« Blanc Résine » de Audrée Wilhelmy | Lu par Catherine Cusset

Un roman puissant, à lire absolument

Audrée Wilhelmy, Blanc Résine. Québec, Léméac, 2019. Paris, Grasset Fasquelle, 2022. Prix Ouest France / Étonnants voyageurs 2022.

Lu par Catherine Cusset

Ce roman écrit comme un conte commence avec une naissance: “Je nais. Je perce les entrailles d’un couvent.” Le bébé a vingt-quatre mères, nonnes dans un couvent au nord du Canada. Pas n’importe quelles nonnes. Les femmes qui ont créé ce couvent se sont réfugiées là pour fuir la violence, échapper à l’abus, survivre. Le bébé grandit dans la nature avec ses vingt-quatre mères, libre et sauvage, dans le respect des arbres et des animaux, en parlant la langue d’Ina Maka, la terre mère.

Un des premiers sons que le bébé articule est “Daaaa” et c’est le nom dont ses mères la baptisent, car c’est le nom qu’elle a choisi pour elle-même: Daâ. L’absolu respect de l’autre commence avec ce choix du nom.

À cinq ans Daâ voit un jeune homme blanc, très blanc, cueillir des herbes à l’usage médicinal. Elle est frappée par sa blancheur (il est albinos sans que cela soit dit) mais elle pleure en le voyant mal arracher les herbes, comme si elle était elle-même la plante abîmée par l’ignorance et la maladresse du garçon : “D’un coup je sens les cisailles sur mes doigts, mes bras, mes jambes. Ookpik me tronçonne en même temps qu’il taille le lédon; il ne s’en rend même pas compte.” C’est le premier moment où on l’entend parler dans le roman: “Non! Qu’est-ce que tu fais!” Il lui dit son nom, Laure Hékiel, et lui demande: “Es-tu la petite fille adoptée par les religieuses?” Pour la première fois on sort de la voix intérieure de Daâ et on la voit par le regard de la société.

Le récit de Laure Hékiel, le jeune homme blanc, est à la troisième personne. Son histoire est celle des mines, des pauvres gens arrachés à la ville par la promesse d’une maison, d’un bon salaire, et emmenés par un train sans retour, le Sort Tog, dans le nord, dans ces mines où ils meurent à vingt-cinq ans en vieillard. Sa mère adolescente est morte en couches et son père, tout jeune homme, se jure, à la naissance de son enfant tout blanc, qu’il ne mourra pas là lui aussi. Il veut faire de lui un médecin. L’albinos devient l’assistant du médecin puis est envoyé à la Cité en formation avec la promesse de revenir et de donner dix ans de sa vie à la mine.

Ce roman est une grande histoire d’amour, celle de Laure Hékiel — que Daâ nomme Ookpik — et de la sauvageonne qui devient sa femme et met au monde leurs trois enfants, Lelio, Boïana, et la troisième sans nom, bébé sauvage comme sa mère. C’est aussi une grande histoire sociale qui tient à la fois de Germinal de Zola et de Madame Bovary de Flaubert. La jeune romancière québécoise y exprime une puissante empathie avec les miséreux exploités par la Kohle Co qui partent vivre et mourir dans les mines, et une distance critique de la petite ville où Laure Hékiel, pour fuir la mine, s’installe comme médecin avec sa femme sauvage : leur différence détonne parmi les notables et les autres villageois qui n’ont de cesse d’exclure le différent, l’anormal. Et c’est une grande histoire contemporaine de respect de la nature, incarné par Dâa. Elle met au monde ses enfants seule dans les bois; elle parle à la nature plus qu’aux hommes; sans autre éducation que celle des nonnes, elle sait soigner aussi, avec des plantes médicinales qu’elle cueille et fait sécher, et devient le médecin des femmes.

Ce roman à la fin tragique est écrit dans une langue superbe, audacieuse, inventive, langue mythologique où l’auteure mêle des mots d’inuit, d’inuktitut, d’abénaquis, d’innuaimun, de wendat, de gallois, d’irlandais, de danois, dont elle donne le lexique à la fin. La langue est un personnage à part entière de ce roman où les protagonistes parlent peu et se comprennent dans le silence. C’est un roman où la mort, qui ne fait pas peur à Daâ, semble la seule solution pour fuir le système d’oppression sociale. Roman aux échos bibliques quand Daâ, à la fin, confie son bébé dans une corbeille aux flots de la rivière, la Nunak qui est sa vraie mère. Roman d’une grande romancière, qu’il faut lire pour le plaisir de l’histoire et la beauté de la langue.

Catherine Cusset

« Je vous écris d’une autre rive. Lettre à Hannah Arendt » de Sophie Bessis | Lu par Catherine Cusset

Plaidoyer d’une Juivarabe pour la pluralité

Sophie Bessis :  » Je vous écris d’une autre rive ». Lettre à Hannah Arendt. Elyzad, 18.03.2021.

Lu par Catherine Cusset

Dans cette magnifique lettre écrite pendant le confinement, Sophie Bessis s’adresse à Hannah Arendt “d’une autre rive”, de cette Tunisie dont elle est originaire et qui constitue son identité. Cette lettre qui porte sur les Juifs, l’Europe, Israël et les Arabes, est un hommage à la philosophe allemande morte en 1975, icône de la critique du totalitarisme : Hannah Arendt n’a pas assisté aux dérives du nationalisme juif, “fondé sur une prémisse fausse légitimée par l’absolu du crime des autres,” mais elle les a pressenties, telle une Cassandre, en se méfiant des nationalismes.

L’historienne et journaliste tunisienne ne se contente pas d’un simple hommage. Elle adresse à Hannah Arendt une critique passionnée. Convaincue qu’aucune pensée n’est possible sans expérience personnelle, Bessis parle en tant que “Juivarabe” à l’européenne Arendt. Elle lui reproche d’avoir affirmé la supériorité de l’Europe et d’avoir décrit les Juifs comme un peuple européen : pourquoi, alors, leur retour sur une terre non européenne? Elle la critique de considérer le bassin méditerranéen comme européen et propose, elle qui est née au rivage sud de cette mer, de renverser la proposition: non que la Méditerranée appartienne à l’Europe, mais l’Europe, à la Méditerranée. Elle s’en prend au sentiment de supériorité des Européens, qui se croient le seul peuple civilisé. “Vous êtes une Européenne incurable,” écrit-elle à Hannah Arendt. Cet européanisme serait en quelque sorte le point d’aveuglement de la philosophe allemande qui n’a pas pris en compte suffisamment l’orient et qui a ignoré les Juifs du Maghreb, passés au DTT à leur arrivée en Palestine parce qu’en tant qu’orientaux, ils étaient sales et incultes. C’est ce rejet, suggère Sophie Bessis, qui pousse vers le nationalisme et le populisme.

Elle s’élève à la fois contre l’idée d’une pureté raciale juive, qui peut seulement faire horreur étant donnée l’histoire du peuple juif, et contre l’amalgame qui est fait entre antisémitisme et antisionisme : toute critique d’Israël est transformée en volonté de l’anéantir, et Israël revendique un ancrage exclusivement occidental, comme si les Arabes étaient les ennemis, les nazis d’aujourd’hui — alors que ce ne sont pas eux qui ont gazé les Juifs mais justement, les Européens. Quand on voit Israël s’allier aujourd’hui avec des régimes d’extrême-droite antisémites, on a l’impression de marcher sur la tête, s’indigne Sophie Bessis.

“En qui consiste l’ethnie juive, de l’Allemande que vous êtes à la Tunisienne que je suis ?” demande-t-elle.

Sa conviction, c’est que le mal ne vient pas juste des Arabes, mais plutôt du nationalisme brut et de l’exclusion de l’autre, où qu’elle se produise. Elle renvoie dos à dos les deux nationalismes. Ce livre est un plaidoyer en faveur ni de l’Occident, ni de l’Orient, mais de la pluralité, de la reconnaissance de l’Autre en chacun de nous : “Nous avons mal à l’Autre. L’autre n’est pas juste à côté ou en face, il est en nous.” Les Juifs ont perdu leur orient, et les Arabes doivent retrouver leur occident. Il m’a semblé — si je peux me permettre la comparaison, en espérant que l’auteure sera d’accord — que son plaidoyer fervent faisait écho à l’exposition organisée l’an dernier par l’Institut du Monde arabe sur les Juifs d’orient, où l’on pouvait constater que pendant treize siècles, jusqu’à la création de l’État d’Israël, Juifs et Arabes avaient vécu en bonne entente (hormis au temps du prophète Mohammed, qui voulait détruire les tribus juives), dans l’acceptation les uns des autres. “La seule tribu dont je me revendique est celle dont les membres écoutent les histoires des autres,” conclut l’historienne. Et: “Je pense avec vous que tout nationalisme doit être combattu.” Car ce sont les nationalismes qui tuent la diversité. À la fin, Sophie Bessis pose cette question douce-amère: “L’espoir est-il une chimère ou un mode d’action?”

Catherine Cusset

« L’angle noir de la joie suivi de D’où surgit parfois un bras d’horizon » de Denise Desautels | Lu par Cécile Oumhani

Denise Desautels, L’angle noir de la joie suivi de D’où surgit parfois un bras d’horizon, Éditions Gallimard, Paris, 2022

Lu par Cécile Oumhani

Toute chose en nous a son angle noir, même la joie. Pour Denise Desautels, l’écriture est une quête à mener dans les strates les plus sombres et les plus profondes de notre être, vers ce ça qui nous hante, ça qui nous déchire, entre cri et murmure. C’est ainsi, nous dit-elle dans le liminaire de L’angle noir de la joie, que l’on peut « désencombrer le monde, la mémoire et les mots » afin de rejoindre la trame de l’essentiel.

Écriture puisée jusqu’à l’extrême, d’une voix rauque et âpre, montée de la gorge, elle se défait de tout accessoire. Car pour rejoindre l’humain aux limites de sa chair, il faut laisser les mots se débarrasser d’eux-mêmes, les reprendre à leur source, alors qu’ils ne sont que bruits. BLA BLA BLA BLA BLA BLA, AHAN, ZIM BOUMBOUM, BING BANG, COUAK (COUAC). Car “ça tourbillonne / le timbre, la grammaire, le sens”. L’humain commence et finit dans l’informe, dans l’innommé, ça qui hurle, ça qui brûle, ça qui fait mal. Et le reste n’est que fioritures pour masquer le secret, qui ne se dit pas et ose à peine se penser. Denise Desautels entreprend de démêler, de dégager ce qu’emprisonne la gangue du quotidien, là où s’engouffre une lave en feu, là où viennent cogner des « objets tranchants qui volent ». Ses mots sont nus comme l’os.  En noir, jaune, ocre, blanc ou rouge, leurs couleurs cinglent la page avec la force de ce qui est taillé et libre. Elle pose les touches d’une peinture abstraite qu’elle va chercher en plein cœur du vivant. Son regard s’attache à l’intime en soi, ainsi qu’aux autres, à l’humain. « et nous voilà, nombreuses » écrit-elle. Puis « avançant / parmi nos questions parallèles / l’empilement des espoirs / chaque détail, Rumeur/ on dirait, nous fait signe / du vrai / du vivant hybride ». Le cri se fait rumeur, possibilité d’un écho, d’un signe qui retentirait dans l’obscurité.

     Suivent les « Inventaires » réunis dans D’où surgit parfois un bras d’horizon, entre le journal de février et puis celui d’octobre. Le rythme des poèmes en prose fait résonner ici une deuxième fois l’intense acuité de L’angle noir de la joie, par un effet d’écho rétrospectif. Ces poèmes en prose donnent sur des étendues où « À perte de vue le poème pleure. » Ce sont des contrées à part entière qui s’ouvrent, « Quand les silhouettes des grands troncs deviennent le territoire même. » Un fleuve y charrie nos deuils en même temps que le mystère de la « petite nageuse fumeuse ». « À chacune sa petite morte rebelle » ; elle est portée et transfigurée à nos yeux, au gré de l’eau et de ses reflets. Quête de celles qu’on aurait pu être ou voulu être, sa figure nous hante, « nous comme avant nos voix nocturnes. / Doigts ou bruits appuyés sur drap de chevet / de côté – à qui / celle qui est là tâtonne quête » La silhouette s’éloigne, s’amenuise, impitoyablement emportée par le fleuve. C’est un rappel à l’impuissance et à la solitude : « Chargée de frontières. Sans ce pouvoir d’abattre les ombres le bois l’ébène qui nous atteignent ». Car l’humanité ne sauve pas et porte trop de « petits meurtres en secret ». Il faut écouter sans reculer « La voix venin face à une autre de temps en temps la même qui darde jusque morte et tient captive ». Débarrasser le monde, c’est aussi affronter l’épaisseur de l’obscur, regarder droit devant sans fléchir : « Des miroirs où nous sommes loups face à face effrayés offusqués par la roue des deuils. »  Débarrasser le monde, c’est laisser la bouche s’arrondir et former le Cri de Munch. C’est accepter l’absence de beauté : « Un lit de violets sombres où viennent / se blottir des proies intimes. Elle les veille. / Elle aimerait dire beauté – quelle beauté. » 

      Le chemin où l’on renonce aux leurres et aux faux-semblants jusqu’à dévisager le Minotaure est rude, exigeant, parfois terrifant. Mais il est aussi le lieu où « Penser haut et libre. » Une belle préface de Louise Dupré, une notice bio-bibliographique très détaillée accompagnent les superbes poèmes de Denise Desautels.

Cécile Oumhani

Denise Desautels, L’angle noir de la joie suivi de D’où surgit parfois un bras d’horizon, Éditions Gallimard, Paris, 2022, 291 pages

Soutien exprimé à Aslı Erdoğan |PEN Club français, Comité de défense des auteurs en danger. Cécile Oumhani

Communiqué écrit par Cécile Oumhani au nom du Comité de défense des auteurs en danger du PEN Club français

L’écrivaine Aslı Erdoğan est actuellement hospitalisée à Berlin après une hémorragie cérébrale, survenue cette semaine.

Très choquée par la condamnation à la perpétuité prononcée contre Osman Kavala le 26 avril 2022, elle s’était beaucoup engagée en sa faveur et celle de ses sept co-accusés. Elle a pris position à la télévision allemande en faveur d’un homme qu’elle connaît depuis plus de vingt ans et avec qui elle a œuvré dans le centre culturel Anadolu Kultur où il faisait connaître les cultures arméniennes et kurdes. À la suite de ce verdict, elle a aussi organisé des manifestations en sa défense et celle des co-accusés.

Aslı Erdoğan est l’une des figures majeures de la littérature turque contemporaine. Elle est exilée en Allemagne, après avoir été emprisonnée en 2016 pour des chroniques qu’elle a publiées dans le journal Özgür Gündem.* Libérée au bout de quelques mois, elle s’est réfugiée en Allemagne, où le PEN allemand lui a tout de suite accordé sa protection. Depuis plusieurs années, elle vit au rythme des rebondissements et de l’incertitude imposées par la justice turque. Acquittée en février 2020, la décision du tribunal était annulée en juin 2020. Son procès s’est rouvert en octobre 2021. Un deuxième acquittement était prononcé le 10 février 2022.

Le PEN Club français exprime tout son soutien à Aslı Erdoğan, confrontée à de graves problèmes de santé, alors que d’interminables démêlés continuent de l’accabler directement et indirectement jusque dans son exil.

Pour le PEN Club français,
Cécile Oumhani

Le 22 mai 2022

Crédit photo : Cécile OUMHANI

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Entretiens avec Aimé Césaire de Marijosé ALIE | Lu par Marie-Rose Abomo-Mvondo Maurin

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Une lecture de Entretiens avec Aimé Césaire de Mariejosé ALIE. Par Marie-Rose Abomo-Mvondo/Maurin

Alors qu’on fête le dernier jour de Césaire au conseil départemental de la Martinique, voici que la journaliste refaite avec que l’écrivain et homme politique une Maurine remontée dans le passé de son activité. En effet, les entretiens avaient aimé Césaire de Marie-José Ali sont à concevoir comme une rétrospective de la vie d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour l’être humain. La promesse faite à son peuple, dès son premier recueil Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne manque pas de résonner dans le monde entier, surtout parmi les peuples opprimés :

« Je viendrai assez payer le mien et je lui dirai : « embrassez-moi sans crainte… et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».

Et je lui dirai encore : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (1983, 22).

On peut se poser dès lors la question suivante : que révèlent et de quoi rendent-ils compte les entretiens dirigés par Marijosé Alie ? Par quel moyen Aimé Césaire a-t-il tenu sa promesse ? Quel est le rôle de la journaliste dans ce qu’on peut appeler « les confessions » du poète martiniquais ? Le présent compte rendu s’appuie sur trois axes

I. l’entretien : un genre au cœur des mouvements, des traversées et analepses

Ainsi l’entretien contient davantage à l’oral et au domaine journalistique, il reste quel que soit le genre qu’il intègre en lieu d’interlocution, de dialogisme et d’échanges. La journaliste qui s’adresse à l’homme politique que le jour où il quitte définitivement son poste au conseil municipal structure son ouvrage tout d’abord conforme un dialogue entre le présent et le passé. Si le présent est ce moment où ils se retrouvent tous les deux dans la salle du conseil, le passé se construit autour de tous les actes et de toutes les postures, de toutes les paroles et de toutes les situations, des rencontres et des voyages aimés Césaire a pu accomplir dans sa vie. Et chaque fois que l’on s’échappe du présent, que l’on évolue dans le passé, les chapitres les uns après les autres se construisent comme un ensemble de renseignements dans le présent permet d’arrimer Aimé Césaire à son passé. Ainsi, cinq titres(on exclut le premier)contre onze rappelle le présent, par le retour à la cérémonie d’au revoir. Les autres sont une visitation du passé. Ainsi, de l’instant présent, la journaliste amène son interlocuteur dans un mouvement de va-et-vient incessant qui amène à la construction d’une existence remplie qu’agrémentent actes, actions, crédos et paroles, engagement et structuration d’éléments de l’élévation d’une icône.

Dans ces entretiens Ou la journaliste entraîne Aimé Césaire, on assiste à un ballet de genres littéraires qui rendent compte de toute l’œuvre de l’homme de lettres et du politique martiniquais. Il est vrai que Cahier d’un retour au pays natal occupe une place première sur toutes ses œuvres. Ce sont ces extraits qui apparaissent plus régulièrement, sans doute parce qu’il s’agit là du texte fondateur de toute l’œuvre de l’écrivain et de l’homme politique qui met en actes ses paroles. Ce texte premier s’impose comme le commencement et le poteau mitan de toute la pensée du poète-écrivain.

Les entretiens se révèlent également comme une traversée des territoires, des pays, des peuples. Le retour qu’impose l’exercice journalistique de l’entretien ramène aux nombreux déplacements du Martiniquais. Qu’il s’agisse de voyages dans l’espace ou dans le temps, de voyages réels, métaphoriques ou symboliques, le dialogue entre l’homme politique-homme de lettres et la journaliste établit un itinéraire aux multiples facettes. Si Paris apparaît comme le lieu qui pose les fondements de la pensée de Césaire mûrissant dans une métropole aux contradictions et révélations multiples, les différentes régions qu’il visite lui offrent un kaléidoscope malheureux de l’état des pays sous la colonisation.  Quand il se déclare « la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche » dès 1939 (1983, 22) son engagement est déjà ferme.  Il devance ainsi la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, sa révélation de l’écrivain engagé et « en situation dans son époque », et l’idée que cet « écrivain ‘‘ engagé’’ sait que la parole est action » (Sartre, 1948, 28).  La révélation de « l’Homme qui marche »[1]  de « l’homme debout » s’impose à ce co-initiateur de la Négritude dès le jour où le Nègre de la cale se redresse

plus inattendu ment debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

debout

et

libre»

(Césaire,1983, 62)

II. Aimé Césaire : « l’écrivain en situation » et le combattant

Voici l’une des facettes que la journaliste rappelle à la mémoire du monde. En effet aimé Césaire est d’abord l’homme d’un peuple et d’une terre ainsi qu’il revendique. Ce peuple est avant tout martiniquais. Cette terre est avant tout également celle de la Martinique. « Que fait un homme qui a consacré l’entièreté de sa vie à un pays qui pèse tout mouiller 80 km sur 30 et concentre à précipiter d’histoire, de violence, d’abandon, d’humanité contrariée, de voisinages incongrus, de complexité sociale, culturelle et psychologique hors du commun ? (Alie, 2021, 12). Cette interrogation initiée par celle qui est à l’initiative de l’interview s’impose comme une question rhétorique. Celle-ci prouve combien l’humain au milieu des autres humains a appris à les connaître. Elle rappelle cette sentence du poète latin Térence bien connue : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». La complexité du territoire que révèlent la journaliste décrit très bien ce pays dans l’enfance qui s’installe des pages 19 à 21 (op. cit.) et qui reprennent des passages de Cahier d’un retour au pays natal.

On peut dire en effet que ce premier recueil du poète est à la fois une revendication et une appropriation d’une terre avec laquelle il établit une complicité, des canaux de dialogue. Et quand il dit : « et je lui dirais » à deux reprises, la promesse du retour et la promesse du retour trouve leur accomplissement dans « et voici que je suis venue ! » (Césaire, id., 22). La réalité du retour ainsi que sa symbolique se manifeste dans ce verbe « aider » que relève Marijosé Alie (2021 : 53). La journaliste pousse l’homme politique à faire la nuance entre l’abstrait et le concret lui qui, comme conclusion à son action politique, avoue : « Donc au bout du compte […], je crois que j’ai aidé pas mal de gens, j’ai aidé le petit peuple, et finalement ça aussi ça rapporte quelque chose, parce que voyez-vous c’est du concret » (id.). C’est ainsi donc que se conçoit sa promesse de retour au pays natal.

Homme de sa terre, homme du monde, Aimé Césaire est également l’époux, le père, l’ami. Il est l’écrivain engagé qui multiplie les rencontres, se fait des amis avec lesquelles il dessine les contours d’un combat pour la liberté des peuples et l’équilibre des races (id., 29-37). Tel est le combat qu’il mène par exemple le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon Gontran Damas et le ‘frère-ami’ Aliker. Profondément engagé dans l’histoire de son temps, ainsi que sur le déplacement des populations de l’Afrique vers les Antilles, avec toutes de ces toutes les conséquences alliées à cette tragédie humaine (id., 34-37), la question d’identité (id., 50) se pose avec acuité dans les échanges du poète et de ses amis. C’est en ce sens ce que s’explique que le mouvement de la Négritude, comment se posera plus tard la question du progrès (id., 51) : « Le progrès ne se compte pas en sang versé, il se compte en sang épargné, il ne se compte pas en vies humaines gaspillées, il se compte en vies humaines sauvées, il ne se mesure pas en libertés confisquées, mais en libertés conquises ! » (ajout d’un discours électoral, id., 51).

Il est évident que l’itinéraire des entretiens par Marijosé Alie met en évidence la concomitance de deux stratégies de combat : l’écriture et la politique. La journaliste s’interroge par ailleurs sur l’engagement du poète devenu homme politique malgré lui, révélant ainsi la posture inconfortable de « l’écrivain en situation » : « Je m’interroge sur la complexité de son engagement, sur ce que l’on peut appeler une forme d’abnégation, qui tient le pointeur à distance, contrarie le philosophe et nourrit le dramaturge. » (id., 15). Être du même parti politique que ceux de la métropole ne semble pas annihiler des inimitiés tenaces locales. Aimé Césaire doit sans cesse jouer à l’équilibriste.

III. La journaliste : une incitatrice au dévoilement

Il ne fait aucun doute que parmi les révélations de ces entretiens avec aimé Césaire, il y en a également une de taille : c’est la journaliste dans son métier. Le livre de Marijosé Alie révèle de quelle trempe des journalistes elle est. En effet, journaliste mais également femme, elle fait face à l’un des combattants et défenseur d’un peuple de la première heure. Elle initie à une double technique de travail : celle d’une femme qui sait obtenir ce qu’elle veut et qui brave le caractère bien trempé de son vis-à-vis et d’une professionnelle qui amène habilement son interlocuteur tantôt à la confession, tantôt à l’autoportrait, tantôt à sa vision du monde. Dans cet univers où le « je » journalistique bouscule le « tu » qui répond aux questions s’installe en peu de temps une complicité qui finit par créer une solide intimité doublée complicité.

Dès l’ouverture de son livre, Marijosé Alie donne la preuve qu’elle connaît « l’homme ». Elle l’a déjà dompté parce qu’elle connaît son fonctionnement.

J’ai seulement voulu partager avec le plus grand nombre l’homme simple et pudique qui se cachait derrière une plume incandescente. Partager avec les autres ce qu’il m’a donné ; c’est mot vivant, qui mérite que comment les gardes et pas seulement qu’on les entende au hasard d’une programmation télé (id., 7).

La journaliste, elle-même écrivaine, dont la musicalité de la poésie se dégage dans son langage journalistique (id., 11), sait aussi, dans les parties narratives de son livre tantôt dresser le portrait d’Aimé Césaire quand il ne le fait pas lui-même, tantôt anticiper sur ses réactions et ses paroles. Elle a compris le lien d’affection qui unit au « rebelle » : « Il m’aime bien » dit-elle (id. 15). Le « rebelle » qui prend la peine de préciser ce qu’il dit (id. 49) se livre. « Je le sens » (id. 90), « J’ai le sentiment… » (id., 90), « Je crois » (id. 91) sont autant d’expressions par qui prouvent à quel point l’«Homme de parole » martiniquais s’est laissé pénétrer par son interlocutrice.

Ainsi se dévoile tout au long des entretiens celle qu’on peut désormais nommer « la journaliste en sa méthode ».  « Entre 1983 et 2007, je lui ai posé de façon récurrente à peu près les mêmes questions, et le mûrissement de ses réponses n’en a pas changé le sens d’un iota. Césaire est d’abord fidèle à lui-même, fidèle à ses idées qui ont porté ses écrits, fidèle à l’amour incommensurable qu’il a porté à son pays » (id., 8). La journaliste qui installe la rhétorique de la répétition dans l’échange avec l’homme révolté crée non seulement une dynamique dialogique, mais également un processus de communication révélatrice de l’interviewé.  Alors que la journaliste anticipe sur les pensées et les réactions de son vis-à-vis (id., 27), elle fait montre de nombreuses qualités dont tantôt la pertinence et l’impertinence, tantôt l’audace et la force de persuasion (id., 26-28). Tantôt la patience (id., 44) et la facétie. L’humour qui se développe tout au long des entretiens confère aux lectrices et aux lecteurs un rôle de premier plan dans cette complicité qui se noue et entre les deux protagonistes.

La journaliste est ainsi devenue la révélatrice d’un homme que tout le monde croit connaître, mais qui échappe de quelques façons à ce que raconte la « légende populaire ». L’insistance avec laquelle l’autrice des entretiens revient sur l’humanité de Césaire (id., 17) peut surprendre. En effet, si l’on connaît le grand humaniste, homme de lettres, philosophe, auteur du grand texte Discours sur le colonialisme, on découvre finalement dans ce dialogue tissé patiemment par la journaliste que cette icône de la littérature engagée, dans la défense des droits, de l’égalité des races et des peuples exploités, est un humain comme tout le monde. La fidélité, vertu qui ne l’abandonne jamais, le rapproche des grands comme des plus humbles. On découvre cet être farceur et espiègle (id., 14) que la mère traite pourtant d’« assez brigand » (id., 21).

Si aimé Césaire se montre bienveillant en général, il reste cet entêté, cet homme de colère mais également de vérité (id., 45, 50). On lui refuse l’aide de l’État « parce que pas docile » (id., 55). Mieux que dans la plupart des ouvrages apparaissent ici des moments de désespoir (id., 52), de la lassitude (id., 16), de la solitude. Le Césaire que présente la journaliste se dévoile comme un homme au bout donc parcours, un être que la tranquillité a cessé d’habiter (id., 88), celui pour qui on se pose la question suivante : qu’a-t-il été : un politique ou un politicien ? (id., 87). La dernière des révélations que propose cet entretien touche à la fin de vie de Césaire. Les images sont lourdes de symboles et le silence retentit de vérité, ce silence qui tombe quand on n’a rien de plus grand à dire !

« Je vois ça marche vers l’océan démonté, la plage n’est pas hostile […] Les mains croisées derrière le dos, il me convainc sans parler que la vérité de mon pays et là […] C’est le silence de Césaire qui a été le plus bavard de nos échanges, et sans doute ce que nous avons le mieux partagé » (id., 124-125).


[1] De l’artiste Auguste Rodin, création de 1899 à 1900, reprise par Giacometti et tant d’autres sculpteurs par la suite.

« Je est une autre » de Danielle Michel-Chich | Lu par Catherine Cusset

Danielle Michel-Chich : Je est un autre, roman. Éditions du retour, 131 pages. 

À l’origine du bref roman de Danielle Michel-Chich, Je est un autre, un accident de la route dévaste une famille: la soeur aînée, assise à la place du mort, est tuée; la soeur cadette, gravement blessée; la mère en état de choc, un choc dont elle ne se remettra jamais. Marie, la cadette, perd l’usage de son épaule après de nombreuses opérations et grandit dans la solitude et le silence.

Cette enfance ravagée, nous la découvrons par le récit qu’en fait Marie dans le journal qu’elle commence en 2000, deux ans après l’accident. Elle l’arrête en 2002 pour le reprendre en 2008 quand elle s’apprête à quitter la maison familiale après avoir passé le bac. La prochaine entrée est écrite en 2012, alors qu’elle a fini ses études universitaires et part dans une autre ville, dans le sud. Commence alors la deuxième partie du roman, par ces mots: “Un 6 février — cela faisait presque trois ans que tu étais arrivée dans cette ville —“

Trois pages ont suffi pour décrire la vie de Marie entre 2002 et 2015. Treize ans de vie, qui sont celles de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. Pourquoi cette ellipse romanesque? On l’aura compris : Marie n’a pas de vie, elle n’est jamais sortie du traumatisme de l’accident qui a tué son enfance.

L’événement qui ouvre la deuxième partie du roman dans cette ville du sud non nommée est un attentat terroriste, une bombe qui a explosé dans un café et fait de nombreuses victimes. La première partie était écrite à la première personne; celle-ci, à la deuxième. Marie s’adresse à elle-même : “Cet attentat tirait enfin le fil rouge de ta vie.” Elle passe son temps à lire les histoires des blessés, des survivants, des sauveteurs, sur le site de l’Association des victimes. Un jour d’avril, impulsivement, elle envoie un message en se présentant comme une victime. Elle reçoit en retour des messages bienveillants. Pour la première fois, elle sort de sa solitude.

C’est cela que décrit Danielle Michel-Chiche avec subtilité: le double mécanisme psychologique qui pousse une jeune femme isolée, traumatisée, à devenir une affabulatrice. Il y a, d’un côté, la possibilité de sortir de l’invisibilité, de passer du statut d’handicapée à celui d’héroïne. Quand un marchand remarque qu’elle se sert difficilement de son bras droit et qu’elle lui dit avoir été blessée au Blue Note, elle voit son regard changer: “L’Histoire venait d’entrer dans son magasin et l’émotion lui coupait la parole.” Danielle Michel-Chiche est bien placée pour le savoir, elle qui a été victime d’un attentat terroriste en Algérie quand elle avait cinq ans. C’est de l’intérêt et de l’admiration des gens à qui elle expliquait l’origine de son handicap qu’est née l’idée de ce roman. Mais à cette motivation (devenir personnage historique) s’en joint une autre, encore plus importante: faire partie d’un groupe, avoir une famille — être accueillie et aimée. En entrant dans l’association, Marie devient l’amie proche d’une autre victime en chaise roulante, Sonia. Elle découvre la légèreté, le rire, la possibilité du bonheur.

L’histoire que raconte Danielle Michel-Chiche n’a pas une fin heureuse, on s’en doute. L’imposture n’est pas une base saine pour une relation. Marie devine qu’elle va se faire démasquer quand un journaliste demande à l’interviewer.

On aurait aimé connaître les conséquences légales de ce mensonge, on aurait aimé suivre Marie dans la prochaine étape de sa vie, mais l’autrice a préféré arrêter le roman sur le retour de sa narratrice à la solitude, et sur le bonheur d’avoir, pour un temps, vécu une autre vie que la sienne.

Catherine Cusset

10 mai 2022

Carnet de voyage | Sylvie Le Clech – Papeete – Polynésie

Sylvie Le Clech, en mission d’appui culture au Pays en Polynésie française y a rencontré des femmes formidables. 

La Ville de Papeete a passé commande à des artistes de street art et sollicité les propriétaires des immeubles pour les autoriser à peindre sur leurs façades . 

De nombreux thèmes sont en relation avec les femmes et la culture Maho’hi. 

« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin | Lu par Danièle Michel-Chich

Pour qui se prend Lori Saint Martin, ou comment s’inventer une nouvelle identité, celle dont on sent intuitivement qu’elle nous conduira sur le chemin de l’épanouissement ?

Forcément, le récit fait le pont entre le passé et le présent ; c’est un texte tout en circonvolutions sur la mémoire, l’enfance, le milieu familial, la mère.

Originaire d’une ville ouvrière de l’Ontario – donc anglophone – Lori Saint Martin sait intuitivement qu’elle n’est pas née au bon endroit, dans la bonne langue, et décide à dix ans que le français lui servira de passerelle vers un autre monde sublimé, vers un « elle-même » qu’elle rêve de créer minutieusement.

En devenant – au prix de milliers d’heures de travail, de lectures, de voyages et de rencontres – totalement francophone, la voici traductrice, interprète, autrice, professeure de littérature à l’UQAM, elle qui a trouvé dans un annuaire téléphonique le nom qui sera désormais le sien dans cette véritable métamorphose qui lui permet lentement de se réconcilier avec son milieu familial.

« Pour qui je me prends » raconte le voyage d’une femme qui, en devenant totalement francophone, a réussi à devenir celle qu’elle devait être. C’est le voyage d’une femme qui a sauvé sa peau en devenant francophone.

Lori Saint Martin raconte sa singularité d’être une transfuge de classe en étant « une translingue ».

« La langue est une mer, on baigne dedans. Moi, j’ai refusé. J’ai refusé ma langue maternelle, refusé la voix que j’avais en la parlant. J’ai adopté la langue française, comme on dit adopter un enfant, mais pour en devenir la ville et pour me redonner naissance…

Le français, ma langue d’amour, ma langue d’écriture… »

« Une passeuse de langues, une ignoreuse de frontières, une tisseuse de mots. Voilà pour qui je me prends. Voilà qui je suis. »

« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin, paru au éditions Boréal

Rédigé par Danielle Michel-Chich

« Citrons Doux l’ainée » de Dora Latiri | Lu par Sonia Chamkhi et par Chochana Boukhobza

Lu par Sonia Chamkhi

Ma chère Dora ton récit Citrons Doux – L’Aînée (Contraste Editions, Tunisie, 2020) m’a fait penser à Roland Barthes par Roland Barthes, peut-être (sûrement !) par ce qu’il est une autofiction photographique. Mais puis-je avouer que j’ai eu plus de plaisir à te lire, à feuilleter avec toi ton album souvenir (tes sublimes photographies et celle de ton défunt père, paix à son âme) qu’à accompagner Roland Barthes (que j’aime beaucoup, par ailleurs) dans son texte qui ne cesse (comme il s’en réclame lui-même) de s’éloigner de sa personne imaginaire vers une langue sans mémoire …

Il n’en est rien de ton Citrons doux, qui est mémoire, effacement et réminiscence et qui assume, avec douceur, sérénité, pudeur, cette proximité du partage de vie, de petites et grandes joies et douleurs, avec une modestie, une justesse quasiment mystique !

Car à raconter, photographier, ces moments et ces fragments de vie, jalonnés de petits et grands malheurs, avec autant d’acceptation, de consentement, y compris à la souffrance, en accordant au lecteur une sorte de paix et de sérénité, tient à quelque chose de l’ordre du mysticisme, du détachement de soi, de l’égo, de l’exigence absurde d’être épargnée…

Tu racontes l’enfance et ses fêlures, le père inoubliable et le lien à la mère et ses petites et grandes brisures, la perte de l’aînée -et quelle grosse et intolérable perte- à laquelle il faut néanmoins consentir.

Quand je t’ai rencontrée et connue (en te reconnaissant d’instinct comme une sœur, une « aînée » aimante et indispensable), tu m’as enseignée la Modestie ! Je me demandais comment tu pouvais être si humble, si généreuse, si attentive ; célébrant le moindre talent des autres, la moindre manifestation de la beauté alors que tu n’étais que talent, élégance et intelligence quasiment foudroyante !

(Et jolie ! Jolie ! comme une grenadine, rouge de l’extérieur et remplie de l’intérieur, clin d’œil aux lecteurs pour les achever)

Le récit qui, comme tu l’annonces, à la 4ème couv, raconte et photographie, à travers le souvenir de ton aînée bien aimée et partie sitôt (mes sincères condoléances ma chérie), le pays (le nôtre) que tu aimes en y cherchant ce qui s’en va et ce qui demeure, ce qui vient… est juste incroyablement beau, juste, discret et prenant, délicat et serein : une offrande !

Et puis, il y’a ces magnifiques photographies noir et blanc et granuleuses (portraits, paysages, nature mortes…) et toutes ces courtes phrases et mots que tu inscris, en arabe (dialectal et littéraire), dans le corps de ton texte (en feuilles jaunies et en fleurs qui éclosent) qui est notre corps commun, celui de la mère, de la terre qu’aucun départ, qu’aucune offense, aucun exil n’entame ou ne dénie.

Gloire à toi qui l’affirme, qui se reconnais en nous et ne nous nie jamais…

Citons doux- l’Aînée, à lire, à savourer, à méditer : récit photographique de chevet et de tendre copinage, de ceux qui peuvent longuement vous tenir compagnie…

Sonia Chamkhi, Tunis, Novembre 2021.

Lu par Chochana Boukhobza

C’est l’histoire d’une famille, de deux sœurs, de l’enfance heureuse de ces deux sœurs dans leur pays natal,  la Tunisie.

L’une est partie : celle qui écrit.

L’autre est restée, les pieds plantés dans cette terre ou peut-être empêchée de fuir par la présence de cette forteresse maritime édifiée par les Espagnols, à la fin du 16 ème siècle, une forteresse surnommée par la population, « El Karraka », qui signifie en arabe, pénitencier, prison…  et dont depuis des décennies, les parents chuchotent le nom aux oreilles des enfants turbulents, pour se faire entendre et les forcer à obéir.

Deux sœurs donc, qui grandissent, dans le parfum des citronniers aux branches allumées par les lampes jaunes des fruits et à quelques pas de la chambre noire du père, un célèbre photographe aux images pleines d’ombre et de lumière.

Les deux sœurs vivent dans le sortilège de la matière.

 Elles sont hantées par ce qui se révèle et ce qui disparaît dans les clichés capturés par  l’objectif.

Même si elles n’en parlent jamais, elles savent, depuis qu’elles sont petites, qu’il y a des choses qui se montrent, et des choses qui se défendent à la vue. Il y a ce  qui se brouille ou s’engloutit et ce qui s’éclaire.

Elles savent  surtout que chaque photo est une énigme qui voile ou dévoile ce que nos yeux si simplement humains interceptent et mémorisent.

Quand elles étaient petites, les deux soeurs avaient aimé un certain gâteau que la mère présentait à la table familiale, une friandise si légère et merveilleuse, qu’on l’appelait « le gâteau courant d’air. ».

La benjamine en a gardé un tel souvenir, qu’elle s’est transformée par la force des choses en cette pâtisserie des jours de fête : elle est devenue une fille courant d’air, aux bras chargés de cadeaux quand elle réapparait à Tunis, l’appareil photo en sautoir autour du cou, car elle s’est prise de passion, comme son père, pour la photographie, elle aussi veut attraper la vie au vol, rester à l’affut, capturer la ville et ses gens, se saisir de leur beauté ou de leur noirceur.

A Londres, où elle vit désormais, elle feuillète les images qu’elle a prise.  Des images qui l’aideront à vivre, qu’elle épingle sur son mur, qu’elle retouche au besoin. Au début, comme tous ceux qui s’éloignent du pays natal, elle se disait que son absence loin des siens n’allait durer que quelques mois. Elle n’avait pas imaginé que la vie allait en décider autrement. Qu’elle allait s’égarer, se tromper, pleurer. Qu’elle aimerait des hommes pour le pire et le meilleur. 

Et chaque retour au pays natal, est de plus en plus en douloureux.

Chaque retour soulève des tempêtes.

Les rencontres entre les deux sœurs se chargent de non dits.

Année après année, s’empilent des retrouvailles ratées où les confidences sont devenues impossibles. L’entente d’autrefois a disparu. Jusqu’aux souvenirs qui ne se rejoignent pas. Car la pression de la mémoire sépare ceux qui vivent sur le sol et ceux qui sont hors sol. Car le poids de l’imaginaire étouffe de nostalgie les immigrés qui embrassent d’autres constructions politiques, qui s’ouvrent à d’autres mondes, qui acceptent des séquences proposées par la modernité et jugées presque hérétiques en Afrique du Nord.  

Le peu qui est dit, ouvre de vieilles blessures. Egratigne un peu plus. Scelle les lèvres. Coud le cœur.

Car comment dire qu’on n’a rien oublié,  qu’on est certes parti, mais qu’on est toujours là ?

 Comment dire que l’absence n’est pas une trahison ?

Comment dire que celui qui s’en va, mais qui revient est percé de mille flèches quand tout ce qui lui était familier s’est modifié, rues débaptisées de leurs noms, espace transformé, boutiques à jamais disparues ?  

Pour tenter de vivre en paix, il faut accepter de s’enliser dans le silence et l’amertume.

La sœur ainée tombe malade.

Des rendez-vous sont manqués.

Les parents s’inclinent avec la vieillesse.

La tendresse qui lie les membres de la cellule familiale, tous pudiques, presque austères, ne peut s’avouer  que dans l’écriture.

Dora Carpenter-Latiri a écrit un chant d’amour qu’elle dédie à sa ville, Tunis tant aimée et pourtant quittée. A son père, dont le talent est si écrasant qu’il fait autorité. A la sœur aînée, dont elle s’est séparée.

Dora Carpenter-Latiri tente, d’une plume légère, de proposer des hypothèses pour expliquer les mésententes. Elle parcourt les photos d’autrefois, elle nous dit ce qui, pour toujours et à jamais, l’attache à son pays, à sa terre, à sa langue et à sa famille,  et cet amour est  aussi fort que le vin oublié dans la jarre.

Elle en est ivre, sans même en avoir bu une seule gorgée, ivre de juste respirer le nom de Tunisie. Le nom des siens.

Dora Carpenter-Latiri confronte les photos prises jadis par le père, aux tableaux du peintre Soulage. Noir et blanc. Blanc sur noir. Et zones grises.

Mais El Karraka a gardé son nom.

La forteresse est toujours debout, malgré l’usure du temps. Debout, même si elle menace de s’écrouler. Debout, pour empêcher les envahisseurs de s’emparer du pays.

Citrons doux, l’aînée est un texte poignant.

Un texte qui résonne dans le cœur de tous ceux  qui  s’ingénient à relier des mondes, l’oriental et l’occidental, le religieux et le politique, le sacré et le profane, la vie et la mort.

Un texte qui démontre que la plume est plus forte que les mots.

Car la plume sait exprimer que les citrons sont doux, malgré leur amertume.

Qu’ils sont pleins de la sève des jours anciens.

Chochana Boukhobza, Février 2022

« Marie Curie et ses filles » de Claudine Monteil | Lu par Bettina de Cosnac

C’est un livre écrit au rythme haletant, narrant la vie d’une femme, Marie Curie, une étrangère en France, une tête et une pionnière dans un monde scientifique masculin et misogyne. La Polonaise était une combattante au service de la science et de l’éducation des femmes, soutenue, comme souligne l’auteure Claudine Monteil, dès le plus jeune âge par un père éclairé et, plus tard lors des études en France, par un mari partenaire dans ses recherches. Il croyait en elle et ne la jalousait pas comme nombre d’hommes jalousaient et jalousent toujours, d’ailleurs, le savoir des femmes intelligentes – que ce soit dans un mariage ou en dehors. Ayant été la première femme Nobel en physique, puis en chimie, Marie Curie sauva pendant la première guerre mondiale des milliers de soldats grâce à ses voitures ambulantes apportant la radiologie, voitures appelées les « petites Curies » sans jamais recevoir la moindre reconnaissance du gouvernement français. La médaille de guerre allait aux autres, des « vrais » compatriotes et non aux immigrés. Toute cette misogynie et haine de l’étranger, l’ancienne diplomate et spécialiste de Simone de Beauvoir, Claudine Monteil, raconte dans son livre « Marie Curie et ses filles » (Calmann-Lévy, 2021), livre qui se veut un « récit ». Mais il est plus qu’un simple récit da la vie d’une femme et de ses difficultés à la fin du 19ème et début du 20ème siècle. Il est le récit du combat général des femmes pour le droit de vote, pour le droit à l’éducation, le droit d’aller à l’école et à étudier, le droit de l’inclusion et de compter au même niveau dans un monde d’hommes qui faisait bloc pour ne rien céder de ses privilèges. Toute jeune femme devrait lire ce livre pour mieux comprendre la chance d’être une femme née à notre époque et mieux cerner le chemin parcouru pour gagner les libertés et les droits que nous considérons trop facilement comme des acquis depuis et pour toujours.  Plus qu’une simple biographie, ce « récit » est d’ailleurs une triple biographie, incluant à la fois la vie de Marie Curie et, dans une deuxième partie, la vie extraordinaire de ses deux filles, Irène et Eve, respectivement future prix Nobel de chimie et diplomate, engagée dans la France libre. Toutes les deux furent également des combattantes éclairées marquant leur siècle grâce à l’éducation avant-gardiste que leur mère leur avait accordée. Une éducation loin du système scolaire classique et loin de tout préconçu de genre. Une éducation où la tête et le corps tenaient un seul et même rang tout comme le courage et l’ouverture d’esprit. A lire pour retrouver ses marques quand, en tant que femme, on est sur le point de désespérer face au chemin qui reste à parcourir afin d’obtenir, enfin, une vraie égalité financière, éducative, politique entre femmes et hommes que ce soit en Europe ou ailleurs. (©Bettina de Cosnac)

Claudine Monteil, « Marie Curie et ses filles » (Calmann-Lévy, 2021)

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