« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Entretiens avec Aimé Césaire de Marijosé ALIE | Lu par Marie-Rose Abomo-Mvondo Maurin

« Césaire, un humain au milieu de ses semblables, et la journaliste ». Une lecture de Entretiens avec Aimé Césaire de Mariejosé ALIE. Par Marie-Rose Abomo-Mvondo/Maurin

Alors qu’on fête le dernier jour de Césaire au conseil départemental de la Martinique, voici que la journaliste refaite avec que l’écrivain et homme politique une Maurine remontée dans le passé de son activité. En effet, les entretiens avaient aimé Césaire de Marie-José Ali sont à concevoir comme une rétrospective de la vie d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour l’être humain. La promesse faite à son peuple, dès son premier recueil Cahier d’un retour au pays natal (1939) ne manque pas de résonner dans le monde entier, surtout parmi les peuples opprimés :

« Je viendrai assez payer le mien et je lui dirai : « embrassez-moi sans crainte… et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».

Et je lui dirai encore : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (1983, 22).

On peut se poser dès lors la question suivante : que révèlent et de quoi rendent-ils compte les entretiens dirigés par Marijosé Alie ? Par quel moyen Aimé Césaire a-t-il tenu sa promesse ? Quel est le rôle de la journaliste dans ce qu’on peut appeler « les confessions » du poète martiniquais ? Le présent compte rendu s’appuie sur trois axes

I. l’entretien : un genre au cœur des mouvements, des traversées et analepses

Ainsi l’entretien contient davantage à l’oral et au domaine journalistique, il reste quel que soit le genre qu’il intègre en lieu d’interlocution, de dialogisme et d’échanges. La journaliste qui s’adresse à l’homme politique que le jour où il quitte définitivement son poste au conseil municipal structure son ouvrage tout d’abord conforme un dialogue entre le présent et le passé. Si le présent est ce moment où ils se retrouvent tous les deux dans la salle du conseil, le passé se construit autour de tous les actes et de toutes les postures, de toutes les paroles et de toutes les situations, des rencontres et des voyages aimés Césaire a pu accomplir dans sa vie. Et chaque fois que l’on s’échappe du présent, que l’on évolue dans le passé, les chapitres les uns après les autres se construisent comme un ensemble de renseignements dans le présent permet d’arrimer Aimé Césaire à son passé. Ainsi, cinq titres(on exclut le premier)contre onze rappelle le présent, par le retour à la cérémonie d’au revoir. Les autres sont une visitation du passé. Ainsi, de l’instant présent, la journaliste amène son interlocuteur dans un mouvement de va-et-vient incessant qui amène à la construction d’une existence remplie qu’agrémentent actes, actions, crédos et paroles, engagement et structuration d’éléments de l’élévation d’une icône.

Dans ces entretiens Ou la journaliste entraîne Aimé Césaire, on assiste à un ballet de genres littéraires qui rendent compte de toute l’œuvre de l’homme de lettres et du politique martiniquais. Il est vrai que Cahier d’un retour au pays natal occupe une place première sur toutes ses œuvres. Ce sont ces extraits qui apparaissent plus régulièrement, sans doute parce qu’il s’agit là du texte fondateur de toute l’œuvre de l’écrivain et de l’homme politique qui met en actes ses paroles. Ce texte premier s’impose comme le commencement et le poteau mitan de toute la pensée du poète-écrivain.

Les entretiens se révèlent également comme une traversée des territoires, des pays, des peuples. Le retour qu’impose l’exercice journalistique de l’entretien ramène aux nombreux déplacements du Martiniquais. Qu’il s’agisse de voyages dans l’espace ou dans le temps, de voyages réels, métaphoriques ou symboliques, le dialogue entre l’homme politique-homme de lettres et la journaliste établit un itinéraire aux multiples facettes. Si Paris apparaît comme le lieu qui pose les fondements de la pensée de Césaire mûrissant dans une métropole aux contradictions et révélations multiples, les différentes régions qu’il visite lui offrent un kaléidoscope malheureux de l’état des pays sous la colonisation.  Quand il se déclare « la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche » dès 1939 (1983, 22) son engagement est déjà ferme.  Il devance ainsi la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, sa révélation de l’écrivain engagé et « en situation dans son époque », et l’idée que cet « écrivain ‘‘ engagé’’ sait que la parole est action » (Sartre, 1948, 28).  La révélation de « l’Homme qui marche »[1]  de « l’homme debout » s’impose à ce co-initiateur de la Négritude dès le jour où le Nègre de la cale se redresse

plus inattendu ment debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

debout

et

libre»

(Césaire,1983, 62)

II. Aimé Césaire : « l’écrivain en situation » et le combattant

Voici l’une des facettes que la journaliste rappelle à la mémoire du monde. En effet aimé Césaire est d’abord l’homme d’un peuple et d’une terre ainsi qu’il revendique. Ce peuple est avant tout martiniquais. Cette terre est avant tout également celle de la Martinique. « Que fait un homme qui a consacré l’entièreté de sa vie à un pays qui pèse tout mouiller 80 km sur 30 et concentre à précipiter d’histoire, de violence, d’abandon, d’humanité contrariée, de voisinages incongrus, de complexité sociale, culturelle et psychologique hors du commun ? (Alie, 2021, 12). Cette interrogation initiée par celle qui est à l’initiative de l’interview s’impose comme une question rhétorique. Celle-ci prouve combien l’humain au milieu des autres humains a appris à les connaître. Elle rappelle cette sentence du poète latin Térence bien connue : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». La complexité du territoire que révèlent la journaliste décrit très bien ce pays dans l’enfance qui s’installe des pages 19 à 21 (op. cit.) et qui reprennent des passages de Cahier d’un retour au pays natal.

On peut dire en effet que ce premier recueil du poète est à la fois une revendication et une appropriation d’une terre avec laquelle il établit une complicité, des canaux de dialogue. Et quand il dit : « et je lui dirais » à deux reprises, la promesse du retour et la promesse du retour trouve leur accomplissement dans « et voici que je suis venue ! » (Césaire, id., 22). La réalité du retour ainsi que sa symbolique se manifeste dans ce verbe « aider » que relève Marijosé Alie (2021 : 53). La journaliste pousse l’homme politique à faire la nuance entre l’abstrait et le concret lui qui, comme conclusion à son action politique, avoue : « Donc au bout du compte […], je crois que j’ai aidé pas mal de gens, j’ai aidé le petit peuple, et finalement ça aussi ça rapporte quelque chose, parce que voyez-vous c’est du concret » (id.). C’est ainsi donc que se conçoit sa promesse de retour au pays natal.

Homme de sa terre, homme du monde, Aimé Césaire est également l’époux, le père, l’ami. Il est l’écrivain engagé qui multiplie les rencontres, se fait des amis avec lesquelles il dessine les contours d’un combat pour la liberté des peuples et l’équilibre des races (id., 29-37). Tel est le combat qu’il mène par exemple le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guyanais Léon Gontran Damas et le ‘frère-ami’ Aliker. Profondément engagé dans l’histoire de son temps, ainsi que sur le déplacement des populations de l’Afrique vers les Antilles, avec toutes de ces toutes les conséquences alliées à cette tragédie humaine (id., 34-37), la question d’identité (id., 50) se pose avec acuité dans les échanges du poète et de ses amis. C’est en ce sens ce que s’explique que le mouvement de la Négritude, comment se posera plus tard la question du progrès (id., 51) : « Le progrès ne se compte pas en sang versé, il se compte en sang épargné, il ne se compte pas en vies humaines gaspillées, il se compte en vies humaines sauvées, il ne se mesure pas en libertés confisquées, mais en libertés conquises ! » (ajout d’un discours électoral, id., 51).

Il est évident que l’itinéraire des entretiens par Marijosé Alie met en évidence la concomitance de deux stratégies de combat : l’écriture et la politique. La journaliste s’interroge par ailleurs sur l’engagement du poète devenu homme politique malgré lui, révélant ainsi la posture inconfortable de « l’écrivain en situation » : « Je m’interroge sur la complexité de son engagement, sur ce que l’on peut appeler une forme d’abnégation, qui tient le pointeur à distance, contrarie le philosophe et nourrit le dramaturge. » (id., 15). Être du même parti politique que ceux de la métropole ne semble pas annihiler des inimitiés tenaces locales. Aimé Césaire doit sans cesse jouer à l’équilibriste.

III. La journaliste : une incitatrice au dévoilement

Il ne fait aucun doute que parmi les révélations de ces entretiens avec aimé Césaire, il y en a également une de taille : c’est la journaliste dans son métier. Le livre de Marijosé Alie révèle de quelle trempe des journalistes elle est. En effet, journaliste mais également femme, elle fait face à l’un des combattants et défenseur d’un peuple de la première heure. Elle initie à une double technique de travail : celle d’une femme qui sait obtenir ce qu’elle veut et qui brave le caractère bien trempé de son vis-à-vis et d’une professionnelle qui amène habilement son interlocuteur tantôt à la confession, tantôt à l’autoportrait, tantôt à sa vision du monde. Dans cet univers où le « je » journalistique bouscule le « tu » qui répond aux questions s’installe en peu de temps une complicité qui finit par créer une solide intimité doublée complicité.

Dès l’ouverture de son livre, Marijosé Alie donne la preuve qu’elle connaît « l’homme ». Elle l’a déjà dompté parce qu’elle connaît son fonctionnement.

J’ai seulement voulu partager avec le plus grand nombre l’homme simple et pudique qui se cachait derrière une plume incandescente. Partager avec les autres ce qu’il m’a donné ; c’est mot vivant, qui mérite que comment les gardes et pas seulement qu’on les entende au hasard d’une programmation télé (id., 7).

La journaliste, elle-même écrivaine, dont la musicalité de la poésie se dégage dans son langage journalistique (id., 11), sait aussi, dans les parties narratives de son livre tantôt dresser le portrait d’Aimé Césaire quand il ne le fait pas lui-même, tantôt anticiper sur ses réactions et ses paroles. Elle a compris le lien d’affection qui unit au « rebelle » : « Il m’aime bien » dit-elle (id. 15). Le « rebelle » qui prend la peine de préciser ce qu’il dit (id. 49) se livre. « Je le sens » (id. 90), « J’ai le sentiment… » (id., 90), « Je crois » (id. 91) sont autant d’expressions par qui prouvent à quel point l’«Homme de parole » martiniquais s’est laissé pénétrer par son interlocutrice.

Ainsi se dévoile tout au long des entretiens celle qu’on peut désormais nommer « la journaliste en sa méthode ».  « Entre 1983 et 2007, je lui ai posé de façon récurrente à peu près les mêmes questions, et le mûrissement de ses réponses n’en a pas changé le sens d’un iota. Césaire est d’abord fidèle à lui-même, fidèle à ses idées qui ont porté ses écrits, fidèle à l’amour incommensurable qu’il a porté à son pays » (id., 8). La journaliste qui installe la rhétorique de la répétition dans l’échange avec l’homme révolté crée non seulement une dynamique dialogique, mais également un processus de communication révélatrice de l’interviewé.  Alors que la journaliste anticipe sur les pensées et les réactions de son vis-à-vis (id., 27), elle fait montre de nombreuses qualités dont tantôt la pertinence et l’impertinence, tantôt l’audace et la force de persuasion (id., 26-28). Tantôt la patience (id., 44) et la facétie. L’humour qui se développe tout au long des entretiens confère aux lectrices et aux lecteurs un rôle de premier plan dans cette complicité qui se noue et entre les deux protagonistes.

La journaliste est ainsi devenue la révélatrice d’un homme que tout le monde croit connaître, mais qui échappe de quelques façons à ce que raconte la « légende populaire ». L’insistance avec laquelle l’autrice des entretiens revient sur l’humanité de Césaire (id., 17) peut surprendre. En effet, si l’on connaît le grand humaniste, homme de lettres, philosophe, auteur du grand texte Discours sur le colonialisme, on découvre finalement dans ce dialogue tissé patiemment par la journaliste que cette icône de la littérature engagée, dans la défense des droits, de l’égalité des races et des peuples exploités, est un humain comme tout le monde. La fidélité, vertu qui ne l’abandonne jamais, le rapproche des grands comme des plus humbles. On découvre cet être farceur et espiègle (id., 14) que la mère traite pourtant d’« assez brigand » (id., 21).

Si aimé Césaire se montre bienveillant en général, il reste cet entêté, cet homme de colère mais également de vérité (id., 45, 50). On lui refuse l’aide de l’État « parce que pas docile » (id., 55). Mieux que dans la plupart des ouvrages apparaissent ici des moments de désespoir (id., 52), de la lassitude (id., 16), de la solitude. Le Césaire que présente la journaliste se dévoile comme un homme au bout donc parcours, un être que la tranquillité a cessé d’habiter (id., 88), celui pour qui on se pose la question suivante : qu’a-t-il été : un politique ou un politicien ? (id., 87). La dernière des révélations que propose cet entretien touche à la fin de vie de Césaire. Les images sont lourdes de symboles et le silence retentit de vérité, ce silence qui tombe quand on n’a rien de plus grand à dire !

« Je vois ça marche vers l’océan démonté, la plage n’est pas hostile […] Les mains croisées derrière le dos, il me convainc sans parler que la vérité de mon pays et là […] C’est le silence de Césaire qui a été le plus bavard de nos échanges, et sans doute ce que nous avons le mieux partagé » (id., 124-125).


[1] De l’artiste Auguste Rodin, création de 1899 à 1900, reprise par Giacometti et tant d’autres sculpteurs par la suite.

« Je est une autre » de Danielle Michel-Chich | Lu par Catherine Cusset

Danielle Michel-Chich : Je est un autre, roman. Éditions du retour, 131 pages. 

À l’origine du bref roman de Danielle Michel-Chich, Je est un autre, un accident de la route dévaste une famille: la soeur aînée, assise à la place du mort, est tuée; la soeur cadette, gravement blessée; la mère en état de choc, un choc dont elle ne se remettra jamais. Marie, la cadette, perd l’usage de son épaule après de nombreuses opérations et grandit dans la solitude et le silence.

Cette enfance ravagée, nous la découvrons par le récit qu’en fait Marie dans le journal qu’elle commence en 2000, deux ans après l’accident. Elle l’arrête en 2002 pour le reprendre en 2008 quand elle s’apprête à quitter la maison familiale après avoir passé le bac. La prochaine entrée est écrite en 2012, alors qu’elle a fini ses études universitaires et part dans une autre ville, dans le sud. Commence alors la deuxième partie du roman, par ces mots: “Un 6 février — cela faisait presque trois ans que tu étais arrivée dans cette ville —“

Trois pages ont suffi pour décrire la vie de Marie entre 2002 et 2015. Treize ans de vie, qui sont celles de l’adolescence et de l’entrée dans l’âge adulte. Pourquoi cette ellipse romanesque? On l’aura compris : Marie n’a pas de vie, elle n’est jamais sortie du traumatisme de l’accident qui a tué son enfance.

L’événement qui ouvre la deuxième partie du roman dans cette ville du sud non nommée est un attentat terroriste, une bombe qui a explosé dans un café et fait de nombreuses victimes. La première partie était écrite à la première personne; celle-ci, à la deuxième. Marie s’adresse à elle-même : “Cet attentat tirait enfin le fil rouge de ta vie.” Elle passe son temps à lire les histoires des blessés, des survivants, des sauveteurs, sur le site de l’Association des victimes. Un jour d’avril, impulsivement, elle envoie un message en se présentant comme une victime. Elle reçoit en retour des messages bienveillants. Pour la première fois, elle sort de sa solitude.

C’est cela que décrit Danielle Michel-Chiche avec subtilité: le double mécanisme psychologique qui pousse une jeune femme isolée, traumatisée, à devenir une affabulatrice. Il y a, d’un côté, la possibilité de sortir de l’invisibilité, de passer du statut d’handicapée à celui d’héroïne. Quand un marchand remarque qu’elle se sert difficilement de son bras droit et qu’elle lui dit avoir été blessée au Blue Note, elle voit son regard changer: “L’Histoire venait d’entrer dans son magasin et l’émotion lui coupait la parole.” Danielle Michel-Chiche est bien placée pour le savoir, elle qui a été victime d’un attentat terroriste en Algérie quand elle avait cinq ans. C’est de l’intérêt et de l’admiration des gens à qui elle expliquait l’origine de son handicap qu’est née l’idée de ce roman. Mais à cette motivation (devenir personnage historique) s’en joint une autre, encore plus importante: faire partie d’un groupe, avoir une famille — être accueillie et aimée. En entrant dans l’association, Marie devient l’amie proche d’une autre victime en chaise roulante, Sonia. Elle découvre la légèreté, le rire, la possibilité du bonheur.

L’histoire que raconte Danielle Michel-Chiche n’a pas une fin heureuse, on s’en doute. L’imposture n’est pas une base saine pour une relation. Marie devine qu’elle va se faire démasquer quand un journaliste demande à l’interviewer.

On aurait aimé connaître les conséquences légales de ce mensonge, on aurait aimé suivre Marie dans la prochaine étape de sa vie, mais l’autrice a préféré arrêter le roman sur le retour de sa narratrice à la solitude, et sur le bonheur d’avoir, pour un temps, vécu une autre vie que la sienne.

Catherine Cusset

10 mai 2022

Carnet de voyage | Sylvie Le Clech – Papeete – Polynésie

Sylvie Le Clech, en mission d’appui culture au Pays en Polynésie française y a rencontré des femmes formidables. 

La Ville de Papeete a passé commande à des artistes de street art et sollicité les propriétaires des immeubles pour les autoriser à peindre sur leurs façades . 

De nombreux thèmes sont en relation avec les femmes et la culture Maho’hi

« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin | Lu par Danièle Michel-Chich

Pour qui se prend Lori Saint Martin, ou comment s’inventer une nouvelle identité, celle dont on sent intuitivement qu’elle nous conduira sur le chemin de l’épanouissement ?

Forcément, le récit fait le pont entre le passé et le présent ; c’est un texte tout en circonvolutions sur la mémoire, l’enfance, le milieu familial, la mère.

Originaire d’une ville ouvrière de l’Ontario – donc anglophone – Lori Saint Martin sait intuitivement qu’elle n’est pas née au bon endroit, dans la bonne langue, et décide à dix ans que le français lui servira de passerelle vers un autre monde sublimé, vers un « elle-même » qu’elle rêve de créer minutieusement.

En devenant – au prix de milliers d’heures de travail, de lectures, de voyages et de rencontres – totalement francophone, la voici traductrice, interprète, autrice, professeure de littérature à l’UQAM, elle qui a trouvé dans un annuaire téléphonique le nom qui sera désormais le sien dans cette véritable métamorphose qui lui permet lentement de se réconcilier avec son milieu familial.

« Pour qui je me prends » raconte le voyage d’une femme qui, en devenant totalement francophone, a réussi à devenir celle qu’elle devait être. C’est le voyage d’une femme qui a sauvé sa peau en devenant francophone.

Lori Saint Martin raconte sa singularité d’être une transfuge de classe en étant « une translingue ».

« La langue est une mer, on baigne dedans. Moi, j’ai refusé. J’ai refusé ma langue maternelle, refusé la voix que j’avais en la parlant. J’ai adopté la langue française, comme on dit adopter un enfant, mais pour en devenir la ville et pour me redonner naissance…

Le français, ma langue d’amour, ma langue d’écriture… »

« Une passeuse de langues, une ignoreuse de frontières, une tisseuse de mots. Voilà pour qui je me prends. Voilà qui je suis. »

« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin, paru au éditions Boréal

Rédigé par Danielle Michel-Chich

« Citrons Doux l’ainée » de Dora Latiri | Lu par Sonia Chamkhi et par Chochana Boukhobza

Lu par Sonia Chamkhi

Ma chère Dora ton récit Citrons Doux – L’Aînée (Contraste Editions, Tunisie, 2020) m’a fait penser à Roland Barthes par Roland Barthes, peut-être (sûrement !) par ce qu’il est une autofiction photographique. Mais puis-je avouer que j’ai eu plus de plaisir à te lire, à feuilleter avec toi ton album souvenir (tes sublimes photographies et celle de ton défunt père, paix à son âme) qu’à accompagner Roland Barthes (que j’aime beaucoup, par ailleurs) dans son texte qui ne cesse (comme il s’en réclame lui-même) de s’éloigner de sa personne imaginaire vers une langue sans mémoire …

Il n’en est rien de ton Citrons doux, qui est mémoire, effacement et réminiscence et qui assume, avec douceur, sérénité, pudeur, cette proximité du partage de vie, de petites et grandes joies et douleurs, avec une modestie, une justesse quasiment mystique !

Car à raconter, photographier, ces moments et ces fragments de vie, jalonnés de petits et grands malheurs, avec autant d’acceptation, de consentement, y compris à la souffrance, en accordant au lecteur une sorte de paix et de sérénité, tient à quelque chose de l’ordre du mysticisme, du détachement de soi, de l’égo, de l’exigence absurde d’être épargnée…

Tu racontes l’enfance et ses fêlures, le père inoubliable et le lien à la mère et ses petites et grandes brisures, la perte de l’aînée -et quelle grosse et intolérable perte- à laquelle il faut néanmoins consentir.

Quand je t’ai rencontrée et connue (en te reconnaissant d’instinct comme une sœur, une « aînée » aimante et indispensable), tu m’as enseignée la Modestie ! Je me demandais comment tu pouvais être si humble, si généreuse, si attentive ; célébrant le moindre talent des autres, la moindre manifestation de la beauté alors que tu n’étais que talent, élégance et intelligence quasiment foudroyante !

(Et jolie ! Jolie ! comme une grenadine, rouge de l’extérieur et remplie de l’intérieur, clin d’œil aux lecteurs pour les achever)

Le récit qui, comme tu l’annonces, à la 4ème couv, raconte et photographie, à travers le souvenir de ton aînée bien aimée et partie sitôt (mes sincères condoléances ma chérie), le pays (le nôtre) que tu aimes en y cherchant ce qui s’en va et ce qui demeure, ce qui vient… est juste incroyablement beau, juste, discret et prenant, délicat et serein : une offrande !

Et puis, il y’a ces magnifiques photographies noir et blanc et granuleuses (portraits, paysages, nature mortes…) et toutes ces courtes phrases et mots que tu inscris, en arabe (dialectal et littéraire), dans le corps de ton texte (en feuilles jaunies et en fleurs qui éclosent) qui est notre corps commun, celui de la mère, de la terre qu’aucun départ, qu’aucune offense, aucun exil n’entame ou ne dénie.

Gloire à toi qui l’affirme, qui se reconnais en nous et ne nous nie jamais…

Citons doux- l’Aînée, à lire, à savourer, à méditer : récit photographique de chevet et de tendre copinage, de ceux qui peuvent longuement vous tenir compagnie…

Sonia Chamkhi, Tunis, Novembre 2021.

Lu par Chochana Boukhobza

C’est l’histoire d’une famille, de deux sœurs, de l’enfance heureuse de ces deux sœurs dans leur pays natal,  la Tunisie.

L’une est partie : celle qui écrit.

L’autre est restée, les pieds plantés dans cette terre ou peut-être empêchée de fuir par la présence de cette forteresse maritime édifiée par les Espagnols, à la fin du 16 ème siècle, une forteresse surnommée par la population, « El Karraka », qui signifie en arabe, pénitencier, prison…  et dont depuis des décennies, les parents chuchotent le nom aux oreilles des enfants turbulents, pour se faire entendre et les forcer à obéir.

Deux sœurs donc, qui grandissent, dans le parfum des citronniers aux branches allumées par les lampes jaunes des fruits et à quelques pas de la chambre noire du père, un célèbre photographe aux images pleines d’ombre et de lumière.

Les deux sœurs vivent dans le sortilège de la matière.

 Elles sont hantées par ce qui se révèle et ce qui disparaît dans les clichés capturés par  l’objectif.

Même si elles n’en parlent jamais, elles savent, depuis qu’elles sont petites, qu’il y a des choses qui se montrent, et des choses qui se défendent à la vue. Il y a ce  qui se brouille ou s’engloutit et ce qui s’éclaire.

Elles savent  surtout que chaque photo est une énigme qui voile ou dévoile ce que nos yeux si simplement humains interceptent et mémorisent.

Quand elles étaient petites, les deux soeurs avaient aimé un certain gâteau que la mère présentait à la table familiale, une friandise si légère et merveilleuse, qu’on l’appelait « le gâteau courant d’air. ».

La benjamine en a gardé un tel souvenir, qu’elle s’est transformée par la force des choses en cette pâtisserie des jours de fête : elle est devenue une fille courant d’air, aux bras chargés de cadeaux quand elle réapparait à Tunis, l’appareil photo en sautoir autour du cou, car elle s’est prise de passion, comme son père, pour la photographie, elle aussi veut attraper la vie au vol, rester à l’affut, capturer la ville et ses gens, se saisir de leur beauté ou de leur noirceur.

A Londres, où elle vit désormais, elle feuillète les images qu’elle a prise.  Des images qui l’aideront à vivre, qu’elle épingle sur son mur, qu’elle retouche au besoin. Au début, comme tous ceux qui s’éloignent du pays natal, elle se disait que son absence loin des siens n’allait durer que quelques mois. Elle n’avait pas imaginé que la vie allait en décider autrement. Qu’elle allait s’égarer, se tromper, pleurer. Qu’elle aimerait des hommes pour le pire et le meilleur. 

Et chaque retour au pays natal, est de plus en plus en douloureux.

Chaque retour soulève des tempêtes.

Les rencontres entre les deux sœurs se chargent de non dits.

Année après année, s’empilent des retrouvailles ratées où les confidences sont devenues impossibles. L’entente d’autrefois a disparu. Jusqu’aux souvenirs qui ne se rejoignent pas. Car la pression de la mémoire sépare ceux qui vivent sur le sol et ceux qui sont hors sol. Car le poids de l’imaginaire étouffe de nostalgie les immigrés qui embrassent d’autres constructions politiques, qui s’ouvrent à d’autres mondes, qui acceptent des séquences proposées par la modernité et jugées presque hérétiques en Afrique du Nord.  

Le peu qui est dit, ouvre de vieilles blessures. Egratigne un peu plus. Scelle les lèvres. Coud le cœur.

Car comment dire qu’on n’a rien oublié,  qu’on est certes parti, mais qu’on est toujours là ?

 Comment dire que l’absence n’est pas une trahison ?

Comment dire que celui qui s’en va, mais qui revient est percé de mille flèches quand tout ce qui lui était familier s’est modifié, rues débaptisées de leurs noms, espace transformé, boutiques à jamais disparues ?  

Pour tenter de vivre en paix, il faut accepter de s’enliser dans le silence et l’amertume.

La sœur ainée tombe malade.

Des rendez-vous sont manqués.

Les parents s’inclinent avec la vieillesse.

La tendresse qui lie les membres de la cellule familiale, tous pudiques, presque austères, ne peut s’avouer  que dans l’écriture.

Dora Carpenter-Latiri a écrit un chant d’amour qu’elle dédie à sa ville, Tunis tant aimée et pourtant quittée. A son père, dont le talent est si écrasant qu’il fait autorité. A la sœur aînée, dont elle s’est séparée.

Dora Carpenter-Latiri tente, d’une plume légère, de proposer des hypothèses pour expliquer les mésententes. Elle parcourt les photos d’autrefois, elle nous dit ce qui, pour toujours et à jamais, l’attache à son pays, à sa terre, à sa langue et à sa famille,  et cet amour est  aussi fort que le vin oublié dans la jarre.

Elle en est ivre, sans même en avoir bu une seule gorgée, ivre de juste respirer le nom de Tunisie. Le nom des siens.

Dora Carpenter-Latiri confronte les photos prises jadis par le père, aux tableaux du peintre Soulage. Noir et blanc. Blanc sur noir. Et zones grises.

Mais El Karraka a gardé son nom.

La forteresse est toujours debout, malgré l’usure du temps. Debout, même si elle menace de s’écrouler. Debout, pour empêcher les envahisseurs de s’emparer du pays.

Citrons doux, l’aînée est un texte poignant.

Un texte qui résonne dans le cœur de tous ceux  qui  s’ingénient à relier des mondes, l’oriental et l’occidental, le religieux et le politique, le sacré et le profane, la vie et la mort.

Un texte qui démontre que la plume est plus forte que les mots.

Car la plume sait exprimer que les citrons sont doux, malgré leur amertume.

Qu’ils sont pleins de la sève des jours anciens.

Chochana Boukhobza, Février 2022

« Marie Curie et ses filles » de Claudine Monteil | Lu par Bettina de Cosnac

C’est un livre écrit au rythme haletant, narrant la vie d’une femme, Marie Curie, une étrangère en France, une tête et une pionnière dans un monde scientifique masculin et misogyne. La Polonaise était une combattante au service de la science et de l’éducation des femmes, soutenue, comme souligne l’auteure Claudine Monteil, dès le plus jeune âge par un père éclairé et, plus tard lors des études en France, par un mari partenaire dans ses recherches. Il croyait en elle et ne la jalousait pas comme nombre d’hommes jalousaient et jalousent toujours, d’ailleurs, le savoir des femmes intelligentes – que ce soit dans un mariage ou en dehors. Ayant été la première femme Nobel en physique, puis en chimie, Marie Curie sauva pendant la première guerre mondiale des milliers de soldats grâce à ses voitures ambulantes apportant la radiologie, voitures appelées les « petites Curies » sans jamais recevoir la moindre reconnaissance du gouvernement français. La médaille de guerre allait aux autres, des « vrais » compatriotes et non aux immigrés. Toute cette misogynie et haine de l’étranger, l’ancienne diplomate et spécialiste de Simone de Beauvoir, Claudine Monteil, raconte dans son livre « Marie Curie et ses filles » (Calmann-Lévy, 2021), livre qui se veut un « récit ». Mais il est plus qu’un simple récit da la vie d’une femme et de ses difficultés à la fin du 19ème et début du 20ème siècle. Il est le récit du combat général des femmes pour le droit de vote, pour le droit à l’éducation, le droit d’aller à l’école et à étudier, le droit de l’inclusion et de compter au même niveau dans un monde d’hommes qui faisait bloc pour ne rien céder de ses privilèges. Toute jeune femme devrait lire ce livre pour mieux comprendre la chance d’être une femme née à notre époque et mieux cerner le chemin parcouru pour gagner les libertés et les droits que nous considérons trop facilement comme des acquis depuis et pour toujours.  Plus qu’une simple biographie, ce « récit » est d’ailleurs une triple biographie, incluant à la fois la vie de Marie Curie et, dans une deuxième partie, la vie extraordinaire de ses deux filles, Irène et Eve, respectivement future prix Nobel de chimie et diplomate, engagée dans la France libre. Toutes les deux furent également des combattantes éclairées marquant leur siècle grâce à l’éducation avant-gardiste que leur mère leur avait accordée. Une éducation loin du système scolaire classique et loin de tout préconçu de genre. Une éducation où la tête et le corps tenaient un seul et même rang tout comme le courage et l’ouverture d’esprit. A lire pour retrouver ses marques quand, en tant que femme, on est sur le point de désespérer face au chemin qui reste à parcourir afin d’obtenir, enfin, une vraie égalité financière, éducative, politique entre femmes et hommes que ce soit en Europe ou ailleurs. (©Bettina de Cosnac)

Claudine Monteil, « Marie Curie et ses filles » (Calmann-Lévy, 2021)

« En pays assoiffé » de Emna Belhaj Yahia | Lu par Cécile Oumhani

      Avec la métaphore de ces tissus d’autrefois qu’on laissait boire afin qu’ils rétrécissent, le prologue du roman de Emna Belhaj Yahia annonce d’emblée un temps qui se resserre pour ne laisser qu’un précipité de l’Histoire. Ce sont des regards et des souvenirs de femmes au fil des générations qui en découvrent les questions, les éclats et les fulgurances. Pendant le confinement, la narratrice vient faire la lecture à Nojoum, son aînée de quelques années, devenue aveugle.

     À travers les petites touches d’une écriture intériorisée, des tableaux sont brossés, une histoire se déroule avec de « nombreuses zones d’ombre » pour la narratrice. Nojoum est une fillette de dix ans en 1957, un an après l’indépendance. Elle s’émerveille des possibles qu’elle entrevoit, autour d’une fête de mariage à laquelle elle est invitée avec sa mère et les femmes de la famille. Mirage des paillettes, de ces robes que l’on passe au-dessus des corsets, voix de cantatrice… Elle noue aussi une amitié avec Zeynou, fille de la servante de sa tante. Zeynou, son aînée de quelques années, lui parle de Hassan et de l’amour qu’elle éprouve pour lui. En échange, Nojoum partage avec elle ce qu’elle apprend à l’école, là où Zeynou n’est jamais allée. Chacune incarne l’un des fils de cette Histoire qui est aussi au centre de ce roman.

      Nojoum décide de « partir comme une page blanche » étudier à l’étranger, comme sa mère a ôté son voile à la quarantaine. Vertige du monde qu’elle découvre avec la neige de Noël, le Boul’Mich, la rencontre avec Miro, une chanson de Joan Baez. Mais Nojoum résiste à ce qu’elle appelle « l’air du temps » pour ne se consacrer qu’à ses études, jusqu’à son retour au pays.

      Veuve déjà, Zeynou est obligée d’élever seule sa fille. La magie partagée avec Nojoum a été de courte durée. En se dissipant, le décor d’un drame qui va se dérouler sur trois générations s’installe. Une ligne de faille sépare irrémédiablement les chemins des êtres, malgré l’amitié indéfectible qui a rapproché la fillette et la jeune fille, amer démenti de tous ces possibles rêvés confusément, un an après l’indépendance. Nojoum a pourtant tenu vaillamment le fil, apportant son aide à Nijma, la fille de son amie Zeynou, sans jamais faillir.  Mais les deux femmes au prénom d’étoile ne sauront éteindre la rage et la colère, pas plus qu’elles ne pourront apaiser les frustrations de Sandi, fils de Nijma, petit-fils de Zeynou.

      Nojoum a pu aider à la guérison des yeux de Sandi, mais elle assiste impuissante à sa lente destruction. Elle est consternée de le retrouver à la friperie d’Elmanar13, où il travaille, après avoir troqué les bancs de l’école contre les gifles de son patron. Sandi tombe bientôt sous la coupe d’islamistes. Son mariage ne tarde pas à se briser, quand il développe une obsession de la virginité, telle qu’il se persuade que sa femme a eu recours à une réfection d’hymen, avant de l’épouser.

      C’est peu à peu que l’on découvre la nature de l’Événement dont il est question à mots couverts, dès les premières pages. Il vient fracasser en plein cœur d’un musée, non seulement les êtres, mais aussi symboliquement leur Histoire. Nojoum en gardera les marques dans son corps, touchée à jamais par l’onde de choc, moralement et physiquement.

        Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Nojoum ne cesse de s’interroger sur ce qui s’est passé, sur la sécheresse des mots et du cœur qu’elle a vu s’installer peu à peu, sans réussir à l’empêcher ou à enrayer le processus d’un événement qui n’a épargné personne. Toujours attentive, elle a tout essayé pour ramener au dialogue celui qu’elle a vu grandir, ranimer la soif de connaissance de celui dont elle avait fait soigner la vue.

        Contrepoint au tragique d’une histoire, celle de Kamilia et Saghroun vient inscrire le fil lumineux d’autres horizons. Saghroun, détruit par la colle, drogue du pauvre, affalé dans la poussière, sourd à l’aide que lui offre Kamilia aurait pu être le double de Sandi. Il reste pendant des années la blessure secrète de Kamilia, brillante chercheuse, installée en Belgique. Son départ sur une fragile embarcation vers l’île de Lamparino laissait craindre une nouvelle catastrophe. Mais Saghroun se construit un nouveau chemin avec Laura, prouvant ainsi la puissance d’une force de vie dynamisée par l’amour et la confiance. « Oui, savoir qu’une histoire se lit dans chaque silhouette peut protéger du saccage.  Parce que l’histoire livre le secret de la vie, apprend à l’habiter, interdit de déchirer la grande toile. Et la forêt d’histoires qui pleurent ou qui rient est le miroir où les gens se regardent et se reconnaissent. »

      La trajectoire de Nojoum se déroule au carrefour des individus, d’une société mais aussi de la vie tout simplement, en ce qu’elle a de fragile et déphémère. Emna Belhaj Yahia signe ici un très beau roman, empreint d’une réflexion grave mais aussi de générosité.

Cécile Oumhani

Emna Belhaj Yahia, En pays assoiffé, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2021

« Trésor national » de Sedef Ecer : un roman théâtral | Lu par Lise Gauvin.

Le roman s’ouvre par un prologue, puis par le rappel de trois coups d’État, en 1960, 1971 et 1980, comme autant de coups de théâtre annonçant le lever de rideau sur une époque que le lecteur/spectateur découvre avec une curiosité mêlée de stupéfaction. Au premier plan évoluent une actrice et sa fille, l’une et l’autre embarqués dans une histoire qui jusqu’à un certain point leur échappe. Trésor national, de Sedef Ecer, écrivaine d’origine turque, membre fondatrice  et actuelle présidente  de l’Association du Parlement des écrivaines francophones, est un roman théâtral aussi bien dans sa forme que dans l’évolution du personnage principal associée aux grandes figures tragiques du répertoire.

Dans une Turquie en proie à de nombreux bouleversements, Esra Zaman, comédienne célèbre gratifiée par l’État du titre de Trésor national, partage son temps entre le mari, l’amant, la fille, les nombreux admirateurs mais surtout les rôles qui ont fait le succès de sa carrière. Sa dernière représentation sera celle de ses funérailles, qu’elle demande à sa fille établie en France d’organiser à distance. Cette articulation du récit en fonction des performances théâtrales est ce qui fait l’originalité du livre rédigé par une écrivaine surtout connue comme dramaturge. Quand je lui demande ce qui a dicté son choix du roman, elle me répond :

« J’ai voulu au départ écrire cette histoire pour le théâtre mais je voyais bien que la forme scénique ne marchait pas. Le récit qui était dans ma tête se déployait trop pour tenir en  1h30, il y avait trop d’idées, de situations, de personnages que j’avais conviés. Tout était trop pour le théâtre. »

Et d’ajouter que les droits d’adaptation ont été acquis par une compagnie théâtrale à qui elle laisse toute liberté de transformer le texte à sa guise, sans qu’elle y collabore directement car pour elle le « roman qui est né est un objet très personnel. » Un « objet » inspiré de fragments de vie par celle qui, comme la narratrice, a déjà fait partie de ces Enfants stars à Instanbullywood (titre d’une de ses pièces radiophoniques), mais un texte qui n’en reste pas moins un roman et non une autofiction, tient-elle à préciser.

Figure centrale du récit, Esra Zaman est une mère à l’excentricité légendaire, douée d’une inconscience permanente, capable d’oublier son enfant sur les plateaux de tournage tout comme les rendez-vous les plus importants. Elle-même fille de la première actrice musulmane à se produire sur une scène, la diva se transforme en fonction des rôles qu’elle joue, devenant successivement toutes les femmes qu’elle a incarnées : « Lioubov, Cordelia, Hedda, Clytemnestre, Aîcha, Macbeth, Masha, Djahidé, Roxelane, Nora, Sonia, Ophélie, Bérénice, Iphigénie, Blanche, Afifé ,,,, » Et son enfant d’avouer qu’elle ne sait plus « comment []]’aimer ». Cependant, c’est aussi cette artiste qui, alors qu’elle joue Lioubov, l’héroïne de La Cerisaie, offre à la narratrice une initiation au théâtre, cet art rendu possible « grâce à un artisanat qui exige qu’on rassemble une foule de petites impressions et qu’on les mette patiemment bout à bout pour qu’une histoire apparaisse enfin ». Autour de ces femmes gravite le père, photographe et reporter politique trop tôt disparu, l’amant au passé douteux et tout un cortège de références théâtrales associées aux événements historiques évoqués.

 Devenue adulte, la narratrice ne peut s’empêcher de s’interroger sur la signification du titre « Trésor national » attribué à l’actrice dans un monde où on entend à longueur de journées des formules « comme « fierté nationale », « sécurité nationale » union nationale », « défense nationale ». « Comment pouvais-tu te considérer comme “une figure nationale ” en sachant ce que ce mot voulait dire », demande-t-elle. La fille va jusqu’à accuser cette mère, ainsi que celle qui l’a précédée, d’avoir fermé les yeux sur les atrocités commises par les gens qu’elles avaient côtoyées : « Cette cécité filiale a fait de vous des Lady Macbeth, un rôle que vous avez toutes deux interprétées ». Mais le procès n’aura pas lieu et ce « mal de mère » restera sans écho. Le rideau se baisse sur une cérémonie qui se déroule exactement telle qu’elle avait été programmée.

Dans une des interventions publiques liées à la parution du livre, la romancière déclare : «J’écris en français mais j’ai gardé mon cerveau turc. J’ai quitté ma langue maternelle pour le français à dix ans ». Interrogée sur la signification de ce propos, elle me répond :

« Le français s’est imposé au bout d¹un moment. Je vis en France, c’est la langue de mon quotidien, c’est aussi la langue de mes lectures, de mes spectacles en tant que spectatrice.  Et les choses se sont décidées ainsi, au fur et à mesure des rencontres: une amie chanteuse m’a demandé d’écrire un titre pour elle, la chanson est devenue une scène, qui elle-même est devenue une pièce et qui a été lauréate du Centre National du Théâtre, puis j¹ai   continué. J’ai grandi sur les plateaux et au théâtre je me sens chez moi donc j’ai pu travailler la dramaturgie et la langue beaucoup plus sereinement. Mais le roman est une autre histoire ! Quant à mon cerveau turc et français, c’est un grand classique, tous les ‘bilingues connaissent cela! Lorsqu’on parle, écrit, lit, joue dans une langue, on se met dans un système émotionnel qui va avec cette langue, une zone du cerveau gère   probablement ce passage. »

Sur la scène du monde où chaque figurant vient faire une apparition plus ou moins remarquée, les personnages de Sedef Ecer ont ceci de particulier qu’ils échappent à tout cadrage définitif, participant de cette ambiguïté profonde qu’ils partagent avec les êtres de chair et de sang. Trésor national est un livre que l’on quitte à regret. Un roman qu’il faut relire.

Sedef Ecer, Trésor national, Paris, JC Lattès, 2021.

« La définition du bonheur » de Catherine Cusset | Lu par Emna Belhaj Yahia

Dans ce roman, l’autrice fait preuve d’un sens remarquable de la fiction en racontant une histoire qui nous tient en haleine tout au long des trois cent cinquante pages, et des longues périodes traversées. Les éléments de l’intrigue sont savamment intégrés à un ensemble construit avec une telle précision que le lecteur, pris dans les rouages d’une machine bien huilée, placé à l’intérieur d’un échafaudage aux pièces bien agencées, suit attentivement les événements, les épisodes, et toutes les aventures de personnages pleins de vie qui se battent sur tous les fronts, dans un monde qui ne leur fait pas de cadeau.

Ce monde, Catherine Cusset le connaît bien. Elle nous livre ses mœurs, ses goûts, ses préoccupations, sa vision des choses, les difficultés rencontrées, l’amour, la fidélité, la mort, les rapports enfants-parents, la guerre féroce, par exemple, que se livrent la mère et l’amoureuse à l’intérieur d’une même femme, dans son cœur et sa chair. Et le temps, dans son épaisseur, est toujours là, qui fait la trame même du roman, qui modèle le personnage. Ce dernier prend corps dans un environnement bien maîtrisé, rendu à travers ses moindres détails, dans un récit qui est, d’une certaine manière, le tableau d’une époque. Et l’architecture est si rigoureuse qu’on est épaté par la solidité du fil qui lie le « roman de Clarisse » au « récit d’Eve », faisant de ces deux personnages féminins non seulement deux sœurs, mais deux visages à la fois antithétiques et solidaires pris dans les soubresauts de l’aventure humaine d’aujourd’hui.

Ce livre a été pour moi l’occasion d’une découverte. Je croyais connaître la société française ou européenne dans sa diversité, les mouvements qui la traversent, les tendances qui y naissent, la façon dont les gens perçoivent les choses, se saisissent de la vie, se représentent le bonheur. Je croyais être au fait de tout cela, je croyais savoir. Juste parce que j’ai fait mes études en France, que j’écris en français, que je lis (modérément) journaux et livres qui y paraissent. Mais là, avec le roman de Catherine Cusset, quelque chose s’est passé en moi : j’ai réalisé que la vision du monde n’est plus celle que je connaissais. Il y a eu de grands déplacements, de nouvelles exigences dans l’examen de ce qui se produit au plus profond de soi, dans diverses zones du non-dit, dans l’expérience du corps, du désir, de la trace, du traumatisme. Une décision d’aller au bout de sa vérité, une mise en valeur de l’instant, une quête fougueuse et héroïque du bonheur, une volonté d’exprimer sans tabou l’affect dans ce qu’il a de plus intime, de plus caché. Cette nouvelle « sensibilité », La définition du bonheur me l’a donnée à voir, à toucher, alors qu’auparavant je réussissais juste à l’imaginer, la concevoir.

Et du coup, j’ai réalisé que j’étais doublement décalée : vivant dans une société arabo-musulmane dont les valeurs sont restées en grande partie féodales, je me sentais « en phase » avec une société européenne que je pensais connaître. Or celle-ci a tellement évolué ! Elle m’a larguée. Elle a fait un incroyable chemin par rapport au temps où j’étais comme un poisson dans l’eau sur les bancs des Écoles et des facultés des années soixante. Alors où suis-je ? Sur quel sol mes pieds sont-ils posés, et quel est ce vide spécifique auquel mes livres tentent de donner forme ?

La définition du bonheur de Catherine Cusset, avec toutes ces interrogations, m’a remise face à moi-même. Ce genre d’ébranlement est intéressant pour les écrivains. C’est pourquoi j’ai tenu à en faire part. Merci Catherine !

Emna Belhaj Yahia, Tunis, le 13 février 2022

« Deux destins judéo-tunisiens, Gisèle Halimi et Albert Memmi » de Sophie Bessis | Lu par Dora Carpenter-Latiri

Article paru dans la revue Expressions maghrébines (Vol 20, n°2, hiver 2021, numéro consacré à Gisèle Halimi).

Albert Memmi (1920-2020) et Gisèle Halimi (1927-2020) sont tous deux nés en Tunisie sous Protectorat français et sont morts à quelques semaines d’intervalle à Paris. Dans cet excellent article, Sophie Bessis s’interroge sur les similarités et différences de leurs destins parallèles de judéo-tunisiens français. Reconnus et célébrés dans leur terre d’accueil, l’annonce de leurs décès sur la rive sud de la Méditerranée qui les a vus naître a suscité un « assourdissant silence » pour Albert Memmi et un « concert de louanges » pour Gisèle Halimi. Pourquoi si peu d’émotion pour l’un et tant d’éloges pour l’autre en leur terre natale ?

Sophie Bessis se penche d’abord sur la trajectoire de Gisèle Halimi et trouve dans ses récits autobiographiques la mise en mots de ce que je résumerai comme son intégration heureuse « aux niveaux les plus prestigieux de la société intellectuelle et politique parisienne » :

« En Tunisie, en vacances dans ma terre natale, pour mesurer, à l’écume des vagues et au goût des poissons grillés, la force des racines en même temps que leur mise à distance par ma vie » (Gisèle Halimi, 2009, citée par Sophie Bessis)

Si Gisèle Halimi n’a jamais oublié ses racines, jamais elle ne doutera de sa place en France. Sophie Bessis souligne que « Jamais elle ne se sera posé de questions sur les déchirures susceptibles de résulter d’une double appartenance ou sur la difficulté d’être ici et ailleurs. » Gisèle Halimi est « française à part entière », garde une relation « très lisse avec son pays natal », sans nostalgie ou ressentiment. 

Pour Albert Memmi, il en va autrement. Son altérité ici ou là certes nourrit son œuvre mais le déchire : « l’identité n’a jamais cessé d’être cette plaie ouverte dans laquelle il a avec constance remué le couteau, faisant de la douleur originelle un constituant central de sa trajectoire et de son œuvre. » Sophie Bessis trouve dans La Statue de sel, son premier récit autobiographique la formulation d’une souffrance intérieure qui s’exacerbe avec l’âge : « Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même ; j’eus une peur atroce. J’étais moi et je m’étais étranger. » (Albert Memmi, 1966, cité par Sophie Bessis)

Selon Sophie Bessis cette relation aux racines si différente — apaisée pour l’une, déchirante pour l’autre — expliquerait en partie la différence de traitement à l’annonce de leurs morts en Tunisie :

« Lire Memmi pour ceux et celles de la rive sud, c’est s’interroger sur soi-même et sur son rapport à l’Autre, c’est réactiver des pans de mémoire qu’il est plus confortable d’enterrer. Lire et écouter Gisèle Halimi, c’est s’identifier à ses combats, c’est s’approprier une figure consensuelle qui a choisi d’appartenir à la France, à sa culture et aux péripéties de sa politique sans pour autant oublier le lieu de sa naissance et de ses premières révoltes. »  

La cause palestinienne — sujet très sensible dans tout le Maghreb et en particulier en Tunisie — et la différence d’engagement de l’une et de l’autre de ces icônes judéo-tunisiennes serait aussi une explication. Alors que « L’engagement de Gisèle Halimi en faveur de la cause palestinienne a été sans aucune ambiguïté. », celui de « Memmi le solitaire n’a en fait jamais vraiment été d’un côté ou de l’autre, réservé à l’égard d’Israël comme envers les positions palestiniennes. Résultat de cette inconfortable posture, les juifs sionistes comme les Arabes l’ont rejeté. »

A la fin de son article, Sophie Bessis évoque le spectaculaire hommage des Tunisiens à Gilbert Naccache, décédé en 2021. Icône judéo-tunisienne de la gauche militante, Gilbert Naccache « semble avoir donné suffisamment de preuves à ses compatriotes pour être reçu dans le panthéon national ». Son destin comparé à ceux de Gisèle Halimi et d’Albert Memmi confirmerait que l’entrée au panthéon tunisien est « sujette à des conditions ». 

Peut-être Sophie Bessis — auteure du magnifique récit Dedans, Dehors (elyzad, 2010) où elle se définit comme « juive-arabe » — se demande-t-elle indirectement quelle est sa place en Tunisie et si « le panthéon national tunisien » l’accueillera ? Je réponds : peu importe les panthéons, peu importe la rive, son écriture, sa recherche sont indispensables et le resteront.

Dora Carpenter-Latiri

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