Lu par Sonia Chamkhi
Ma chère Dora ton récit Citrons Doux – L’Aînée (Contraste Editions, Tunisie, 2020) m’a fait penser à Roland Barthes par Roland Barthes, peut-être (sûrement !) par ce qu’il est une autofiction photographique. Mais puis-je avouer que j’ai eu plus de plaisir à te lire, à feuilleter avec toi ton album souvenir (tes sublimes photographies et celle de ton défunt père, paix à son âme) qu’à accompagner Roland Barthes (que j’aime beaucoup, par ailleurs) dans son texte qui ne cesse (comme il s’en réclame lui-même) de s’éloigner de sa personne imaginaire vers une langue sans mémoire …
Il n’en est rien de ton Citrons doux, qui est
mémoire, effacement et réminiscence et qui assume, avec douceur, sérénité,
pudeur, cette proximité du partage de vie, de petites et grandes joies et
douleurs, avec une modestie, une justesse quasiment mystique !
Car à raconter, photographier, ces moments et ces
fragments de vie, jalonnés de petits et grands malheurs, avec autant
d’acceptation, de consentement, y compris à la souffrance, en accordant au
lecteur une sorte de paix et de sérénité, tient à quelque chose de l’ordre du
mysticisme, du détachement de soi, de l’égo, de l’exigence absurde d’être
épargnée…
Tu racontes l’enfance et ses fêlures, le père
inoubliable et le lien à la mère et ses petites et grandes brisures, la perte
de l’aînée -et quelle grosse et intolérable perte- à laquelle il faut néanmoins
consentir.
Quand je t’ai rencontrée et connue (en te
reconnaissant d’instinct comme une sœur, une « aînée » aimante et
indispensable), tu m’as enseignée la Modestie ! Je me demandais comment tu
pouvais être si humble, si généreuse, si attentive ; célébrant le moindre
talent des autres, la moindre manifestation de la beauté alors que tu n’étais
que talent, élégance et intelligence quasiment foudroyante !
(Et jolie ! Jolie ! comme une grenadine, rouge de
l’extérieur et remplie de l’intérieur, clin d’œil aux lecteurs pour les achever)
Le récit qui, comme tu l’annonces, à la 4ème couv,
raconte et photographie, à travers le souvenir de ton aînée bien aimée et
partie sitôt (mes sincères condoléances ma chérie), le pays (le nôtre) que tu
aimes en y cherchant ce qui s’en va et ce qui demeure, ce qui vient… est juste
incroyablement beau, juste, discret et prenant, délicat et serein : une
offrande !
Et puis, il y’a ces magnifiques photographies noir
et blanc et granuleuses (portraits, paysages, nature mortes…) et toutes ces
courtes phrases et mots que tu inscris, en arabe (dialectal et littéraire),
dans le corps de ton texte (en feuilles jaunies et en fleurs qui éclosent) qui
est notre corps commun, celui de la mère, de la terre qu’aucun départ,
qu’aucune offense, aucun exil n’entame ou ne dénie.
Gloire à toi qui l’affirme, qui se reconnais en
nous et ne nous nie jamais…
Citons doux- l’Aînée, à lire, à savourer, à méditer : récit photographique de chevet et de tendre copinage, de ceux qui peuvent longuement vous tenir compagnie…
Sonia Chamkhi, Tunis, Novembre 2021.
Lu par Chochana Boukhobza
C’est l’histoire d’une famille, de
deux sœurs, de l’enfance heureuse de ces deux sœurs dans leur pays natal, la Tunisie.
L’une est partie : celle qui
écrit.
L’autre est restée, les pieds
plantés dans cette terre ou peut-être empêchée de fuir par la présence de cette
forteresse maritime édifiée par les Espagnols, à la fin du 16 ème siècle, une
forteresse surnommée par la population, « El Karraka », qui signifie
en arabe, pénitencier, prison… et dont depuis
des décennies, les parents chuchotent le nom aux oreilles des enfants turbulents,
pour se faire entendre et les forcer à obéir.
Deux sœurs donc, qui grandissent,
dans le parfum des citronniers aux branches allumées par les lampes jaunes des
fruits et à quelques pas de la chambre noire du père, un célèbre photographe aux
images pleines d’ombre et de lumière.
Les deux sœurs vivent dans le
sortilège de la matière.
Elles sont hantées par ce qui se révèle et ce
qui disparaît dans les clichés capturés par l’objectif.
Même si elles n’en parlent jamais,
elles savent, depuis qu’elles sont petites, qu’il y a des choses qui se montrent,
et des choses qui se défendent à la vue. Il y a ce qui se brouille ou s’engloutit et ce qui
s’éclaire.
Elles savent surtout que chaque photo est une énigme qui
voile ou dévoile ce que nos yeux si simplement humains interceptent et
mémorisent.
Quand elles étaient petites, les
deux soeurs avaient aimé un certain gâteau que la mère présentait à la table
familiale, une friandise si légère et merveilleuse, qu’on l’appelait « le gâteau
courant d’air. ».
La benjamine en a gardé un tel
souvenir, qu’elle s’est transformée par la force des choses en cette pâtisserie
des jours de fête : elle est devenue une fille courant d’air, aux bras
chargés de cadeaux quand elle réapparait à Tunis, l’appareil photo en sautoir
autour du cou, car elle s’est prise de passion, comme son père, pour la
photographie, elle aussi veut attraper la vie au vol, rester à l’affut,
capturer la ville et ses gens, se saisir de leur beauté ou de leur noirceur.
A Londres, où elle vit désormais,
elle feuillète les images qu’elle a prise. Des images qui l’aideront à vivre, qu’elle épingle
sur son mur, qu’elle retouche au besoin. Au début, comme tous ceux qui
s’éloignent du pays natal, elle se disait que son absence loin des siens n’allait
durer que quelques mois. Elle n’avait pas imaginé que la vie allait en décider
autrement. Qu’elle allait s’égarer, se tromper, pleurer. Qu’elle aimerait des
hommes pour le pire et le meilleur.
Et chaque retour au pays natal, est
de plus en plus en douloureux.
Chaque retour soulève des tempêtes.
Les rencontres entre les deux sœurs
se chargent de non dits.
Année après année, s’empilent des
retrouvailles ratées où les confidences sont devenues impossibles. L’entente
d’autrefois a disparu. Jusqu’aux souvenirs qui ne se rejoignent pas. Car la
pression de la mémoire sépare ceux qui vivent sur le sol et ceux qui sont hors
sol. Car le poids de l’imaginaire étouffe de nostalgie les immigrés qui embrassent
d’autres constructions politiques, qui s’ouvrent à d’autres mondes, qui
acceptent des séquences proposées par la modernité et jugées presque hérétiques
en Afrique du Nord.
Le peu qui est dit, ouvre de
vieilles blessures. Egratigne un peu plus. Scelle les lèvres. Coud le cœur.
Car comment dire qu’on n’a rien
oublié, qu’on est certes parti, mais
qu’on est toujours là ?
Comment dire que l’absence n’est pas une
trahison ?
Comment dire que celui qui s’en va,
mais qui revient est percé de mille flèches quand tout ce qui lui était
familier s’est modifié, rues débaptisées de leurs noms, espace transformé,
boutiques à jamais disparues ?
Pour tenter de vivre en paix, il
faut accepter de s’enliser dans le silence et l’amertume.
La sœur ainée tombe malade.
Des rendez-vous sont manqués.
Les parents s’inclinent avec la
vieillesse.
La tendresse qui lie les membres de
la cellule familiale, tous pudiques, presque austères, ne peut s’avouer que dans l’écriture.
Dora Carpenter-Latiri a écrit un
chant d’amour qu’elle dédie à sa ville, Tunis tant aimée et pourtant quittée. A
son père, dont le talent est si écrasant qu’il fait autorité. A la sœur aînée,
dont elle s’est séparée.
Dora Carpenter-Latiri tente, d’une
plume légère, de proposer des hypothèses pour expliquer les mésententes. Elle parcourt
les photos d’autrefois, elle nous dit ce qui, pour toujours et à jamais,
l’attache à son pays, à sa terre, à sa langue et à sa famille, et cet amour est aussi fort que le vin oublié dans la jarre.
Elle en est ivre, sans même en avoir
bu une seule gorgée, ivre de juste respirer le nom de Tunisie. Le nom des
siens.
Dora Carpenter-Latiri confronte les
photos prises jadis par le père, aux tableaux du peintre Soulage. Noir et
blanc. Blanc sur noir. Et zones grises.
Mais El Karraka a gardé son nom.
La forteresse est toujours debout, malgré
l’usure du temps. Debout, même si elle menace de s’écrouler. Debout, pour
empêcher les envahisseurs de s’emparer du pays.
Citrons doux, l’aînée est un texte
poignant.
Un texte qui résonne dans le cœur de
tous ceux qui s’ingénient à relier des mondes, l’oriental et
l’occidental, le religieux et le politique, le sacré et le profane, la vie et
la mort.
Un texte qui démontre que la plume
est plus forte que les mots.
Car la plume sait exprimer que les
citrons sont doux, malgré leur amertume.
Qu’ils sont pleins de la sève des jours
anciens.
Chochana Boukhobza, Février 2022