« Et toi, comment vas-tu ? » de Lise Gauvin | Lu par Cécile Oumhani

Lise Gauvin, Et toi, comment vas-tu ? Lu par Cécile Oumhani

Le roman s’ouvre avec la mort de la mère de la narratrice. « Elle n’avait qu’une fille. Je n’avais qu’une mère. », écrit celle-ci, en prologue aux cinq journées où elle l’a veillée, alors que les contours d’un monde se défont au fil d’une agonie presque silencieuse. Quelles images et quelles pensées se bousculent, alors que la fille sait la fin de sa mère imminente ?

      Des regards s’imposent, surgis de temps différents. Ils s’entrecroisent, depuis Anne, cette lointaine ancêtre arrivée de France au 17ème siècle, jusqu’à Vivianne, la narratrice, en passant par Réjeanne, sa grand-mère et Marianne, sa mère. Ce sont autant d’existences de femmes qui entrent en résonance, dès l’instant où leurs noms apparaissent sur la page. L’homophonie de leurs prénoms les rapproche comme par une communauté de chemins. Elles sont femmes et elles appartiennent à une même lignée, celle dont la narratrice perpétue l’existence avec les mots, à travers le récit polyphonique qui accompagne la mort de Marianne.

       Chacune de ces femmes traverse l’époque qui est la sienne avec ses aspirations et les obstacles qui viennent les contrecarrer. Anne, l’orpheline abandonnée par ses parents d’adoption à l’Hôpital général de Paris, décide en 1661 de partir pour la Nouvelle France, la seule issue pour échapper à un destin de religieuse ou de domestique. Réjeanne est la dernière de huit enfants dans une ferme où, en 1897, la fillette se régale des histoires racontées par l’étrange quêteux qui leur rend parfois visite. L’enfant a un goût particulier pour Barbe bleue. Autour d’elle, les rôles sont déjà distribués. Les femmes cuisinent et les garçons mettent les pieds sous la table. Pour Réjeanne, les mêmes tâches se répètent au fil des jours. Marianne, la quatrième d’une famille de cinq enfants, observe en 1922 son père qui travaille le bois. En un temps où les femmes ne sont pas autorisées à siéger au Sénat, elle rêve d’être artiste-peintre. Elle deviendra plus tard institutrice, à une époque où les femmes mariées n’ont pas encore le droit d’enseigner. En 1951, Vivianne vit à Québec, où la fillette a déjà suivi les enseignements de sa mère. La route est bien plus facile pour elle, puisque très vite, elle obtient un poste à l’université, participe à la vie culturelle et lit passionnément, tout en étant déjà mère deux enfants.

      On suit avec émotion le parcours de ces femmes. Anne s’est mariée et vit non loin de Québec sur un territoire appartenant aux Hurons, où elle cultive son jardin et conserve les légumes pour l’hiver. En 1680, elle est complètement absorbée par les tâches ménagères. Mettre au monde son huitième enfant, c’est aussi la perspective des quelques rares jours de répit que lui offre chaque naissance. En 1922, Réjeanne, la grand-mère de la narratrice vit au rythme des messes et des vêpres dans un pays où le clergé est toujours omniprésent. En 1967, le monde s’ouvre pour Marianne avec l’Expo et une ambiance de fête qui se répand à travers tout le Québec. Marianne finira par réaliser son rêve de voyage à Moscou, des années plus tard, emportée par le vent de nouveauté et de changement qui a aussi renversé les obstacles pour Vivianne.

       La polyphonie du roman, qui s’articule autour des derniers moments de Marianne, crée une tension particulière dans le passage du temps. Il y a Marianne qui vit les cinq derniers jours de sa vie, ainsi que ces quatre femmes dont les vies s’égrènent de 1656 jusqu’à aujourd’hui. Lise Gauvin rend ainsi très présente la question du devenir, avec tout ce qui les sépare ou les rapproche, par-delà des années. À travers ces trajectoires individuelles, c’est aussi la vague du changement qu’on voit se propager à l’intérieur de toute une société.  Anne, venue seule de France au 17e siècle au péril d’une longue traversée en mer, pourrait sembler éloignée des autres. Mais la singularité de son chemin devient le symbole de la formidable énergie qui les porte les unes et les autres, parfois dans l’acceptation, mais aussi vers ce plus loin qui est leur résilience et celle de plusieurs générations avec elles. Réjeanne aimait en 1897 la ritournelle de son conte favori : Anne ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? Comme un rappel des prénoms des femmes d’un roman très attachant et de ce qui les porte en secret, l’espoir renouvelé d’un autre horizon où poser leurs pas résonne ici.

Cécile Oumhani

Lise Gauvin, Et toi, comment vas-tu ?, roman, Leméac éditeur, Montréal, 2021.

Une édition de ce livre paraît en avril 2022 aux Éditions des Femmes à Paris.

Turquie : situation alarmante | PEN Club français, Comité de défense des auteurs en danger. Cécile Oumhani

Communiqué écrit par Cécile Oumhani au nom du Comité de défense des auteurs en danger du PEN Club français, sur la base d’un document du PEN International Women Writers Committee :

Nous ne pouvons rester indifférentes à la situation de ces femmes écrivaines et journalistes dont certaines sont emprisonnées depuis pas loin de 30 ans.

Ceci me permet aussi de rappeler, comme vous le verrez, que le procès d’Asli Erdogan reprend ce mois-ci, après que l’audience du 12 décembre à Istanbul a été reportée à cause de la situation sanitaire. Elle encourt une peine de 7 ans et demi de prison pour les chroniques que vous pouvez lire dans « Le silence même n’est plus à toi », livre paru chez Actes Sud, qui les a toutes traduites et publiées. 

Que ces quelques mots puissent aider à les sortir toutes de l’invisibilité et de l’oubli !

Cécile Oumhani

Les Voix d’Orléans – Carte blanche au Parlement des écrivaines francophones

Les Voix d’Orléans – Carte blanche au PEF ! par Fawzia Zouari

https://www.orleans-metropole.fr/actualites/detail/les-voix-dorleans-font-resonner-la-parole

Les filles, où que vous soyez, oyez les nouvelles de nos trois jours passés à Orléans !

Nous étions une quarantaine d’intervenantes : 30 membres du Parlement des écrivaines francophones et 10 invitées, notamment pour le Procès des écrivaines.

Les débats et les rencontres ont d’une très grande qualité. La ville d’Orléans a été à la hauteur au point de vue de l’accueil : elle nous a ouvert tous ses lieux  de prestige : hôtel Dupanloup, musée des beaux-arts, conservatoire, médiathèque, FRAC et même la Cour d’appel d’Orléans !

L’événement a été couvert par France 3, le Parisien, France Culture, RFI, TV5 et les journaux locaux.

La venue de la féministe afghane Shoukria Haidar et L’Appel d’Orléans ont clôturé cette édition qui s’est déroulée du 07 au 09 octobre 2021

Cet événement nous a donné la preuve que nous existons, agissons et comptons désormais dans le paysage littéraire et sur le terrain du combat des femmes. Que nous avons crée un espace de sororité rare. Et que nous nous « aimons », si j’ose le dire...

Fawzia Zouari, le 10 octobre 2021

Pour voir les

6 vidéos des Voix d’Orléans :

https://www.youtube.com/watch?v=5w94qQXx9Cs&list=PLfpJLzLdxUB8D_XZihnFUF1zuXfu_vJjP&index=1

Portrait de femme : Anne, ma sœur Anne : fille du roi et pionnière d’Amérique par Lise Gauvin

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Août 1656

Une petite fille frêle vient d’arriver à l’Hôpital général de Paris, récemment créé par le pouvoir royal pour servir à la fois d’hospice et d’orphelinat. Elle s’appelle Anne. Père et mère décédés. En ces temps de famine et d’épidémie, ses parents d’adoption, un couple d’une trentaine d’années, affirment ne plus avoir les moyens de la nourrir, ayant d’autres enfants à charge. Ils déposent près d’elle un baluchon contenant ses effets, parmi lesquels une capeline, deux chemisettes et quelques dessous. On l’a habillée d’une robe de bure et chaussée de sabots neufs. L’homme a attelé sa charrette, y a déposé le lit en bois qui doit accompagner le don de l’enfant.

Anne a assisté à ces préparatifs avec étonnement. Elle n’a pas compris pourquoi elle était la seule à quitter la maison, ce jour-là, ses demi-frères et sœurs étant confiés à la garde d’une voisine. Elle est partie à l’aube sans pouvoir les saluer.

Une épidémie de peste sévit alors en Italie et ailleurs en Europe : la ville de Naples est particulièrement touchée et Paris résiste plutôt mal à la contagion. La France, toujours en guerre avec l’Espagne, tente péniblement d’attirer les colons vers le Canada, un pays réputé peu hospitalier. Ce territoire découvert – il serait plus juste de dire annexé – par Jacques Cartier en 1534 compte un peu moins de 3,000 colons, dispersés dans les bourgades de Québec, Trois-Rivières et Montréal, alors  que les populations autochtones se chiffrent à environ 10,000 personnes. L’endroit où l’on mène Anne est la Maison de la Pitié, un bâtiment à l’allure sévère réservé aux petites filles. Elle y est accueillie par une religieuse qui inscrit son nom dans un grand registre ainsi que son lieu de baptême, l’église Saint-Germain l’Auxerrois. Ses parents adoptifs la quittent après avoir apposé une croix dans ce même registre en guise de signature. La sœur converse – c’est ainsi qu’on la désigne- la dirige ensuite vers le dortoir où sont alignés une centaine de lits, certains entourés de barreaux. A côté de chaque lit se trouve une commode à deux tiroirs et un prie-Dieu. On dépose son baluchon au bout d’une rangée en attendant que son lit y soit installé et on conduit Anne dans une salle où des enfants récitent en chœur la prière du matin.

 Anne est effrayée par la dimension de cette pièce dans laquelle le bruit des pas est amplifié par l’écho.

Elle a l’impression que tout cela se déroule en dehors d’elle-même. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle espère qu’on reviendra la chercher et qu’elle retrouvera ses frères et sœurs. Cette famille est la sienne. Elle n’en connaît pas d’autre. On lui a pourtant expliqué qu’elle irait vivre avec d’autres enfants dans une grande maison. Il lui semble même avoir entendu qu’il s’agissait d’un bâtiment presque aussi important que le Louvre, où habite le roi. Elle rêve de beaux habits comme elle en voit passer parfois dans les rues. Elle a cinq ans, bientôt six. Encore tout à apprendre et à explorer.

……

On la nourrit trois fois par jour dans la grande maison où se trouvent une centaine de petites filles. Le soir, certaines d’entre elles bougent en dormant et les craquements de leur lit la réveillent. Elles sont regroupées par tranches d’âge, de quatre, cinq et six ans. Celles de cinq ans, dont elle fait partie, habitent une aile spéciale sous la garde d’une surveillante sévère qui les empêche de parler quand elles se couchent.

Chaque jour, les leçons de catéchisme et d’écriture alternent avec les prières et les messes. Ces fillettes étant trop jeunes pour travailler, on leur enseigne l’alphabet.

Elle se distingue des autres enfants par son regard inquiet, quasi inquisiteur, tourné vers le pourquoi et le comment des choses. Mais les questions restent prises dans sa gorge. Les femmes qui s’occupent des petites filles, qu’on appelle sœurs converses, sont trop affairées pour prêter attention aux babillages.

Anne n’a pour tout jouet qu’une poupée de chiffon abandonnée par l’une des anciennes pensionnaires.

Octobre 1661

Anne a dix ans. À la Salpêtrière, où elle séjourne désormais, la vie s’écoule lentement, monotone à souhait. L’horaire journalier ne supporte aucune modification. Seul le dimanche fait exception, le lever étant retardé d’une heure.

Tout près de là, au Louvre, Louis XIV, âgé de 23 ans, choisit d’assumer directement le pouvoir. Conseillé par son ministre Colbert, il prend officiellement possession du Canada, jusqu’alors sous la gouverne de la Compagnie des Cent-associés, et décide de donner à la colonie le statut de  province de France,

Chaque matin à cinq heures, la journée d’Anne commence par une prière collective suivie d’une toilette sommaire puis, à six heures, d’une leçon de catéchisme, en alternance avec une leçon d’écriture, donnée par une des sœurs officières.


À sept heures, Anne doit assister à la messe avec les autres pensionnaires. Après un petit déjeuner frugal, elle rejoint son groupe à l’ouvroir qui lui a été assigné. Elle y retrouve quelques filles de son âge ainsi que d’autres, plus âgées, chargées de leur apprendre la couture et la broderie.

Jusque-là, son travail a surtout consisté à éclaircir la laine pour le tricot. Depuis quelques mois, elle est autorisée à filer au rouet. Il lui arrive parfois de participer à un ouvrage de  dentelle, ce qu’elle considère  une récompense.

Elle aimerait que les leçons d’écriture soient plus fréquentes, les prières moins longues. La lecture des textes religieux, ponctuant chacune des heures, lui paraît sans intérêt. Elle n’arrive pas à savoir quel enseignement elle peut tirer de l’Imitation de Jésus-Christ qu’on n’en finit plus de leur faire réciter.

Elle mange rarement à sa faim. Le bouillon du midi est plutôt maigre et la viande, quant il y en a, de qualité médiocre. Seuls l’eau et le pain sont offerts généreusement. Elle envie les plus âgées qui ont droit à quelque ration de vin.

Elle qui avait rêvé de beaux habits doit se contenter d’une tenue informe, composée d’une large robe grise en étoffe grossière ainsi que de bas de laine et de sabots. Elle craint la venue de l’hiver car les poêles suffisent à peine à réchauffer les dortoirs.

Mis à part les prières et les lectures édifiantes, peu de mots sont prononcés. Tous les travaux se font en silence.

 Les nouvelles de l’extérieur parviennent difficilement à ses oreilles. Elle apprend, par quelques pensionnaires récemment arrivées, que le roi s’apprête à envoyer des femmes dans les colonies d’Amérique Certaines se décident à tenter l’aventure. D’autres cherchent à les en dissuader, le Canada ayant la réputation d’être un pays inhospitalier à cause d’un hiver qui n’en finit plus et des guerres continuelles entre les Européens et les sauvages. On dit même que dans certaines tribus on mange les humains.

À ces tableaux d’horreur, Anne oppose le destin qui sera le sien si elle reste à la Salpêtrière. Soit devenir elle-même religieuse et s’occuper des enfants, soit être engagée comme domestique dans une famille fortunée. Les plus habiles sont recrutées par des couturières ou des maîtresses d’atelier. Ni l’un ni l’autre de ces possibles ne l’enchante.

En ce début de janvier 1661, des sœurs ont eu la permission de l’accompagner, ainsi que quelques jeunes filles, jusqu’à la cathédrale Notre-Dame. Éblouie par la splendeur des vitraux et la majesté du lieu, elle s’est longuement arrêtée devant la crèche représentant la Nativité.

 S’adressant à Marie, elle lui a demandé de la sauver de cet l’Hôpital général où elle se sent recluse telle une prisonnière.

 Rassérénée par cette visite, elle met alors toute son énergie à chercher des moyens d’évasion.

La veille de ses onze ans, sa décision est prise. Elle partira.

1665

11 juillet

Elle a quitté l’Hôpital général de Paris et, après un bref arrêt à Notre-Dame, elle a été dirigée, en compagnie de quarante autres pensionnaires, vers le port de Dieppe en Normandie, d’abord en bateau, puis en charrette. On les appelle les filles du roi. Car c’est le roi lui-même qui les envoie. Certaines les envient, d’autres les plaignent.  Elle vient d’avoir quinze ans.

Elle a  eu juste le temps de remercier la Vierge pour avoir exaucé son vœu.

On lui a dit que le voyage serait long, la traversée devant durer un peu plus de deux mois. Il fallait être patient.

Juste avant d’embarquer, un des Jésuites qui voyageait aussi sur le Saint-Jean-Baptiste – c’était le nom du paquebot – entonna le Veni Creator que tous reprirent en chœur.

Le capitaine a salué l’une après l’autre les jeunes passagères en les accueillant à la passerelle. Il leur a souhaité un bon voyage et des cieux cléments.

Il faisait un soleil radieux, ce qui lui parut de bon augure.

[…]

Elle a rejoint une autre pensionnaire de l’Hôpital avec qui elle avait déjà pris des leçons de couture. Elle s’appelle Catherine. Elle est à peine plus âgée qu’Anne. Aucune d’elles ne savait que l’autre  participerait au  convoi,  les inscriptions ayant été tenues secrètes. Un matin, après la messe, elles sont redescendues au dortoir faire l’inventaire de leurs trousseaux offerts par le roi. Ils étaient absolument identiques.

 Voici ce qu’elles y ont trouvé, en plus de quelques habits et d’une toilette d’apparat, qu’elles réservent pour l’arrivée à Québec :

1 cassette ou coffret, 1 coiffe, 1 mouchoir de taffetas, 1 ruban à souliers, 100 aiguilles, 1 peigne, 1 fil blanc, 1 paire de bas, 1 paire de gants, 1 paire de ciseaux, 2 couteaux, 1 millier d’épingles, 1 bonnet, 4 lacets et 2 livres en argent.

Elles ont beaucoup ri en découvrant leurs robes ornées de dentelles et de rubans, chacune étant plus ou moins ajustée à leur taille. Un luxe qu’elles ne connaissaient pas.

 Catherine est la dernière d’une famille de neuf enfants. Ses parents n’ayant pas suffisamment de ressources pour la nourrir, ils l’ont confiée aux religieuses de l’Hôpital. Elle n’a pas séjourné assez longtemps à la Salpêtrière pour apprendre à lire. Mais elle a un vrai talent de comédienne et elle se plaît à imiter les mimiques de certaines de leurs compagnes, ce qui provoque l’hilarité. Elle a avoué qu’elle préférerait travailler dans une ferme et ne pas se marier. La maternité lui fait peur.

 Quant à Anne, ce n’est pas le fait d’avoir des enfants qui l’angoisse mais plutôt le caractère de l’époux qui lui sera donné. Pour les rassurer, on leur a expliqué que ce serait à elles de choisir. Ou plus exactement qu’elles auraient la liberté d’accepter ou non les propositions qui leur seraient faites. Tout cela lui paraît tout de même inquiétant! Le mot même de mari lui semble étrange. Un mot sans majuscule et sans e, à la différence du nom de la Vierge dont on leur a tant parlé à l’orphelinat.

 20 août

Ils sont passés d’une mer trop calme à une mer déchaînée. Presque tous les passagers sont malades. Les dortoirs empestent la vomissure. Les sceaux d’aisance débordent. De crainte d’avoir la nausée, Anne ne mange presque plus. Le visage de Catherine est devenu comme transparent. On dit que même les animaux dans la cale sont atteints.

Quelques-unes de leurs compagnes ont rendu l’âme. On a basculé leurs corps dans l’océan après une cérémonie minimale, les deux Pères jésuites responsables des offices religieux ne se sentant pas très bien.

Anne rêve à la terre ferme comme à un paradis. Elle espère qu’aucune attaque de pirates ne vienne compromettre leur parcours.

20 septembre

Depuis que le bateau navigue dans le golfe Saint-Laurent, tout est rentré dans l’ordre. Elle n’en finit plus d’admirer les rives du fleuve majestueux qui les accueille.

Toutes ses journées se passent à regarder !

 Dans un cahier elle écrit : « Je ne sais pas ce qui m’attend en Nouvelle-France mais cet inconnu, loin de m’effrayer, m’attire« .                                            

Un peu d’histoire….

J’ai rencontré Anne par hasard, un jour qu’on m’avait invitée à participer à une émission de radio à propos de la francophonie d’Amérique. On m’avait alors offert en prime le nom d’une aïeule, Anne Magnan. Elle m’a tout de suite émue. Ses quinze ans. Son origine parisienne. Sa traversée. Son destin. Tout cela si lointain et si proche à la fois. Par des liens mystérieux, je m’identifiai à cette jeune fille. Je désirai la connaître. Mettre mes pas dans les siens. D’elle je savais peu de choses. Tout au plus son nom, son âge, et son statut de fille du roi. Ce qu’on a dit et médit à propos de ces femmes m’intriguait.

Plusieurs légendes circulent à propos de l’émigration féminine en Nouvelle-France. Les plus connues, mais aussi les plus fautives, laissent entendre que la colonisation du Canada aurait été confiée en bonne partie à des « vendeuses d’amour » venues de Paris. Or les historiens ne cessent, depuis quelques décennies, de contredire cette croyance, preuves et documents à l’appui.

La question des origines de ces jeunes filles est notamment évoquée dans un témoignage de religieuse, celui de Mère Duplessis de Sainte-Hélène, arrivée au Canada en 1702 , qui brosse en quelques phrases un tableau d’ensemble de la situation :

Il ne faut pas croire que les filles qu’on amenoit de France pour se marier en Canada fussent de mauvaises mœurs, la plupart étoient des demoiselles de qualité, sans bien, d’autres étaient de bonnes familles chargées d’enfans qui les envoyoient en ce païs dans l’esperance qu’elles y seroient mieux pourvues. Et enfin on en tira beaucoup de l’hôpital de la Pitié à Paris, où elles avaient été bien élevées dès leur bas âge.

Voir Yves Landry, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Montréal, Leméac, 2001. p.67. Voir également notre article « : Les filles du roi : entre réalité et fiction »

Elle s’appelait Anne, mais aurait pu tout aussi bien s’appeler Mathurine, Barbe, Jeanne, Élisabeth, Angélique ou Marie. Anne Magnan s’est mariée à seize ans, six mois après son arrivée en Nouvelle-France. Née vers 1650, elle donna naissance à dix enfants et mourut en 1713. Elle faisait partie de ces filles du roi dotées par Louis XIV pour peupler un pays et inventer un mode de vie adapté aux rigueurs du climat. La création se poursuivit jusque dans le domaine de l’imaginaire, alors que certains récits populaires furent revisités et sensiblement modifiés. C’est ainsi qu’un certain conte du Poitou mettant en scène un Sieur de Gallery se transforma en une Chasse-galerie fantastique, chevauchée menée à toute allure et rendue possible, la veille du Jour de l’An, grâce à un pacte avec le diable : des bûcherons éloignés de leur « blonde » empruntent à la culture amérindienne, pour se déplacer, un canot d’écorce devenu tapis volant capable de les transporter par-dessus les montagnes.

 Comme les filles du roi étaient majoritairement « francisantes », leur présence contribua à l’unification de la langue qui se produisit en Nouvelle-France beaucoup plus tôt que dans la métropole où les patois étaient toujours prédominants.

 Évoquant le destin de ces pionnières, la romancière Anne Hébert écrit dans Le premier jardin 

Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous.

Anne Hébert, Le premier jardin, Seuil, Paris, 2000, p. 103.

Lise Gauvin

Extraits tirés de « Et toi, comment vas-tu ?  » de Lise Gauvin, à paraître chez Leméac Éditeur en septembre 2021

Portrait de femme : Lalla Fadhma N’soumer. L’insoumise à la tête des volontaires de la mort par Nassira Belloula

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Contexte historique

Le 13 juin 1830, la flotte française forte de 675 navires civils et militaires accoste la côte algéroise. Ce corps expéditionnaire constitué de 37 000 hommes et 4000 chevaux débarque sur la presque île de Sidi Ferruch. Le 19 juin, premier affrontement entre troupes françaises et guerriers algériens. Le 24 juin, la bataille de Sidi-Khalef est engagée. Le 29 juin, Alger est atteinte ; la flotte bombarde la ville et tombe Fort l’Empereur qui protégeait Alger, le 5 juillet Alger est prise par le général de Bourmont. L’étau va ainsi se refermer sur l’Algérie qui va tomber par bouts entre les mains des troupes françaises, non sans une farouche résistance. En 1841, le roi Louis-Philippe nomme le général Bugeaud gouverneur général à Alger avec la mission d’occuper tout le territoire algérien. En 1848, la deuxième République fait de l’Algérie une partie intégrante de la France. Mais, les incursions à l’intérieur du pays ont provoqué de multiples insurrections. Les batailles faisaient rage dans toutes les régions et des villes importantes étaient tombées : Bône (Annaba) Oran, Mers el-Kébir, Constantine, des villages et des oasis du Sud comme Zaâtcha. Même l’émir Abdelkader, après avoir tenu dix-sept ans devant l’une des armées les plus puissantes de son époque, avant d’être neutralisé et exilé en 1847. Cependant certaines régions demeuraient insoumises, surtout les régions montagnardes, et celles du Sud dont la conquête ne sera parachevée qu’en 1902, après la signature de capitulation des tribus touarègues.                                                  

Une femme entre dans l’Histoire

En 1847, le maréchal Bugeaud n’a aucun désir ni les moyens d’entreprendre la conquête de la Kabylie. Il n’avait effectué jusqu’à présent que des opérations périphériques comme réduire les tribus Flissas en 1844 dans le massif montagneux compris entre l’oued Isser et l’oued Sebaou dans la plaine de la Mitidja. Mais son remplacement par le général Randon va précipiter les choses, et l’expédition de la Kabylie va commencer. Lorsque les troupes légionnaires françaises commandées par le général Randon pénètrent en Kabylie 1854, une jeune fille qu’on disait petite de taille, robuste, avec des yeux malicieux et d’une force de persuasion incroyable entrait dans l’Histoire. C’est Fatma Sid-Ahmed Bent Mohamed, plus connue sous le nom de Lalla Fadhma N’soumer. Lalla, est un titre honorifique réservé aux femmes en raison de leur âge ou de leur rang social. Fadhma, c’est le prénom berbérisé de Fatima, très commun et donné en l’honneur de la fille du prophète Mahomet, et N’soumer renvoie à son village natal de Soumeur. On l’appelait aussi « Lalla N’ourdja » un surnom attribué à toute jeune fille qui refusait les coutumes et privilégiait la réflexion aux tâches domestiques traditionnelles. L’historien Louis Massignon l’avait surnommée la Jeanne d’Arc du Djurdjura.                                  

Mais qui est cette jeune fille ?                                                             

Lalla Fadhma N’soumer est née la même année que l’occupation de l’Algérie, soit en 1830 à Ouerdja, le village de Soumeur (sur la route de Aïn El Hemmam vers Akbou) ; un village pittoresque, surplombé par le fameux col de Tirourda, l’un des plus hauts de Kabylie, entouré de montagnes majestueuses. Elle grandit au sein d’une famille de notables, constituée par quatre frères aînés et un père, appartenant à la puissante confrérie religieuse Rahmaniya et à la zaouïa de Sidi M’hamed Bou Qobrine (le saint aux deux tombes). Elle va connaître le vacarme de la guerre, des insurrections et des cris de bravoure qui vont développer son aversion pour les colonisateurs. Vers l’âge de seize ans, malgré son opposition et sa rébellion contre un mariage forcé arrangé par sa famille, elle a été contrainte à cette union avec un cousin. Mais, elle s’est cloîtrée dans sa chambre, se refusant à son époux, et se consacrant exclusivement à la prière et la méditation, jusqu’à ce que sa belle famille finisse par la renvoyer chez ses parents. Quelques jours après son retour, elle perd son père, le chef d’une école coranique, ce qui l’oblige d’aller vivre dans la demeure de son frère Si Tayeb au village de Soumeur. Avec lui, elle va diriger une école coranique, en s’investissant dans l’enseignement des enfants et à des œuvres de charité envers la population pauvre. À partir de là, elle va s’imposer progressivement dans un milieu réservé aux hommes, celui de la concertation politico-religieuse. Forte de sa lignée, elle va exercer une grande influence sur la société kabyle, ce qui va l’aider dans ses prochaines entreprises.

Guerrière à l’épreuve du feu

L’avancée des troupes légionnaires françaises au cœur même de la Kabylie va jeter Lalla Fadhma N’soumer dans la rébellion dès 1847. Elle va commencer par récolter les denrées utiles pour les insurgés, puis à mobiliser, exhorter, fédérer et inspirer les hommes qu’elle mènera au combat. En 1849, elle se rallie à si Mohammed El-Hachemi, qui avait participé à l’insurrection populaire qui embrasa le Dahra dans la vallée du Chélif (une région montagneuse située au nord de l’Algérie) aux côtés de Boumaza, chef de la résistance populaire. En 1850, la Tajmaât (assemblée) l’avait mandatée avec son frère si Tahar à diriger les Imseblen (les volontaires de la mort), ces volontaires venus de tous les villages kabyles pour renforcer les troupes des insurgés dirigées par un chef, le dénommé Mohammed Lamjad ben Abdelmalek, dit le Chérif Boubaghla. Elle s’était engagée auprès de lui avec ses hommes dans la bataille de Tazrouts (près de Aïn El Hemmam). Une bataille sanglante, héroïque où la ténacité de Lalla Fadhma N’soumer n’acceptant aucun relâchement ni marche arrière finit par pousser l’ennemi à battre en retraite. Charles Joseph François Wolff qui commandait un bataillon de huit mille soldats, armés lourdement, aguerris et entraînés, était blanc comme neige devant la retraite de sa compagnie. Et, devant qui ? Une femme ; une femme qui s’était constitué une armée de guerriers qui n’hésitant pas à venir chercher sa bénédiction presque divine, tant sa réputation l’avait précédée. Les Français eux-mêmes étaient pris dans cette aura quasi mystique. Émile Carrey, écrivain et médecin lors de la campagne de Kabylie en 1857 avait écrit ; « Elle sait conjurer tous les périls, et peut, s’il lui plaît, faire reculer l’invasion française. » (Récits de Kabylie. Compagne de 1857)

En décembre 1854 le Chérif Boubaghla meurt au combat dans une autre bataille au sud des Bibans (les hauts plateaux). Sa succession était assurée par Lalla Fadhma N’soumer, qui va poursuivre la résistance et infliger de lourdes pertes à l’armée française. Ce qui va contraindre le général Randon à demander un cessez-le-feu, après la bataille de Tchkirt où il a perdu plus de 800 soldats, dont 56 officiers. Les Français ont réclamé alors des renforts, et en 1857, quelque 35 000 hommes vont épauler Randon qui occupait Aït Iraten à la suite de la bataille des Icherriden qui avait mobilisé toute la Kabylie du Djurdjura. Fadhma N’soumer se trouvait dans le hameau Takhlijt Aït Aatsou, près de Tirourda, son dernier noyau de résistance. Le général Joseph Vantini dit Yusuf réussit à battre Lalla Fadhma N’soumer, à la capturer et la conduire à Timesguida dans le camp de Randon qui avait gagné son bâton de Maréchal après la conquête de la Kabylie. Lalla Fadhma N’soumer, placée en résidence surveillée dans la Zaouïa des Béni Slimane à Tablat (wilaya de Médéa), décède six ans plus tard, en 1863, alors âgée de trente-trois ans. Enterrée au cimetière de Sidi Abdellah, sa tombe fut longtemps un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région.

Le 8 mars 1995, les ossements de Lalla Fatma N’Soumer sont rapatriés dans le Carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger. Une reconnaissance qui donne à Lalla Fadhma N’soumer le statut de résistante nationale.     

Nassira Belloula

Crédit photo : Henri-Félix Emmanuel Philippoteaux

Chronique du confinement – Catherine Cusset : La mort, cette abstraction.

La mort, cette abstraction

Le vendredi 13 mars mon mari et moi sommes arrivés en Bretagne pour dix jours de vacances. Nous avons dû prendre une décision tout de suite : rentrer à New York avant l’annonce du confinement, ou rester ici. On ne savait pas encore ce qui allait se passer à New York même si mon mari évoquait depuis janvier des scénarios catastrophiques et pensait maintenant qu’il y aurait des mois de confinement. Tous ces chiffres me semblaient très abstraits. Nous avions emporté peu d’affaires en Bretagne, l’internet ne marchait pas, il faisait froid, la maison était humide et glaciale. Mais il y avait la vue de la lande par les fenêtres. Nous sommes restés. 

C’est la meilleure décision que nous pouvions prendre, le meilleur endroit où être confiné. Les geais chantent à tue- tête, les moutons broutent l’herbe vive dans les champs alentour, l’air est pur, et chaque soir je vais voir le soleil se coucher sur la mer. Le temps passe à toute allure. Les amis ne manquent pas puisqu’on peut leur parler sur WhatsApp ou boire un apéro avec eux sur Zoom, au point qu’on se demande si les instigateurs du virus ne sont pas les compagnies internet. Cette vie réduite à l’essentiel, écrire, lire, cuisiner pour nous et pour les vieux voisins, manger, marcher, être ensemble, c’est la simplification dont je rêvais. 

C’est le bonheur de ceux qui ne sont pas enfermés avec un conjoint qui les bat ou avec quatre enfants bruyants qu’ils ont envie de tuer, et dont les proches ne sont pas en train de mourir seuls dans un EHPAD ou sur un lit d’hôpital. C’est le bonheur de ceux qui ne vont pas perdre leur travail et manquer d’un jour à l’autre de moyens de subsistance. C’est le bonheur de ceux qui ne sont pas au front en train de risquer leur vie pour en arracher d’autres à la mort. 

Ce bonheur presque indécent, est-il réel ? Ou n’est-il qu’inconscience ?

J’étais malade en arrivant en France. Pas de fièvre et les poumons clairs, mais je toussais beaucoup, j’avais mal partout, j’avais perdu le goût et l’odorat. Le jour de mon arrivée je suis allée dîner chez mes parents que je n’avais pas vus depuis quatre mois. Sans les embrasser, bien sûr. Je n’avais pas de masque ni de gants mais je leur disais sans cesse : allez-vous laver les mains. 

Trois jours plus tard à la radio j’ai entendu que l’absence de goût et d’odorat était un symptôme. J’ai eu très peur. Avais-je communiqué le virus à mes parents ? Pouvaient-ils mourir par ma faute ? Pensée insoutenable. Je suis très proche de ma mère qui, à 87 ans, incarne la vie même. Elle a des bronches fragiles. Je le savais. Mon mari m’avait dit : « N’y va pas.» J’avais envie de les voir. J’avais sacrifié à ce plaisir d’un moment leur survie. Ma mère aussi voulait me voir et ne pensait pas à la mort, cette abstraction. Nous étions toutes deux incapables d’imaginer les possibles conséquences. 

Une époque comme la nôtre, c’est une époque où l’in- conséquence est interdite, où une négligence, une com- plaisance, un simple geste comme ouvrir une porte, peut se payer de la vie. Laisser sur une surface une particule qui sera touchée. Par inconséquence, on se retrouve assassin. J’appelais deux fois par jour en tremblant : « Comment vas-tu, maman ? Et papa ? » 

Elle était plutôt de bonne humeur même si l’angoisse de mourir l’empêchait de dormir et qu’elle devait prendre des tranquillisants. Elle s’était replongée dans les nombreux cahiers de son journal intime, elle retrouvait le passé. Comme tant de personnes en ce confinement, elle avait enfin du temps non interrompu et un nouveau lien à elle- même, à un moi plus profond, plus réel, que notre moi social. 

En dehors du fait qu’elle se lavait les mains bien plus qu’avant et mettait des gants pour sortir, sa vie n’avait pas fondamentalement changé. Son seul souci c’était la fille de sa meilleure amie qui avait contracté la forme sévère du virus et qui était à l’hôpital, en réanimation. Je me suis exclamée : « En réanimation ? — Oui mais c’est normal, c’est un coma artificiel. Rien d’inquiétant. Son oncle est un grand ponte dans l’hôpital : on ne peut pas être mieux soigné.» Chaque jour je venais aux nouvelles. 

Après une dizaine de jours, il y a eu un mieux. La fille de sa meilleure amie est sortie du coma. Elle allait vers la guérison. « Elle a 60 ans, elle est en pleine forme. À notre âge, ce serait une catastrophe. Il n’y a que les vieux qui meurent.» Une semaine plus tard maman m’a appris, la voix inquiète, que la fille de son amie avait fait une rechute. 

« Ah bon ! — Ce n’est pas le virus mais une infection des poumons, il faut qu’on trouve le bon antibiotique.» À nouveau, de jour en jour, j’ai demandé des nouvelles. L’oncle médecin avait annoncé à sa sœur que la maladie, très grave, laisserait des séquelles : sa fille aurait une longue convalescence et ne serait plus la même. Un soir maman m’a dit : 

« L’antibiotique marche. Il y a un mieux aujourd’hui. — Ah, je suis contente ! » 

Le lendemain matin elle m’a appelée en pleurant : « Elle est morte.» 

C’est ça, la réalité. La mort d’une femme de soixante ans qui était en parfaite santé mais travaillait comme médecin dans un EHPAD ; sa mort après trois semaines à se battre sous un respirateur, seule, sans revoir sa mère, son compagnon ni ses enfants. 

Chez moi en Bretagne, les oiseaux chantent toujours, le ciel est rose après le coucher du soleil, et la mer immuable. La beauté du monde est réelle, ainsi que le bonheur d’en être le témoin solitaire. C’est un bonheur qui peut se goûter mais ne peut se dire au temps de la mort et du sacrifice, quand le collectif l’emporte sur l’individuel. 

Catherine CUSSET

Source : TRACTS DE CRISE GALLIMARD – 29AVRIL2020/12H/N° 61. Offert en période de confinement.

Enregistrement du texte par Madeleine Monette

Juste avant de quitter New York après 30 ans de vie aux États-Unis, la romancière française Catherine Cusset est venue enregistrer ce texte chez moi. Écrit en mai 2020 pour les « Chroniques du confinement » du Parlement des écrivaines francophones dont nous faisons toutes deux partie, il nous transporte en Bretagne au début de la pandémie. Une invitation à l’entendre !

Madeleine Monette

https://www.facebook.com/madeleine.monette

« Affaire Amanda Gorman » : « La traduction, métisse, mixte par définition, est “queer” de facto » par Suzanne Dracius, Le Monde, 11 avril 2021

« Affaire Amanda Gorman » : « La traduction, métisse, mixte par définition, est “queer” de facto »

Les trémulations autour de la traduction du poème d’Amanda Gorman « The Hill We Climb » (« La colline que nous gravissons ») ne doivent ni nous ébranler ni nous faire dévaler la colline qui hisse au-dessus des préjugés, ni nous faire régresser, réduisant à néant les progrès réalisés en matière d’antiracisme.

Au Parlement des écrivaines francophones, nous tenons à ce que soit respecté notre droit à être traduites par une personne compétente, choisie en fonction de ses qualités et non de sa qualité.

Un excès de zèle ne doit pas nous précipiter du haut du morne escarpé escaladé à grand-peine, l’altière colline surplombant les ravines racistes.

En créole, « colline » se dit mòn, « morne », quelle que soit la couleur de la personne qui parle, noire ou blanche, descendante de békés ou d’esclavés – mot que m’autorise Ronsard. Mais il ne viendrait à l’idée de personne de traduire le « hill » de Gorman par « morne », même si cette personne est noire et créolophone.

La traduction doit rendre compte avec autant d’exactitude que possible de réalités particulières, son habileté réside dans sa capacité à restituer un texte selon sa sensibilité et son esthétique propre.

S’agissant de poésie – du grec ποιεῖν (poiein), créer –, la tâche est de s’ingénier à rendre au mieux la puissance créatrice du poème, la musicalité de ses effets sonores, rimes intérieures, assonances, allitérations, recréer son atmosphère, ses images, symboles, anaphores et chiasmes, qui sont légion chez Gorman.

Les figures de style n’ont pas de couleur. Ou plutôt elles les ont toutes. Elles ont le visage de la beauté. Ses multiples teintes et nuances.

L’intersectionnalité, mot terrible utile pour désigner une réalité encore plus atroce, est subie de plein fouet sous toutes sortes d’avatars par Marieke Lucas Rijneveld, qui, sous la pression, a renoncé à la traduction néerlandaise dudit poème, puis Victor Obiols, le traducteur catalan, qualifié d’« inadéquat », finalement disqualifié par sa maison d’édition : « ils cherchaient un profil différent ».

On a refusé de laisser traduire la « jeune fille noire », par une personne « blanche, non binaire », comme en atteste son double prénom, féminin puis masculin. Il est à craindre qu’il n’y ait aussi une forme d’homophobie sous-jacente, l’immonde hydre aux mille têtes du racisme…

Prétendre que n’importe quelle « femme, jeune, militante et de préférence noire » serait plus apte à traduire cette Afro-Américaine, c’est lui faire injure, comme s’il suffisait, pour écrire comme elle, de faire partie des « héritiers d’un pays et d’une époque où une fille noire, maigre, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire peut rêver de devenir présidente, simplement en se trouvant à réciter pour un président ».

Nos traductrices et traducteurs sont de toutes couleurs, tous genres, toutes préférences sexuelles, en un mot, arc-en-ciel ! Nous tenons à ce qu’il en soit toujours ainsi.

S’est-on offusqué de ce que le traducteur de Césaire fût blanc ? De quelle couleur est la Négritude ? Question absurde, voire surréaliste à l’instar de Breton, émerveillé mais étonné en découvrant ce « grand poète noir ». Pourquoi « noir » ? A-t-on jamais entendu dire « un grand poète blanc » ? On n’est pas loin du singe savant, quand Breton ajoute : « Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. » Cet éloge peut sonner comme une insulte.

Quid, à l’inverse, de St-John Perse – Alexis Léger –, prix Nobel, issu d’une très ancienne famille de colons blancs de Martinique qui fonda une branche en Guadeloupe par mariage de Joséphine de Leyritz et Anatole Léger ? Quelqu’un a-t-il jamais exigé que le traducteur de ce poète béké fît partie de l’ethno-caste blanche maîtrisant la langue créole ?

Un auteur n’est pas une couleur.

Par contre il est indispensable, pour le traducteur, d’être au fait des particularismes, des régionalismes, des différents niveaux de langue, afin de faire preuve de la plus grande fidélité possible.

La traduction, métisse, mixte par définition, est queer de facto.

L’assignation raciale, donc raciste, rate l’essence même de la traduction. Identitaire, elle est toujours absurde, mais là l’absurdité éclate au grand jour, monstrueuse, criminelle, connexion délirante entre Kultur et ADN.

Une classification péremptoire, au lieu de « forger une union », nous éloigne les uns des autres et exacerbe préjugés de couleur ou discriminations sexistes, alors que l’écriture est universelle, rassembleuse, unificatrice sans uniformiser, suprême exaltation de la liberté d’expression.

Ainsi ne pouvons-nous que nous dresser contre des dérives annihilant l’amplitude humaniste de l’art de la traduction, au mépris de l’aptitude de translation capable de construire un pont entre deux rives, deux langues, divers univers.

Le mot « pont » figure au mitan de la métaphore des « ponts » : « Si nous voulons être à la hauteur de notre temps, alors la victoire ne passera pas par la lame du couteau, mais par tous les ponts que nous aurons bâtis. »

Ce que vise l’exercice de traduction n’est-il pas défini en filigrane ?

« Nous aspirons à forger une union qui ait un but,

À composer un pays engagé en toutes ses cultures, couleurs, personnalités et conditions humaines. »

Il est tentant de paraphraser Gorman en remplaçant « pays » par « monde », traversé grâce aux ponts qu’offre la traduction.

Les mots sont là, dans leur miroitement au cœur même du poème, anticipant la polémique.

Si l’on ne peut traduire cette poète noire sous prétexte que l’on est blanc et binaire, l’étape suivante risque d’être que les gens ne puissent pas la lire non plus, car ils ne pourraient pas la comprendre.

Martiniquaise calazaza, j’ai en moi quatre continents et demi, à l’instar du Parlement des écrivaines francophones qui réunit des auteures de toutes couleurs, tous pays. Nous défendons l’universalité de la littérature et sa diversité.

Hors de question, cependant, d’occulter le fait que, paradoxalement, ces éclats et ces coups de projecteurs donnent de la visibilité à la criante invisibilité et carence de représentation de certaines voix, – en l’occurrence, desdites voix « noires » –, dans l’édition, notamment dans le secteur de la traduction, comme dans bien d’autres domaines, hélas, cinéma, théâtre, télévision etc., qui peinent à inclure et mettre en avant la diversité, à tel point que l’on ne peut plus respirer.

Suzanne Dracius

Parlement des écrivaines francophones

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/11/affaire-amanda-gorman-la-traduction-metisse-mixte-par-definition-est-queer-de-facto_6076362_3232.html#xtor=AL-32280270-%5Bdefault%5D-%5Bios%5D

Portrait de femme : Aoua Keita, première femme députée au Mali par Safiatou Dicko Ba

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Aoua Keita, première femme députée au Mali

Née le 12 juillet 1912 à Bamako, la capitale du Soudan français (actuel Mali) qui fait alors partie de l’Afrique-Occidentale française (AOF), Aoua Keita grandit dans une famille polygame. C’est à l’initiative de son père, un ancien tirailleur, qu’elle est scolarisée en 1923 à la première école de filles de la ville en « Foyer des Métisses », qui accueille des élèves noires et métisses que l’administration française veut éduquer.

Elle appartient alors à la petite minorité de femmes de l’AOF qui sont scolarisées, au grand désarroi de sa mère qui considère qu’une fille qui est allée à l’école est perdue pour le mariage et lui déclare amèrement :

« Va-t’en t’occuper de tes papiers et de tes crayons, c’est ce que tu donneras à manger à l’homme malheureux qui acceptera de te prendre. »

Mais Aoua Keita est brillante. Elle réussit en 1928 le concours de l’École de médecine de l’AOF (qui a ouvert à Dakar en 1918) et obtient son diplôme de sage-femme trois ans plus tard, en 1931.

Elle est alors affectée à Gao, une ville située à l’extrême nord du Mali, dans une région dont elle ne connaît pas la langue (le sonrai, alors qu’elle parle le bambara). Du fait de son métier, elle devient pourtant rapidement populaire et tisse avec les femmes locales des liens de confiance qui vont servir de terreau à son activité politique.

Celle-ci commence aux côtés de son mari médecin, Daouda Diawara, qu’elle a épousé en 1935. L’invasion de l’Éthiopie par Mussolini attise sa révolte contre le colonialisme. Elle s’inscrit au Syndicat des médecins, vétérinaires, pharmaciens et sages-femmes puis à l’Union soudanaise–Rassemblement démocratique africain (US-RDA), la section soudanaise du parti anticolonial fédéral créé en octobre 1946 à Bamako et affilié dans un premier temps au Parti communiste français.

Aoua Keita en devient rapidement une militante très active. Elle prend en charge la propagande dans les localités où elle est affectée, est une des rares Africaines à pouvoir voter aux élections de 1946 en tant que citoyenne « indigène », et organise clandestinement des réunions de femmes dans sa maternité… pour éviter tant les foudres des maris que de l’administration coloniale.

En 1949, Aoua Keita, ne parvenant pas à avoir d’enfant et rejetant l’idée d’avoir une coépouse, divorce. Elle se consacre alors pleinement à ses activités professionnelles et politiques. Identifiée par l’administration coloniale comme une militante « communiste » au lendemain de la victoire de l’US-RDA à Gao aux élections de 1951, elle est mutée au Sénégal. Malgré la répression, elle devient une figure d’envergure de son parti. Elle est nommée « commissaire à l’organisation des femmes » en 1958 et, à ce titre, devient la seule femme membre du Bureau politique de l’US-RDA. L’année suivante, elle est élue députée de la Fédération du Mali à Sikasso, devenant la première Africaine de l’ex-AOF à accéder à un tel poste.

Bamako : épicentre du panafricanisme au féminin

Pour Aoua Keita, le combat contre les injustices coloniales est indissociable de l’organisation des femmes et de la défense de leurs droits. En collaboration avec l’institutrice Aïssata Sow Coulibaly, elle fonde un syndicat des femmes travailleuses à Bamako en 1956. Deux ans plus tard, elle participe à la création de l’Union des femmes du Soudan (UFS), qui a pour objectif de défendre les droits des femmes et de servir de base à la création d’une organisation panafricaine : l’Union des Femmes de l’Ouest africain (UFOA). Celle-ci est fondée à Bamako en juillet 1959, par des femmes du Soudan français, de Guinée, du Sénégal et du Dahomey.

L’organisation affiche un programme ambitieux : elle condamne les abandons de domicile conjugal et les répudiations, réclame l’abolition de certaines coutumes jugées néfastes, l’institution du mariage civil et le consentement obligatoire des époux, la suppression du mariage précoce et de la polygamie.

Sa création obéit à plusieurs préoccupations : consolider les liens entre les pays d’AOF au moment où l’autonomie de chaque territoire s’affirme de plus en plus ; constituer une organisation susceptible de rendre plus visibles les Africaines à l’échelle internationale, notamment par rapport à leurs « sœurs » des colonies anglaises ; promouvoir des réformes tant dans le domaine familial qu’en matière de reconnaissance de la place des femmes dans l’espace public.

L’UFOA disparaît en 1960 mais les réseaux qu’elle a permis de tisser servent de base à une structure continentale quelques années plus tard : la Conférence des femmes africaines (future Panafricaine), créée à Dar es Salam, capitale de la Tanzanie, en 1962 et dont le siège se situe à Bamako.

La capitale malienne est un espace central du panafricanisme au temps des décolonisations. Elle accueille également, la même année, la première réunion de la Fédération démocratique internationale des femmes qui se tient sur le sol africain. Peu de temps après est voté le Code du Mariage dans le Mali socialiste nouvellement indépendant. Si Aoua Keita, seule femme à siéger à l’Assemblée nationale lors du vote, ne parvient pas à empêcher un amendement restreignant la monogamie, ce texte est considéré comme révolutionnaire en son temps. L’exclusivité du mariage civil sera abrogée en 2011 contre l’avis d’organisations féminines maliennes qui y voyaient une atteinte aux droits acquis au lendemain de l’indépendance.

Une Africaine dans le monde de la guerre froide

Ardente combattante de la cause anticoloniale, de l’unité africaine et des droits des femmes, Aoua Keita contribue au renforcement des liens entre les militantes africaines et les organisations internationales.

À ce titre, et à l’image de l’Ivoirienne Célestine Ouezzin Coulibaly, elle parcourt le monde et articule les luttes menées localement sur le continent aux combats internationaux anti-impérialistes. Elle effectue pour la première fois un voyage hors d’Afrique en 1957, comme déléguée au Congrès de la Fédération syndicale mondiale (FSM) à Leipzig en RDA. Alors âgée de 45 ans, elle y fait forte impression.

Au lendemain de l’accession du Mali à l’indépendance, le 22 septembre 1960, elle se rapproche des pays socialistes, voyage en Union soviétique et en Asie (Chine, Corée, Vietnam) et noue avec les organisations féminines de ces pays des liens de coopération tournés vers l’éducation des filles, la santé des mères et des enfants. La solidarité tissée avec les femmes du Tiers-monde et les militantes communistes ne signifie pas pour autant qu’elle rompe les relations avec les femmes du « Bloc de l’Ouest ». Dans le contexte de la guerre froide, le Mali socialiste a fait le choix du non-alignement et maintient une collaboration effective avec la France comme avec les États-Unis.

Aoua Keita devient une « Femme d’Afrique »

La carrière politique d’Aoua Keita s’arrête brutalement en 1967. Alors que le pays est traversé par une « révolution culturelle », elle est écartée du pouvoir, de même que les autres rares femmes à avoir obtenu des responsabilités politiques.

Le coup d’État militaire qui renverse la Ie République de Modibo Keita, l’année suivante, la pousse sur la route de l’exil. Vivant entre le Congo-Brazzaville et la France, elle se consacre à l’écriture de ses mémoires.

Ce témoignage exceptionnel de l’engagement professionnel et politique d’une sage-femme africaine à l’époque coloniale est publié en 1975 et récompensé par le Grand prix littéraire d’Afrique noire un an plus tard n’est sans doute pas pour rien dans le fait qu’elle incarne aujourd’hui la participation des femmes à la lutte pour l’indépendance du Mali et un modèle pour les associations féminines et féministes maliennes.

Son effigie a été reproduite en 2006 sur des pagnes à l’occasion de la Journée de la femme africaine fixée au 31 juillet.

« Première femme députée du Mali. Aoua Keita ». Fresque murale située sur la colline de Koulouba à Bamako. Le griot Bazoumana Sissoko est l’auteur de la musique de l’hymne national du Mali. 

Son portrait orne également la vaste fresque murale située sur les hauteurs de Koulouba, la « colline du pouvoir » à Bamako, qui retrace cent cinquante ans d’histoire malienne.

Aoua Keita est décédée le 7 mai 1980 à Bamako.

Safiatou Dicko Ba

Ce portrait de femme héroïque a été écrit à partir de différentes recherches documentaires effectuées sur internet.

Retrouvez également l’historienne Pascale Barthélémy et écoutez les archives inédites des discours d’Aoua Keita dans l’émission La Marche du Monde, de Valérie Nivelon, qui a été diffusée le dimanche 20 septembre 2020 à 12h10 sur RFI (10h10 TU).

Auteure ou autrice, l’un et l’autre se dit ou se disent… » par Lise Gauvin

Un article écrit par Lise Gauvin paru dans le journal Le Devoir le 20 février 2021

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595590/auteure-ou-autrice-l-un-et-l-autre-se-dit-ou-se-disent

Lise Gauvin, qui  a reçu  en 2020 la Grande Médaille de la francophonie de l’Académie française,  est l’auteure , notamment,  de La Fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme, Paris, Seuil, coll. Points, 2004 et  2011.

Portrait de femme : Sayyida Al-Horra, la sultane-guerrière par Anissa Bellefqih

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Sayyida Al-Horra, la sultane-guerrière

Dans le firmament de son Histoire, le Maroc a eu au XVIe siècle une étoile du Nord qui  fascine par son éclat et son originalité, Sayyida al-Horra, une femme “libre” en terre d’Islam. Une femme d’exception ignorée par l’histoire officielle jusqu’à une époque très récente. Elle exerça le pouvoir dans la ville de Tétouan, proche du détroit de Gibraltar et aux portes de l’Europe, dans un siècle où les impérialismes se battaient pour asseoir leur pouvoir sur des régions géostratégiques.

Elle a grandi dans un contexte d’instabilité politique. Les Wattassides qui régnaient à l’époque faisaient face à la convoitise de leurs voisins : les Ottomans à la frontière orientale,  les Portugais et les Espagnols le long des côtes méditerranéennes et atlantiques, sans oublier le danger que constituaient les Saadiens qui voulaient le pouvoir. Ils furent, de ce fait, obligés d’accepter que des régions dans le N-O jouissent d’une autonomie politique. Ce fut le cas de deux villes-États où vécut Sayyida al-Horra : Tétouan et Chefchaoun.

Se pencher sur la vie de cette “femme souveraine”, de sa naissance à son éviction du pouvoir, permet de voir les grandes lignes qui expliquent ce destin hors du commun en mettant en exergue sa personnalité, les facteurs qui l’ont aidée à devenir une figure de légende et les leçons qu’on peut tirer de sa vie. 

Une vie de princesse

Sayyida al-Horra est la fille du prince Ali Ben Moussa Ben Rachid el-Idrissi el-Alami Ben Mchich de la noblesse andalouse, qui a guerroyé à Grenade aux côtés du dernier roi musulman pour arrêter l’avancée des chrétiens dans les ultimes bastions musulmans en Andalousie. C’était le prince de Chefchaouen, petite ville rifaine, et de sa région qui incluait aussi Tétouan et les tribus qui vivaient entre Sebta, Tanger, Asilah et Ksar Elkebir. Sa mère était d’origine espagnole. Convertie à l’islam, elle avait pris le nom de Zahra Fernández. Deux enfants naquirent de ce mariage : Ibrahim et al-Horra, née en 1485[1]à Grenade. Le lieu de naissance, rapporté par plusieurs sources, est important car toute sa vie a été déterminée par les événements de sa petite enfance. En filigrane, on sent une béance à combler. La perte du vert paradis de l’enfance andalouse dont elle fut chassée en 1492. Fil d’Ariane de sa vie. Blessure, née de cet arrachement, qui déterminera ses choix et ses actions.

Le nom de Sayyida al-Horra que l’Histoire a retenu claque comme un étendard sans aucune référence patronymique. On le trouve dans son contrat de mariage et c’est le seul nom qui soit cité dans les documents portugais et espagnols la concernant.

Al-Horra, est traduit très souvent par “la femme libre”, par opposition à l’esclave et sans la connotation actuelle liée à ce mot. Fatima Mernissi avance le sens de “femme exerçant un pouvoir souverain”. « La noble dame », comme la nomme Chantal de La Véronne, paraît plus approprié.

Son nom est toujours précédé dans les sources arabes par “Sayyida” ou “Sitt”. Le premier la range parmi les “maîtres” (al asyâd). Quant à “Sitt”, “la dame”, il lui fut donné après son mariage en signe de respect avec une connotation d’honneur. Pour certaines sources, les parents lui ont donné ce nom en souvenir de la première Al-Horra qui était la mère du sultan Abou Abdellah (Boabdil) Ben L’ahmar, dernier roi de Grenade. Ce nom avait, du reste, un très bon écho chez la communauté andalouse installée à l’époque à Chefchaouen et à Tétouan. Il l’a prédestinée à être libre de la tutelle des hommes.

Princesse ayant vécu dans l’opulence d’un palais, Sayyida al-Horra reçut une éducation digne de son rang. Elle fut choyée et profita au même titre que son frère du fait que Chefchaouen vivait son siècle d’or. Cette excellente formation par les meilleurs maîtres ainsi que l’exemple de son père et sa double culture qui lui a permis de maîtriser l’arabe et l’espagnol ; tout cela l’aidera grandement à exercer la responsabilité du pouvoir.

La langue espagnole lui fut utile à Tétouan lors de ses contacts avec les voisins ibères et pour communiquer avec la population de cette ville qui était peuplée majoritairement d’émigrés andalous ayant fui la Reconquista. Par ailleurs, aux côtés de son père (puis de son mari), elle connut de près les arcanes du pouvoir et les coulisses de la politique, l’importance du djihad (guerre) et la gestion des affaires des citoyens. Intelligente et douée, elle suivit l’enseignement des meilleurs maîtres, mais elle fut surtout la disciple du célèbre cheikh Abou Mohammed Abdallah al-Ghazwani. C’est dans son enseignement qu’elle puisa la grande sagesse dont elle fit preuve durant toute son existence. On raconte que le père d’al-Ghazwani lui posait souvent la main sur la tête et disait : « Cette jeune fille occupera un rang élevé ».

Une femme de pouvoir et d’alliances

La vie de Sayyida al-Horra fut régie par une série d’alliances, que ce soit pour ses deux mariages purement politiques ou pendant sa période de corsaire.

Elle épousa à seize ans Hassan Ben Ali al-Mandri, un Grenadin installé à Tétouan auquel elle était promise depuis l’enfance. Elle trouva un milieu andalou cultivé et raffiné comme celui où elle avait grandi. Selon Hakim Ibn Azzouz, ce mariage permit à son mari, neveu du fondateur de Tétouan, de devenir Gouverneur, représentant du père de Sayyida al-Horra. Il l’associait régulièrement dans ses affaires, l’initiant ainsi aussi bien à la vie publique qu’à la gestion des opérations militaires contre les Ibères et aux intrigues de la politique. Il la désignait même pour le remplacer à la tête de la ville chaque fois qu’il s’absentait, car il était en luttes permanentes avec les Portugais établis à Sebta, Tanger et Asilah. C’est ainsi que Sayyida al-Horra familiarisa les habitants à son autorité, et les amena à l’accepter plus tard comme gouverneure. 

En 1519, son mari décède en n’ayant eu qu’une fille avec elle du nom de Fatima. Tétouan tomba alors sous l’autorité de son frère Ibrahim, devenu prince de Chefchaouen depuis le décès de leur père (1512). Grâce au savoir-faire qu’elle avait su manifester et à la force de sa personnalité, reconnus même par ses adversaires, le prince Ibrahim décida en 1525 de lui céder le pouvoir de gouverner seule cette ville. Elle prit le nom de “Hakimat Tétouan” ou “Sayyidat Tétouan”, gouverneure incontestée de Tétouan et du N-O du Maroc. Elle devint également le chef de la piraterie dans cette région de la Méditerranée.

L’éclat de ses actions lui valut l’intérêt du sultan Ahmed al-Wattassi de Fès qui la demanda en mariage en 1541. Ce fut de nouveau une union indubitablement politique. Le sultan voulait consolider son autorité dans le N-O du Marocà un moment où les Saadiens continuaient leur lente progression pour la prise de pouvoir. De son côté, Sayyida al-Horra pouvait compter sur l’appui du sultan. Contrairement aux usages, elle exigea du roi que la cérémonie du mariage ait lieu à Tétouan et non à Fès montrant ainsi qu’elle n’avait nulle intention de renoncer à gouverner après son mariage. Au lieu de suivre son mari et d’être une femme de son sérail, elle fit le choix d’être “Hakimat Tétouan”. Elle obtint de continuer à résider à Tétouan et laissa le sultan rentrer seul à Fès. La conséquence de ce mariage fut que les Espagnols firent front commun avec les Portugais estimant que l’union du sultan de Fès avec Sayyida al-Horra était une coalition dirigée essentiellement contre les Ibères.

Princesse-corsaire à l’épreuve du pouvoir

Sayyida al-Horra fut décrite par les Portugais comme l’ennemie jurée des étrangers et une instigatrice pour la résistance. Sa principale occupation était de lutter contre les étrangers par tous les moyens dont elle disposait, dont la guerre de course qui consiste à attaquer la marine marchande plutôt que d’engager des combattants. Elle disposait à Martil, petite cité près de Tétouan, d’un port bien abrité et adapté à ce type de guerre et avait de nombreux navires et fustes prêts à se lancer jour et nuit dans des opérations de piraterie contre les côtes espagnoles. Elle était entourée de chefs qui dirigeaient les expéditions terrestres et maritimes du djihad et d’autres, chargés de défendre la ville et de veiller à la sécurité des habitants et à leur bien-être. La guerre ne l’empêchait pas de veiller à bien gérer sa ville. Il faut mettre à son crédit la mise en place de la fonction de mouhtassib[2].

Elle réussit la gageure d’être le chef incontesté de la piraterie dans la région grâce à sa détermination et à des alliances précieuses, celles du sultan de Fès et du fameux corsaire turc Kheireddine dit Barberousse, qui opérait à partir d’Alger et dont le seul nom provoquait la terreur chez les plus grands amiraux européens. Les Ibères ne voyaient pas d’un bon œil cette entr’aide entre les deux flottes tétouanaise et turque surtout qu’elles avaient élargi leur cercle de manœuvres en Méditerranée au détroit de Gibraltar et face aux villes côtières de l’Atlantique. Elle allait elle-même, si nécessaire, à l’île de Badis sur le littoral rifain pour négocier avec Barberousse de futures campagnes communes contre les intérêts de leurs voisins chrétiens.

Les Espagnols et les Portugais qui la surnommaient parfois la « Barberoussa Tetouania » essayèrent plusieurs fois de détruire sa flotte et ses ports et de prendre Tétouan. En vain. Elle eut même recours au blocus de Sebta, provoquant ainsi la rupture des relations entre cette ville et Fès.

Le sultan Ahmed al-Wattassi, qui avait le frère de Sayyida al-Horra comme beau-frère, ministre et conseiller, écrivit au roi du Portugal, Jean III, pour une médiation entre elle et le gouverneur portugais de Sebta, Don Alfonso de Noronha qui exigeait la cessation de la piraterie. En réalité, le sultan ne voulait pas d’un nouveau front au Nord alors qu’il était occupé à gérer au Sud l’avancée des Saadiens qui appelaient au djihad pour libérer les enclaves étrangères du Maroc. Elle dut accepter de faire la paix sous la pression de ses émissaires. Elle profita cependant de la présence de son frère Ibrahim à Fès dans le cercle du pouvoir pour peser sur les négociations et l’écriture des articles de l’accord de paix avec les Portugais. L’accord fut signé en 1538 quand Don Alfonso de Noronha finit par accéder à la demande de Sayyida al-Horra que Tétouan ne soit pas concernée par l’interdiction de la piraterie.

Cette volonté de laisser Tétouan libre de continuer la piraterie ou la guerre de course était pour Sayyida al-Horra un élément vital pour sa gouvernance. En effet, cela lui permettait, en parallèle du “commerce silencieux”, source d’enrichissement importante qui avait cours à l’époque, d’obtenir par les expéditions avec Barberousse des revenus substantiels composés du butin des opérations de piraterie et des rançons réclamées pour les captifs. Espagnols et Portugais qui la reconnaissaient comme leur partenaire dans le jeu diplomatique étaient contraints de négocier avec elle pour la libération de leurs ressortissants capturés. Toutefois, elle était parfois obligée de libérer sans rançon les prisonniers portugais quand la prise avait lieu en dehors de Tétouan à cause du traité signé.

L’obéissance aux ordres du sultan de Fès la forçant à faire la paix avec le Portugal a eu un effet désastreux pour l’avenir politique de Sayyida al-Horra. Son attitude ne fut comprise, selon Elwahhabi, ni par les soldats, ni par les Portugais, ni par l’entourage du sultan, ni par les al-Mandri (dont son gendre) qui pensaient qu’ils avaient plus le droit au pouvoir qu’elle. Elle fut destituée en 1542 et se vit dépouillée de tous ses biens. Cette éviction du pouvoir était due au cumul de trois facteurs : son indépendance et intransigeance en tant que corsaire, la coalition ibère pour arrêter la piraterie et un complot familial ourdi par le père de son gendre al-Mandri et par son demi-frère Mohammed Ben Rachid, allié à Don Alfonso de Noronha et aux Saadiens. 

Sayyida Al-Horra retourna vivre à Chefchaouen plutôt que dans son palais de Fès. Elle a dû comprendre grâce à son intelligence aigüe que la dynastie Wattasside agonisait et que l’étoile des Saadiens était en train de monter auprès du peuple. Très vite, elle fonda une confrérie religieuse ou zaouïa, qui « dispensa un enseignement religieux engagé, dominé le plus souvent par la lutte contre les Ibères et l’attachement aux valeurs menacées. À travers l’encadrement des fidèles, cette princesse déchue tenait sans doute avant toute chose à continuer la lutte qui a toujours été au cœur de son action et de ses ambitions » (Karima Benyaich).

Elle rendit l’âme en 1562. Sa tombe, sise dans la zaouïa Raïssouniya, demeure, à ce jour, un lieu de pèlerinage pour les femmes.

Ainsi se termina la vie de cette personnalité exceptionnelle et unique en son genre comme le Maroc n’en a jamais connu. 

L’héritage de Sayyida al-Horra

Sayyida al-Horra restera la seule reine dans l’histoire du Maroc. Elle gouverna de son premier mariage à son éviction du pouvoir en faisant de Tétouan une petite miniature de l’administration centrale de Fès.

Une femme si puissante et si novatrice qu’elle n’a certainement pas fait l’unanimité, mais elle a conquis l’admiration et le respect de ses amis comme de ses détracteurs ou de ses ennemis par la détermination et la foi qui l’ont guidée en permanence à lutter farouchement pour le bien de son pays et contre la présence des étrangers sur son sol. Elle a déconstruit le stéréotype de la femme musulmane et a donné la preuve qu’on pouvait être une femme de pouvoir et gouverner en terre d’Islam.

Elle a légué une belle leçon de féminisme pour la parité dans l’éducation, l’instruction et l’égalité des chances. On peut retenir aussi que sa vie a été une leçon dans le domaine de la politique et du pouvoir qui est fait autant d’alliances que de pragmatisme entre les protagonistes qui mènent le monde.

Sayyida al-Horra mérite qu’on lui rende hommage et qu’on lui accorde la place qui lui revient dans l’enseignement de l’Histoire officielle. 

Il est regrettable que l’Histoire n’ait retenu que sa vie de princesse guerrière, laissant le pan de sa vie privée dans l’ombre. Cela fait réfléchir sur le prix à payer quand une personne s’engage dans un combat qui la dépasse. Maîtresse de sa vie, l’a-t-elle été de son destin ?

Anissa Bellefqih


[1]Nous avons retenu les dates et faits tels qu’ils reviennent dans la majorité des sources.

[2]Mouhtassib : fonctionnaire de la cité musulmane chargé de la police des marchés, du contrôle des poids et mesures et aussi, d’une façon générale, de veiller à la bonne conduite de tous en public, éventuellement réprimer les abus, conformément à la loi. Il doit encore veiller à ce que les bêtes de somme soient bien traitées et n’aient pas à fournir, elles non plus, un travail au-dessus de leurs forces. Cette fonction ne fut réhabilitée au Maroc qu’en 1982 par dahir.

SOURCES :

  • La Véronne, Chantal de, Sîda El-Horra : la noble dame, Hespéris », N° 43, 1956.
  • Fatima Mernissi, Sultanes oubliées, éditions Le Fennec, 1990.
  • Osire Glacier, Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui, Tarik éditions, 2013.
  • Benyaich, Karima, Sayyda Al­‑Horra: Un pouvoir féminin en terre d’Islam. 2014
  • Elwahhabi, A., Sayyida al-Horra, al’amira almoujahida, Revue daoûat alhaq, N° 376, 2004.
  • Al Afia A., Sayyida al-Horra, Hakimat Tétouan, Revue daoûat alhaq, N° 9, 1978.
  • Ibn Azzouz, Hakim, Sayyda Al Horra, Hakimat Tétouan, Études sur l’histoire de Chefchaouen et Tétouan, Rabat,1983.    

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