Portrait de femme : Anne, ma sœur Anne : fille du roi et pionnière d’Amérique par Lise Gauvin

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Août 1656

Une petite fille frêle vient d’arriver à l’Hôpital général de Paris, récemment créé par le pouvoir royal pour servir à la fois d’hospice et d’orphelinat. Elle s’appelle Anne. Père et mère décédés. En ces temps de famine et d’épidémie, ses parents d’adoption, un couple d’une trentaine d’années, affirment ne plus avoir les moyens de la nourrir, ayant d’autres enfants à charge. Ils déposent près d’elle un baluchon contenant ses effets, parmi lesquels une capeline, deux chemisettes et quelques dessous. On l’a habillée d’une robe de bure et chaussée de sabots neufs. L’homme a attelé sa charrette, y a déposé le lit en bois qui doit accompagner le don de l’enfant.

Anne a assisté à ces préparatifs avec étonnement. Elle n’a pas compris pourquoi elle était la seule à quitter la maison, ce jour-là, ses demi-frères et sœurs étant confiés à la garde d’une voisine. Elle est partie à l’aube sans pouvoir les saluer.

Une épidémie de peste sévit alors en Italie et ailleurs en Europe : la ville de Naples est particulièrement touchée et Paris résiste plutôt mal à la contagion. La France, toujours en guerre avec l’Espagne, tente péniblement d’attirer les colons vers le Canada, un pays réputé peu hospitalier. Ce territoire découvert – il serait plus juste de dire annexé – par Jacques Cartier en 1534 compte un peu moins de 3,000 colons, dispersés dans les bourgades de Québec, Trois-Rivières et Montréal, alors  que les populations autochtones se chiffrent à environ 10,000 personnes. L’endroit où l’on mène Anne est la Maison de la Pitié, un bâtiment à l’allure sévère réservé aux petites filles. Elle y est accueillie par une religieuse qui inscrit son nom dans un grand registre ainsi que son lieu de baptême, l’église Saint-Germain l’Auxerrois. Ses parents adoptifs la quittent après avoir apposé une croix dans ce même registre en guise de signature. La sœur converse – c’est ainsi qu’on la désigne- la dirige ensuite vers le dortoir où sont alignés une centaine de lits, certains entourés de barreaux. A côté de chaque lit se trouve une commode à deux tiroirs et un prie-Dieu. On dépose son baluchon au bout d’une rangée en attendant que son lit y soit installé et on conduit Anne dans une salle où des enfants récitent en chœur la prière du matin.

 Anne est effrayée par la dimension de cette pièce dans laquelle le bruit des pas est amplifié par l’écho.

Elle a l’impression que tout cela se déroule en dehors d’elle-même. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle espère qu’on reviendra la chercher et qu’elle retrouvera ses frères et sœurs. Cette famille est la sienne. Elle n’en connaît pas d’autre. On lui a pourtant expliqué qu’elle irait vivre avec d’autres enfants dans une grande maison. Il lui semble même avoir entendu qu’il s’agissait d’un bâtiment presque aussi important que le Louvre, où habite le roi. Elle rêve de beaux habits comme elle en voit passer parfois dans les rues. Elle a cinq ans, bientôt six. Encore tout à apprendre et à explorer.

……

On la nourrit trois fois par jour dans la grande maison où se trouvent une centaine de petites filles. Le soir, certaines d’entre elles bougent en dormant et les craquements de leur lit la réveillent. Elles sont regroupées par tranches d’âge, de quatre, cinq et six ans. Celles de cinq ans, dont elle fait partie, habitent une aile spéciale sous la garde d’une surveillante sévère qui les empêche de parler quand elles se couchent.

Chaque jour, les leçons de catéchisme et d’écriture alternent avec les prières et les messes. Ces fillettes étant trop jeunes pour travailler, on leur enseigne l’alphabet.

Elle se distingue des autres enfants par son regard inquiet, quasi inquisiteur, tourné vers le pourquoi et le comment des choses. Mais les questions restent prises dans sa gorge. Les femmes qui s’occupent des petites filles, qu’on appelle sœurs converses, sont trop affairées pour prêter attention aux babillages.

Anne n’a pour tout jouet qu’une poupée de chiffon abandonnée par l’une des anciennes pensionnaires.

Octobre 1661

Anne a dix ans. À la Salpêtrière, où elle séjourne désormais, la vie s’écoule lentement, monotone à souhait. L’horaire journalier ne supporte aucune modification. Seul le dimanche fait exception, le lever étant retardé d’une heure.

Tout près de là, au Louvre, Louis XIV, âgé de 23 ans, choisit d’assumer directement le pouvoir. Conseillé par son ministre Colbert, il prend officiellement possession du Canada, jusqu’alors sous la gouverne de la Compagnie des Cent-associés, et décide de donner à la colonie le statut de  province de France,

Chaque matin à cinq heures, la journée d’Anne commence par une prière collective suivie d’une toilette sommaire puis, à six heures, d’une leçon de catéchisme, en alternance avec une leçon d’écriture, donnée par une des sœurs officières.


À sept heures, Anne doit assister à la messe avec les autres pensionnaires. Après un petit déjeuner frugal, elle rejoint son groupe à l’ouvroir qui lui a été assigné. Elle y retrouve quelques filles de son âge ainsi que d’autres, plus âgées, chargées de leur apprendre la couture et la broderie.

Jusque-là, son travail a surtout consisté à éclaircir la laine pour le tricot. Depuis quelques mois, elle est autorisée à filer au rouet. Il lui arrive parfois de participer à un ouvrage de  dentelle, ce qu’elle considère  une récompense.

Elle aimerait que les leçons d’écriture soient plus fréquentes, les prières moins longues. La lecture des textes religieux, ponctuant chacune des heures, lui paraît sans intérêt. Elle n’arrive pas à savoir quel enseignement elle peut tirer de l’Imitation de Jésus-Christ qu’on n’en finit plus de leur faire réciter.

Elle mange rarement à sa faim. Le bouillon du midi est plutôt maigre et la viande, quant il y en a, de qualité médiocre. Seuls l’eau et le pain sont offerts généreusement. Elle envie les plus âgées qui ont droit à quelque ration de vin.

Elle qui avait rêvé de beaux habits doit se contenter d’une tenue informe, composée d’une large robe grise en étoffe grossière ainsi que de bas de laine et de sabots. Elle craint la venue de l’hiver car les poêles suffisent à peine à réchauffer les dortoirs.

Mis à part les prières et les lectures édifiantes, peu de mots sont prononcés. Tous les travaux se font en silence.

 Les nouvelles de l’extérieur parviennent difficilement à ses oreilles. Elle apprend, par quelques pensionnaires récemment arrivées, que le roi s’apprête à envoyer des femmes dans les colonies d’Amérique Certaines se décident à tenter l’aventure. D’autres cherchent à les en dissuader, le Canada ayant la réputation d’être un pays inhospitalier à cause d’un hiver qui n’en finit plus et des guerres continuelles entre les Européens et les sauvages. On dit même que dans certaines tribus on mange les humains.

À ces tableaux d’horreur, Anne oppose le destin qui sera le sien si elle reste à la Salpêtrière. Soit devenir elle-même religieuse et s’occuper des enfants, soit être engagée comme domestique dans une famille fortunée. Les plus habiles sont recrutées par des couturières ou des maîtresses d’atelier. Ni l’un ni l’autre de ces possibles ne l’enchante.

En ce début de janvier 1661, des sœurs ont eu la permission de l’accompagner, ainsi que quelques jeunes filles, jusqu’à la cathédrale Notre-Dame. Éblouie par la splendeur des vitraux et la majesté du lieu, elle s’est longuement arrêtée devant la crèche représentant la Nativité.

 S’adressant à Marie, elle lui a demandé de la sauver de cet l’Hôpital général où elle se sent recluse telle une prisonnière.

 Rassérénée par cette visite, elle met alors toute son énergie à chercher des moyens d’évasion.

La veille de ses onze ans, sa décision est prise. Elle partira.

1665

11 juillet

Elle a quitté l’Hôpital général de Paris et, après un bref arrêt à Notre-Dame, elle a été dirigée, en compagnie de quarante autres pensionnaires, vers le port de Dieppe en Normandie, d’abord en bateau, puis en charrette. On les appelle les filles du roi. Car c’est le roi lui-même qui les envoie. Certaines les envient, d’autres les plaignent.  Elle vient d’avoir quinze ans.

Elle a  eu juste le temps de remercier la Vierge pour avoir exaucé son vœu.

On lui a dit que le voyage serait long, la traversée devant durer un peu plus de deux mois. Il fallait être patient.

Juste avant d’embarquer, un des Jésuites qui voyageait aussi sur le Saint-Jean-Baptiste – c’était le nom du paquebot – entonna le Veni Creator que tous reprirent en chœur.

Le capitaine a salué l’une après l’autre les jeunes passagères en les accueillant à la passerelle. Il leur a souhaité un bon voyage et des cieux cléments.

Il faisait un soleil radieux, ce qui lui parut de bon augure.

[…]

Elle a rejoint une autre pensionnaire de l’Hôpital avec qui elle avait déjà pris des leçons de couture. Elle s’appelle Catherine. Elle est à peine plus âgée qu’Anne. Aucune d’elles ne savait que l’autre  participerait au  convoi,  les inscriptions ayant été tenues secrètes. Un matin, après la messe, elles sont redescendues au dortoir faire l’inventaire de leurs trousseaux offerts par le roi. Ils étaient absolument identiques.

 Voici ce qu’elles y ont trouvé, en plus de quelques habits et d’une toilette d’apparat, qu’elles réservent pour l’arrivée à Québec :

1 cassette ou coffret, 1 coiffe, 1 mouchoir de taffetas, 1 ruban à souliers, 100 aiguilles, 1 peigne, 1 fil blanc, 1 paire de bas, 1 paire de gants, 1 paire de ciseaux, 2 couteaux, 1 millier d’épingles, 1 bonnet, 4 lacets et 2 livres en argent.

Elles ont beaucoup ri en découvrant leurs robes ornées de dentelles et de rubans, chacune étant plus ou moins ajustée à leur taille. Un luxe qu’elles ne connaissaient pas.

 Catherine est la dernière d’une famille de neuf enfants. Ses parents n’ayant pas suffisamment de ressources pour la nourrir, ils l’ont confiée aux religieuses de l’Hôpital. Elle n’a pas séjourné assez longtemps à la Salpêtrière pour apprendre à lire. Mais elle a un vrai talent de comédienne et elle se plaît à imiter les mimiques de certaines de leurs compagnes, ce qui provoque l’hilarité. Elle a avoué qu’elle préférerait travailler dans une ferme et ne pas se marier. La maternité lui fait peur.

 Quant à Anne, ce n’est pas le fait d’avoir des enfants qui l’angoisse mais plutôt le caractère de l’époux qui lui sera donné. Pour les rassurer, on leur a expliqué que ce serait à elles de choisir. Ou plus exactement qu’elles auraient la liberté d’accepter ou non les propositions qui leur seraient faites. Tout cela lui paraît tout de même inquiétant! Le mot même de mari lui semble étrange. Un mot sans majuscule et sans e, à la différence du nom de la Vierge dont on leur a tant parlé à l’orphelinat.

 20 août

Ils sont passés d’une mer trop calme à une mer déchaînée. Presque tous les passagers sont malades. Les dortoirs empestent la vomissure. Les sceaux d’aisance débordent. De crainte d’avoir la nausée, Anne ne mange presque plus. Le visage de Catherine est devenu comme transparent. On dit que même les animaux dans la cale sont atteints.

Quelques-unes de leurs compagnes ont rendu l’âme. On a basculé leurs corps dans l’océan après une cérémonie minimale, les deux Pères jésuites responsables des offices religieux ne se sentant pas très bien.

Anne rêve à la terre ferme comme à un paradis. Elle espère qu’aucune attaque de pirates ne vienne compromettre leur parcours.

20 septembre

Depuis que le bateau navigue dans le golfe Saint-Laurent, tout est rentré dans l’ordre. Elle n’en finit plus d’admirer les rives du fleuve majestueux qui les accueille.

Toutes ses journées se passent à regarder !

 Dans un cahier elle écrit : « Je ne sais pas ce qui m’attend en Nouvelle-France mais cet inconnu, loin de m’effrayer, m’attire« .                                            

Un peu d’histoire….

J’ai rencontré Anne par hasard, un jour qu’on m’avait invitée à participer à une émission de radio à propos de la francophonie d’Amérique. On m’avait alors offert en prime le nom d’une aïeule, Anne Magnan. Elle m’a tout de suite émue. Ses quinze ans. Son origine parisienne. Sa traversée. Son destin. Tout cela si lointain et si proche à la fois. Par des liens mystérieux, je m’identifiai à cette jeune fille. Je désirai la connaître. Mettre mes pas dans les siens. D’elle je savais peu de choses. Tout au plus son nom, son âge, et son statut de fille du roi. Ce qu’on a dit et médit à propos de ces femmes m’intriguait.

Plusieurs légendes circulent à propos de l’émigration féminine en Nouvelle-France. Les plus connues, mais aussi les plus fautives, laissent entendre que la colonisation du Canada aurait été confiée en bonne partie à des « vendeuses d’amour » venues de Paris. Or les historiens ne cessent, depuis quelques décennies, de contredire cette croyance, preuves et documents à l’appui.

La question des origines de ces jeunes filles est notamment évoquée dans un témoignage de religieuse, celui de Mère Duplessis de Sainte-Hélène, arrivée au Canada en 1702 , qui brosse en quelques phrases un tableau d’ensemble de la situation :

Il ne faut pas croire que les filles qu’on amenoit de France pour se marier en Canada fussent de mauvaises mœurs, la plupart étoient des demoiselles de qualité, sans bien, d’autres étaient de bonnes familles chargées d’enfans qui les envoyoient en ce païs dans l’esperance qu’elles y seroient mieux pourvues. Et enfin on en tira beaucoup de l’hôpital de la Pitié à Paris, où elles avaient été bien élevées dès leur bas âge.

Voir Yves Landry, Les Filles du roi au XVIIe siècle, Montréal, Leméac, 2001. p.67. Voir également notre article « : Les filles du roi : entre réalité et fiction »

Elle s’appelait Anne, mais aurait pu tout aussi bien s’appeler Mathurine, Barbe, Jeanne, Élisabeth, Angélique ou Marie. Anne Magnan s’est mariée à seize ans, six mois après son arrivée en Nouvelle-France. Née vers 1650, elle donna naissance à dix enfants et mourut en 1713. Elle faisait partie de ces filles du roi dotées par Louis XIV pour peupler un pays et inventer un mode de vie adapté aux rigueurs du climat. La création se poursuivit jusque dans le domaine de l’imaginaire, alors que certains récits populaires furent revisités et sensiblement modifiés. C’est ainsi qu’un certain conte du Poitou mettant en scène un Sieur de Gallery se transforma en une Chasse-galerie fantastique, chevauchée menée à toute allure et rendue possible, la veille du Jour de l’An, grâce à un pacte avec le diable : des bûcherons éloignés de leur « blonde » empruntent à la culture amérindienne, pour se déplacer, un canot d’écorce devenu tapis volant capable de les transporter par-dessus les montagnes.

 Comme les filles du roi étaient majoritairement « francisantes », leur présence contribua à l’unification de la langue qui se produisit en Nouvelle-France beaucoup plus tôt que dans la métropole où les patois étaient toujours prédominants.

 Évoquant le destin de ces pionnières, la romancière Anne Hébert écrit dans Le premier jardin 

Il faudrait les nommer toutes, à haute voix, les appeler par leur nom, face au fleuve d’où elles sont sorties au dix-septième siècle, pour nous mettre au monde et tout le pays avec nous.

Anne Hébert, Le premier jardin, Seuil, Paris, 2000, p. 103.

Lise Gauvin

Extraits tirés de « Et toi, comment vas-tu ?  » de Lise Gauvin, à paraître chez Leméac Éditeur en septembre 2021

Portrait de femme : Lalla Fadhma N’soumer. L’insoumise à la tête des volontaires de la mort par Nassira Belloula

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Contexte historique

Le 13 juin 1830, la flotte française forte de 675 navires civils et militaires accoste la côte algéroise. Ce corps expéditionnaire constitué de 37 000 hommes et 4000 chevaux débarque sur la presque île de Sidi Ferruch. Le 19 juin, premier affrontement entre troupes françaises et guerriers algériens. Le 24 juin, la bataille de Sidi-Khalef est engagée. Le 29 juin, Alger est atteinte ; la flotte bombarde la ville et tombe Fort l’Empereur qui protégeait Alger, le 5 juillet Alger est prise par le général de Bourmont. L’étau va ainsi se refermer sur l’Algérie qui va tomber par bouts entre les mains des troupes françaises, non sans une farouche résistance. En 1841, le roi Louis-Philippe nomme le général Bugeaud gouverneur général à Alger avec la mission d’occuper tout le territoire algérien. En 1848, la deuxième République fait de l’Algérie une partie intégrante de la France. Mais, les incursions à l’intérieur du pays ont provoqué de multiples insurrections. Les batailles faisaient rage dans toutes les régions et des villes importantes étaient tombées : Bône (Annaba) Oran, Mers el-Kébir, Constantine, des villages et des oasis du Sud comme Zaâtcha. Même l’émir Abdelkader, après avoir tenu dix-sept ans devant l’une des armées les plus puissantes de son époque, avant d’être neutralisé et exilé en 1847. Cependant certaines régions demeuraient insoumises, surtout les régions montagnardes, et celles du Sud dont la conquête ne sera parachevée qu’en 1902, après la signature de capitulation des tribus touarègues.                                                  

Une femme entre dans l’Histoire

En 1847, le maréchal Bugeaud n’a aucun désir ni les moyens d’entreprendre la conquête de la Kabylie. Il n’avait effectué jusqu’à présent que des opérations périphériques comme réduire les tribus Flissas en 1844 dans le massif montagneux compris entre l’oued Isser et l’oued Sebaou dans la plaine de la Mitidja. Mais son remplacement par le général Randon va précipiter les choses, et l’expédition de la Kabylie va commencer. Lorsque les troupes légionnaires françaises commandées par le général Randon pénètrent en Kabylie 1854, une jeune fille qu’on disait petite de taille, robuste, avec des yeux malicieux et d’une force de persuasion incroyable entrait dans l’Histoire. C’est Fatma Sid-Ahmed Bent Mohamed, plus connue sous le nom de Lalla Fadhma N’soumer. Lalla, est un titre honorifique réservé aux femmes en raison de leur âge ou de leur rang social. Fadhma, c’est le prénom berbérisé de Fatima, très commun et donné en l’honneur de la fille du prophète Mahomet, et N’soumer renvoie à son village natal de Soumeur. On l’appelait aussi « Lalla N’ourdja » un surnom attribué à toute jeune fille qui refusait les coutumes et privilégiait la réflexion aux tâches domestiques traditionnelles. L’historien Louis Massignon l’avait surnommée la Jeanne d’Arc du Djurdjura.                                  

Mais qui est cette jeune fille ?                                                             

Lalla Fadhma N’soumer est née la même année que l’occupation de l’Algérie, soit en 1830 à Ouerdja, le village de Soumeur (sur la route de Aïn El Hemmam vers Akbou) ; un village pittoresque, surplombé par le fameux col de Tirourda, l’un des plus hauts de Kabylie, entouré de montagnes majestueuses. Elle grandit au sein d’une famille de notables, constituée par quatre frères aînés et un père, appartenant à la puissante confrérie religieuse Rahmaniya et à la zaouïa de Sidi M’hamed Bou Qobrine (le saint aux deux tombes). Elle va connaître le vacarme de la guerre, des insurrections et des cris de bravoure qui vont développer son aversion pour les colonisateurs. Vers l’âge de seize ans, malgré son opposition et sa rébellion contre un mariage forcé arrangé par sa famille, elle a été contrainte à cette union avec un cousin. Mais, elle s’est cloîtrée dans sa chambre, se refusant à son époux, et se consacrant exclusivement à la prière et la méditation, jusqu’à ce que sa belle famille finisse par la renvoyer chez ses parents. Quelques jours après son retour, elle perd son père, le chef d’une école coranique, ce qui l’oblige d’aller vivre dans la demeure de son frère Si Tayeb au village de Soumeur. Avec lui, elle va diriger une école coranique, en s’investissant dans l’enseignement des enfants et à des œuvres de charité envers la population pauvre. À partir de là, elle va s’imposer progressivement dans un milieu réservé aux hommes, celui de la concertation politico-religieuse. Forte de sa lignée, elle va exercer une grande influence sur la société kabyle, ce qui va l’aider dans ses prochaines entreprises.

Guerrière à l’épreuve du feu

L’avancée des troupes légionnaires françaises au cœur même de la Kabylie va jeter Lalla Fadhma N’soumer dans la rébellion dès 1847. Elle va commencer par récolter les denrées utiles pour les insurgés, puis à mobiliser, exhorter, fédérer et inspirer les hommes qu’elle mènera au combat. En 1849, elle se rallie à si Mohammed El-Hachemi, qui avait participé à l’insurrection populaire qui embrasa le Dahra dans la vallée du Chélif (une région montagneuse située au nord de l’Algérie) aux côtés de Boumaza, chef de la résistance populaire. En 1850, la Tajmaât (assemblée) l’avait mandatée avec son frère si Tahar à diriger les Imseblen (les volontaires de la mort), ces volontaires venus de tous les villages kabyles pour renforcer les troupes des insurgés dirigées par un chef, le dénommé Mohammed Lamjad ben Abdelmalek, dit le Chérif Boubaghla. Elle s’était engagée auprès de lui avec ses hommes dans la bataille de Tazrouts (près de Aïn El Hemmam). Une bataille sanglante, héroïque où la ténacité de Lalla Fadhma N’soumer n’acceptant aucun relâchement ni marche arrière finit par pousser l’ennemi à battre en retraite. Charles Joseph François Wolff qui commandait un bataillon de huit mille soldats, armés lourdement, aguerris et entraînés, était blanc comme neige devant la retraite de sa compagnie. Et, devant qui ? Une femme ; une femme qui s’était constitué une armée de guerriers qui n’hésitant pas à venir chercher sa bénédiction presque divine, tant sa réputation l’avait précédée. Les Français eux-mêmes étaient pris dans cette aura quasi mystique. Émile Carrey, écrivain et médecin lors de la campagne de Kabylie en 1857 avait écrit ; « Elle sait conjurer tous les périls, et peut, s’il lui plaît, faire reculer l’invasion française. » (Récits de Kabylie. Compagne de 1857)

En décembre 1854 le Chérif Boubaghla meurt au combat dans une autre bataille au sud des Bibans (les hauts plateaux). Sa succession était assurée par Lalla Fadhma N’soumer, qui va poursuivre la résistance et infliger de lourdes pertes à l’armée française. Ce qui va contraindre le général Randon à demander un cessez-le-feu, après la bataille de Tchkirt où il a perdu plus de 800 soldats, dont 56 officiers. Les Français ont réclamé alors des renforts, et en 1857, quelque 35 000 hommes vont épauler Randon qui occupait Aït Iraten à la suite de la bataille des Icherriden qui avait mobilisé toute la Kabylie du Djurdjura. Fadhma N’soumer se trouvait dans le hameau Takhlijt Aït Aatsou, près de Tirourda, son dernier noyau de résistance. Le général Joseph Vantini dit Yusuf réussit à battre Lalla Fadhma N’soumer, à la capturer et la conduire à Timesguida dans le camp de Randon qui avait gagné son bâton de Maréchal après la conquête de la Kabylie. Lalla Fadhma N’soumer, placée en résidence surveillée dans la Zaouïa des Béni Slimane à Tablat (wilaya de Médéa), décède six ans plus tard, en 1863, alors âgée de trente-trois ans. Enterrée au cimetière de Sidi Abdellah, sa tombe fut longtemps un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région.

Le 8 mars 1995, les ossements de Lalla Fatma N’Soumer sont rapatriés dans le Carré des martyrs du cimetière d’El Alia à Alger. Une reconnaissance qui donne à Lalla Fadhma N’soumer le statut de résistante nationale.     

Nassira Belloula

Crédit photo : Henri-Félix Emmanuel Philippoteaux

Chronique du confinement – Catherine Cusset : La mort, cette abstraction.

La mort, cette abstraction

Le vendredi 13 mars mon mari et moi sommes arrivés en Bretagne pour dix jours de vacances. Nous avons dû prendre une décision tout de suite : rentrer à New York avant l’annonce du confinement, ou rester ici. On ne savait pas encore ce qui allait se passer à New York même si mon mari évoquait depuis janvier des scénarios catastrophiques et pensait maintenant qu’il y aurait des mois de confinement. Tous ces chiffres me semblaient très abstraits. Nous avions emporté peu d’affaires en Bretagne, l’internet ne marchait pas, il faisait froid, la maison était humide et glaciale. Mais il y avait la vue de la lande par les fenêtres. Nous sommes restés. 

C’est la meilleure décision que nous pouvions prendre, le meilleur endroit où être confiné. Les geais chantent à tue- tête, les moutons broutent l’herbe vive dans les champs alentour, l’air est pur, et chaque soir je vais voir le soleil se coucher sur la mer. Le temps passe à toute allure. Les amis ne manquent pas puisqu’on peut leur parler sur WhatsApp ou boire un apéro avec eux sur Zoom, au point qu’on se demande si les instigateurs du virus ne sont pas les compagnies internet. Cette vie réduite à l’essentiel, écrire, lire, cuisiner pour nous et pour les vieux voisins, manger, marcher, être ensemble, c’est la simplification dont je rêvais. 

C’est le bonheur de ceux qui ne sont pas enfermés avec un conjoint qui les bat ou avec quatre enfants bruyants qu’ils ont envie de tuer, et dont les proches ne sont pas en train de mourir seuls dans un EHPAD ou sur un lit d’hôpital. C’est le bonheur de ceux qui ne vont pas perdre leur travail et manquer d’un jour à l’autre de moyens de subsistance. C’est le bonheur de ceux qui ne sont pas au front en train de risquer leur vie pour en arracher d’autres à la mort. 

Ce bonheur presque indécent, est-il réel ? Ou n’est-il qu’inconscience ?

J’étais malade en arrivant en France. Pas de fièvre et les poumons clairs, mais je toussais beaucoup, j’avais mal partout, j’avais perdu le goût et l’odorat. Le jour de mon arrivée je suis allée dîner chez mes parents que je n’avais pas vus depuis quatre mois. Sans les embrasser, bien sûr. Je n’avais pas de masque ni de gants mais je leur disais sans cesse : allez-vous laver les mains. 

Trois jours plus tard à la radio j’ai entendu que l’absence de goût et d’odorat était un symptôme. J’ai eu très peur. Avais-je communiqué le virus à mes parents ? Pouvaient-ils mourir par ma faute ? Pensée insoutenable. Je suis très proche de ma mère qui, à 87 ans, incarne la vie même. Elle a des bronches fragiles. Je le savais. Mon mari m’avait dit : « N’y va pas.» J’avais envie de les voir. J’avais sacrifié à ce plaisir d’un moment leur survie. Ma mère aussi voulait me voir et ne pensait pas à la mort, cette abstraction. Nous étions toutes deux incapables d’imaginer les possibles conséquences. 

Une époque comme la nôtre, c’est une époque où l’in- conséquence est interdite, où une négligence, une com- plaisance, un simple geste comme ouvrir une porte, peut se payer de la vie. Laisser sur une surface une particule qui sera touchée. Par inconséquence, on se retrouve assassin. J’appelais deux fois par jour en tremblant : « Comment vas-tu, maman ? Et papa ? » 

Elle était plutôt de bonne humeur même si l’angoisse de mourir l’empêchait de dormir et qu’elle devait prendre des tranquillisants. Elle s’était replongée dans les nombreux cahiers de son journal intime, elle retrouvait le passé. Comme tant de personnes en ce confinement, elle avait enfin du temps non interrompu et un nouveau lien à elle- même, à un moi plus profond, plus réel, que notre moi social. 

En dehors du fait qu’elle se lavait les mains bien plus qu’avant et mettait des gants pour sortir, sa vie n’avait pas fondamentalement changé. Son seul souci c’était la fille de sa meilleure amie qui avait contracté la forme sévère du virus et qui était à l’hôpital, en réanimation. Je me suis exclamée : « En réanimation ? — Oui mais c’est normal, c’est un coma artificiel. Rien d’inquiétant. Son oncle est un grand ponte dans l’hôpital : on ne peut pas être mieux soigné.» Chaque jour je venais aux nouvelles. 

Après une dizaine de jours, il y a eu un mieux. La fille de sa meilleure amie est sortie du coma. Elle allait vers la guérison. « Elle a 60 ans, elle est en pleine forme. À notre âge, ce serait une catastrophe. Il n’y a que les vieux qui meurent.» Une semaine plus tard maman m’a appris, la voix inquiète, que la fille de son amie avait fait une rechute. 

« Ah bon ! — Ce n’est pas le virus mais une infection des poumons, il faut qu’on trouve le bon antibiotique.» À nouveau, de jour en jour, j’ai demandé des nouvelles. L’oncle médecin avait annoncé à sa sœur que la maladie, très grave, laisserait des séquelles : sa fille aurait une longue convalescence et ne serait plus la même. Un soir maman m’a dit : 

« L’antibiotique marche. Il y a un mieux aujourd’hui. — Ah, je suis contente ! » 

Le lendemain matin elle m’a appelée en pleurant : « Elle est morte.» 

C’est ça, la réalité. La mort d’une femme de soixante ans qui était en parfaite santé mais travaillait comme médecin dans un EHPAD ; sa mort après trois semaines à se battre sous un respirateur, seule, sans revoir sa mère, son compagnon ni ses enfants. 

Chez moi en Bretagne, les oiseaux chantent toujours, le ciel est rose après le coucher du soleil, et la mer immuable. La beauté du monde est réelle, ainsi que le bonheur d’en être le témoin solitaire. C’est un bonheur qui peut se goûter mais ne peut se dire au temps de la mort et du sacrifice, quand le collectif l’emporte sur l’individuel. 

Catherine CUSSET

Source : TRACTS DE CRISE GALLIMARD – 29AVRIL2020/12H/N° 61. Offert en période de confinement.

Enregistrement du texte par Madeleine Monette

Juste avant de quitter New York après 30 ans de vie aux États-Unis, la romancière française Catherine Cusset est venue enregistrer ce texte chez moi. Écrit en mai 2020 pour les « Chroniques du confinement » du Parlement des écrivaines francophones dont nous faisons toutes deux partie, il nous transporte en Bretagne au début de la pandémie. Une invitation à l’entendre !

Madeleine Monette

https://www.facebook.com/madeleine.monette

Portrait de femme : Thérèse Clerc, rebelle, féministe, artiste en vie par Danielle Michel-Chich

Portrait de femme héroïque écrit par les membres du Parlement des écrivaines francophones

Si Thérèse Clerc était un objet, elle serait une lampe-tempête, qui éclaire celles et ceux qu’elle croise. Mais qui oserait dire que cette femme de plein vent est un objet ?

Si elle était une chanson, elle aurait voulu être « Faluron-lurette » d’Anne Sylvestre : « On voudrait fleurette sur vos doigts compter. Or sait-on jamais, Lisette, ce que les hommes feront ? Un jour, ils font la fête, le lendemain ils fuiront… »

Si elle était un personnage biblique, cette femme visionnaire serait une prophétesse. Dans la mythologie, elle serait Antigone, celle qui veut l’absolu, sans peur et sans reproche. Et si elle incarnait l’amour, elle serait Agapé et Eros, amour de l’autre et plaisir du corps à la fois.

Thérèse Clerc est née deux fois : une première fois pour l’état-civil en 1927, une seconde en 1968 dans le souffle libérateur du mois de mai et d’un divorce qui l’a rendue invincible.

Elle a vu le jour dans une famille catholique de la petite bourgeoisie, s’est mariée « amoureusement et viergement » avec un ami de son frère aîné et fit ce qu’on attendait d’elle : elle s’occupa de ses quatre enfants et de son foyer. Mais elle rongeait en silence le frein de son ennui. L’église de son quartier était sa seule ouverture et sa chance fut d’y trouver des prêtres-ouvriers qui lui firent découvrir le Mouvement de la Paix et Marx à l’église !

Un abcès au poumon et une hospitalisation d’un mois lui ouvrirent définitivement la porte de la cage ; les échanges avec les soignantes et soignants lui ouvrirent les yeux sur le monde et sur elle-même.  Lorsqu’elle sortit de l’hôpital, à peine guérie, elle fut prise dans le tourbillon de mai 68. Les enfants à l’école, elle courait les AG et les débats. Le ver était dans le fruit : en 1969, elle demanda le divorce, échappant à la prison d’elle-même et d’une vie qui lui était étrangère.

Vint alors le temps des premières fois : le premier café au comptoir, le premier pantalon, le premier bulletin de vote, le premier salaire, le premier amant et la première pilule contraceptive, la première amante aussi. « L’alcôve et la rue ont été mes universités » disait avec un brin de coquetterie cette autodidacte à nulle autre pareille.

Après avoir ainsi déréglé la tragédie de la vie dans laquelle elle s’était coulée à vingt ans, elle s’en inventa une autre à la mesure de son bouillonnement et de sa richesse intérieure : c’était avec une fierté non dissimulée qu’elle racontait sa révolution « réglicide, légicide et normicide ».

Elle découvrit aussi le bonheur des expériences partagées, des groupes de paroles strictement féminins, le jaillissement des idées et des luttes dans ce mouvement des femmes qui naquit dans le sillage de mai 68.

Trop âgée pour les groupes d’étudiantes, elle se rapprocha des femmes plus âgées qui parlaient d’elles, entre elles, pour la première fois et dont elle découvrit les souffrances communes. Elle commença timidement d’abord, puis crescendo approcha tous les groupes inventifs et combatifs : de SexPol au MLAC, de l’Eglise révolutionnaire de Saint-Merri aux groupes reichiens, elle fut de bien des luttes. « Notre corps nous appartient » criait-on partout. Elle se jeta dans cette liberté toute neuve à corps perdu… A corps trouvé, plutôt : « voilà pourquoi je n’ai pas l’air d’une mal-baisée… » rétorquait-elle aux insultes des anti-féministes.

Elle s’installa à Montreuil et, très vite, devint « Thérèse de Montreuil ». Un gynécologue militant lui apprit à faire des avortements par aspiration et c’est dans son salon qu’elle accueillait et aidait des femmes désespérées, dans l’illégalité et la douceur de l’entre-soi. Mais c’est dans la même pièce qu’elle organisa pendant des années des repas-débats mensuels, où pour 50 francs, elle offrait à des dizaines de personnes, du professeur d’université au clochard, qui se serraient dans son petit appartement, convivialité et réflexion autour d’un plat unique bien arrosé. : c’était la grande époque de la Fête chez Thérèse, atelier informel de l’utopie.

Débordante d’idées et de projets, c’était une politique sans le pouvoir.  Constatant depuis longtemps l’isolement de bien des femmes, elle conçut et créa la Maison des Femmes de Montreuil – qui désormais porte son nom. Pour la première fois dans cette ville où l’on compte une centaine d’ethnies différentes, et après cinq années de travail et de luttes pendant lesquelles Thérèse ne baissa jamais la garde, les femmes eurent enfin un lieu à elles pour parler et puis rire, militant et convivial à la fois car pour Thérèse, il fallait toujours préférer le social ludique au social martyr.

Mais elle était une femme du futur. Dès que la Maison des Femmes fut sur des rails bien solides, elle pensa aux « vieilles » et conçut, avec deux copines, un projet qui semblait alors fou, la Maison des Babayagas : une maison non pas de retraite, mais de vieillesse, autogérée, ouverte sur la ville, solidaire et citoyenne pour femmes vieillissantes. Inaugurée en 2013, après dix années d’une lutte entêtée, une vingtaine de vieilles montreuilloises y coulent désormais des jours heureux, actifs et militants.

En février 2016, Thérèse a terminé ce voyage que, jusqu’à son dernier souffle, elle a trouvé si beau.

Née deux fois, morte une fois, cette rebelle au grand cœur, combattante et « artiste en vie », comme elle aimait à se désigner elle-même, reste une inspiration éternelle.

Danielle Michel-Chich

« Affaire Amanda Gorman » : « La traduction, métisse, mixte par définition, est “queer” de facto » par Suzanne Dracius, Le Monde, 11 avril 2021

« Affaire Amanda Gorman » : « La traduction, métisse, mixte par définition, est “queer” de facto »

Les trémulations autour de la traduction du poème d’Amanda Gorman « The Hill We Climb » (« La colline que nous gravissons ») ne doivent ni nous ébranler ni nous faire dévaler la colline qui hisse au-dessus des préjugés, ni nous faire régresser, réduisant à néant les progrès réalisés en matière d’antiracisme.

Au Parlement des écrivaines francophones, nous tenons à ce que soit respecté notre droit à être traduites par une personne compétente, choisie en fonction de ses qualités et non de sa qualité.

Un excès de zèle ne doit pas nous précipiter du haut du morne escarpé escaladé à grand-peine, l’altière colline surplombant les ravines racistes.

En créole, « colline » se dit mòn, « morne », quelle que soit la couleur de la personne qui parle, noire ou blanche, descendante de békés ou d’esclavés – mot que m’autorise Ronsard. Mais il ne viendrait à l’idée de personne de traduire le « hill » de Gorman par « morne », même si cette personne est noire et créolophone.

La traduction doit rendre compte avec autant d’exactitude que possible de réalités particulières, son habileté réside dans sa capacité à restituer un texte selon sa sensibilité et son esthétique propre.

S’agissant de poésie – du grec ποιεῖν (poiein), créer –, la tâche est de s’ingénier à rendre au mieux la puissance créatrice du poème, la musicalité de ses effets sonores, rimes intérieures, assonances, allitérations, recréer son atmosphère, ses images, symboles, anaphores et chiasmes, qui sont légion chez Gorman.

Les figures de style n’ont pas de couleur. Ou plutôt elles les ont toutes. Elles ont le visage de la beauté. Ses multiples teintes et nuances.

L’intersectionnalité, mot terrible utile pour désigner une réalité encore plus atroce, est subie de plein fouet sous toutes sortes d’avatars par Marieke Lucas Rijneveld, qui, sous la pression, a renoncé à la traduction néerlandaise dudit poème, puis Victor Obiols, le traducteur catalan, qualifié d’« inadéquat », finalement disqualifié par sa maison d’édition : « ils cherchaient un profil différent ».

On a refusé de laisser traduire la « jeune fille noire », par une personne « blanche, non binaire », comme en atteste son double prénom, féminin puis masculin. Il est à craindre qu’il n’y ait aussi une forme d’homophobie sous-jacente, l’immonde hydre aux mille têtes du racisme…

Prétendre que n’importe quelle « femme, jeune, militante et de préférence noire » serait plus apte à traduire cette Afro-Américaine, c’est lui faire injure, comme s’il suffisait, pour écrire comme elle, de faire partie des « héritiers d’un pays et d’une époque où une fille noire, maigre, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire peut rêver de devenir présidente, simplement en se trouvant à réciter pour un président ».

Nos traductrices et traducteurs sont de toutes couleurs, tous genres, toutes préférences sexuelles, en un mot, arc-en-ciel ! Nous tenons à ce qu’il en soit toujours ainsi.

S’est-on offusqué de ce que le traducteur de Césaire fût blanc ? De quelle couleur est la Négritude ? Question absurde, voire surréaliste à l’instar de Breton, émerveillé mais étonné en découvrant ce « grand poète noir ». Pourquoi « noir » ? A-t-on jamais entendu dire « un grand poète blanc » ? On n’est pas loin du singe savant, quand Breton ajoute : « Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. » Cet éloge peut sonner comme une insulte.

Quid, à l’inverse, de St-John Perse – Alexis Léger –, prix Nobel, issu d’une très ancienne famille de colons blancs de Martinique qui fonda une branche en Guadeloupe par mariage de Joséphine de Leyritz et Anatole Léger ? Quelqu’un a-t-il jamais exigé que le traducteur de ce poète béké fît partie de l’ethno-caste blanche maîtrisant la langue créole ?

Un auteur n’est pas une couleur.

Par contre il est indispensable, pour le traducteur, d’être au fait des particularismes, des régionalismes, des différents niveaux de langue, afin de faire preuve de la plus grande fidélité possible.

La traduction, métisse, mixte par définition, est queer de facto.

L’assignation raciale, donc raciste, rate l’essence même de la traduction. Identitaire, elle est toujours absurde, mais là l’absurdité éclate au grand jour, monstrueuse, criminelle, connexion délirante entre Kultur et ADN.

Une classification péremptoire, au lieu de « forger une union », nous éloigne les uns des autres et exacerbe préjugés de couleur ou discriminations sexistes, alors que l’écriture est universelle, rassembleuse, unificatrice sans uniformiser, suprême exaltation de la liberté d’expression.

Ainsi ne pouvons-nous que nous dresser contre des dérives annihilant l’amplitude humaniste de l’art de la traduction, au mépris de l’aptitude de translation capable de construire un pont entre deux rives, deux langues, divers univers.

Le mot « pont » figure au mitan de la métaphore des « ponts » : « Si nous voulons être à la hauteur de notre temps, alors la victoire ne passera pas par la lame du couteau, mais par tous les ponts que nous aurons bâtis. »

Ce que vise l’exercice de traduction n’est-il pas défini en filigrane ?

« Nous aspirons à forger une union qui ait un but,

À composer un pays engagé en toutes ses cultures, couleurs, personnalités et conditions humaines. »

Il est tentant de paraphraser Gorman en remplaçant « pays » par « monde », traversé grâce aux ponts qu’offre la traduction.

Les mots sont là, dans leur miroitement au cœur même du poème, anticipant la polémique.

Si l’on ne peut traduire cette poète noire sous prétexte que l’on est blanc et binaire, l’étape suivante risque d’être que les gens ne puissent pas la lire non plus, car ils ne pourraient pas la comprendre.

Martiniquaise calazaza, j’ai en moi quatre continents et demi, à l’instar du Parlement des écrivaines francophones qui réunit des auteures de toutes couleurs, tous pays. Nous défendons l’universalité de la littérature et sa diversité.

Hors de question, cependant, d’occulter le fait que, paradoxalement, ces éclats et ces coups de projecteurs donnent de la visibilité à la criante invisibilité et carence de représentation de certaines voix, – en l’occurrence, desdites voix « noires » –, dans l’édition, notamment dans le secteur de la traduction, comme dans bien d’autres domaines, hélas, cinéma, théâtre, télévision etc., qui peinent à inclure et mettre en avant la diversité, à tel point que l’on ne peut plus respirer.

Suzanne Dracius

Parlement des écrivaines francophones

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/11/affaire-amanda-gorman-la-traduction-metisse-mixte-par-definition-est-queer-de-facto_6076362_3232.html#xtor=AL-32280270-%5Bdefault%5D-%5Bios%5D

Une pudique incandescence

Impressions de lecture : Marijosé Alie – Entretiens avec Aimé Césaire, par Suzanne Dracius

Livrer mes impressions de lecture sur Marijosé Alie – Entretiens avec Aimé Césaire, c’est endiguer une avalasse d’émotion.

« Ma Suzanne, bonne lecture, j’espère que cela te plaira… et que tu retrouveras celui que tu as aimé… », me souhaite, dans sa dédicace, Marijosé. Vœu exaucé ! L’intense pouvoir de ce court volume est non seulement de le faire retrouver par les personnes qui l’ont côtoyé et aimé, mais aussi d’inviter à le trouver celles et ceux qui ne le connaissaient pas, dans une quasi intimité, semblable à celle qu’il eut avec Senghor :

 “ « Écoute Léopold, écoute cette phrase, c’est fantastique ! Hegel explique que ce n’est pas par la négation du singulier que l’on va à l’universel, mais que c’est par approfondissement du singulier que l’on va à l’universel. » Et je dis à Léopold : « Voilà un encouragement extrêmement précieux : l’approfondissement du singulier ! » Nous avions vingt ans ! – Il me regarde. – Non ? – Il jubile et conclut. – Et je lui ai ajouté avec un petit clin d’œil : « Donc plus nous serons nègres, plus nous serons hommes. » – Il rigole. – C’était une conclusion un peu téméraire, mais enfin…”

La Négritude ? Une identité, mais pas étroitement « identitaire », universelle :

« Partir.

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-

Panthères, je serai un homme-juif

un homme-cafre

un homme-hindou-de-Calcutta

un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

L’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture

on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer

de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir

de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses

à présenter à personne

Un homme-juif

 Un homme-pogrom

Un chiot

Un mendigot »

Son entrée en écriture me valut le plaisir de côtoyer Marijosé au sein du Parlement des écrivaines francophones créé en 2018 à Orléans, et la voici confirmée grâce à la publication de ces Entretiens entre deux figures charismatiques de Martinique, l’immense poète appelé à être, durant plus d’un demi-siècle, maire de Fort-de-France, et celle qui présenta le JT de RFO Martinique pendant bon nombre d’années, – talentueuse chanteuse de surcroît.

Lors de sa présentation dans la maison de Césaire devenue un musée, route de Redoute, Marijosé expliqua la genèse de ce livre, au mitan de cette cauchemardesque pandémie, dans la détresse du confinement, au cœur de la Sologne, sur une suggestion d’Éric de Lucy, son voisin dans ce village de l’hexagone. Cela me fit songer à Césaire m’accordant ce qui fut son dernier entretien publié de son vivant, dans Prosopopées urbaines, en 2006, – qui figure également dans le Tome V des Écrits politiques d’Aimé Césaire réunis par Édouard Delépine, paru en 2019 à Paris aux Nouvelles éditions Jean-Michel Place –, et me confiant la genèse du Cahier d’un retour au pays natal écrit en Croatie, à près de 8000 km, face à une autre île nommée « Martiniska », inspiré par la magie de cette paronymie.

Mais il n’y a pas de coïncidences, que des correspondances, baudelairiennes ou césairiennes. Et un faisceau de synesthésies. Cet opuscule a l’art de nous restituer, après l’inextinguible éclat du regard de Césaire grâce à la vidéo, de précieux éclats de son verbe, sa verve alternant avec sa jubilatoire concentration quand il déchiffrait, à haute voix, un texte qu’on lui présentait, il adorait ça.

Marijosé a fait quatre documentaires sur Césaire qui avait longtemps été persona non grata à la télévision. « Il arrivait en crabe », « homme de lettres simple et pudique », « il détestait la télé ». « 50 ans en politique mais tout l’inverse du dictateur », tient-elle à préciser.

Comment a-t-elle gagné sa confiance ? Elle s’est mise à nu, avec une insolence timide. Ainsi a-t-elle pu recueillir la parole vivante de Césaire se revisitant lui-même. Ainsi lui a-t-il fait le récit de sa rencontre avec Senghor où percèrent prémices et prémisses de la Négritude, – pour Césaire, « un cogito ergo sum » –, sans toutefois oublier le détail cocasse, auquel Césaire tenait beaucoup, de l’encrier pendouillant au bout d’une ficelle à la ceinture de Senghor, « heureusement vide », s’empressait-il de préciser, et la fameuse embrassade de Senghor l’adoubant plaisamment en ces termes : « Bizut, tu seras mon bizut ».

Bien plus tard, une autre rencontre, éphémère celle-là, lui laissera cependant un impérissable souvenir :

« Voyez, j’ai rencontré Mandela une fois, une seule, un dîner organisé par Mitterrand. Le genre de mondanité que je n’apprécie pas particulièrement, qui plus est je ne parle pas sa langue, je veux dire l’anglais, assez mal en tout cas, et puis il y avait beaucoup de monde, des gens sûrement très bien… Alors nous avons échangé des civilités et j’ai cru comprendre que dans sa prison, cet homme extraordinaire avait trouvé quelque réconfort à lire le Discours sur le colonialisme !

Sur son bureau, une photo de Mandela. »

À l’issue de la conférence, dans le bureau de Césaire, à la fois spartiate et monacal, simplement séparé de la partie chambre à coucher par une armoire coupant la pièce en deux, Joëlle, la merveilleuse secrétaire de Césaire, et Clémence, sa fidèle gouvernante, me rappelèrent qu’elles connaissaient par cœur ma Rue Monte au ciel, que Césaire, qui avait des problèmes de vue, leur demandait de lui lire, et relire encore.

« Ma petite MariJosé », l’appelait le grand homme, alors qu’il devait se mettre sur la pointe des pieds pour l’embrasser. « Très tactile, Césaire aurait été très malheureux avec le covid », affirme Marijosé. Cette appellation affectueusement familière est loin de m’étonner : quand Césaire m’accueillit pour la première fois, ayant demandé à me voir à Cordo, son grand ami de toujours, notre immense poète s’écria : « Suzanne, ma femme ! », évoquant sa femme, Suzanne Roussi, selon la formule du lanceur de dés qui a fait un six et s’exclame « Sizan, ma femme », – l’iotacisme transformant, en créole, « Suzanne » en « Sizan ».

Si forte était, chez Césaire, la puissance joviale, communicative, du lyrisme quotidien, jusque dans le moindre de ses gestes ! Marijosé a su le saisir, via la caméra d’abord, puis dans ce recueil qui se lit comme un petit roman dont l’incipit nous transporte « au bout du petit matin » de son dernier matin de préparatifs pour son ultime conseil municipal.

L’ouvrage ne manque ni d’anecdotes piquantes ni de détails pittoresques, que ce soit sur son itinéraire poétique, en marge du surréalisme, sur son parcours politique, du Parti communiste à la création de son propre parti, le PPM, Parti progressiste martiniquais, ou sur les promenades du Nord au Sud, face à la Femme couchée, dans la baie du Diamant, avec l’évocation de la tragédie des Ibos de l’Amélie, « partis de Gorée esclaves et arrivés libres sur les côtes martiniquaises, une si douloureuse et belle histoire », immortalisée par un colossal groupe de statues :

« Cette halte fait maintenant partie du périple de Césaire à travers la Martinique et, ironie du sort, l’artiste qui a offert au monde cet univers majestueux s’appelle Laurent Valère : le fils de son ancien adversaire politique Léon Valère. »

Mais il n’est que de lire ces entretiens pour être convié à la complicité, tantôt tacite tantôt éloquente, de ces déambulations.

Il n’est pas une Martiniquaise, pas un Martiniquais, qui ne porte en soi un souvenir de Césaire, si infime soit-il. Qu’il l’ait connu ou non, par le truchement de ces Entretiens, il sera donné à chaque individu de par le vaste monde de contempler quelques facettes du père de la Négritude, de capter sa singulière manière d’incarner l’universel.

En ces quelques pages s’esquisse un portrait qui, dans sa dense concision, confirme à quel point Césaire est un oxymore vivant, d’une pudique incandescence.

Suzanne Dracius

membre du Parlement des écrivaines francophones

Hommage à Nawal Saadaoui par Nassira Belloula

Nawal El Sadawi : la Simone de Beauvoir du monde arabe s’est éteinte.

« Je continuerai à écrire. J’écrirais même si on m’enterrait. J’écrirais sur les murs, si on me confisquait crayons et papiers. J’écrirais par terre, sur le soleil et sur la lune. L’impossible ne fait pas partie de ma vie. »

Cette citation est de Nawal El Sadawi, écrivaine et psychiatre égyptienne née le 17 octobre 1931 près du Caire. L’infatigable guerrière a mené des combats toute sa vie contre toutes formes d’oppressions que vivent les femmes arabes ; l’excision qu’elle a subie elle-même, le voile, la polygamie, l’inégalité dans l’héritage.

Elle s’est éteinte ce 21 mars, à l’âge de 89 ans. Elle laisse les femmes orphelines d’une voix qui comptait dans leur lutte, une voix qui ne va pas disparaître, cependant avec sa disparition au regard de l’héritage qu’elle nous a légué. C’est à nous les femmes, qui luttons pour nos droits d’honorer sa mémoire en lisant ses œuvres et en véhiculant ses idées et opinions.

Mais, qui était cette Simone de Beauvoir du monde arabe ? Il est très difficile de contenir Nawal El Sadawi dans quelques lignes tant sa vie est riche en écriture, en lutte, révolte, événements douloureux comme la prison, les procès et condamnation à mort par les islamistes radicaux. Son franc-parler et ses positions audacieuses sur des sujets jugés tabous par une société égyptienne largement conservatrice lui ont valu des ennuis avec les autorités et les institutions religieuses.

Ce sont cinquante ans d’écriture, depuis son premier livre publié en 1969 « Al imra’a wal jins » traduit en 2017 en français sous le titre « La femme et le sexe ou les souffrances d’une malheureuse opprimée« . Un livre courageux, et nécessaire, sorti dans les années 60, qui remet en question les préceptes dits religieux qui oppressent les femmes et font d’elles un objet sexuel pour la consommation uniquement.

Elle expose ses expériences comme médecin dans les années 50 et 60 face à l’excision qu’elle a subie elle-même et des sévices liés à cette honteuse pratique. Une femme excisée n’a plus de plaisir sexuel, de désir ni aucun orgasme, l’acte sexuel ne la concerne plus que comme objet de jouissance de l’époux. Puis, contre le système patriarcal et ses désastreuses retombées sur les femmes. Dans La femme et le sexe, l’un des plus importants dans le monde arabe, Nawal El Sadawi raconte ses nombreuses altercations avec des parents concernant les oppressions et l’ignorance dans lesquelles ils maintiennent leurs filles, des filles qui ne savent rien de leurs corps, note-t-elle. Avec ce premier livre vont commencer ses déboires face à la société, l’islamisme, le pouvoir en place qui vont durer jusqu’à son décès.

En 1972, elle va être congédiée de son poste de directrice générale de l’éducation à la santé publique, au ministère de la Santé, et le magazine « Health » qu’elle dirigeait comme éditrice responsable va être interdit à la publication, et ses prochains livres vont être censurés.

Entre 1973 et 1980, elle va exercer plusieurs fonctions comme chercheuse à la faculté de Médecine à l’université Ain Shams (Caire), elle travaille notamment pour les Nations Unies en tant que directrice du Centre africain de recherche et de formation pour les femmes en Éthiopie, et elle est conseillère pour la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique occidentale au Liban. L’influence des salafistes sur le monde arabe est immense et étend ses tentacules jusque dans les pays occidentaux. Nawal El Sadawi , devenue indésirable, est chassée partout où elle va. Lors d’une conférence à Montréal dans les années 80, des islamistes perturbent sa conférence, en envahissant la salle où se tenait sa rencontre avec le public.

À son retour en Égypte en 1981, elle va s’opposer à la loi du parti unique sous Anouar al-Sadate ce qui va la conduire en prison, accusée de crime contre l’État. Arrêtée à son domicile, elle va être emprisonnée à la prison des femmes de Kanater. Elle y reste jusqu’à l’assassinat de Sadate. Elle profitera de son séjour pour écrire les Mémoires de prison des femmes — l’histoire raconte qu’elle rédigea ce livre sur un rouleau de papier toilette, avec un crayon à sourcils introduit par une prisonnière.

Quelques années plus tard, elle publie, en 1987, « La chute de l’imam » . Elle commence alors, à recevoir des menaces de la part de groupes fondamentalistes. Ainsi dans les années son nom, apparu sur une liste de personnalités à abattre, dressée par des milieux extrémistes islamistes, l’avait poussée à s’installer aux États-Unis de 1993 à 1996, où elle enseigne alors à l’université de Dukes.

En 2001, le procureur général engage des poursuites contre elle pour apostasie à la demande d’un avocat conservateur Nabih El Wahsh qui réclamait la dissolution de son mariage avec Shérif Hetata, son époux depuis trente-sept ans. Mais, les poursuites furent abandonnées avant sa comparution en juin 2001.

C’est à cette époque-là que j’ai rencontré Nawal El Sadawi, alors qu’elle faisait une tournée des rédactions de certains journaux, cherchant des appuis à sa cause. Ce jour-là, elle portait un ensemble bleu presque délavé, pantalon et veste, un bout de femme maigre, à la chevelure argentée qui formait comme une auréole sur sa tête. Une femme douce, taquine avec un sourire permanent sur les lèvres et qui ne laisse personne indifférent. J’étais intimidée par ce bout de femme et honteuse de ne pas l’avoir lue faute d’avoir trouvé ses livres en Français, je me suis lancée tout de même pour me rattraper dans la lecture de Femme au degré zéro, en langue arabe paru en 1975, un roman basé sur les témoignages de femmes rencontrées à l’université Ain Shams sur la santé mentale des femmes. Et, le principal personnage de ce roman est une jeune femme prénommée Ferdaous (paradis) condamnée à mort pour le meurtre de son souteneur. Le roman traduit en français par Assia Djebar et Assia Trabelsi sous le titre de « Ferdaous une voix d’enfer » a été publié aux éditions des Femmes. Un roman puissant qui réveille en nous de la révolte devant le martyre de cette jeune femme abusée dès son jeune âge, mariée à un vieillard, soumise aux pires sévices, qui choisit la rue et la prostitution, mais ne trouve son chemin vers la liberté qu’en tuant, et qui ne regrette pas sa mort.

Les autres œuvres de Nawal El Sadawi, « La face cachée d’Eve » (1977), « Le voile » (1978), « Dieu démissionne de la rencontre au sommet » (1996), « Isis » (2008) ou encore « C’est le sang » (2014), ne la concernent pas précisément, à part quelques biographies et essais où elle évoque souvent ses expériences comme dans « Rahalati hawla aalem » (mes voyages à travers le monde) ou « Awraki hayati » (Les feuilles de ma vie). Elles concernent toutes les femmes impuissantes, soumises, opprimées dont elle prend la défense.

Tout en continuant à écrire et produire, elle va subir les attaques et les poursuites. Cette fois-ci, c’est l’institution religieuse d’Al-Azhar qui va la condamner en 2007 pour atteinte à l’islam. Depuis, censurée, bannie de la plupart des foires du livre arabes, rarement invitée par les services culturels de régimes radicaux, elle ne baissera jamais les bras. Et mourra en digne descendante de sa compatriote Hoda Chaaraoui, la première féministe qui, en 1923, dans la rade d’Alexandrie, jeta son foulard à la mer, en un geste symbolique qui resta dans les annales du combat des femmes.

Nassira Belloula

Festival des 5 continents

3ème édition du 22 au 26 mars 2021 : « Rencontres »

Le Festival des Cinq Continents, co-organisé par La Maison Française et l’Organisation internationale de la Francophonie, fête ses trois ans ! À partir du lundi 22 mars, connectez-vous sur la page Facebook ou la chaîne Youtube de la Maison Française pour une série de rendez-vous littéraires et artistiques.

1 petit festival, 1 film, 2 rencontres en direct et des capsules littéraires en différé

Cette année, outre le thème « Rencontres’, le festival fait écho au Prix des cinq continents et au thème de la journée internationale de la Francophonie 2021 : « femmes francophones, femmes résilientes ».

Nous vous proposons de découvrir de nombreuses écrivaines francophones à travers un format entièrement numérique : vous pourrez rencontrer les écrivaines Ananda Devi et Liliana Lazar en direct et leur poser vos questions, ou bien découvrir le travail de Beata Umubyeyi Mairesse, d’Hemley Boum et de bien d’autres écrivaines via une série de « capsules littéraires » – des courts épisodes à retrouver en différé sur les pages YouTube et Facebook de La Maison Française.

https://as.nyu.edu/maisonfrancaise/Calendar/programs/5-continents-festival.html

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