « deuxième sexe » n’est jamais vu pour lui-même mais en fonction des discours masculins. Mais Marguerite est différente. Il n’y a à peu près aucun domaine où elle n’ait pas exercé son esprit subtil avec talent. Même le trio de gouvernement formé avec sa mère, Louise de Savoie, et son frère, François Ier est étonnant. Son aura est telle que l’explorateur Verrazano, en découvrant la baie de New York en 1524, lui donne le nom de Sainte Marguerite, en hommage à celle « qui l’emporte sur les autres dames par sa discrétion et son esprit ». La terre qui borde la baie s’appelle « Angoulême ». Même le misogyne Rabelais qualifie son esprit d’ « ecstatic » (Tiers livre, 1536).

A bonne école !

Si elle a pu incarner toutes ces dimensions et dans une discrétion que ses contemporains lui reconnaissent comme une qualité, c’est qu’elle a été à bonne école. Marguerite est une femme née dans un monde de lignées, de terres, de pouvoirs, un monde féodal, dans lequel l’individu, homme ou femme, est la pièce d’un ensemble complexe.

Tout ne commence pas sous les meilleurs auspices. Marguerite, aînée de Charles d’Orléans et de Louise de Savoie, se retrouve orpheline de père à 3 ans. Sa mère construit pour elle et son jeune frère un programme pédagogique  conforme à l’idéal humaniste. Le fait que Marguerite soit une fille ne change rien à l’affaire. Les humanistes, tels Erasme, recommandent aux familles d’éduquer les filles pour qu’elles soient elles-mêmes de bonnes éducatrices et sachent exercer des responsabilités au sein du ménage puis quand elles héritent ou deviennent veuves.

Louis XII voit en Marguerite, belle et vive, une pièce du jeu diplomatique et veut la marier, enfant, au prince de Galles puis à son frère, le futur Henri VIII, qui décline avant de se raviser, comprenant qu’en épousant Marguerite, il peut contre toute attente devenir beau-frère du roi de France. Le premier mouvement d’indépendance sera le refus de cet époux anglais par une princesse qui veut trouver un mari sur son propre sol.  Elle a mieux à faire, par exemple profiter de l’accession au trône de son frère pour administrer le modeste duché de Berry, où elle entend bien faire ses premières armes de dirigeante, elle si longtemps privée d’espérances politiques. Pourtant, Marguerite ne se presse pas de rejoindre Bourges : annoncée vers la fin du Printemps 1524, l’entrée solennelle est repoussée à l’été. Marguerite est bien trop occupée par les entrevues diplomatiques où déjà elle veille à maintenir les intérêts de son clan. Les échevins découvrent au dernier moment que Louise de Savoie s’invite à la cérémonie, ce qui occasionne un véritable casse-tête puisqu’il faut trouver en urgence et aux frais des élus un double dais de procession. En dépit de ses absences, Marguerite garde des liens très forts durant 32 ans, avec ces officiers dévoués autant qu’intéressés à son service. Elle connaît et apprécie ceux qui la déchargent au quotidien d’une gestion qu’il faut tenir serrée. Elle partage avec eux le goût des lettres et des arts. Même absente, la duchesse exerce tout le pouvoir dont elle peut jouir : elle installe les « grands jours » à Bourges, pour rendre la justice (1518), fait rédiger de nouvelles coutumes (1539). Elle ne renonce à rien, au risque de provoquer des tensions avec les représentants de l’évêché, issus des puissantes familles locales. C’est ainsi que Marguerite n’hésite pas à entrer en conflit avec les chanoines, par trois fois, pour imposer un archevêque à la main du roi.

C’’est enfin grâce à elle que l’université de Bourges, spécialisée dans le droit, forme les plus brillants juristes et hellénistes de leur génération, Alciat, Jacques Amyot mais aussi les pères du protestantisme genevois, Théodore de Bèze et Calvin. Ces intellectuels favorisent une activité d’imprimerie. Geoffroy Tory, publie les cours de droit mais surtout son ouvrage le « Champfleury » (1529), qui milite pour une réforme de l’orthographe et de la typographie.

Le deuxième sexe au premier plan

Si les femmes de la famille royale ne siègent pas au conseil du roi, sauf quand il s’agit des régentes, le roi les consulte ou les charge de missions diplomatiques. La correspondance soutenue entre Marguerite et François est l’un de nos plus beaux trésors. Il montre un binôme soudé en responsabilité et en protection mutuelle, continuant l’ancienne complicité de l’enfance.

Prisonnier en Espagne après la bataille de Pavie en 1525, malade et refusant de s’alimenter, le roi peut compter sur elle. Marguerite obtient le droit de se rendre à son chevet, d’entamer des négociations avec Charles Quint et envoie au captif les Epitres de Saint Paul. Elle est obligée de rompre les négociations et de revenir en France le 27 novembre 1525 car les conditions sont inacceptables pour l’intégrité du royaume : il fallait rendre la Bourgogne à l’Empire. Dure leçon que cet exercice d’un pouvoir qui lui vient de la confiance personnelle que son frère place en elle : devant les Habsbourg, à la cour d’Espagne, elle ne pèse rien. En raison de son sexe ? Certainement, et par ce que Charles Quint considère que l’autorité politique légitime du royaume de France est bien son royal prisonnier. Savoir quitter la table des négociations est cependant un art. La paix viendra plus tard, Charles Quint ne perd rien pour attendre.

Cette hyperactivité et son mode de vie nomade éloignent Marguerite de son époux le duc d’Alençon, épousé en 1509. Le mariage est sans amour et sans enfants et la voici veuve après la bataille de Pavie (1525). Une veuve puissante est toujours courtisée, et une nouvelle union intervient rapidement avec le sanguin Henri d’Albret, roi de Navarre au mois de janvier 1527 qui convainc Marguerite de s’intéresser à l’amour charnel. 8 jours de fêtes marquent ces noces, à la suite desquels la nouvelle reine de Navarre part pour son royaume, puis donne naissance à sa fille unique Jeanne d’Albret, la mère du futur Henri IV (16 novembre 1527). Tout comme à Bourges dix ans plus tôt, elle ne s’attarde pas en Navarre. La cour de  son frère et ses responsabilités politiques et culturelles l’attendent : elle apprécie et collabore aux projets culturels royaux, visite les nouvelles demeures, loue la beauté de Chambord et de Fontainebleau et bénéficie très tôt des échanges culturels entre le royaume de France et l’Italie. Parmi les premiers tableaux donnés par le pape à François Ier en 1518, figurent une Sainte Marguerite de Raphaël et de son élève Jules Romain. Della Palla, un florentin, agent artistique du roi, offre à la princesse les œuvres complètes et un portrait du prédicateur de Florence, Savonarole. Le poète Clément Marot est son secrétaire, un fidèle qu’elle protègera toute sa vie.

 Un grand sujet de moquerie de la part de Marguerite concerne la nouvelle reine Eléonore, la sœur de Charles Quint. Elle n’a pas de mots assez durs pour fustiger le manque d’attirance physique de son frère pour son épouse, comparé au plaisir qu’Henri de Navarre trouvait auprès d’elle. Au duc de Norfolk, elle écrit que pendant 7 mois, François a dédaigné le lit de sa femme « Parce qu’il ne la trouve plaisante à son appétit et ne saurait dormir avec elle. Loin d’elle, il dort mieux que personne ». Elle persifle : « elle est fort brûlante au lit, désirant être embrassée sans cesse…je ne voudrais pour tout l’or de Paris, que le roi de Navarre se déclarât aussi peu satisfait dans son lit que mon frère dans celui de sa femme ».  Il n’y a aucune contradiction chez Marguerite comme chez nombre de femmes à la Renaissance entre un amour divin et les plaisirs du corps avec un mari, voire un amant. Les références du siècle sont sensuelles et trouvent leur origine dans un amour de la vie, à une époque où il est si facile de la perdre de maladie ou de mort violente.

L’amitié féminine est un autre atout pour ces femmes dans un monde d’hommes qui font de la cour un univers viril où elles ne sont que des ornements. Habile, la reine de Navarre réussit à se faire une amie de la nouvelle maîtresse de son frère, la puissante Anne de Pisseleu, qui devient gouvernante des enfants de France. Marguerite sent chez Anne, une alliée possible, les deux femmes ont des points communs : la favorite apprécie l’évangélisme, elle est aussi l’ennemie des partisans de Charles Quint.

Sœur dévouée, Marguerite oppose pourtant des résistances à l’autoritarisme de ce frère cadet qui entend disposer du sort des femmes de sa famille à son gré.  Jeanne d’Albret, son unique héritière est à 12 ans quasiment « vendue » à Guillaume, duc de Clèves qui en a le double. Suivant en cela l’exemple de sa mère autrefois pour le prétendant anglais, Jeanne refuse de l’épouser. Cet imbroglio étonnant est transposé de manière inversée dans le roman de madame de La Fayette, La princesse de Clèves, où l’héroïne est obligée d’épouser sans amour l’homme que lui désigne sa mère. Mais le roman de madame de La Fayette désigne un autre temps, celui de la remise en ordre de la société française en marche vers l’absolutisme royal. Au XVIè siècle, une femme, a fortiori si c’est une femme noble, est appelée à donner son consentement. La Renaissance est, comme le Moyen Age, pragmatique : un mariage forcé comporte des risques importants de stérilité. Pour une fois, hommes et femmes se trouvent renvoyés dos à dos et exercent une co responsabilité sur une union que l’on veut féconde.

Mais François, par ce mariage, a choisi un prince hostile à Charles Quint, ce qui crispe une reprise de négociations avec l’Espagne au sujet de la Navarre espagnole et contrecarre les intérêts de Marguerite. Le connétable Montmorency, sur ordre du roi, porte de force à l’autel la petite Jeanne, le cardinal de Tournon la menace. La brutalité toute légale des hommes peut cependant être mise en échec par leur versatilité. Guillaume de Clèves se rend à Charles Quint en 1543, se remarie avec la nièce de l’empereur et Marguerite fait annuler le mariage de sa fille. Montmorency, disgracié, est humilié.

Malgré cet épisode pénible, Marguerite veille sur son frère comme elle l’a toujours fait. Atteint de syphillis, le roi est en proie à des crises de démence qui le conduisent à des décisions violentes et arbitraires que sa sœur réussit de justesse à arrêter.

Marguerite « si instruite dans le seigneur » (Pierre Toussaint, 1526)

L’orientation religieuse individuelle n’est pas pour une princesse uniquement de l’ordre de l’intime car la sœur du roi est une autrice qui publie et sème le trouble en utilisant un double registre : la théologie, la critique sociale des rapports hommes-femmes.

Cette fine connaisseuse de Christine de Pisan, première autrice féministe (1364 – 1431), identifie chez ses contemporaines un potentiel d’intelligence et de courage que la société ne leur accorde que chichement. Marguerite est bien fille de son temps et met sa propre intelligence au service de causes qui concernent ses concitoyens. En 1517, Luther a  affiché ses thèses et ses idées se diffusent en France. Sans toutefois se déclarer luthérienne, elle-même donne l’exemple d’un désir de retour aux sources de la foi, en prenant pour directeur de conscience Guillaume Briçonnet, l’évêque de Meaux, un mystique qui aime l’action. Elle a 30 ans, il a la cinquantaine. Il favorise le retour aux sources de l’Eglise, et leur traduction en langue française. Il est entouré d’hommes qui emboitent le pas aux idées de Réforme, catholique ou protestante peu importe à ce stade, puisqu’il s’agit de l’Eglise définie avant tout comme une organisation humaine à changer.

Cette relation unique et formatrice pour l’un comme pour l’autre permet à Marguerite de tenir tous les pans de sa vie de femme de pouvoirs, femme politique, intellectuelle et croyante. Elle devient ainsi un modèle et une référence morale au sein d’une cour que les ambassadeurs étrangers décrivent volontiers comme inconsistante, plus préoccupée de chevaux, de tournois et de ripailles que de culture. En 1521, elle souffre parfois de l’isolement dans l’austère château d’Alençon, n’a pas d’enfants, les fastes du camp du drap d’or sont déjà loin. Elle initie donc avec Briçonnet une correspondance nourrie (1521 – 1524). C’est grâce au soutien de Marguerite que le petit groupe des « évangélistes » réunis autour de l‘évêque à Meaux explore de nouvelles voies de spiritualité. Marguerite expérimente elle aussi des modes d’expression qui privilégient une relation personnelle du croyant avec Dieu, en se fondant sur les écrits de Saint Paul, l’un des apôtres les plus turbulents. Les jeux de mots et les symboles sont donc très présents dans les lettres :   la robe blanche du baptême et des noces, les « miettes de pain » (de la prédication de l’évêque), la « perle », qui en latin se dit « Margarita » renvoient à Marguerite et à sa quête spirituelle obstinée. Elle aime à demander « eau » et « feu »  à son directeur de conscience. Marguerite souffre de maux d’estomac et la relation entre la souffrance de son corps et celle de son esprit révèle une disposition à l’ascèse. Elle signe « la doublement malade », « vostre gellée, alterée et affamée fille », « la riche aveugle », « l’environnée d’espines », « oubliante soy mesme », « la pis que malade » ou « la trop en corps Marguerite ». Ce vocabulaire influencera toute une littérature féminine de la Renaissance, jusqu’aux grandes mystiques de l’âge classique.

Cet échange épistolaire permet à la princesse de surmonter des épreuves, celui du veuvage, de la captivité de son frère, de la mort de sa mère et donne le ton de ses œuvres, tel le Dialogue en forme de vision nocturne, écrit à la suite des tristes morts, de la reine Claude en juillet 1524 et de la petite Charlotte, seconde fille du roi ou Prisons, Miroir de l’âme pécheresse, écrit en 1527 – 1528.

Marguerite reste cependant, même dans sa soif de méditations, une femme qui aime convaincre et concrétiser, quitte à s’attirer les foudres de l’Eglise. Durant l’année 1525, une mascarade la présente, dans le cloître de Notre-Dame de Paris, en cavalière tirée par des diables qui portent des pancartes au nom de Luther. Marguerite accueille en effet chez elle à Nérac et à Pau, tous ceux qui sont inquiétés par l’université de Paris : Roussel, Calvin, Lefebvre d’Etaples, Bonaventure des Périers. La protection de la princesse leur permet de se réfugier hors de France, et de revenir dans le royaume à l’occasion d’un pardon accordé par le roi sous l’influence de sa sœur, pour mieux travailler à la diffusion de la réforme protestante. Marguerite prendra donc tous les risques car le succès des prédicateurs aux prêches de Carême à Paris et la publication de ses œuvres spirituelles l’exposent aux représailles de l’université de Paris.

 A la fin du mois d’octobre 1530, les étudiants du collège de Navarre présentent une pièce dans laquelle Marguerite prêche l’hérésie, manipulée par une furie nommée « Mégère ». Le jeu de mot désigne , par ses initiales, « Maître Gérard Roussel », son confesseur. Malgré une enquête diligentée par leur patronne, la reine de Navarre, on ne trouve pas l’instigateur de cette satire qui égratigne le roi lui-même. François est contraint d’intervenir pour faire retirer de la mise à l’index par l’université de Paris, le Miroir de l’âme pécheresse, publié en 1531, que sa sœur n’a pourtant pas signé. Ce ne sont pas les excuses des 58 théologiens qui avouent avoir condamné l’ouvrage sans avoir même pris le temps de le lire qui répare une défiance désormais bien installée. Marguerite souffre de cette période ambigüe, car il n’existe aucune définition de l’orthodoxie religieuse.

Quand les mots deviennent modèles

Si parmi les nombreux centres d’intérêt de la reine de Navarre, on compte un intérêt pour le droit et la médecine, infatigable, elle excelle aussi dans un genre qui vient d’Italie, l’art du conte. La fable morale est un moyen détourné pour enseigner hommes et femmes sur leurs excès et folies, leurs petites misères comme grandeurs d’âme qui se révèlent dans des situations où l’improbable le dispute au merveilleux. Marguerite, bien que perpétuellement malade, pratiquait l’ironie et la plaisanterie. La retraite qu’elle s’imposa  dans son ermitage de Mont-de-Marsan lui fut profitable. En 1542, la voici composant, sur le modèle du Décaméron de l’italien Boccace, ou celui des Cent nouvelles nouvelles du messin Philippe de Vigneulles, un Heptaméron, composé de 72 nouvelles. La particularité des nouvelles est que la situation qui provoque l’écriture est souvent une circonstance exceptionnelle qui rassemble des conteurs dans un temps suspendu. Dans ce temps particulier, 10 voyageurs reclus 7 jours dans une abbaye de Cauterets, racontent des histoires pieuses ou grivoises. Bloqués par un orage, ils cherchent à se distraire. Marguerite ne prend pas partie, ses locuteurs donnent chacun leur point de vue sur des histoires censées faire réfléchir. Elle renvoie les femmes dos à dos avec les hommes. Ils sont hypocrites, elles sont faibles. Sur un registre encore plus critique, Marguerite n’admet pas que les hommes infidèles fassent l’objet d’une clémence injuste de la société, tandis que les femmes adultères sont passibles de la peine de mort. La conteuse Parlamente est celle qui, telle le chœur antique, exprime la morale ambigüe de ces contes. Oui les femmes sont faibles mais peut-on déduire de la faiblesse physique des femmes la nécessité de la domination des hommes ?  « Marguerite – Parlamente », par ce non-dit sur les conséquences de la faiblesse, reste fidèle à un lieu commun médiéval. Comme les autres femmes qui écrivent, elle ne parvient pas, même quand elle s’insurge contre les duretés de la condition féminine, à se dégager d’un schéma biologique. Objectivement, les femmes étaient exposées au danger dès lors qu’elles connaissaient la maternité. Les remariages successifs des veufs à l’issue d’une mort en couches sont d’une banalité effrayante. Même les reines ne sont pas épargnées par les accouchements dramatiques. Mais chez nombre d’autrices, la faiblesse féminine est entourée d’une aura de merveilleux et de sublime. La femme tire de sa faiblesse sa valeur morale : consciente de ses limites plus qu’un homme, elle est la sagesse et la bonne conscience dans le couple. Toutes les dérives conservatrices  des siècles suivants renforceront un discours qui confine les femmes à la souffrance.

Ce qui frappe le lecteur d’aujourd’hui, c’est cependant le cocasse des situations dans lesquelles se trouvent les personnages de l’Heptaméron. Marguerite était bien renseignée sur les relations hommes-femmes. On l’avait déjà entendu dauber sur Eléonore, en termes non équivoques. C’est une femme qui n’hésite pas à parler de sexe et d’amours libres, mais aussi d’agressions sexuelles dont se défendent hardiment les femmes. Les contes n’envisagent pas que des histoires de nobles dames et messieurs. Ce sont toutes les couches de la société qui sont dépeintes avec une gaité de ton qui a gardé sa fraîcheur.

La femme d’un procureur, dont l’amant est l’évêque de Sées, fait assassiner son deuxième amant par son mari. Quelle santé ! Une muletière d’Amboise connaît un destin tragique : elle meurt en résistant à une tentative de viol par son valet. On comprend que l’histoire est en fait scandaleuse par ce que le valet, d’une couche sociale inférieure à sa patronne, a transgressé la morale de la société très hiérarchisée de l’époque. L’hypocrite et libidineux Bonnet couche par erreur avec sa femme, en croyant qu’il s’agit d’une chambrière. Et voilà brocardé le nanti qui pense que les servantes sont à sa disposition comme un bien matériel.

La critique sociale est alerte et dans l’Heptaméron, on n’a aucune peine à comprendre en quoi un recueil de cette nature pouvait réjouir une cour aux mœurs libres. La littérature féministe est représentée dans le royaume de France de la Renaissance, par d’autres autrices, Louise Labbé et Pernette du Guillet les lyonnaises, mais aussi par Nicole Estienne, la femme du médecin Jean Liébault, qui dans « les misères de la femme mariée », en 1595, critique l’institution du mariage, clé de voûte de la société de la Renaissance. En cela Marguerite, sans remettre en cause un ordre social dont elle est, par son origine, la garante, égratigne les mauvais mariages. Une forme de revanche féminine viendra avec la Princesse de Clèves, grand roman féministe dans lequel l’héroïne devient ce qu’elle est.

Marguerite connaît le substrat de ces contes :  le féminisme des auteurs italiens, qui magnifient le thème des « femmes fortes » (Philippe de Bergame, 1518), les prédications libertines, les fêtes populaires et « kermesses érotiques », les fêtes où des « innocents » se font flageller le derrière , mais aussi le rituel de certaines entrées royales, où des nymphes nues accueillent le souverain dans sa bonne ville, comme Louis XI à Paris ou lors du mariage d’Anne de Bretagne avec Charles VIII suivie de son entrée à Paris en 1484. Le corps et ses plaisirs, mais aussi ses violences, est omniprésent à la Renaissance. Le poète préféré de Marguerite, Clément Marot, son secrétaire, n’a-t-il pas écrit des poèmes sur « le sein » ? Les mots maniés avec talent par la princesse deviennent, au choix, des armes ou des modèles à suivre pour une humanité qui cherche à s’orienter dans les difficultés du quotidien. Ils soignent les grandes souffrances.

Sylvie Le Clech

Chroniques du confinement Marijosé Alie : Jour 5 de confinement (I). Voilà je sors du tribunal (II).

Jour 5 de confinement

Cette nuit a été assez exceptionnelle

D’abord il faisait jour 

et seule au milieu de l’océan accrochée à la barre de mon petit voilier je jetais bord sur bord dans la lumière rasante, cap sur l’horizon qui n’en finissait pas de s’éloigner 

 En confusion totale je ne comprenais pas pourquoi mes filles n’étaient pas là avec moi, c’était me semblait il la moindre des choses et mes maris, mon petit-fils, la liste des visages s’allongeait au fur et à mesure que ma peur se précisait. 

J ‘ai une peur une seule, que mon chemin sur l’océan croise un énorme cargo aveugle qui fracasserait ma frêle barcasse c’est pour cela que je crains tant la nuit … Lorsqu’une ombre énorme et maléfique se profila je ne savais si c’était l’étrave écrasante d’un porte container ou si c’était la nuit qui me tombait dessus alors je me suis mise à hurler pour l’avertir sachant qu’il n’entendrait rien et m’écraserai comme une punaise sans jamais savoir qu’il l’avait fait …. alors ???

la gorge  en feu je contemple les dégâts 

aucun

assise dans mes draps froissés je touche les jambes de mon compagnon, je me sens comme on se sent au sortir d’un cauchemar et qu’on essaie de rattraper le réel 

et le réel me percute comme un train à grande vitesse 

en fait c’est un rêve qui m’a réveillé pas un cauchemar le cauchemar c’est maintenant 

elle est extraordinaire cette faculté qu’a le sommeil de nous bercer dans un dédale d’oubli qui lisse les traits et fait papillonner les paupières 

en contemplant le visage apaisé de mon homme je l’envie , le temps d’un soupir 

entre les murs je suis safe tranquille avec mon planning tiré au cordeau qui ne laisse aucune place à l’improvisation moi qui ne suis qu’improvisation 

aujourd’hui cela avait été mon tour de faire les courses, on n’a pas encore l’habitude de ne rien oublier , tout était tellement facile avant, tu oublies tu redescends même la nuit il y a toujours un truc ouvert qui tend les bras à tes défaillances de mémoire alors pourquoi s emmerder à tout bien penser 

dehors ce qui m’a interpellé ce n’est pas la démarche furtive des rares ombres que je croisais , le regard fuyant  et la bouche protégée d’une écharpe dérisoire ??? non ce n’est pas cela quoique j’ai eu parfois envie de hurler -mais on peut se dire bonjour quand même, c’est le moment de s’arrêter quand on se croise , de se voir enfin même à distance et de se reconnaitre -mais non, on dirait que c’est pire qu’avant 

et puis une perle s’est posée sur ma main, une fille toute jeune au regard malicieux, elle s’accroche À son caddie au sortir du super marché plante ses yeux dans les miens, ils sont pleins de sourire et lâche « putain la merde que c’est «  puis elle me fait une salutation japonaise les mains jointes la tête penchée je lui répond et nous sommes un ilot de bonheur dans cet endroit qui est encore plus moche maintenant que le silence le contemple 

car c’est cela qui m’a vraiment interpellé, le silence …. la cité n’est plus que silence , débarrassée du bruissement futile de la vie ordinaire la ville se tait, elle n’a rien à dire et c’est terrible 

il faut la remplir de pensées subtiles, d’échanges profonds , de pas de danse esquissés dans la tête il faut lui donner l’énergie du vivant sans l’agitation des corps 

je pense à la mer qui se rassemble inlassablement pour déferler sur les plages les côtes les falaises les criques je pense à la terre qui se plisse lentement pendant des millénaires pour inventer des paysages et des pays vertigineux , je pense aux odeurs que nous savons recueillir au creux de nos rêves je pense à la morsure du froid sur la peau nue à la douceur de l’air sur les bras découverts et à tout ce qu’il faudrait faire pour que la cité nous ressemble enfin….

A la caisse , la dame sous son masque a levé les yeux de son écran , j’aimerai tant qu’elle me regarde enfin , je lui dit que je la vois et que je la reconnais malgré la coque qui lui dissimule les traits, on rit toutes les deux , il y a des papillons qui frétillent autour de mon plexus , à un mètre de moi un type fait la gueule  il n’a pas trouvé son jus d’orange habituel, il s’accroche , rien ne va plus, je lui affirme que l’autre marque bio est aussi bonne , il grommelle sans me regarder , c’est pas grave ….je quitte la caisse avec regret c’est mon moment de socialisation , dans cette longue séquence de sciences fiction  qu’est devenue notre quotidien , je récolte les petits cailloux blancs du petit poucet , le chemin magique qui doit me ramener à la maison de moi-même…

Quand je suis rentrée ,après les ablutions obligatoires l’isolement de mes courses dans le couloir pendant 2 bonnes heures , le passage à l’eau javellisé de tout emballage , une halte devant les infos – on se regarde tous les deux les italiens sont en train de bruler leurs cadavres sans tambour sans trompettes sans famille- désarroi , après une séance de fou-rire devant les facéties qu’inventent les hommes sur  les réseaux sociaux ,après une partie de scrabble que je ne gagne jamais , une conversation avec le piano, un petit duo guitare piano voix -que c’est bon la musique – j’ai pris ma plume et mon papier ou plutôt mon ordinateur ….écrire en pays confiné quelle étrange situation…est ce que la liberté que j’interdis à mon corps peut s’exprimer dans mon imaginaire par autre chose que des pulsions furieuses et chaotiques, ou vais-je trouver un peu de sérénité pour organiser mes colères , et sont-elles les mêmes, que vais-je faire de ce débordement d’amour qui ne rencontre aucune peau aucun souffle qui ne soit ceux de mon compagnon ? 

En fait le plus dur est d’écrire  sans connaître la fin de l’histoire , je vais apprendre je vais apprendre , en attendant excusez-moi je vous quitte car j’ai rendez-vous sur mon balcon avec tout le reste du pays pour applaudir très fort ceux qui soignent qui préservent qui éduquent qui bravent la mort , c’est à dire d’une certaine façon j’ai rendez-vous avec nous pour une immense ovation .

02 avril 2020

Voilà je sors du tribunal

Je devrais être soulagée.

J’ai perdu mon amour, ma vie, ma dignité, quelques dents, j’ai 2 côtes cassées, une bouche sanglante sur l’omoplate et des milliers d’ecchymoses dedans et dehors, mais je devrais être soulagée !

Malgré le confinement et même si c’est à vitesse d’escargot la justice fait son travail :

Pendant 5 mois, tu seras enfermé et ta violence sera loin de mes enfants de nos enfants loin de moi.

J’ai 5 mois pour respirer, recoller mes côtes, et essayer de réduire la fracture que je suis devenue, la plaie ouverte que je dois habiter avec les trois petits d’homme que nous avons fait ensembles la justice a parlé :

pour m’avoir bousculée et réduite en bouillie pendant des années, tu devras pendant 150 jours réfléchir derrière les barreaux.

Je devrais être soulagée!

Le premier confinement a sublimé notre relation.

Tu ne revenais pas du boulot enragé cherchant le diable dans les détails, un poulet trop cuit, une réponse trop crue.

Tu mijotais tout au long du jour dans ce face à face avec moi, une colère qui montait montait en même temps que la terreur, faisant de notre salon l’antichambre d’un enfer qui avait la violence de tes poings, le goût du sang dans ma bouche et mon pauvre corps tout mou bien piètre rempart pour protéger les petits .

Mais qu’es-tu devenu toi que j’avais élu protecteur de mes jours et de mes nuits, père de mes enfants celui avec lequel j’avais noué le plus beau contrat du monde celui de l’amour?

Où est-il ce mec et qui est celui qui m’écrase son poing sur la figure qui m’écrase son bras sur la gorge qui m’écrase sa semelle sur la poitrine qui m’écrase de mots qui me jettent plus bas que la boue des caniveaux ?

Qui est ce mec dont la vue seule couvre ma peau de la sueur épaisse de la terreur ?

Qui est ce mec dont la voix affole mon ventre d’une incontrôlable panique?

Est-ce le même ??

Je devrais être soulagée !

La fois de trop c’était ce 8ème jour du premier confinement j’ai d’abord vu ton sourire, le même qui m’avait charmé avec les fossettes et tout, et puis tous ces verres que tu as vidé et les hurlements que tu poussais parce que … je ne sais même plus pourquoi.

Et les 3 petits cachés dans le placard de notre unique chambre et ce couteau que j’ai vu surgir derrière la folie de ton regard et cette brûlure dans mon dos qui fuyait, et les voisins et la police et ce sang partout.

Ce 8ème jour a été le jour de trop.

Pendant que les gendarmes t emmenaient je m’imaginais grande et forte. Plus grande et plus forte que toi, écrasant ma main sur ta face clouée au mur jusqu’ à ce que le sang te sorte par les oreilles. J’imaginais mille humiliations que je ferai subir à ton corps, mille tortures dont je tourmenterai ton esprit et puis je me suis effondrée.

J’ai pris mes enfants, je suis partie, vidée de ma vie, vidée de ma confiance, vidée de ma fierté de femme de ma fierté de mère, absente de mes rêves, absente de moi-même.

Mais jamais, jamais tu ne sauras tout ce que tu as détruit; car cela pourrait te tuer ou pire me tuer.

A la fin de ce 2ème confinement tu sortiras. 150 jours c’est tellement court.

Tu seras de nouveau dans la rue, dans ma rue, ces enfants seront toujours les tiens et moi qui serai-je ???

Qui serai-je,

Qui serai-je,

Qui serai-je?

Une conque de lambi oubliée sur une plage qui attend le poète qui soufflera de la musique dans son corps ?

Non, je veux être Minerve la déesse de la guerre ou Vénus ou le Valhalla en majuscule qui guérit de toutes les misères du monde Je veux être le Valhalla. Je veux être le Valhalla.

En majuscule

Voilà petite sœur que je ne connais pas, je te prête ma plume j’espère qu’elle ne t’a pas trahie.

15 décembre 2020

Marijosé Alie

Portrait de femme : Eva Perón par Alicia Dujovne Ortiz

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Eva Perón, un corps de femme dans la politique par Alicia Dujovne Ortiz

Au commencement était le viol. Non pas seulement celui que l’adolescente avait subi aux mains de deux “fils à papa” dans la petite ville de Junin, province de Buenos Aires où, née dans le village voisin du nom de Los Toldos, elle était allée se réfugier avec sa mère, ses trois sœurs et son frère – cette même mère qui à l’âge de quinze ans avait été vendue par la sienne propre, prostituée de son état, à un propriétaire terrien par ailleurs marié. Le viol, on pourrait dire que Evita l’avait connu dès avant sa naissance, au temps où ses aïeules accompagnaient les troupes pendant les guerres de libération contre les Espagnols. Fille illégitime, l’humiliation de ne pas avoir été reconnue par son père forgea sa volonté d’ “être quelqu’un”- lisez “quelqu’un d’autre”, c’est-à-dire comédienne.  Elle n’avait à son tour que quinze ans lorsque, brune, pâlotte et maigrichonne, mais mue par une rage qui faisait figure de talent et de beauté, elle entreprit le voyage vers Buenos Aires, la grande capitale. Ce qu’elle vécut alors ne se différencie en rien des agressions sexuelles dénoncées par les comédiennes aujourd’hui, à Hollywood et ailleurs – mais Me too n’était pas encore né, et les femmes se taisaient.

Une carrière radiophonique somme toute assez réussie lui permit de rencontrer Juan Domingo Perón, militaire fraichement débarqué de l’Italie mussolinienne où il avait appris la leçon : pour un leader populiste, les deux piliers du pouvoir étaient les syndicats et la radio. Les ouvriers, il savait comment les séduire, et pour conquérir le public, il lui fallait une actrice capable de diffuser ses idées.  Comme il arrive souvent, leur relation débuta par un malentendu : de vingt ans sa cadette, Evita pensait avoir trouvé le père qu’elle n’avait jamais eu, et lui, une élève docile. C’était sans compter, d’une part, sur les aspects ambigus de Péron, séducteur froid sachant mettre en scène les désirs des autres sans les ressentir lui-même dans sa chair et, d’autre part, sur le caractère d’Evita.

Anarchique, rebelle et indisciplinée, mais fanatisée et chauffée à blanc par les principes de justice sociale de Perón qui donnaient à sa rage les mots qui lui manquaient, elle devint en effet la disciple idéale dont l’utilité se révéla bien au-delà des émissions radiophoniques ou elle s’égosillait à glorifier le nouveau sauveur de l’Argentine. Car Evita avait du flair. Pour son malheur, elle connaissait la vie, tandis que Perón, protégé par l’armée, concevait l’humanité d’une manière bien plus abstraite. C’était donc à elle de distinguer, parmi tous ceux qui tournoyaient autour du leader, entre les loyaux et les traîtres. Et Perón comprit vite que si les militaires avaient pris en grippe cette femme au passé chargé, elle plaisait au peuple.

Ce fut en effet le prolétariat des banlieues qui le 17 Octobre 1945 envahit le centre-ville pour exiger des élections, une population à la peau sombre qui n’avait jamais mis les pieds dans la Buenos Aires blanche et fière de l’être, creusant la brèche politique et raciale qui subsiste jusqu’à aujourd’hui. Le couple se maria avant ces élections qui se soldèrent par un triomphe retentissant du justicialisme, le parti fondé par Perón. Mais comment une femme marquée par le seau infamant de “fille adultérine” aurait-elle eu le droit d’épouser un Général de la Nation ? Les magouilles qui s’ensuivirent, allant jusqu’à doter la mariée de faux papiers d’identité, en disent long sur la condition de marginale qui allait poursuivre Evita jusqu’à la fin de sa vie. 1947 fut l’année de sa transformation définitive.

En choisissant de rester blonde suite à un rôle dans un film, elle démontrait, en bonne comédienne, sa connaissance des secrets de l’identification : un peuple à l’esprit colonisé  aime à se refléter dans le miroir d’une femme issue d’un milieu populaire, mais dont la chevelure d’or permet de rêver. Et il faut reconnaître à Perón une ductilité hors du commun pour un militaire latino-américain, qui le poussa à concevoir une figure politique jamais vue auparavant dans notre continent : celle du couple au pouvoir, père et mère souriants venus combler le vide de plusieurs siècles d’abandon. Cette période de tâtonnements où Evita se cherchait, dans ses tenues, dans ses discours, dura tout au plus deux ans, pendant lesquels les classes aisées prirent un malin plaisir à se moquer de ses robes à fleurs et de ses fautes de langue.

Lorsque Franco, isolé de la scène mondiale après la guerre, invita Perón a visiter l’Espagne, ce dernier eut une autre idée de génie : envoyer Evita à sa place, “arc en ciel de beauté” qui allait illuminer la péninsule ibérique, mais aussi Rome et Paris. A Madrid, Evita posa des lapins à Madame Franco, qu’elle détesta au premier regard. Mais qui aurait pu en tenir rigueur à une “Présidente” qui apportait dans ses bateaux du blé et de la viande pour ces Espagnols affamés ? Au Vatican, Pie XII daigna recevoir la pécheresse, mais en se gardant bien de lui donner le titre de Marquise Pontificale que Evita souhaitait avec une avidité de malaimée, tout comme elle se pâmait devant les bijoux qui lui offraient ces Allemands fortunés dont elle ne savait rien, si ce n’est qu’ils avaient financé la campagne présidentielle de son mari. A Paris, sous le gouvernement socialiste de Vincent Auriol, la “fasciste” fut reçue avec tous les honneurs pour les mêmes raisons, le blé et la viande. Pouvait-on soupçonner que la cale de ses bateaux contenait d’autres denrées plus rares encore, le trésor nazi volé aux Juifs que ces mêmes Allemands lui avaient confié qu’elle s’apprêtait à déposer dans des banques suisses en ignorant tout sur ses origines? C’est aussi à Paris que Evita devint la femme la plus élégante de l’Argentine, avec ses robes Dior et son chignon serré.

Maintenant qu’elle avait donné sa main à embrasser aux grands de ce monde, elle pouvait enfin se consacrer à l’unique tâche qui lui tenait à cœur, le travail social. Dans le bateau qui la reconduisait vers Buenos Aires elle eut les premiers symptômes de son cancer de l’utérus, qu’elle se hâta d’occulter. “A partir d’aujourd’hui je travaillerai nuit et jour pour les pauvres”, dit-elle en débarquant. Elle tint parole : dans son bureau du ministère du Travail, elle reçut chaque jour des centaines de nécessiteux venus des quatre coins du pays, pendant sept ans, de sept heures à trois heures du matin, en sautant ses repas et en cachant soigneusement ses douleurs, mettant son corps au service de la mission qu’elle s’était imposée. Des scènes devenues célèbres nous sont parvenues sur ces rencontres entre Evita et son peuple : la petite vieille édentée qui vit dans une seule pièce avec toute sa famille et vient lui demander un matelas, mais qui reçoit à la place six matelas, six lits et un chalet de trois pièces, plus un rendez-vous chez le dentiste et, bien entendu, la machine à coudre, indispensable aux yeux de Evita puisque sa mère avait nourri ses enfants en pédalant sur sa Singer. Des dialogues à mi-voix avec ces “humbles” que Evita traitait avec respect – tel n’était pas le cas pour les Ministres qu’elle insultait sans retenue-, convaincue qu’il fallait apprendre aux pauvres à désirer comme un moyen de s’en sortir, car ils étaient tristes.

La Fondation Eva Perón, son œuvre, gigantesque mais organisée avec un sens pratique tout féminin, fonctionnait dans un immense hangar rempli d’objets utiles ou luxueux qu’elle distribuait sans compter. L’argent qu’elle distribuait aussi était extorqué aux entreprises, entre autres – une décision de se passer de toute bureaucratie qu’elle tenait des anarchistes avec leur principe de la “distribution directe des richesses”, c’est pourquoi la guérilla d’extrême gauche des années 1970 saisira sa fibre révolutionnaire et la prendra pour son icône. Le Parti Péroniste Féminin qu’elle fonda également avait pour but avoué de soutenir Perón, et peut-être de créer pour elle-même une structure de pouvoir. Bien qu’elle ne puisse pas se déclarer en public comme une féministe, ce fut elle qui accorda aux femmes le droit de vote, elle qui disait a ses partisanes : “en politique, le pire ennemi de la femme, c’est l’homme”.

Plus le peuple l’adorait, et plus elle craignait la jalousie de Perón qu’elle exaltait dans ses discours le comparant au soleil, mais chuchotant dans l’intimité : “faites gaffe à ne pas l’approcher, il brûle”. 1951, proclamation de la formule présidentielle pour les prochaines élections. Deux millions de personnes sont agglutinées sur l’avenue la plus large de Buenos Aires. Elles exigent que Evita devienne la Vice-présidente de l’Argentine, Perón ne répond pas, Evita le questionne du regard, elle comprend, n’a-t-il pas toujours complimenté les femmes pour leur “dévouement”? Le soir même elle rédige une lettre où elle renonce à ces honneurs, auxquels, en “humble femme argentine” elle n’a jamais songé. Dans l’histoire officielle, ce jour deviendra la Journée du Renoncement. Il est certain que son cancer déjà très avancé aurait empêché Evita de remplir ces fonctions, il n’est pas moins vrai que le candidat désigné par Perón avait lui aussi un cancer.  A partir de ce jour, Evita accepte de s’aliter, en proie à des souffrances atroces. Ses hurlements résonnent dans une partie du Palais présidentiel, un peu plus loin, on peut entendre les rires de la nouvelle maîtresse de Perón qui n’a que treize ans.

Evita meurt le 26 Juin de l’année suivante, à l’âge de trente-trois ans. Momifié, son corps est exposé en tunique de sainte. Lorsque la Révolution soi-disant “Libertadora” renverse Perón en 1955, le cadavre est dérobé dans le but d’éviter que le peuple ne continue de le vénérer. Caché pendant vingt ans dans un cimetière de Milan, lorsqu’il est découvert, on le retrouve violé, poignardé. Rien ne subsiste des œuvres d’Evita, tout a été rasé, détruit, seule reste l’image réelle d’une passion sans limites.           

L’auteure a publié « Eva Peron, la Madone des Sans Chemise« , biographie, Grasset, 1997, best-seller international traduit en plus de vingt langues, et « La Procesión va por dentro« , roman, Marea, 2019,  choisi pour représenter l’Argentine dans l’exposition virtuelle de la Foire de Frankfurt 2020 “Argentine Keys titles”.  

Kamala Harris, vice-présidente élue des États-Unis

Par Marie-Rose Abomo mvondo maurin

C’est vrai, le discours de Kamala Harris est d’autant plus magnifique qu’il ouvre au monde des possibles. 

Il est l’invitation à accéder à un univers qui résonne des  We can   du président OBAMA. 

Il retentira bientôt de nos  We did it !

Le discours féminin s’élève, éloquent et rassurant, dans la simplicité du dire et dans la beauté des rêves désormais accessibles.

L’interpellation qui vise la Femme et la jeune fille ne s’embarrasse plus de circonlocutions ni d’hésitations.

Il y a désormais quelque chose à cueillir, à saisir, à tenir.

L’horizon s’est ouvert. Le ciel s’est déchiré.

L’avenir est désormais circonscrit :

Il est Femme !

Marie-Rose 

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