« En pays assoiffé » de Emna Belhaj Yahia | Lu par Cécile Oumhani

      Avec la métaphore de ces tissus d’autrefois qu’on laissait boire afin qu’ils rétrécissent, le prologue du roman de Emna Belhaj Yahia annonce d’emblée un temps qui se resserre pour ne laisser qu’un précipité de l’Histoire. Ce sont des regards et des souvenirs de femmes au fil des générations qui en découvrent les questions, les éclats et les fulgurances. Pendant le confinement, la narratrice vient faire la lecture à Nojoum, son aînée de quelques années, devenue aveugle.

     À travers les petites touches d’une écriture intériorisée, des tableaux sont brossés, une histoire se déroule avec de « nombreuses zones d’ombre » pour la narratrice. Nojoum est une fillette de dix ans en 1957, un an après l’indépendance. Elle s’émerveille des possibles qu’elle entrevoit, autour d’une fête de mariage à laquelle elle est invitée avec sa mère et les femmes de la famille. Mirage des paillettes, de ces robes que l’on passe au-dessus des corsets, voix de cantatrice… Elle noue aussi une amitié avec Zeynou, fille de la servante de sa tante. Zeynou, son aînée de quelques années, lui parle de Hassan et de l’amour qu’elle éprouve pour lui. En échange, Nojoum partage avec elle ce qu’elle apprend à l’école, là où Zeynou n’est jamais allée. Chacune incarne l’un des fils de cette Histoire qui est aussi au centre de ce roman.

      Nojoum décide de « partir comme une page blanche » étudier à l’étranger, comme sa mère a ôté son voile à la quarantaine. Vertige du monde qu’elle découvre avec la neige de Noël, le Boul’Mich, la rencontre avec Miro, une chanson de Joan Baez. Mais Nojoum résiste à ce qu’elle appelle « l’air du temps » pour ne se consacrer qu’à ses études, jusqu’à son retour au pays.

      Veuve déjà, Zeynou est obligée d’élever seule sa fille. La magie partagée avec Nojoum a été de courte durée. En se dissipant, le décor d’un drame qui va se dérouler sur trois générations s’installe. Une ligne de faille sépare irrémédiablement les chemins des êtres, malgré l’amitié indéfectible qui a rapproché la fillette et la jeune fille, amer démenti de tous ces possibles rêvés confusément, un an après l’indépendance. Nojoum a pourtant tenu vaillamment le fil, apportant son aide à Nijma, la fille de son amie Zeynou, sans jamais faillir.  Mais les deux femmes au prénom d’étoile ne sauront éteindre la rage et la colère, pas plus qu’elles ne pourront apaiser les frustrations de Sandi, fils de Nijma, petit-fils de Zeynou.

      Nojoum a pu aider à la guérison des yeux de Sandi, mais elle assiste impuissante à sa lente destruction. Elle est consternée de le retrouver à la friperie d’Elmanar13, où il travaille, après avoir troqué les bancs de l’école contre les gifles de son patron. Sandi tombe bientôt sous la coupe d’islamistes. Son mariage ne tarde pas à se briser, quand il développe une obsession de la virginité, telle qu’il se persuade que sa femme a eu recours à une réfection d’hymen, avant de l’épouser.

      C’est peu à peu que l’on découvre la nature de l’Événement dont il est question à mots couverts, dès les premières pages. Il vient fracasser en plein cœur d’un musée, non seulement les êtres, mais aussi symboliquement leur Histoire. Nojoum en gardera les marques dans son corps, touchée à jamais par l’onde de choc, moralement et physiquement.

        Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Nojoum ne cesse de s’interroger sur ce qui s’est passé, sur la sécheresse des mots et du cœur qu’elle a vu s’installer peu à peu, sans réussir à l’empêcher ou à enrayer le processus d’un événement qui n’a épargné personne. Toujours attentive, elle a tout essayé pour ramener au dialogue celui qu’elle a vu grandir, ranimer la soif de connaissance de celui dont elle avait fait soigner la vue.

        Contrepoint au tragique d’une histoire, celle de Kamilia et Saghroun vient inscrire le fil lumineux d’autres horizons. Saghroun, détruit par la colle, drogue du pauvre, affalé dans la poussière, sourd à l’aide que lui offre Kamilia aurait pu être le double de Sandi. Il reste pendant des années la blessure secrète de Kamilia, brillante chercheuse, installée en Belgique. Son départ sur une fragile embarcation vers l’île de Lamparino laissait craindre une nouvelle catastrophe. Mais Saghroun se construit un nouveau chemin avec Laura, prouvant ainsi la puissance d’une force de vie dynamisée par l’amour et la confiance. « Oui, savoir qu’une histoire se lit dans chaque silhouette peut protéger du saccage.  Parce que l’histoire livre le secret de la vie, apprend à l’habiter, interdit de déchirer la grande toile. Et la forêt d’histoires qui pleurent ou qui rient est le miroir où les gens se regardent et se reconnaissent. »

      La trajectoire de Nojoum se déroule au carrefour des individus, d’une société mais aussi de la vie tout simplement, en ce qu’elle a de fragile et d’éphémère. Emna Belhaj Yahia signe ici un très beau roman, empreint d’une réflexion grave mais aussi de générosité.

Cécile Oumhani

Emna Belhaj Yahia, En pays assoiffé, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2021

« Trésor national » de Sedef Ecer : un roman théâtral | Lu par Lise Gauvin.

Le roman s’ouvre par un prologue, puis par le rappel de trois coups d’État, en 1960, 1971 et 1980, comme autant de coups de théâtre annonçant le lever de rideau sur une époque que le lecteur/spectateur découvre avec une curiosité mêlée de stupéfaction. Au premier plan évoluent une actrice et sa fille, l’une et l’autre embarqués dans une histoire qui jusqu’à un certain point leur échappe. Trésor national, de Sedef Ecer, écrivaine d’origine turque, membre fondatrice  et actuelle présidente  de l’Association du Parlement des écrivaines francophones, est un roman théâtral aussi bien dans sa forme que dans l’évolution du personnage principal associée aux grandes figures tragiques du répertoire.

Dans une Turquie en proie à de nombreux bouleversements, Esra Zaman, comédienne célèbre gratifiée par l’État du titre de Trésor national, partage son temps entre le mari, l’amant, la fille, les nombreux admirateurs mais surtout les rôles qui ont fait le succès de sa carrière. Sa dernière représentation sera celle de ses funérailles, qu’elle demande à sa fille établie en France d’organiser à distance. Cette articulation du récit en fonction des performances théâtrales est ce qui fait l’originalité du livre rédigé par une écrivaine surtout connue comme dramaturge. Quand je lui demande ce qui a dicté son choix du roman, elle me répond :

« J’ai voulu au départ écrire cette histoire pour le théâtre mais je voyais bien que la forme scénique ne marchait pas. Le récit qui était dans ma tête se déployait trop pour tenir en  1h30, il y avait trop d’idées, de situations, de personnages que j’avais conviés. Tout était trop pour le théâtre. »

Et d’ajouter que les droits d’adaptation ont été acquis par une compagnie théâtrale à qui elle laisse toute liberté de transformer le texte à sa guise, sans qu’elle y collabore directement car pour elle le « roman qui est né est un objet très personnel. » Un « objet » inspiré de fragments de vie par celle qui, comme la narratrice, a déjà fait partie de ces Enfants stars à Instanbullywood (titre d’une de ses pièces radiophoniques), mais un texte qui n’en reste pas moins un roman et non une autofiction, tient-elle à préciser.

Figure centrale du récit, Esra Zaman est une mère à l’excentricité légendaire, douée d’une inconscience permanente, capable d’oublier son enfant sur les plateaux de tournage tout comme les rendez-vous les plus importants. Elle-même fille de la première actrice musulmane à se produire sur une scène, la diva se transforme en fonction des rôles qu’elle joue, devenant successivement toutes les femmes qu’elle a incarnées : « Lioubov, Cordelia, Hedda, Clytemnestre, Aîcha, Macbeth, Masha, Djahidé, Roxelane, Nora, Sonia, Ophélie, Bérénice, Iphigénie, Blanche, Afifé ,,,, » Et son enfant d’avouer qu’elle ne sait plus « comment []]’aimer ». Cependant, c’est aussi cette artiste qui, alors qu’elle joue Lioubov, l’héroïne de La Cerisaie, offre à la narratrice une initiation au théâtre, cet art rendu possible « grâce à un artisanat qui exige qu’on rassemble une foule de petites impressions et qu’on les mette patiemment bout à bout pour qu’une histoire apparaisse enfin ». Autour de ces femmes gravite le père, photographe et reporter politique trop tôt disparu, l’amant au passé douteux et tout un cortège de références théâtrales associées aux événements historiques évoqués.

 Devenue adulte, la narratrice ne peut s’empêcher de s’interroger sur la signification du titre « Trésor national » attribué à l’actrice dans un monde où on entend à longueur de journées des formules « comme « fierté nationale », « sécurité nationale » union nationale », « défense nationale ». « Comment pouvais-tu te considérer comme “une figure nationale ” en sachant ce que ce mot voulait dire », demande-t-elle. La fille va jusqu’à accuser cette mère, ainsi que celle qui l’a précédée, d’avoir fermé les yeux sur les atrocités commises par les gens qu’elles avaient côtoyées : « Cette cécité filiale a fait de vous des Lady Macbeth, un rôle que vous avez toutes deux interprétées ». Mais le procès n’aura pas lieu et ce « mal de mère » restera sans écho. Le rideau se baisse sur une cérémonie qui se déroule exactement telle qu’elle avait été programmée.

Dans une des interventions publiques liées à la parution du livre, la romancière déclare : «J’écris en français mais j’ai gardé mon cerveau turc. J’ai quitté ma langue maternelle pour le français à dix ans ». Interrogée sur la signification de ce propos, elle me répond :

« Le français s’est imposé au bout d¹un moment. Je vis en France, c’est la langue de mon quotidien, c’est aussi la langue de mes lectures, de mes spectacles en tant que spectatrice.  Et les choses se sont décidées ainsi, au fur et à mesure des rencontres: une amie chanteuse m’a demandé d’écrire un titre pour elle, la chanson est devenue une scène, qui elle-même est devenue une pièce et qui a été lauréate du Centre National du Théâtre, puis j¹ai   continué. J’ai grandi sur les plateaux et au théâtre je me sens chez moi donc j’ai pu travailler la dramaturgie et la langue beaucoup plus sereinement. Mais le roman est une autre histoire ! Quant à mon cerveau turc et français, c’est un grand classique, tous les ‘bilingues connaissent cela! Lorsqu’on parle, écrit, lit, joue dans une langue, on se met dans un système émotionnel qui va avec cette langue, une zone du cerveau gère   probablement ce passage. »

Sur la scène du monde où chaque figurant vient faire une apparition plus ou moins remarquée, les personnages de Sedef Ecer ont ceci de particulier qu’ils échappent à tout cadrage définitif, participant de cette ambiguïté profonde qu’ils partagent avec les êtres de chair et de sang. Trésor national est un livre que l’on quitte à regret. Un roman qu’il faut relire.

Sedef Ecer, Trésor national, Paris, JC Lattès, 2021.

« La définition du bonheur » de Catherine Cusset | Lu par Emna Belhaj Yahia

Dans ce roman, l’autrice fait preuve d’un sens remarquable de la fiction en racontant une histoire qui nous tient en haleine tout au long des trois cent cinquante pages, et des longues périodes traversées. Les éléments de l’intrigue sont savamment intégrés à un ensemble construit avec une telle précision que le lecteur, pris dans les rouages d’une machine bien huilée, placé à l’intérieur d’un échafaudage aux pièces bien agencées, suit attentivement les événements, les épisodes, et toutes les aventures de personnages pleins de vie qui se battent sur tous les fronts, dans un monde qui ne leur fait pas de cadeau.

Ce monde, Catherine Cusset le connaît bien. Elle nous livre ses mœurs, ses goûts, ses préoccupations, sa vision des choses, les difficultés rencontrées, l’amour, la fidélité, la mort, les rapports enfants-parents, la guerre féroce, par exemple, que se livrent la mère et l’amoureuse à l’intérieur d’une même femme, dans son cœur et sa chair. Et le temps, dans son épaisseur, est toujours là, qui fait la trame même du roman, qui modèle le personnage. Ce dernier prend corps dans un environnement bien maîtrisé, rendu à travers ses moindres détails, dans un récit qui est, d’une certaine manière, le tableau d’une époque. Et l’architecture est si rigoureuse qu’on est épaté par la solidité du fil qui lie le « roman de Clarisse » au « récit d’Eve », faisant de ces deux personnages féminins non seulement deux sœurs, mais deux visages à la fois antithétiques et solidaires pris dans les soubresauts de l’aventure humaine d’aujourd’hui.

Ce livre a été pour moi l’occasion d’une découverte. Je croyais connaître la société française ou européenne dans sa diversité, les mouvements qui la traversent, les tendances qui y naissent, la façon dont les gens perçoivent les choses, se saisissent de la vie, se représentent le bonheur. Je croyais être au fait de tout cela, je croyais savoir. Juste parce que j’ai fait mes études en France, que j’écris en français, que je lis (modérément) journaux et livres qui y paraissent. Mais là, avec le roman de Catherine Cusset, quelque chose s’est passé en moi : j’ai réalisé que la vision du monde n’est plus celle que je connaissais. Il y a eu de grands déplacements, de nouvelles exigences dans l’examen de ce qui se produit au plus profond de soi, dans diverses zones du non-dit, dans l’expérience du corps, du désir, de la trace, du traumatisme. Une décision d’aller au bout de sa vérité, une mise en valeur de l’instant, une quête fougueuse et héroïque du bonheur, une volonté d’exprimer sans tabou l’affect dans ce qu’il a de plus intime, de plus caché. Cette nouvelle « sensibilité », La définition du bonheur me l’a donnée à voir, à toucher, alors qu’auparavant je réussissais juste à l’imaginer, la concevoir.

Et du coup, j’ai réalisé que j’étais doublement décalée : vivant dans une société arabo-musulmane dont les valeurs sont restées en grande partie féodales, je me sentais « en phase » avec une société européenne que je pensais connaître. Or celle-ci a tellement évolué ! Elle m’a larguée. Elle a fait un incroyable chemin par rapport au temps où j’étais comme un poisson dans l’eau sur les bancs des Écoles et des facultés des années soixante. Alors où suis-je ? Sur quel sol mes pieds sont-ils posés, et quel est ce vide spécifique auquel mes livres tentent de donner forme ?

La définition du bonheur de Catherine Cusset, avec toutes ces interrogations, m’a remise face à moi-même. Ce genre d’ébranlement est intéressant pour les écrivains. C’est pourquoi j’ai tenu à en faire part. Merci Catherine !

Emna Belhaj Yahia, Tunis, le 13 février 2022

« Deux destins judéo-tunisiens, Gisèle Halimi et Albert Memmi » de Sophie Bessis | Lu par Dora Carpenter-Latiri

Article paru dans la revue Expressions maghrébines (Vol 20, n°2, hiver 2021, numéro consacré à Gisèle Halimi).

Albert Memmi (1920-2020) et Gisèle Halimi (1927-2020) sont tous deux nés en Tunisie sous Protectorat français et sont morts à quelques semaines d’intervalle à Paris. Dans cet excellent article, Sophie Bessis s’interroge sur les similarités et différences de leurs destins parallèles de judéo-tunisiens français. Reconnus et célébrés dans leur terre d’accueil, l’annonce de leurs décès sur la rive sud de la Méditerranée qui les a vus naître a suscité un « assourdissant silence » pour Albert Memmi et un « concert de louanges » pour Gisèle Halimi. Pourquoi si peu d’émotion pour l’un et tant d’éloges pour l’autre en leur terre natale ?

Sophie Bessis se penche d’abord sur la trajectoire de Gisèle Halimi et trouve dans ses récits autobiographiques la mise en mots de ce que je résumerai comme son intégration heureuse « aux niveaux les plus prestigieux de la société intellectuelle et politique parisienne » :

« En Tunisie, en vacances dans ma terre natale, pour mesurer, à l’écume des vagues et au goût des poissons grillés, la force des racines en même temps que leur mise à distance par ma vie » (Gisèle Halimi, 2009, citée par Sophie Bessis)

Si Gisèle Halimi n’a jamais oublié ses racines, jamais elle ne doutera de sa place en France. Sophie Bessis souligne que « Jamais elle ne se sera posé de questions sur les déchirures susceptibles de résulter d’une double appartenance ou sur la difficulté d’être ici et ailleurs. » Gisèle Halimi est « française à part entière », garde une relation « très lisse avec son pays natal », sans nostalgie ou ressentiment. 

Pour Albert Memmi, il en va autrement. Son altérité ici ou là certes nourrit son œuvre mais le déchire : « l’identité n’a jamais cessé d’être cette plaie ouverte dans laquelle il a avec constance remué le couteau, faisant de la douleur originelle un constituant central de sa trajectoire et de son œuvre. » Sophie Bessis trouve dans La Statue de sel, son premier récit autobiographique la formulation d’une souffrance intérieure qui s’exacerbe avec l’âge : « Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même ; j’eus une peur atroce. J’étais moi et je m’étais étranger. » (Albert Memmi, 1966, cité par Sophie Bessis)

Selon Sophie Bessis cette relation aux racines si différente — apaisée pour l’une, déchirante pour l’autre — expliquerait en partie la différence de traitement à l’annonce de leurs morts en Tunisie :

« Lire Memmi pour ceux et celles de la rive sud, c’est s’interroger sur soi-même et sur son rapport à l’Autre, c’est réactiver des pans de mémoire qu’il est plus confortable d’enterrer. Lire et écouter Gisèle Halimi, c’est s’identifier à ses combats, c’est s’approprier une figure consensuelle qui a choisi d’appartenir à la France, à sa culture et aux péripéties de sa politique sans pour autant oublier le lieu de sa naissance et de ses premières révoltes. »  

La cause palestinienne — sujet très sensible dans tout le Maghreb et en particulier en Tunisie — et la différence d’engagement de l’une et de l’autre de ces icônes judéo-tunisiennes serait aussi une explication. Alors que « L’engagement de Gisèle Halimi en faveur de la cause palestinienne a été sans aucune ambiguïté. », celui de « Memmi le solitaire n’a en fait jamais vraiment été d’un côté ou de l’autre, réservé à l’égard d’Israël comme envers les positions palestiniennes. Résultat de cette inconfortable posture, les juifs sionistes comme les Arabes l’ont rejeté. »

A la fin de son article, Sophie Bessis évoque le spectaculaire hommage des Tunisiens à Gilbert Naccache, décédé en 2021. Icône judéo-tunisienne de la gauche militante, Gilbert Naccache « semble avoir donné suffisamment de preuves à ses compatriotes pour être reçu dans le panthéon national ». Son destin comparé à ceux de Gisèle Halimi et d’Albert Memmi confirmerait que l’entrée au panthéon tunisien est « sujette à des conditions ». 

Peut-être Sophie Bessis — auteure du magnifique récit Dedans, Dehors (elyzad, 2010) où elle se définit comme « juive-arabe » — se demande-t-elle indirectement quelle est sa place en Tunisie et si « le panthéon national tunisien » l’accueillera ? Je réponds : peu importe les panthéons, peu importe la rive, son écriture, sa recherche sont indispensables et le resteront.

Dora Carpenter-Latiri

« Et toi, comment vas-tu ? » de Lise Gauvin | Lu par Cécile Oumhani

Lise Gauvin, Et toi, comment vas-tu ? Lu par Cécile Oumhani

Le roman s’ouvre avec la mort de la mère de la narratrice. « Elle n’avait qu’une fille. Je n’avais qu’une mère. », écrit celle-ci, en prologue aux cinq journées où elle l’a veillée, alors que les contours d’un monde se défont au fil d’une agonie presque silencieuse. Quelles images et quelles pensées se bousculent, alors que la fille sait la fin de sa mère imminente ?

      Des regards s’imposent, surgis de temps différents. Ils s’entrecroisent, depuis Anne, cette lointaine ancêtre arrivée de France au 17ème siècle, jusqu’à Vivianne, la narratrice, en passant par Réjeanne, sa grand-mère et Marianne, sa mère. Ce sont autant d’existences de femmes qui entrent en résonance, dès l’instant où leurs noms apparaissent sur la page. L’homophonie de leurs prénoms les rapproche comme par une communauté de chemins. Elles sont femmes et elles appartiennent à une même lignée, celle dont la narratrice perpétue l’existence avec les mots, à travers le récit polyphonique qui accompagne la mort de Marianne.

       Chacune de ces femmes traverse l’époque qui est la sienne avec ses aspirations et les obstacles qui viennent les contrecarrer. Anne, l’orpheline abandonnée par ses parents d’adoption à l’Hôpital général de Paris, décide en 1661 de partir pour la Nouvelle France, la seule issue pour échapper à un destin de religieuse ou de domestique. Réjeanne est la dernière de huit enfants dans une ferme où, en 1897, la fillette se régale des histoires racontées par l’étrange quêteux qui leur rend parfois visite. L’enfant a un goût particulier pour Barbe bleue. Autour d’elle, les rôles sont déjà distribués. Les femmes cuisinent et les garçons mettent les pieds sous la table. Pour Réjeanne, les mêmes tâches se répètent au fil des jours. Marianne, la quatrième d’une famille de cinq enfants, observe en 1922 son père qui travaille le bois. En un temps où les femmes ne sont pas autorisées à siéger au Sénat, elle rêve d’être artiste-peintre. Elle deviendra plus tard institutrice, à une époque où les femmes mariées n’ont pas encore le droit d’enseigner. En 1951, Vivianne vit à Québec, où la fillette a déjà suivi les enseignements de sa mère. La route est bien plus facile pour elle, puisque très vite, elle obtient un poste à l’université, participe à la vie culturelle et lit passionnément, tout en étant déjà mère deux enfants.

      On suit avec émotion le parcours de ces femmes. Anne s’est mariée et vit non loin de Québec sur un territoire appartenant aux Hurons, où elle cultive son jardin et conserve les légumes pour l’hiver. En 1680, elle est complètement absorbée par les tâches ménagères. Mettre au monde son huitième enfant, c’est aussi la perspective des quelques rares jours de répit que lui offre chaque naissance. En 1922, Réjeanne, la grand-mère de la narratrice vit au rythme des messes et des vêpres dans un pays où le clergé est toujours omniprésent. En 1967, le monde s’ouvre pour Marianne avec l’Expo et une ambiance de fête qui se répand à travers tout le Québec. Marianne finira par réaliser son rêve de voyage à Moscou, des années plus tard, emportée par le vent de nouveauté et de changement qui a aussi renversé les obstacles pour Vivianne.

       La polyphonie du roman, qui s’articule autour des derniers moments de Marianne, crée une tension particulière dans le passage du temps. Il y a Marianne qui vit les cinq derniers jours de sa vie, ainsi que ces quatre femmes dont les vies s’égrènent de 1656 jusqu’à aujourd’hui. Lise Gauvin rend ainsi très présente la question du devenir, avec tout ce qui les sépare ou les rapproche, par-delà des années. À travers ces trajectoires individuelles, c’est aussi la vague du changement qu’on voit se propager à l’intérieur de toute une société.  Anne, venue seule de France au 17e siècle au péril d’une longue traversée en mer, pourrait sembler éloignée des autres. Mais la singularité de son chemin devient le symbole de la formidable énergie qui les porte les unes et les autres, parfois dans l’acceptation, mais aussi vers ce plus loin qui est leur résilience et celle de plusieurs générations avec elles. Réjeanne aimait en 1897 la ritournelle de son conte favori : Anne ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? Comme un rappel des prénoms des femmes d’un roman très attachant et de ce qui les porte en secret, l’espoir renouvelé d’un autre horizon où poser leurs pas résonne ici.

Cécile Oumhani

Lise Gauvin, Et toi, comment vas-tu ?, roman, Leméac éditeur, Montréal, 2021.

Une édition de ce livre paraît en avril 2022 aux Éditions des Femmes à Paris.

Turquie : situation alarmante | PEN Club français, Comité de défense des auteurs en danger. Cécile Oumhani

Communiqué écrit par Cécile Oumhani au nom du Comité de défense des auteurs en danger du PEN Club français, sur la base d’un document du PEN International Women Writers Committee :

Nous ne pouvons rester indifférentes à la situation de ces femmes écrivaines et journalistes dont certaines sont emprisonnées depuis pas loin de 30 ans.

Ceci me permet aussi de rappeler, comme vous le verrez, que le procès d’Asli Erdogan reprend ce mois-ci, après que l’audience du 12 décembre à Istanbul a été reportée à cause de la situation sanitaire. Elle encourt une peine de 7 ans et demi de prison pour les chroniques que vous pouvez lire dans « Le silence même n’est plus à toi », livre paru chez Actes Sud, qui les a toutes traduites et publiées. 

Que ces quelques mots puissent aider à les sortir toutes de l’invisibilité et de l’oubli !

Cécile Oumhani

Les Voix d’Orléans – Carte blanche au Parlement des écrivaines francophones

Les Voix d’Orléans – Carte blanche au PEF ! par Fawzia Zouari

https://www.orleans-metropole.fr/actualites/detail/les-voix-dorleans-font-resonner-la-parole

Les filles, où que vous soyez, oyez les nouvelles de nos trois jours passés à Orléans !

Nous étions une quarantaine d’intervenantes : 30 membres du Parlement des écrivaines francophones et 10 invitées, notamment pour le Procès des écrivaines.

Les débats et les rencontres ont d’une très grande qualité. La ville d’Orléans a été à la hauteur au point de vue de l’accueil : elle nous a ouvert tous ses lieux  de prestige : hôtel Dupanloup, musée des beaux-arts, conservatoire, médiathèque, FRAC et même la Cour d’appel d’Orléans !

L’événement a été couvert par France 3, le Parisien, France Culture, RFI, TV5 et les journaux locaux.

La venue de la féministe afghane Shoukria Haidar et L’Appel d’Orléans ont clôturé cette édition qui s’est déroulée du 07 au 09 octobre 2021

Cet événement nous a donné la preuve que nous existons, agissons et comptons désormais dans le paysage littéraire et sur le terrain du combat des femmes. Que nous avons crée un espace de sororité rare. Et que nous nous « aimons », si j’ose le dire...

Fawzia Zouari, le 10 octobre 2021

Pour voir les

6 vidéos des Voix d’Orléans :

https://www.youtube.com/watch?v=5w94qQXx9Cs&list=PLfpJLzLdxUB8D_XZihnFUF1zuXfu_vJjP&index=1

Portrait de femme : Anne, ma sœur Anne : fille du roi et pionnière d’Amérique par Lise Gauvin

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Août 1656

Une petite fille frêle vient d’arriver à l’Hôpital général de Paris, récemment créé par le pouvoir royal pour servir à la fois d’hospice et d’orphelinat. Elle s’appelle Anne. Père et mère décédés. En ces temps de famine et d’épidémie, ses parents d’adoption, un couple d’une trentaine d’années, affirment ne plus avoir les moyens de la nourrir, ayant d’autres enfants à charge. Ils déposent près d’elle un baluchon contenant ses effets, parmi lesquels une capeline, deux chemisettes et quelques dessous. On l’a habillée d’une robe de bure et chaussée de sabots neufs. L’homme a attelé sa charrette, y a déposé le lit en bois qui doit accompagner le don de l’enfant.

Anne a assisté à ces préparatifs avec étonnement. Elle n’a pas compris pourquoi elle était la seule à quitter la maison, ce jour-là, ses demi-frères et sœurs étant confiés à la garde d’une voisine. Elle est partie à l’aube sans pouvoir les saluer.

Une épidémie de peste sévit alors en Italie et ailleurs en Europe : la ville de Naples est particulièrement touchée et Paris résiste plutôt mal à la contagion. La France, toujours en guerre avec l’Espagne, tente péniblement d’attirer les colons vers le Canada, un pays réputé peu hospitalier. Ce territoire découvert – il serait plus juste de dire annexé – par Jacques Cartier en 1534 compte un peu moins de 3,000 colons, dispersés dans les bourgades de Québec, Trois-Rivières et Montréal, alors  que les populations autochtones se chiffrent à environ 10,000 personnes. L’endroit où l’on mène Anne est la Maison de la Pitié, un bâtiment à l’allure sévère réservé aux petites filles. Elle y est accueillie par une religieuse qui inscrit son nom dans un grand registre ainsi que son lieu de baptême, l’église Saint-Germain l’Auxerrois. Ses parents adoptifs la quittent après avoir apposé une croix dans ce même registre en guise de signature. La sœur converse – c’est ainsi qu’on la désigne- la dirige ensuite vers le dortoir où sont alignés une centaine de lits, certains entourés de barreaux. A côté de chaque lit se trouve une commode à deux tiroirs et un prie-Dieu. On dépose son baluchon au bout d’une rangée en attendant que son lit y soit installé et on conduit Anne dans une salle où des enfants récitent en chœur la prière du matin.

 Anne est effrayée par la dimension de cette pièce dans laquelle le bruit des pas est amplifié par l’écho.

Elle a l’impression que tout cela se déroule en dehors d’elle-même. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle espère qu’on reviendra la chercher et qu’elle retrouvera ses frères et sœurs. Cette famille est la sienne. Elle n’en connaît pas d’autre. On lui a pourtant expliqué qu’elle irait vivre avec d’autres enfants dans une grande maison. Il lui semble même avoir entendu qu’il s’agissait d’un bâtiment presque aussi important que le Louvre, où habite le roi. Elle rêve de beaux habits comme elle en voit passer parfois dans les rues. Elle a cinq ans, bientôt six. Encore tout à apprendre et à explorer.

……

On la nourrit trois fois par jour dans la grande maison où se trouvent une centaine de petites filles. Le soir, certaines d’entre elles bougent en dormant et les craquements de leur lit la réveillent. Elles sont regroupées par tranches d’âge, de quatre, cinq et six ans. Celles de cinq ans, dont elle fait partie, habitent une aile spéciale sous la garde d’une surveillante sévère qui les empêche de parler quand elles se couchent.

Chaque jour, les leçons de catéchisme et d’écriture alternent avec les prières et les messes. Ces fillettes étant trop jeunes pour travailler, on leur enseigne l’alphabet.

Elle se distingue des autres enfants par son regard inquiet, quasi inquisiteur, tourné vers le pourquoi et le comment des choses. Mais les questions restent prises dans sa gorge. Les femmes qui s’occupent des petites filles, qu’on appelle sœurs converses, sont trop affairées pour prêter attention aux babillages.

Anne n’a pour tout jouet qu’une poupée de chiffon abandonnée par l’une des anciennes pensionnaires.

Octobre 1661

Anne a dix ans. À la Salpêtrière, où elle séjourne désormais, la vie s’écoule lentement, monotone à souhait. L’horaire journalier ne supporte aucune modification. Seul le dimanche fait exception, le lever étant retardé d’une heure.

Tout près de là, au Louvre, Louis XIV, âgé de 23 ans, choisit d’assumer directement le pouvoir. Conseillé par son ministre Colbert, il prend officiellement possession du Canada, jusqu’alors sous la gouverne de la Compagnie des Cent-associés, et décide de donner à la colonie le statut de  province de France,

Chaque matin à cinq heures, la journée d’Anne commence par une prière collective suivie d’une toilette sommaire puis, à six heures, d’une leçon de catéchisme, en alternance avec une leçon d’écriture, donnée par une des sœurs officières.


À sept heures, Anne doit assister à la messe avec les autres pensionnaires. Après un petit déjeuner frugal, elle rejoint son groupe à l’ouvroir qui lui a été assigné. Elle y retrouve quelques filles de son âge ainsi que d’autres, plus âgées, chargées de leur apprendre la couture et la broderie.

Jusque-là, son travail a surtout consisté à éclaircir la laine pour le tricot. Depuis quelques mois, elle est autorisée à filer au rouet. Il lui arrive parfois de participer à un ouvrage de  dentelle, ce qu’elle considère  une récompense.

Elle aimerait que les leçons d’écriture soient plus fréquentes, les prières moins longues. La lecture des textes religieux, ponctuant chacune des heures, lui paraît sans intérêt. Elle n’arrive pas à savoir quel enseignement elle peut tirer de l’Imitation de Jésus-Christ qu’on n’en finit plus de leur faire réciter.

Elle mange rarement à sa faim. Le bouillon du midi est plutôt maigre et la viande, quant il y en a, de qualité médiocre. Seuls l’eau et le pain sont offerts généreusement. Elle envie les plus âgées qui ont droit à quelque ration de vin.

Elle qui avait rêvé de beaux habits doit se contenter d’une tenue informe, composée d’une large robe grise en étoffe grossière ainsi que de bas de laine et de sabots. Elle craint la venue de l’hiver car les poêles suffisent à peine à réchauffer les dortoirs.

Mis à part les prières et les lectures édifiantes, peu de mots sont prononcés. Tous les travaux se font en silence.

 Les nouvelles de l’extérieur parviennent difficilement à ses oreilles. Elle apprend, par quelques pensionnaires récemment arrivées, que le roi s’apprête à envoyer des femmes dans les colonies d’Amérique Certaines se décident à tenter l’aventure. D’autres cherchent à les en dissuader, le Canada ayant la réputation d’être un pays inhospitalier à cause d’un hiver qui n’en finit plus et des guerres continuelles entre les Européens et les sauvages. On dit même que dans certaines tribus on mange les humains.

À ces tableaux d’horreur, Anne oppose le destin qui sera le sien si elle reste à la Salpêtrière. Soit devenir elle-même religieuse et s’occuper des enfants, soit être engagée comme domestique dans une famille fortunée. Les plus habiles sont recrutées par des couturières ou des maîtresses d’atelier. Ni l’un ni l’autre de ces possibles ne l’enchante.

En ce début de janvier 1661, des sœurs ont eu la permission de l’accompagner, ainsi que quelques jeunes filles, jusqu’à la cathédrale Notre-Dame. Éblouie par la splendeur des vitraux et la majesté du lieu, elle s’est longuement arrêtée devant la crèche représentant la Nativité.

 S’adressant à Marie, elle lui a demandé de la sauver de cet l’Hôpital général où elle se sent recluse telle une prisonnière.

 Rassérénée par cette visite, elle met alors toute son énergie à chercher des moyens d’évasion.

La veille de ses onze ans, sa décision est prise. Elle partira.

1665

11 juillet

Elle a quitté l’Hôpital général de Paris et, après un bref arrêt à Notre-Dame, elle a été dirigée, en compagnie de quarante autres pensionnaires, vers le port de Dieppe en Normandie, d’abord en bateau, puis en charrette. On les appelle les filles du roi. Car c’est le roi lui-même qui les envoie. Certaines les envient, d’autres les plaignent.  Elle vient d’avoir quinze ans.

Elle a  eu juste le temps de remercier la Vierge pour avoir exaucé son vœu.

On lui a dit que le voyage serait long, la traversée devant durer un peu plus de deux mois. Il fallait être patient.

Juste avant d’embarquer, un des Jésuites qui voyageait aussi sur le Saint-Jean-Baptiste – c’était le nom du paquebot – entonna le Veni Creator que tous reprirent en chœur.

Le capitaine a salué l’une après l’autre les jeunes passagères en les accueillant à la passerelle. Il leur a souhaité un bon voyage et des cieux cléments.

Il faisait un soleil radieux, ce qui lui parut de bon augure.

[…]

Elle a rejoint une autre pensionnaire de l’Hôpital avec qui elle avait déjà pris des leçons de couture. Elle s’appelle Catherine. Elle est à peine plus âgée qu’Anne. Aucune d’elles ne savait que l’autre  participerait au  convoi,  les inscriptions ayant été tenues secrètes. Un matin, après la messe, elles sont redescendues au dortoir faire l’inventaire de leurs trousseaux offerts par le roi. Ils étaient absolument identiques.

 Voici ce qu’elles y ont trouvé, en plus de quelques habits et d’une toilette d’apparat, qu’elles réservent pour l’arrivée à Québec :

1 cassette ou coffret, 1 coiffe, 1 mouchoir de taffetas, 1 ruban à souliers, 100 aiguilles, 1 peigne, 1 fil blanc, 1 paire de bas, 1 paire de gants, 1 paire de ciseaux, 2 couteaux, 1 millier d’épingles, 1 bonnet, 4 lacets et 2 livres en argent.

Elles ont beaucoup ri en découvrant leurs robes ornées de dentelles et de rubans, chacune étant plus ou moins ajustée à leur taille. Un luxe qu’elles ne connaissaient pas.

 Catherine est la dernière d’une famille de neuf enfants. Ses parents n’ayant pas suffisamment de ressources pour la nourrir, ils l’ont confiée aux religieuses de l’Hôpital. Elle n’a pas séjourné assez longtemps à la Salpêtrière pour apprendre à lire. Mais elle a un vrai talent de comédienne et elle se plaît à imiter les mimiques de certaines de leurs compagnes, ce qui provoque l’hilarité. Elle a avoué qu’elle préférerait travailler dans une ferme et ne pas se marier. La maternité lui fait peur.

 Quant à Anne, ce n’est pas le fait d’avoir des enfants qui l’angoisse mais plutôt le caractère de l’époux qui lui sera donné. Pour les rassurer, on leur a expliqué que ce serait à elles de choisir. Ou plus exactement qu’elles auraient la liberté d’accepter ou non les propositions qui leur seraient faites. Tout cela lui paraît tout de même inquiétant! Le mot même de mari lui semble étrange. Un mot sans majuscule et sans e, à la différence du nom de la Vierge dont on leur a tant parlé à l’orphelinat.

 20 août

Ils sont passés d’une mer trop calme à une mer déchaînée. Presque tous les passagers sont malades. Les dortoirs empestent la vomissure. Les sceaux d’aisance débordent. De crainte d’avoir la nausée, Anne ne mange presque plus. Le visage de Catherine est devenu comme transparent. On dit que même les animaux dans la cale sont atteints.

Quelques-unes de leurs compagnes ont rendu l’âme. On a basculé leurs corps dans l’océan après une cérémonie minimale, les deux Pères jésuites responsables des offices religieux ne se sentant pas très bien.

Anne rêve à la terre ferme comme à un paradis. Elle espère qu’aucune attaque de pirates ne vienne compromettre leur parcours.

20 septembre

Depuis que le bateau navigue dans le golfe Saint-Laurent, tout est rentré dans l’ordre. Elle n’en finit plus d’admirer les rives du fleuve majestueux qui les accueille.

Toutes ses journées se passent à regarder !

 Dans un cahier elle écrit : « Je ne sais pas ce qui m’attend en Nouvelle-France mais cet inconnu, loin de m’effrayer, m’attire« .                                            

Un peu d’histoire….

J’ai rencontré Anne par hasard, un jour qu’on m’avait invitée à participer à une émission de radio à propos de la francophonie d’Amérique. On m’avait alors offert en prime le nom d’une aïeule, Anne Magnan. Elle m’a tout de suite émue. Ses quinze ans. Son origine parisienne. Sa traversée. Son destin. Tout cela si lointain et si proche à la fois. Par des liens mystérieux, je m’identifiai à cette jeune fille. Je désirai la connaître. Mettre mes pas dans les siens. D’elle je savais peu de choses. Tout au plus son nom, son âge, et son statut de fille du roi. Ce qu’on a dit et médit à propos de ces femmes m’intriguait.

Plusieurs légendes circulent à propos de l’émigration féminine en Nouvelle-France. Les plus connues, mais aussi les plus fautives, laissent entendre que la colonisation du Canada aurait été confiée en bonne partie à des « vendeuses d’amour » venues de Paris. Or les historiens ne cessent, depuis quelques décennies, de contredire cette croyance, preuves et documents à l’appui.

La question des origines de ces jeunes filles est notamment évoquée dans un témoignage de religieuse, celui de Mère Duplessis de Sainte-Hélène, arrivée au Canada en 1702 , qui brosse en quelques phrases un tableau d’ensemble de la situation :

Il ne faut pas croire que les filles qu’on amenoit de France pour se marier en Canada fussent de mauvaises mœurs, la plupart étoient des demoiselles de qualité, sans bien, d’autres étaient de bonnes familles chargées d’enfans qui les envoyoient en ce païs dans l’esperance qu’elles y seroient mieux pourvues. Et enfin on en tira beaucoup de l’hôpital de la Pitié à Paris, où elles avaient été bien élevées dès leur bas âge.

Voir Yves Landry, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Montréal, Leméac, 2001. p.67. Voir également notre article « : Les filles du roi : entre réalité et fiction »

Elle s’appelait Anne, mais aurait pu tout aussi bien s’appeler Mathurine, Barbe, Jeanne, Élisabeth, Angélique ou Marie. Anne Magnan s’est mariée à seize ans, six mois après son arrivée en Nouvelle-France. Née vers 1650, elle donna naissance à dix enfants et mourut en 1713. Elle faisait partie de ces filles du roi dotées par Louis XIV pour peupler un pays et inventer un mode de vie adapté aux rigueurs du climat. La création se poursuivit jusque dans le domaine de l’imaginaire, alors que certains récits populaires furent revisités et sensiblement modifiés. C’est ainsi qu’un certain conte du Poitou mettant en scène un Sieur de Gallery se transforma en une Chasse-galerie fantastique, chevauchée menée à toute allure et rendue possible, la veille du Jour de l’An, grâce à un pacte avec le diable : des bûcherons éloignés de leur « blonde » empruntent à la culture amérindienne, pour se déplacer, un canot d’écorce devenu tapis volant capable de les transporter par-dessus les montagnes.

 Comme les filles du roi étaient majoritairement « francisantes », leur présence contribua à l’unification de la langue qui se produisit en Nouvelle-France beaucoup plus tôt que dans la métropole où les patois étaient toujours prédominants.

 Évoquant le destin de ces pionnières, la romancière Anne Hébert écrit dans Le premier jardin : 

Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous.

Anne Hébert, Le premier jardin, Seuil, Paris, 2000, p. 103.

Lise Gauvin

Extraits tirés de « Et toi, comment vas-tu ?  » de Lise Gauvin, à paraître chez Leméac Éditeur en septembre 2021

Portrait de femme : Lalla Fadhma N’soumer. L’insoumise à la tête des volontaires de la mort par Nassira Belloula

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Contexte historique

Le 13 juin 1830, la flotte française forte de 675 navires civils et militaires accoste la côte algéroise. Ce corps expéditionnaire constitué de 37 000 hommes et 4000 chevaux débarque sur la presque île de Sidi Ferruch. Le 19 juin, premier affrontement entre troupes françaises et guerriers algériens. Le 24 juin, la bataille de Sidi-Khalef est engagée. Le 29 juin, Alger est atteinte ; la flotte bombarde la ville et tombe Fort l’Empereur qui protégeait Alger, le 5 juillet Alger est prise par le général de Bourmont. L’étau va ainsi se refermer sur l’Algérie qui va tomber par bouts entre les mains des troupes françaises, non sans une farouche résistance. En 1841, le roi Louis-Philippe nomme le général Bugeaud gouverneur général à Alger avec la mission d’occuper tout le territoire algérien. En 1848, la deuxième République fait de l’Algérie une partie intégrante de la France. Mais, les incursions à l’intérieur du pays ont provoqué de multiples insurrections. Les batailles faisaient rage dans toutes les régions et des villes importantes étaient tombées : Bône (Annaba) Oran, Mers el-Kébir, Constantine, des villages et des oasis du Sud comme Zaâtcha. Même l’émir Abdelkader, après avoir tenu dix-sept ans devant l’une des armées les plus puissantes de son époque, avant d’être neutralisé et exilé en 1847. Cependant certaines régions demeuraient insoumises, surtout les régions montagnardes, et celles du Sud dont la conquête ne sera parachevée qu’en 1902, après la signature de capitulation des tribus touarègues.                                                  

Une femme entre dans l’Histoire

En 1847, le maréchal Bugeaud n’a aucun désir ni les moyens d’entreprendre la conquête de la Kabylie. Il n’avait effectué jusqu’à présent que des opérations périphériques comme réduire les tribus Flissas en 1844 dans le massif montagneux compris entre l’oued Isser et l’oued Sebaou dans la plaine de la Mitidja. Mais son remplacement par le général Randon va précipiter les choses, et l’expédition de la Kabylie va commencer. Lorsque les troupes légionnaires françaises commandées par le général Randon pénètrent en Kabylie 1854, une jeune fille qu’on disait petite de taille, robuste, avec des yeux malicieux et d’une force de persuasion incroyable entrait dans l’Histoire. C’est Fatma Sid-Ahmed Bent Mohamed, plus connue sous le nom de Lalla Fadhma N’soumer. Lalla, est un titre honorifique réservé aux femmes en raison de leur âge ou de leur rang social. Fadhma, c’est le prénom berbérisé de Fatima, très commun et donné en l’honneur de la fille du prophète Mahomet, et N’soumer renvoie à son village natal de Soumeur. On l’appelait aussi « Lalla N’ourdja » un surnom attribué à toute jeune fille qui refusait les coutumes et privilégiait la réflexion aux tâches domestiques traditionnelles. L’historien Louis Massignon l’avait surnommée la Jeanne d’Arc du Djurdjura.                                  

Mais qui est cette jeune fille ?                                                             

Lalla Fadhma N’soumer est née la même année que l’occupation de l’Algérie, soit en 1830 à Ouerdja, le village de Soumeur (sur la route de Aïn El Hemmam vers Akbou) ; un village pittoresque, surplombé par le fameux col de Tirourda, l’un des plus hauts de Kabylie, entouré de montagnes majestueuses. Elle grandit au sein d’une famille de notables, constituée par quatre frères aînés et un père, appartenant à la puissante confrérie religieuse Rahmaniya et à la zaouïa de Sidi M’hamed Bou Qobrine (le saint aux deux tombes). Elle va connaître le vacarme de la guerre, des insurrections et des cris de bravoure qui vont développer son aversion pour les colonisateurs. Vers l’âge de seize ans, malgré son opposition et sa rébellion contre un mariage forcé arrangé par sa famille, elle a été contrainte à cette union avec un cousin. Mais, elle s’est cloîtrée dans sa chambre, se refusant à son époux, et se consacrant exclusivement à la prière et la méditation, jusqu’à ce que sa belle famille finisse par la renvoyer chez ses parents. Quelques jours après son retour, elle perd son père, le chef d’une école coranique, ce qui l’oblige d’aller vivre dans la demeure de son frère Si Tayeb au village de Soumeur. Avec lui, elle va diriger une école coranique, en s’investissant dans l’enseignement des enfants et à des œuvres de charité envers la population pauvre. À partir de là, elle va s’imposer progressivement dans un milieu réservé aux hommes, celui de la concertation politico-religieuse. Forte de sa lignée, elle va exercer une grande influence sur la société kabyle, ce qui va l’aider dans ses prochaines entreprises.

Guerrière à l’épreuve du feu

L’avancée des troupes légionnaires françaises au cœur même de la Kabylie va jeter Lalla Fadhma N’soumer dans la rébellion dès 1847. Elle va commencer par récolter les denrées utiles pour les insurgés, puis à mobiliser, exhorter, fédérer et inspirer les hommes qu’elle mènera au combat. En 1849, elle se rallie à si Mohammed El-Hachemi, qui avait participé à l’insurrection populaire qui embrasa le Dahra dans la vallée du Chélif (une région montagneuse située au nord de l’Algérie) aux côtés de Boumaza, chef de la résistance populaire. En 1850, la Tajmaât (assemblée) l’avait mandatée avec son frère si Tahar à diriger les Imseblen (les volontaires de la mort), ces volontaires venus de tous les villages kabyles pour renforcer les troupes des insurgés dirigées par un chef, le dénommé Mohammed Lamjad ben Abdelmalek, dit le Chérif Boubaghla. Elle s’était engagée auprès de lui avec ses hommes dans la bataille de Tazrouts (près de Aïn El Hemmam). Une bataille sanglante, héroïque où la ténacité de Lalla Fadhma N’soumer n’acceptant aucun relâchement ni marche arrière finit par pousser l’ennemi à battre en retraite. Charles Joseph François Wolff qui commandait un bataillon de huit mille soldats, armés lourdement, aguerris et entraînés, était blanc comme neige devant la retraite de sa compagnie. Et, devant qui ? Une femme ; une femme qui s’était constitué une armée de guerriers qui n’hésitant pas à venir chercher sa bénédiction presque divine, tant sa réputation l’avait précédée. Les Français eux-mêmes étaient pris dans cette aura quasi mystique. Émile Carrey, écrivain et médecin lors de la campagne de Kabylie en 1857 avait écrit ; « Elle sait conjurer tous les périls, et peut, s’il lui plaît, faire reculer l’invasion française. » (Récits de Kabylie. Compagne de 1857)

En décembre 1854 le Chérif Boubaghla meurt au combat dans une autre bataille au sud des Bibans (les hauts plateaux). Sa succession était assurée par Lalla Fadhma N’soumer, qui va poursuivre la résistance et infliger de lourdes pertes à l’armée française. Ce qui va contraindre le général Randon à demander un cessez-le-feu, après la bataille de Tchkirt où il a perdu plus de 800 soldats, dont 56 officiers. Les Français ont réclamé alors des renforts, et en 1857, quelque 35 000 hommes vont épauler Randon qui occupait Aït Iraten à la suite de la bataille des Icherriden qui avait mobilisé toute la Kabylie du Djurdjura. Fadhma N’soumer se trouvait dans le hameau Takhlijt Aït Aatsou, près de Tirourda, son dernier noyau de résistance. Le général Joseph Vantini dit Yusuf réussit à battre Lalla Fadhma N’soumer, à la capturer et la conduire à Timesguida dans le camp de Randon qui avait gagné son bâton de Maréchal après la conquête de la Kabylie. Lalla Fadhma N’soumer, placée en résidence surveillée dans la Zaouïa des Béni Slimane à Tablat (wilaya de Médéa), décède six ans plus tard, en 1863, alors âgée de trente-trois ans. Enterrée au cimetière de Sidi Abdellah, sa tombe fut longtemps un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région.

Le 8 mars 1995, les ossements de Lalla Fatma N’Soumer sont rapatriés dans le Carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger. Une reconnaissance qui donne à Lalla Fadhma N’soumer le statut de résistante nationale.     

Nassira Belloula

Crédit photo : Henri-Félix Emmanuel Philippoteaux

Chronique du confinement – Catherine Cusset : La mort, cette abstraction.

La mort, cette abstraction

Le vendredi 13 mars mon mari et moi sommes arrivés en Bretagne pour dix jours de vacances. Nous avons dû prendre une décision tout de suite : rentrer à New York avant l’annonce du confinement, ou rester ici. On ne savait pas encore ce qui allait se passer à New York même si mon mari évoquait depuis janvier des scénarios catastrophiques et pensait maintenant qu’il y aurait des mois de confinement. Tous ces chiffres me semblaient très abstraits. Nous avions emporté peu d’affaires en Bretagne, l’internet ne marchait pas, il faisait froid, la maison était humide et glaciale. Mais il y avait la vue de la lande par les fenêtres. Nous sommes restés. 

C’est la meilleure décision que nous pouvions prendre, le meilleur endroit où être confiné. Les geais chantent à tue- tête, les moutons broutent l’herbe vive dans les champs alentour, l’air est pur, et chaque soir je vais voir le soleil se coucher sur la mer. Le temps passe à toute allure. Les amis ne manquent pas puisqu’on peut leur parler sur WhatsApp ou boire un apéro avec eux sur Zoom, au point qu’on se demande si les instigateurs du virus ne sont pas les compagnies internet. Cette vie réduite à l’essentiel, écrire, lire, cuisiner pour nous et pour les vieux voisins, manger, marcher, être ensemble, c’est la simplification dont je rêvais. 

C’est le bonheur de ceux qui ne sont pas enfermés avec un conjoint qui les bat ou avec quatre enfants bruyants qu’ils ont envie de tuer, et dont les proches ne sont pas en train de mourir seuls dans un EHPAD ou sur un lit d’hôpital. C’est le bonheur de ceux qui ne vont pas perdre leur travail et manquer d’un jour à l’autre de moyens de subsistance. C’est le bonheur de ceux qui ne sont pas au front en train de risquer leur vie pour en arracher d’autres à la mort. 

Ce bonheur presque indécent, est-il réel ? Ou n’est-il qu’inconscience ?

J’étais malade en arrivant en France. Pas de fièvre et les poumons clairs, mais je toussais beaucoup, j’avais mal partout, j’avais perdu le goût et l’odorat. Le jour de mon arrivée je suis allée dîner chez mes parents que je n’avais pas vus depuis quatre mois. Sans les embrasser, bien sûr. Je n’avais pas de masque ni de gants mais je leur disais sans cesse : allez-vous laver les mains. 

Trois jours plus tard à la radio j’ai entendu que l’absence de goût et d’odorat était un symptôme. J’ai eu très peur. Avais-je communiqué le virus à mes parents ? Pouvaient-ils mourir par ma faute ? Pensée insoutenable. Je suis très proche de ma mère qui, à 87 ans, incarne la vie même. Elle a des bronches fragiles. Je le savais. Mon mari m’avait dit : « N’y va pas.» J’avais envie de les voir. J’avais sacrifié à ce plaisir d’un moment leur survie. Ma mère aussi voulait me voir et ne pensait pas à la mort, cette abstraction. Nous étions toutes deux incapables d’imaginer les possibles conséquences. 

Une époque comme la nôtre, c’est une époque où l’in- conséquence est interdite, où une négligence, une com- plaisance, un simple geste comme ouvrir une porte, peut se payer de la vie. Laisser sur une surface une particule qui sera touchée. Par inconséquence, on se retrouve assassin. J’appelais deux fois par jour en tremblant : « Comment vas-tu, maman ? Et papa ? » 

Elle était plutôt de bonne humeur même si l’angoisse de mourir l’empêchait de dormir et qu’elle devait prendre des tranquillisants. Elle s’était replongée dans les nombreux cahiers de son journal intime, elle retrouvait le passé. Comme tant de personnes en ce confinement, elle avait enfin du temps non interrompu et un nouveau lien à elle- même, à un moi plus profond, plus réel, que notre moi social. 

En dehors du fait qu’elle se lavait les mains bien plus qu’avant et mettait des gants pour sortir, sa vie n’avait pas fondamentalement changé. Son seul souci c’était la fille de sa meilleure amie qui avait contracté la forme sévère du virus et qui était à l’hôpital, en réanimation. Je me suis exclamée : « En réanimation ? — Oui mais c’est normal, c’est un coma artificiel. Rien d’inquiétant. Son oncle est un grand ponte dans l’hôpital : on ne peut pas être mieux soigné.» Chaque jour je venais aux nouvelles. 

Après une dizaine de jours, il y a eu un mieux. La fille de sa meilleure amie est sortie du coma. Elle allait vers la guérison. « Elle a 60 ans, elle est en pleine forme. À notre âge, ce serait une catastrophe. Il n’y a que les vieux qui meurent.» Une semaine plus tard maman m’a appris, la voix inquiète, que la fille de son amie avait fait une rechute. 

« Ah bon ! — Ce n’est pas le virus mais une infection des poumons, il faut qu’on trouve le bon antibiotique.» À nouveau, de jour en jour, j’ai demandé des nouvelles. L’oncle médecin avait annoncé à sa sœur que la maladie, très grave, laisserait des séquelles : sa fille aurait une longue convalescence et ne serait plus la même. Un soir maman m’a dit : 

« L’antibiotique marche. Il y a un mieux aujourd’hui. — Ah, je suis contente ! » 

Le lendemain matin elle m’a appelée en pleurant : « Elle est morte.» 

C’est ça, la réalité. La mort d’une femme de soixante ans qui était en parfaite santé mais travaillait comme médecin dans un EHPAD ; sa mort après trois semaines à se battre sous un respirateur, seule, sans revoir sa mère, son compagnon ni ses enfants. 

Chez moi en Bretagne, les oiseaux chantent toujours, le ciel est rose après le coucher du soleil, et la mer immuable. La beauté du monde est réelle, ainsi que le bonheur d’en être le témoin solitaire. C’est un bonheur qui peut se goûter mais ne peut se dire au temps de la mort et du sacrifice, quand le collectif l’emporte sur l’individuel. 

Catherine CUSSET

Source : TRACTS DE CRISE GALLIMARD – 29AVRIL2020/12H/N° 61. Offert en période de confinement.

Enregistrement du texte par Madeleine Monette

Juste avant de quitter New York après 30 ans de vie aux États-Unis, la romancière française Catherine Cusset est venue enregistrer ce texte chez moi. Écrit en mai 2020 pour les « Chroniques du confinement » du Parlement des écrivaines francophones dont nous faisons toutes deux partie, il nous transporte en Bretagne au début de la pandémie. Une invitation à l’entendre !

Madeleine Monette

https://www.facebook.com/madeleine.monette

Aller au contenu principal