18 Mars 2021 – Bicentenaire de Napoléon : les féministes lui font sa fête

InvitationBicentenaire de Napoléon : les féministes lui font sa fête

L’année dernière l’Assemblée des Femmes a eu le plaisir de travailler avec le Parlement des écrivaines francophones pour organiser le grand procès des écrivaines auquel vous avez brillamment participé. Nous gardons un merveilleux souvenir du 6 mars 2020.

À la lumière de la conclusion du procès, nous avons décidé de récidiver en organisant un événement festif : « Bicentenaire de Napoléon : les féministes lui font sa fête »

Cette année, à l’occasion du bicentenaire de Napoléon, de nombreux événements en l’honneur de l’Empereur sont organisés… À l’Assemblée des Femmes nous trouvons qu’il manque un thème à cette grande célébration : l’héritage misogyne napoléonien. 

L’Assemblée des Femmes organise une visio-conférence sur l’héritage misogyne napoléonien le 18 mars 2021 à 18h30

Pour décrypter les conséquences des politiques napoléoniennes sur les femmes, nous aurons le plaisir d’entendre :

  • Anne Guillou, sociologue et écrivaine, introduira le thème : « Napoléon, le code civil et les femmes » ; 
  • Marc Pichard, professeur des universités, développera la question du Code civil, du mariage et des femmes ; 
  • Sarah Rahouadj, doctorante en sciences juridiques et politiques, abordera les modalités d’accession à la citoyenneté des femmes indigènes en Afrique noire pendant la période coloniale et leur passage sous l’empire du droit civil français ;
  • Caroline Fayolle, maîtresse de conférence en histoire, interviendra sur l’histoire du genre et de l’éducation ; 
  • Sophie Challan-Delvas, avocate, expliquera comment la pesanteur napoléonienne se fait toujours sentir dans la pratique actuelle du droit. 

Pour participer, vous devez impérativement vous inscrire via le formulaire que vous trouverez en cliquant ici 

   Au plaisir de vous voir le 18 mars 2021 !

Sara Jubault pour l’Assemblée des Femmes

assembleedesfemmes@gmail.com

Portrait de femme : Aoua Keita, première femme députée au Mali par Safiatou Dicko Ba

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Aoua Keita, première femme députée au Mali

Née le 12 juillet 1912 à Bamako, la capitale du Soudan français (actuel Mali) qui fait alors partie de l’Afrique-Occidentale française (AOF), Aoua Keita grandit dans une famille polygame. C’est à l’initiative de son père, un ancien tirailleur, qu’elle est scolarisée en 1923 à la première école de filles de la ville en « Foyer des Métisses », qui accueille des élèves noires et métisses que l’administration française veut éduquer.

Elle appartient alors à la petite minorité de femmes de l’AOF qui sont scolarisées, au grand désarroi de sa mère qui considère qu’une fille qui est allée à l’école est perdue pour le mariage et lui déclare amèrement :

« Va-t’en t’occuper de tes papiers et de tes crayons, c’est ce que tu donneras à manger à l’homme malheureux qui acceptera de te prendre. »

Mais Aoua Keita est brillante. Elle réussit en 1928 le concours de l’École de médecine de l’AOF (qui a ouvert à Dakar en 1918) et obtient son diplôme de sage-femme trois ans plus tard, en 1931.

Elle est alors affectée à Gao, une ville située à l’extrême nord du Mali, dans une région dont elle ne connaît pas la langue (le sonrai, alors qu’elle parle le bambara). Du fait de son métier, elle devient pourtant rapidement populaire et tisse avec les femmes locales des liens de confiance qui vont servir de terreau à son activité politique.

Celle-ci commence aux côtés de son mari médecin, Daouda Diawara, qu’elle a épousé en 1935. L’invasion de l’Éthiopie par Mussolini attise sa révolte contre le colonialisme. Elle s’inscrit au Syndicat des médecins, vétérinaires, pharmaciens et sages-femmes puis à l’Union soudanaise–Rassemblement démocratique africain (US-RDA), la section soudanaise du parti anticolonial fédéral créé en octobre 1946 à Bamako et affilié dans un premier temps au Parti communiste français.

Aoua Keita en devient rapidement une militante très active. Elle prend en charge la propagande dans les localités où elle est affectée, est une des rares Africaines à pouvoir voter aux élections de 1946 en tant que citoyenne « indigène », et organise clandestinement des réunions de femmes dans sa maternité… pour éviter tant les foudres des maris que de l’administration coloniale.

En 1949, Aoua Keita, ne parvenant pas à avoir d’enfant et rejetant l’idée d’avoir une coépouse, divorce. Elle se consacre alors pleinement à ses activités professionnelles et politiques. Identifiée par l’administration coloniale comme une militante « communiste » au lendemain de la victoire de l’US-RDA à Gao aux élections de 1951, elle est mutée au Sénégal. Malgré la répression, elle devient une figure d’envergure de son parti. Elle est nommée « commissaire à l’organisation des femmes » en 1958 et, à ce titre, devient la seule femme membre du Bureau politique de l’US-RDA. L’année suivante, elle est élue députée de la Fédération du Mali à Sikasso, devenant la première Africaine de l’ex-AOF à accéder à un tel poste.

Bamako : épicentre du panafricanisme au féminin

Pour Aoua Keita, le combat contre les injustices coloniales est indissociable de l’organisation des femmes et de la défense de leurs droits. En collaboration avec l’institutrice Aïssata Sow Coulibaly, elle fonde un syndicat des femmes travailleuses à Bamako en 1956. Deux ans plus tard, elle participe à la création de l’Union des femmes du Soudan (UFS), qui a pour objectif de défendre les droits des femmes et de servir de base à la création d’une organisation panafricaine : l’Union des Femmes de l’Ouest africain (UFOA). Celle-ci est fondée à Bamako en juillet 1959, par des femmes du Soudan français, de Guinée, du Sénégal et du Dahomey.

L’organisation affiche un programme ambitieux : elle condamne les abandons de domicile conjugal et les répudiations, réclame l’abolition de certaines coutumes jugées néfastes, l’institution du mariage civil et le consentement obligatoire des époux, la suppression du mariage précoce et de la polygamie.

Sa création obéit à plusieurs préoccupations : consolider les liens entre les pays d’AOF au moment où l’autonomie de chaque territoire s’affirme de plus en plus ; constituer une organisation susceptible de rendre plus visibles les Africaines à l’échelle internationale, notamment par rapport à leurs « sœurs » des colonies anglaises ; promouvoir des réformes tant dans le domaine familial qu’en matière de reconnaissance de la place des femmes dans l’espace public.

L’UFOA disparaît en 1960 mais les réseaux qu’elle a permis de tisser servent de base à une structure continentale quelques années plus tard : la Conférence des femmes africaines (future Panafricaine), créée à Dar es Salam, capitale de la Tanzanie, en 1962 et dont le siège se situe à Bamako.

La capitale malienne est un espace central du panafricanisme au temps des décolonisations. Elle accueille également, la même année, la première réunion de la Fédération démocratique internationale des femmes qui se tient sur le sol africain. Peu de temps après est voté le Code du Mariage dans le Mali socialiste nouvellement indépendant. Si Aoua Keita, seule femme à siéger à l’Assemblée nationale lors du vote, ne parvient pas à empêcher un amendement restreignant la monogamie, ce texte est considéré comme révolutionnaire en son temps. L’exclusivité du mariage civil sera abrogée en 2011 contre l’avis d’organisations féminines maliennes qui y voyaient une atteinte aux droits acquis au lendemain de l’indépendance.

Une Africaine dans le monde de la guerre froide

Ardente combattante de la cause anticoloniale, de l’unité africaine et des droits des femmes, Aoua Keita contribue au renforcement des liens entre les militantes africaines et les organisations internationales.

À ce titre, et à l’image de l’Ivoirienne Célestine Ouezzin Coulibaly, elle parcourt le monde et articule les luttes menées localement sur le continent aux combats internationaux anti-impérialistes. Elle effectue pour la première fois un voyage hors d’Afrique en 1957, comme déléguée au Congrès de la Fédération syndicale mondiale (FSM) à Leipzig en RDA. Alors âgée de 45 ans, elle y fait forte impression.

Au lendemain de l’accession du Mali à l’indépendance, le 22 septembre 1960, elle se rapproche des pays socialistes, voyage en Union soviétique et en Asie (Chine, Corée, Vietnam) et noue avec les organisations féminines de ces pays des liens de coopération tournés vers l’éducation des filles, la santé des mères et des enfants. La solidarité tissée avec les femmes du Tiers-monde et les militantes communistes ne signifie pas pour autant qu’elle rompe les relations avec les femmes du « Bloc de l’Ouest ». Dans le contexte de la guerre froide, le Mali socialiste a fait le choix du non-alignement et maintient une collaboration effective avec la France comme avec les États-Unis.

Aoua Keita devient une « Femme d’Afrique »

La carrière politique d’Aoua Keita s’arrête brutalement en 1967. Alors que le pays est traversé par une « révolution culturelle », elle est écartée du pouvoir, de même que les autres rares femmes à avoir obtenu des responsabilités politiques.

Le coup d’État militaire qui renverse la Ie République de Modibo Keita, l’année suivante, la pousse sur la route de l’exil. Vivant entre le Congo-Brazzaville et la France, elle se consacre à l’écriture de ses mémoires.

Ce témoignage exceptionnel de l’engagement professionnel et politique d’une sage-femme africaine à l’époque coloniale est publié en 1975 et récompensé par le Grand prix littéraire d’Afrique noire un an plus tard n’est sans doute pas pour rien dans le fait qu’elle incarne aujourd’hui la participation des femmes à la lutte pour l’indépendance du Mali et un modèle pour les associations féminines et féministes maliennes.

Son effigie a été reproduite en 2006 sur des pagnes à l’occasion de la Journée de la femme africaine fixée au 31 juillet.

« Première femme députée du Mali. Aoua Keita ». Fresque murale située sur la colline de Koulouba à Bamako. Le griot Bazoumana Sissoko est l’auteur de la musique de l’hymne national du Mali. 

Son portrait orne également la vaste fresque murale située sur les hauteurs de Koulouba, la « colline du pouvoir » à Bamako, qui retrace cent cinquante ans d’histoire malienne.

Aoua Keita est décédée le 7 mai 1980 à Bamako.

Safiatou Dicko Ba

Ce portrait de femme héroïque a été écrit à partir de différentes recherches documentaires effectuées sur internet.

Retrouvez également l’historienne Pascale Barthélémy et écoutez les archives inédites des discours d’Aoua Keita dans l’émission La Marche du Monde, de Valérie Nivelon, qui a été diffusée le dimanche 20 septembre 2020 à 12h10 sur RFI (10h10 TU).

Nuit de la Lecture en Roumanie par Muriel Augry

Nuit de la Lecture en Roumanie

Le samedi 23 janvier 2021 a eu lieu à l’Institut français de Iasi, à l’extrême est de la Roumanie, près de la frontière de la République de Moldavie, une rencontre littéraire détonante ! Une rencontre littéraire féminine, via zoom, réunissant des écrivaines de trois continents : Europe, Afrique et Amérique du Nord.

Le but était de célébrer, comme dans de nombreux pays au monde et avec l’hexagone, la « Nuit de la lecture » sur le thème « Relire le monde » , avec localement un ajout : « Relire le monde, au féminin« .

Relire le monde s’imposait sans conteste en ces temps de pandémie et pouvait se décliner comme rêve d’aventures, désir d’évasion, découverte d’horizons plus ou moins lointains, sans bouger de chez soi. Mais aussi redécouverte de l’intime, réinvention d’un mode quotidien de fonctionnement, création de nouveaux vecteurs de socialisation. Un choix très vaste de « lectures » du monde.
Et bien sûr si chacun de nous relit le monde à sa manière, les écrivains ont ce rôle majeur de le faire découvrir au plus grand nombre à travers leurs écrits, qu’ils aient fonction de militantisme ou non.

Dans ce cadre, il nous est paru important de donner la parole aux femmes, celles qui se sont engagées en littérature pour affirmer au quotidien le rôle des femmes et être ainsi au rendez-vous de l’histoire. Six autrices appartenant au Parlement des Ecrivaines francophones ont donc répondu présentes : Tanella Boni, Catherine Cusset, Lise Gauvin, Liliana Lazar, Madeleine Monette et Faouzia Zouari.

Six femmes, critiques littéraires, journalistes ou professeurs conjuguant leurs métiers avec leur engagement dans l’écriture, réunies autour de leur passion pour la langue française. Des poétesses, des romancières, des nouvellistes issues d’horizons géographiques fort différents, mais animées d’une même énergie.

Les rassembler dans une visioconférence virtuelle de deux heures était une gageure et avait d’ailleurs suscité quelques perplexités chez certaines, mais le résultat fut au delà de nos attentes. L’écran disparaissait derrière les mots ; l‘émotion était palpable.

Ceux-ci prononcés en français par leurs autrices étaient repris en roumain par la comédienne et metteur en scène roumaine Dumitriana Condurache. Il y avait fine relecture dans une autre langue, relecture accompagnée par la mise en scène. Il y avait écho entre les genres. L’annonce biographique faite de façon concise, mais percutante par la professeur universitaire Simona Modreanu permettait d’avoir, pour le public en ligne, un aperçu du parcours de l’autrice et avait pour but de susciter la curiosité.

Pari tenu. Cette rencontre a semblé presque trop courte. Elle a suscité des désirs de traduction et de publication. Liliana Lazar, Catherine Cusset et Faouzia Zouari avaient déjà un ou plusieurs ouvrages traduits en roumain. Pour les trois autres, une fenêtre de lecture plus large s’est ouverte.

Les livres étaient en vitrine dans la librairie centrale de la ville, Cartea Romaneasca, et les medias locaux se sont intéressés à l’évènement, preuve de la francophonie et francophilie dans cette région d’Europe qui mériterait d’être mieux connue et débarrassée de certains préjugés.

Si « relire le monde » pouvait servir à cela, ce serait plus qu’œuvre utile. Que le livre et la littérature au féminin nous fassent voir le monde dans toutes ces nuances et sous de meilleurs auspices !

Muriel AUGRY
Directrice de l’Institut français de Roumanie à Iasi, Membre du Pen Club français

Auteure ou autrice, l’un et l’autre se dit ou se disent… » par Lise Gauvin

Un article écrit par Lise Gauvin paru dans le journal Le Devoir le 20 février 2021

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595590/auteure-ou-autrice-l-un-et-l-autre-se-dit-ou-se-disent

Lise Gauvin, qui  a reçu  en 2020 la Grande Médaille de la francophonie de l’Académie française,  est l’auteure , notamment,  de La Fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme, Paris, Seuil, coll. Points, 2004 et  2011.

Portrait de femme : Sayyida Al-Horra, la sultane-guerrière par Anissa Bellefqih

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Sayyida Al-Horra, la sultane-guerrière

Dans le firmament de son Histoire, le Maroc a eu au XVIe siècle une étoile du Nord qui  fascine par son éclat et son originalité, Sayyida al-Horra, une femme “libre” en terre d’Islam. Une femme d’exception ignorée par l’histoire officielle jusqu’à une époque très récente. Elle exerça le pouvoir dans la ville de Tétouan, proche du détroit de Gibraltar et aux portes de l’Europe, dans un siècle où les impérialismes se battaient pour asseoir leur pouvoir sur des régions géostratégiques.

Elle a grandi dans un contexte d’instabilité politique. Les Wattassides qui régnaient à l’époque faisaient face à la convoitise de leurs voisins : les Ottomans à la frontière orientale,  les Portugais et les Espagnols le long des côtes méditerranéennes et atlantiques, sans oublier le danger que constituaient les Saadiens qui voulaient le pouvoir. Ils furent, de ce fait, obligés d’accepter que des régions dans le N-O jouissent d’une autonomie politique. Ce fut le cas de deux villes-États où vécut Sayyida al-Horra : Tétouan et Chefchaoun.

Se pencher sur la vie de cette “femme souveraine”, de sa naissance à son éviction du pouvoir, permet de voir les grandes lignes qui expliquent ce destin hors du commun en mettant en exergue sa personnalité, les facteurs qui l’ont aidée à devenir une figure de légende et les leçons qu’on peut tirer de sa vie. 

Une vie de princesse

Sayyida al-Horra est la fille du prince Ali Ben Moussa Ben Rachid el-Idrissi el-Alami Ben Mchich de la noblesse andalouse, qui a guerroyé à Grenade aux côtés du dernier roi musulman pour arrêter l’avancée des chrétiens dans les ultimes bastions musulmans en Andalousie. C’était le prince de Chefchaouen, petite ville rifaine, et de sa région qui incluait aussi Tétouan et les tribus qui vivaient entre Sebta, Tanger, Asilah et Ksar Elkebir. Sa mère était d’origine espagnole. Convertie à l’islam, elle avait pris le nom de Zahra Fernández. Deux enfants naquirent de ce mariage : Ibrahim et al-Horra, née en 1485[1]à Grenade. Le lieu de naissance, rapporté par plusieurs sources, est important car toute sa vie a été déterminée par les événements de sa petite enfance. En filigrane, on sent une béance à combler. La perte du vert paradis de l’enfance andalouse dont elle fut chassée en 1492. Fil d’Ariane de sa vie. Blessure, née de cet arrachement, qui déterminera ses choix et ses actions.

Le nom de Sayyida al-Horra que l’Histoire a retenu claque comme un étendard sans aucune référence patronymique. On le trouve dans son contrat de mariage et c’est le seul nom qui soit cité dans les documents portugais et espagnols la concernant.

Al-Horra, est traduit très souvent par “la femme libre”, par opposition à l’esclave et sans la connotation actuelle liée à ce mot. Fatima Mernissi avance le sens de “femme exerçant un pouvoir souverain”. « La noble dame », comme la nomme Chantal de La Véronne, paraît plus approprié.

Son nom est toujours précédé dans les sources arabes par “Sayyida” ou “Sitt”. Le premier la range parmi les “maîtres” (al asyâd). Quant à “Sitt”, “la dame”, il lui fut donné après son mariage en signe de respect avec une connotation d’honneur. Pour certaines sources, les parents lui ont donné ce nom en souvenir de la première Al-Horra qui était la mère du sultan Abou Abdellah (Boabdil) Ben L’ahmar, dernier roi de Grenade. Ce nom avait, du reste, un très bon écho chez la communauté andalouse installée à l’époque à Chefchaouen et à Tétouan. Il l’a prédestinée à être libre de la tutelle des hommes.

Princesse ayant vécu dans l’opulence d’un palais, Sayyida al-Horra reçut une éducation digne de son rang. Elle fut choyée et profita au même titre que son frère du fait que Chefchaouen vivait son siècle d’or. Cette excellente formation par les meilleurs maîtres ainsi que l’exemple de son père et sa double culture qui lui a permis de maîtriser l’arabe et l’espagnol ; tout cela l’aidera grandement à exercer la responsabilité du pouvoir.

La langue espagnole lui fut utile à Tétouan lors de ses contacts avec les voisins ibères et pour communiquer avec la population de cette ville qui était peuplée majoritairement d’émigrés andalous ayant fui la Reconquista. Par ailleurs, aux côtés de son père (puis de son mari), elle connut de près les arcanes du pouvoir et les coulisses de la politique, l’importance du djihad (guerre) et la gestion des affaires des citoyens. Intelligente et douée, elle suivit l’enseignement des meilleurs maîtres, mais elle fut surtout la disciple du célèbre cheikh Abou Mohammed Abdallah al-Ghazwani. C’est dans son enseignement qu’elle puisa la grande sagesse dont elle fit preuve durant toute son existence. On raconte que le père d’al-Ghazwani lui posait souvent la main sur la tête et disait : « Cette jeune fille occupera un rang élevé ».

Une femme de pouvoir et d’alliances

La vie de Sayyida al-Horra fut régie par une série d’alliances, que ce soit pour ses deux mariages purement politiques ou pendant sa période de corsaire.

Elle épousa à seize ans Hassan Ben Ali al-Mandri, un Grenadin installé à Tétouan auquel elle était promise depuis l’enfance. Elle trouva un milieu andalou cultivé et raffiné comme celui où elle avait grandi. Selon Hakim Ibn Azzouz, ce mariage permit à son mari, neveu du fondateur de Tétouan, de devenir Gouverneur, représentant du père de Sayyida al-Horra. Il l’associait régulièrement dans ses affaires, l’initiant ainsi aussi bien à la vie publique qu’à la gestion des opérations militaires contre les Ibères et aux intrigues de la politique. Il la désignait même pour le remplacer à la tête de la ville chaque fois qu’il s’absentait, car il était en luttes permanentes avec les Portugais établis à Sebta, Tanger et Asilah. C’est ainsi que Sayyida al-Horra familiarisa les habitants à son autorité, et les amena à l’accepter plus tard comme gouverneure. 

En 1519, son mari décède en n’ayant eu qu’une fille avec elle du nom de Fatima. Tétouan tomba alors sous l’autorité de son frère Ibrahim, devenu prince de Chefchaouen depuis le décès de leur père (1512). Grâce au savoir-faire qu’elle avait su manifester et à la force de sa personnalité, reconnus même par ses adversaires, le prince Ibrahim décida en 1525 de lui céder le pouvoir de gouverner seule cette ville. Elle prit le nom de “Hakimat Tétouan” ou “Sayyidat Tétouan”, gouverneure incontestée de Tétouan et du N-O du Maroc. Elle devint également le chef de la piraterie dans cette région de la Méditerranée.

L’éclat de ses actions lui valut l’intérêt du sultan Ahmed al-Wattassi de Fès qui la demanda en mariage en 1541. Ce fut de nouveau une union indubitablement politique. Le sultan voulait consolider son autorité dans le N-O du Marocà un moment où les Saadiens continuaient leur lente progression pour la prise de pouvoir. De son côté, Sayyida al-Horra pouvait compter sur l’appui du sultan. Contrairement aux usages, elle exigea du roi que la cérémonie du mariage ait lieu à Tétouan et non à Fès montrant ainsi qu’elle n’avait nulle intention de renoncer à gouverner après son mariage. Au lieu de suivre son mari et d’être une femme de son sérail, elle fit le choix d’être “Hakimat Tétouan”. Elle obtint de continuer à résider à Tétouan et laissa le sultan rentrer seul à Fès. La conséquence de ce mariage fut que les Espagnols firent front commun avec les Portugais estimant que l’union du sultan de Fès avec Sayyida al-Horra était une coalition dirigée essentiellement contre les Ibères.

Princesse-corsaire à l’épreuve du pouvoir

Sayyida al-Horra fut décrite par les Portugais comme l’ennemie jurée des étrangers et une instigatrice pour la résistance. Sa principale occupation était de lutter contre les étrangers par tous les moyens dont elle disposait, dont la guerre de course qui consiste à attaquer la marine marchande plutôt que d’engager des combattants. Elle disposait à Martil, petite cité près de Tétouan, d’un port bien abrité et adapté à ce type de guerre et avait de nombreux navires et fustes prêts à se lancer jour et nuit dans des opérations de piraterie contre les côtes espagnoles. Elle était entourée de chefs qui dirigeaient les expéditions terrestres et maritimes du djihad et d’autres, chargés de défendre la ville et de veiller à la sécurité des habitants et à leur bien-être. La guerre ne l’empêchait pas de veiller à bien gérer sa ville. Il faut mettre à son crédit la mise en place de la fonction de mouhtassib[2].

Elle réussit la gageure d’être le chef incontesté de la piraterie dans la région grâce à sa détermination et à des alliances précieuses, celles du sultan de Fès et du fameux corsaire turc Kheireddine dit Barberousse, qui opérait à partir d’Alger et dont le seul nom provoquait la terreur chez les plus grands amiraux européens. Les Ibères ne voyaient pas d’un bon œil cette entr’aide entre les deux flottes tétouanaise et turque surtout qu’elles avaient élargi leur cercle de manœuvres en Méditerranée au détroit de Gibraltar et face aux villes côtières de l’Atlantique. Elle allait elle-même, si nécessaire, à l’île de Badis sur le littoral rifain pour négocier avec Barberousse de futures campagnes communes contre les intérêts de leurs voisins chrétiens.

Les Espagnols et les Portugais qui la surnommaient parfois la « Barberoussa Tetouania » essayèrent plusieurs fois de détruire sa flotte et ses ports et de prendre Tétouan. En vain. Elle eut même recours au blocus de Sebta, provoquant ainsi la rupture des relations entre cette ville et Fès.

Le sultan Ahmed al-Wattassi, qui avait le frère de Sayyida al-Horra comme beau-frère, ministre et conseiller, écrivit au roi du Portugal, Jean III, pour une médiation entre elle et le gouverneur portugais de Sebta, Don Alfonso de Noronha qui exigeait la cessation de la piraterie. En réalité, le sultan ne voulait pas d’un nouveau front au Nord alors qu’il était occupé à gérer au Sud l’avancée des Saadiens qui appelaient au djihad pour libérer les enclaves étrangères du Maroc. Elle dut accepter de faire la paix sous la pression de ses émissaires. Elle profita cependant de la présence de son frère Ibrahim à Fès dans le cercle du pouvoir pour peser sur les négociations et l’écriture des articles de l’accord de paix avec les Portugais. L’accord fut signé en 1538 quand Don Alfonso de Noronha finit par accéder à la demande de Sayyida al-Horra que Tétouan ne soit pas concernée par l’interdiction de la piraterie.

Cette volonté de laisser Tétouan libre de continuer la piraterie ou la guerre de course était pour Sayyida al-Horra un élément vital pour sa gouvernance. En effet, cela lui permettait, en parallèle du “commerce silencieux”, source d’enrichissement importante qui avait cours à l’époque, d’obtenir par les expéditions avec Barberousse des revenus substantiels composés du butin des opérations de piraterie et des rançons réclamées pour les captifs. Espagnols et Portugais qui la reconnaissaient comme leur partenaire dans le jeu diplomatique étaient contraints de négocier avec elle pour la libération de leurs ressortissants capturés. Toutefois, elle était parfois obligée de libérer sans rançon les prisonniers portugais quand la prise avait lieu en dehors de Tétouan à cause du traité signé.

L’obéissance aux ordres du sultan de Fès la forçant à faire la paix avec le Portugal a eu un effet désastreux pour l’avenir politique de Sayyida al-Horra. Son attitude ne fut comprise, selon Elwahhabi, ni par les soldats, ni par les Portugais, ni par l’entourage du sultan, ni par les al-Mandri (dont son gendre) qui pensaient qu’ils avaient plus le droit au pouvoir qu’elle. Elle fut destituée en 1542 et se vit dépouillée de tous ses biens. Cette éviction du pouvoir était due au cumul de trois facteurs : son indépendance et intransigeance en tant que corsaire, la coalition ibère pour arrêter la piraterie et un complot familial ourdi par le père de son gendre al-Mandri et par son demi-frère Mohammed Ben Rachid, allié à Don Alfonso de Noronha et aux Saadiens. 

Sayyida Al-Horra retourna vivre à Chefchaouen plutôt que dans son palais de Fès. Elle a dû comprendre grâce à son intelligence aigüe que la dynastie Wattasside agonisait et que l’étoile des Saadiens était en train de monter auprès du peuple. Très vite, elle fonda une confrérie religieuse ou zaouïa, qui « dispensa un enseignement religieux engagé, dominé le plus souvent par la lutte contre les Ibères et l’attachement aux valeurs menacées. À travers l’encadrement des fidèles, cette princesse déchue tenait sans doute avant toute chose à continuer la lutte qui a toujours été au cœur de son action et de ses ambitions » (Karima Benyaich).

Elle rendit l’âme en 1562. Sa tombe, sise dans la zaouïa Raïssouniya, demeure, à ce jour, un lieu de pèlerinage pour les femmes.

Ainsi se termina la vie de cette personnalité exceptionnelle et unique en son genre comme le Maroc n’en a jamais connu. 

L’héritage de Sayyida al-Horra

Sayyida al-Horra restera la seule reine dans l’histoire du Maroc. Elle gouverna de son premier mariage à son éviction du pouvoir en faisant de Tétouan une petite miniature de l’administration centrale de Fès.

Une femme si puissante et si novatrice qu’elle n’a certainement pas fait l’unanimité, mais elle a conquis l’admiration et le respect de ses amis comme de ses détracteurs ou de ses ennemis par la détermination et la foi qui l’ont guidée en permanence à lutter farouchement pour le bien de son pays et contre la présence des étrangers sur son sol. Elle a déconstruit le stéréotype de la femme musulmane et a donné la preuve qu’on pouvait être une femme de pouvoir et gouverner en terre d’Islam.

Elle a légué une belle leçon de féminisme pour la parité dans l’éducation, l’instruction et l’égalité des chances. On peut retenir aussi que sa vie a été une leçon dans le domaine de la politique et du pouvoir qui est fait autant d’alliances que de pragmatisme entre les protagonistes qui mènent le monde.

Sayyida al-Horra mérite qu’on lui rende hommage et qu’on lui accorde la place qui lui revient dans l’enseignement de l’Histoire officielle. 

Il est regrettable que l’Histoire n’ait retenu que sa vie de princesse guerrière, laissant le pan de sa vie privée dans l’ombre. Cela fait réfléchir sur le prix à payer quand une personne s’engage dans un combat qui la dépasse. Maîtresse de sa vie, l’a-t-elle été de son destin ?

Anissa Bellefqih


[1]Nous avons retenu les dates et faits tels qu’ils reviennent dans la majorité des sources.

[2]Mouhtassib : fonctionnaire de la cité musulmane chargé de la police des marchés, du contrôle des poids et mesures et aussi, d’une façon générale, de veiller à la bonne conduite de tous en public, éventuellement réprimer les abus, conformément à la loi. Il doit encore veiller à ce que les bêtes de somme soient bien traitées et n’aient pas à fournir, elles non plus, un travail au-dessus de leurs forces. Cette fonction ne fut réhabilitée au Maroc qu’en 1982 par dahir.

SOURCES :

  • La Véronne, Chantal de, Sîda El-Horra : la noble dame, Hespéris », N° 43, 1956.
  • Fatima Mernissi, Sultanes oubliées, éditions Le Fennec, 1990.
  • Osire Glacier, Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui, Tarik éditions, 2013.
  • Benyaich, Karima, Sayyda Al­‑Horra: Un pouvoir féminin en terre d’Islam. 2014
  • Elwahhabi, A., Sayyida al-Horra, al’amira almoujahida, Revue daoûat alhaq, N° 376, 2004.
  • Al Afia A., Sayyida al-Horra, Hakimat Tétouan, Revue daoûat alhaq, N° 9, 1978.
  • Ibn Azzouz, Hakim, Sayyda Al Horra, Hakimat Tétouan, Études sur l’histoire de Chefchaouen et Tétouan, Rabat,1983.    

Beata Umubyeyi Mairesse : lauréate du Prix des 5 continents 2020

Reportée pour des raisons liées à la crise sanitaire, la délibération du jury du Prix des cinq continents 2020 a eu lieu le 27 janvier 2021. Le prix a été attribué à l’auteure franco-rwandaise Béata Umubyeyi Mairesse.

Il vient récompenser son roman Tous tes enfants dispersés, publié aux éditions Autrement en 2019. 

«Ode à la transmission, à la pulsion de vie, ce roman d’une grande émotion contenue porte les voix de trois générations dans la mémoire des années génocidaires afin de retrouver un sens de la vie. Il y est question des retrouvailles douces-amères entre une vieille mère et sa fille qui avait pu échapper au génocide des Tutsi au Rwanda, occasion d’une évocation à la fois historique et intime de ces années cauchemardesques dont nous garderons mémoire grâce aux témoignages des poètes et des justes », a noté le Jury international, présidé par Paula Jacques.

Le Prix sera remis à Paris, au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie, dans le courant du mois de mars, en marge de la Journée internationale de la Francophonie, le 20 mars 2021.

https://www.francophonie.org/beata-umubyeyi-mairesse-laureate-du-prix-des-5-continents-2020-1636

Nadia Essalmi : Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

CrC)dit photo : Yassine Toumi

Par arrêté du Ministère de la Culture de la République Française daté du 30 septembre 2020, Nadia Essalmi a été consacrée Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Biographie

Nadia Essalmi a pratiqué la gymnastique durant sa jeunesse et devient une des meilleures gymnases en faisant partie de l’équipe nationale.

Nadia Essalmi a étudié la littérature française, puis enseigné la langue française à l’institut agronomique et vétérinaire Hassan-II, à Rabat.

Nadia Essalmi coordonne ensuite la réalisation de la revue culturelle de l’Association marocaine des professionnels du livre (AMPL), côtoyant ainsi ces professions.

Constatant un manque dans l’édition de littérature jeunesse au Maroc, Nadia Essalmi fonde Yomad, première maison d’édition marocaine dans ce domaine. Les ouvrages publiés sont en français, en arabe ou en tamazight. Driss Charaïbi est le premier auteur publié. En plus de son activité éditoriale, elle anime des ateliers et des actions de promotion du livre et de la lecture auprès de la jeunesse.

En 2016, Nadia Essalmi est élue Vice-présidente de l’Union des éditeurs marocains.

En 2018, elle écrit «  La révolte des rêves  », préfacé par Fouad Laroui, et composé de deux parties. Dans la première partie, elle exprime sa colère et d’indignation contre l’injustice sociale, l’incivisme et l’inculture en se gardant de tout moralisme. La deuxième partie est, selon l’auteure, un recueil de « textes poétiques osés pour casser les nombreux tabous de notre société ».

Crédit photo : Yassine Toumi

Nassira Belloula : « Trajectoire, engagements et écriture ».

Entretien entre Houda Hamdi & Nassira Belloula intitulé  » Nassira Belloula :  Trajectoire, engagements et écriture », paru dans Études françaises et francophones contemporaines (Contemporary French and Francophone Studies, Volume 24 numéro 5, pages 523-528 | Published online : 02 Feb 2021).

Houda Hamdi : Nassira Belloula, vous êtes à la fois, journaliste, essayiste, poétesse et romancière. Qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture romanesque ? Que représente cette dernière pour vous ?

Nassira Belloula : Dès mon jeune âge, j’étais une amoureuse des livres. J’aimais beaucoup la lecture, et je voulais devenir écrivaine. Avoir mon nom sur la couverture d’un livre était mon rêve. Avec le temps, le roman et la poésie occupèrent une part importante dans ma vie. Je leur consacrais tout mon temps libre. J’ai commencé par écrire de la poésie presque à l’école primaire, et j’adorais cela. Mes enseignant⋅e⋅s m’avaient encouragée, et j’écrivais aussi bien en français  et la poésie. C’était mon but avant tout, écrire des romans. Je me suis engagée dans ce processus d’écriture avec ma vérité et ma sensibilité.

Houda Hamdi : Pensez-vous que votre métier de journaliste ait influencé votre écriture romanesque ?

Nassira Belloula : Le métier de journaliste est très prenant et c’est une autre forme d’écriture, factuelle, circonscrite, précise. Cela est très différent de l’écriture romanesque, c’est évident même. Être journaliste m’a énormément éloignée de l’écriture romanesque. J’étais dans le reportage, les couvertures médiatiques, les chroniques, le quotidien. Par ailleurs, mon premier livre est un essai intitulé Algérie, le massacre des innocents paru en 2000 aux éditions Fayard. Bien sûr, il est venu des années après mon premier recueil de poésie, Les Portes du soleil, paru en 1988 chez l’Entreprise Nationale Algérienne du Livre (ENAL). Je n’ai publié mon premier roman qu’en2003. En vérité, il a été écrit dans les années 1980 et portait sur la Guerre d’Algérie. Ce roman devait paraître à l’ENAL en même temps que mon premier recueil de poésie, mais c’est une autre histoire.

Houda Hamdi : Pourriez-vous partager avec nous les auteur⋅e⋅s et les œuvres qui vous ont le plus marquée, voire influencée ?

Nassira Belloula : Au commencement, je lisais des livres comme ceux publiés aux éditions de la Bibliothèque Rose et Verte ou encore Le Club des Cinq. J’aimais les livres de jeunesse comme Les Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain et Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf. J’affectionnais particulièrement Le Livre de la jungle de Kipling (j’en garde encore une vieille version). Mais je suis vite passée à une autre étape dans mes lectures. J’ai découvert la poésie française qui m’avait happée au tournant de l’adolescence. Rimbaud était mon idéal. À sa poésie poignante et déchirante se rajoute le mythe du personnage : autant d’ingrédients pour me séduire. La poésie a marqué cette période de ma vie. Le résultat était Les Portes du soleil publié dans les années 1980, ainsi que des poèmes parus, entre autres, dans des périodiques. … Ce livre pourtant très compliqué que j’ai lu et relu. Il y a aussi Majdouline d’El Menfalouti qui m’a beaucoup marquée. Plus tard, j’ai aussi découvert la littérature féminine avec notamment Annie Ernaux, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Assia Djebar, et bien d’autres.

Houda Hamdi : Bien que vous viviez au Canada depuis 2010, vos histoires se passent toujours en Algérie. Pourquoi ?

Nassira Belloula : Je suis née et j’ai grandi en Algérie. C’est aussi en Algérie que j’ai fait mes études et que j’ai travaillé pendant presque vingt ans. Je me suis construit un capital de mémoire, d’émotions, de sensibilité, et de subjectivité. Toutes mes racines sont là-bas, même déterrée, ma sève est sans cesse irriguée par ce terreau. C’est un monde qui m’appartient et auquel j’appartiens. Je le connais bien et il me connaît bien aussi. Forcément, on puise dans ce qui nous parle et nous inspire. C’est une écriture fondée sur la mémoire, l’émotion et le vécu (le mien et celui des autres).

Houda Hamdi : Vos romans constituent une vraie fresque de personnages féminins : femmes d’hier et d’aujourd’hui, jeunes, vieilles, battantes, soumises, illettrées, éduquées, émancipées, dépendantes, etc. Pourquoi cette volonté d’écrire sur la communauté et la condition féminines algériennes ?

Nassira Belloula : Écrire est un acte subversif. C’est un acte de résistance lorsqu’on voit la condition féminine et les terribles oppressions sociales et politiques qui maintiennent les femmes dans un certain schéma. Certes les évolutions et les changements lui ont permis d’accéder à l’espace public. Cependant, même si cet espace semble conquis et approprié, cela reste en surface simplement. Le fond est immuable. Mes livres sont comme un engagement ; mon engagement à faire ressortir ces paradoxes et ces nuances qui caractérisent la condition féminine. Cela permet un regard sur une communauté qui n’échappe pas aux règles obsolètes des coutumes et des cultures propres aux pays maghrébins, arabo-musulmans. Écrire me permet de dévoiler ces zones obscures teintées par les tabous, l’honneur, l’interdit, et la sacralisation du corps féminin.

Houda Hamdi : Est-ce que vous vous considérez donc comme féministe ?

Nassira Belloula : Je suis féministe car pour moi le féminisme, malgré toutes les connotations négatives qu’on lui attribue depuis des années, est un combat honorable et de longue haleine pour la reconnaissance des droits de la femme et de l’égalité. Il n’y a pas d’équivoque à ce propos-là. Il nous faut encore lutter par tous les moyens, et chacune les siens – moi c’est par la littérature –, pour faire émerger une subjectivité féminine entière, complète, consciente, dotée de tous ses droits sociopolitiques. Le féminisme est entré en conflit avec lui-même, s’est divisé en plusieurs branches parfois ennemies. Certaines femmes ne se reconnaissent plus dans le féminisme, d’autres optent pour un « féminisme » différent fondé plus sur la race, la couleur, la religion, l’identité, la classe sociale, etc. Mais en réalité, toutes ces femmes doivent leur présence sur le terrain ainsi que leurs premiers droits acquis durement comme le droit de vote, le droit à l’avortement, au travail, à l’indépendance financière, etc., aux premières féministes. Sans elles, nous serions encore en train de nous battre pour des choses comme l’ouverture d’un compte bancaire ou le mariage sans la caution ou l’autorisation d’un tuteur. Le féminisme n’est pas une tare bien qu’aujourd’hui on trouve des femmes qui ont peur de ce mot, peur d’être taxées d’extrémistes ou d’aller à l’encontre de leur nature féminine, mélangeant féminisme et féminité. Je suis féministe. Je l’assume car c’est un mouvement de combat de la femme très significatif pour moi d’autant plus que de nos jours, plus que jamais et avec le recul du féminisme, les femmes perdent de plus en plus leurs acquis. Partout dans le monde, au premier conflit ou tension social, politique, économique, etc., la femme est la première à payer un lourd tribut.

Houda Hamdi : Vos romans sont fortement marqués par la perte, la folie, et la mort. Pourquoi une telle dimension tragique dans vos œuvres ?

Nassira Belloula : La folie me fascine. Petite, j’observais pendant des heures un homme errant dans le quartier, chantant à tue-tête. On me disait mesquine [le pauvre] mahboul [il est fou]. Chaque village a son fou, disait-on. Après, il y a cette relation extrême entre le sage et le fou comme point philosophique qui m’a interpellée. … Cela a permis à Maria, dans Aimer Maria, de survivre. La folie c’est la perte de soi. C’est une introspection, une feuille de la mémoire dans un abandon où l’esprit ne contrôle plus rien. Mais c’est aussi une transition vers la vérité. La dimension tragique dans mes œuvres ? Pas autant que ça : il y a une répartition entre la vie et la mort, entre l’abandon et le sursaut, entre la folie et la raison.

Houda Hamdi : La nature semble occuper une place particulière dans vos romans : c’est le cas notamment des montagnes dans Terre des femmes, de la mer dans Aimer Maria, et du désert dans J’ai oublié d’être Sagan. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

Nassira Belloula : Je crois qu’on peut dire que je suis « claustrophobe » d’une certaine manière. Certes je n’ai pas peur du noir ou des espaces réduits, mais j’étouffe sans la sensation d’être à l’air libre. L’air libre, les grands espaces, et la nature, sont des éléments très forts pour moi. Cette liberté liée aux espaces grandioses, à la mer, aux forêts et aux dunes, est un besoin incommensurable chez moi. Ce sont des espaces qui me construisent. C’est comme multiplier les ruptures avec la société, avec le système, avec soi, avec ce que je représente pour ne pas me sentir prisonnière d’un péril quotidien. Difficile peut-être de s’expliquer sur ça.

Houda Hamdi : Alger représente un cadre principal de Visa pour la Haine et de La Revanche de May. Que représente cette ville pour vous ?

Nassira Belloula : Alger est une ville qui a une grande place dans ma vie. J’ai fait mes premiers pas à Alger. Je suis née à Batna mais on s’est installé à Alger une année après. J’y ai fait mes premières classes, mes premières amitiés, mes premiers chagrins d’amour. J’y ai vécu toute ma vie excepté les huit années que nous avons passé dans les Aurès. Alger est une ville que je n’ai jamais quittée. Il m’était impossible de m’imaginer vivre ailleurs. Une ville qui s’est refermée sur mes pleurs, mes espoirs, mes luttes, mes larmes, mes rires, mes vagabondages, mes erreurs, et mes réussites. Alger est un chantier en permanence pour moi ; un chantier où j’avais quelques ouvrages à éditer.

Houda Hamdi : un texte intimiste qui relate les effets néfastes d’une relation conjugale toxique. Est-ce pour vous une volonté d’écrire un texte plus universel ?

Nassira Belloula : C’est une histoire qui m’a été inspirée par plusieurs expériences vécues autour de moi. Maria est une histoire de femme et comme me l’a écrit une lectrice, « Nous sommes toutes des Maria ». L’universalité dans l’écriture est très subjective. Qu’est-ce que l’universalité ? Comment y accéder ? Beaucoup de romans sont universels et pourtant leurs histoires se déroulent dans des villages, ou bien ils traitent de thématiques « locales ».

Houda Hamdi : Une dernière question si vous le permettez. Tout en racontant les histoires singulières de six femmes appartenant à différentes générations, Terre des femmes relate aussi l’Histoire coloniale de toute une région, celle des Aurès. Comment s’est effectué le travail d’écriture d’un roman qui conjugue les histoires des protagonistes avec celle de l’Histoire d’un pays ?

Nassira Belloula : En premier lieu, ce roman s’est constitué autour d’une série de textes écrits à différentes époques, ainsi qu’autour de quelques nouvelles. Je vous ai parlé au début de l’entretien de mon premier roman qui devait aussi paraître à l’ENAL au début des années 1980, un roman sur la Guerre d’Algérie. Les dernières parties de Terre des femmes viennent de ce roman. Puis, j’ai ramassé, compilé, retravaillé le tout comme un ensemble. Au départ, il n’y avait pas la dimension historique, elle s’est imposée à moi par la suite. Dans Djemina justement, il y a ce va-et-vient entre l’action et l’Histoire. C’est un genre qui me séduit. Après la décision d’inclure des éléments historiques, l’écriture du roman s’est arrêtée car il fallait se jeter dans la recherche. Mes études à l’Université de Montréal en Histoire et littérature comparée m’ont aidé dans cette voie. Après avoir vérité et compilé la documentation sur la région, j’ai repris l’écriture du roman mais non sans difficulté. Il fallait connaitre la topographie, les anciens noms, les données géographiques des lieux, etc.

Les auteures de l’article :

Houda Hamdi est maître de conférences à l’Université du 8 mai 1945 à Guelma, Algérie. Elle est également chercheuse invitée Fulbright Alumna, American University, Washington DC (2019). Ses intérêts de recherche incluent la littérature algérienne et le cinéma principalement en ce qui concerne les études postcoloniales et de genre. Elle a publié plusieurs articles, participé à de nombreuses conférences et édité un volume collectif intitulé Maïssa Bey: Deux règles de créativité  (L’Harmattan, 2019).

Nassira Belloula est une auteure francophone algéro-canadienne. Elle a publié son premier recueil de poésie, Les Portes du Soleil, en 1988. Depuis, elle a également publié plusieurs romans dont Visa pour la haine (2008), Terre des femmes (2014), Aimer Maria (2019) et J’ai oublié d’être Sagan (2020). Ses œuvres sont traduites en plusieurs langues dont l’anglais, l’italien et le berbère.

Article extrait de Contemporary French and Francophone Studies – Volume 24, Issue 5

Notes

  1. Nassira Belloula, Algérie. Le massacre des innocents, Paris, Éditions Fayard, 2000.
  2. Nassira Belloula, Les Portes du soleil, Alger, L’Entreprise Algérienne du Livre, 1988.
  3. Nassira Belloula, Terre des femmes, Alger, Chihab Éditions, 2014 ; Aimer Maria, Alger, Chihab Éditions, 2018 ; J’ai oublié d’être Sagan, Montréal, Hash#ag, 2019.
  4. Nassira Belloula, Visa pour la haine, Alger, Éditions Alpha, 2008 ; La Revanche de May, Montréal, Éditions de la Pleine Lune, 2012.

https://www.tandfonline.com/eprint/FI3BVSXRNHZYJPMTCAQC/full?target=10.1080%2F17409292.2020.1848172&fbclid=IwAR1nVK6D8TbabeZ6jvWivf8sdbIa-B1LvZBF-TJ9v7WHMkDt2Zwm5Nx1RLM

Prix des 5 continents de la francophonie 2020

Communiqué de presse de l’Organisation Internationale de la Francophonie

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