Fawzia Zouari : Voyage du sud vers le nord, un itinéraire féminin. Mardi 22 mars 2022, 19h

Conférence de Fawzia Zouari présentée par l’ambassade de Tunisie en Suisse en partenariat avec l’Alliance française de Berne.

Conférence de Fawzia Zouari, écrivaine tunisienne de langue française.

Essayiste et romancière tunisienne, Fawzia Zouari est née dans le Nord-ouest de la Tunisie. Docteur en littérature comparée, elle écrit aujourd’hui pour le journal Jeune Afrique et a publié une douzaine de romans, principalement sur la condition de la femme maghrébine. En 2016 elle obtient le Prix des cinq continents de la Francophonie pour Le Corps de ma mère (Éditions Joëlle Losfeld, 2016). Tout récemment, Fawzia Zouari a publié Par le fil je t’ai cousue paru chez Plon (2022).

Fawzia Zouari préside le Parlement des écrivaines francophones.

« Marie Curie et ses filles » de Claudine Monteil | Lu par Bettina de Cosnac

C’est un livre écrit au rythme haletant, narrant la vie d’une femme, Marie Curie, une étrangère en France, une tête et une pionnière dans un monde scientifique masculin et misogyne. La Polonaise était une combattante au service de la science et de l’éducation des femmes, soutenue, comme souligne l’auteure Claudine Monteil, dès le plus jeune âge par un père éclairé et, plus tard lors des études en France, par un mari partenaire dans ses recherches. Il croyait en elle et ne la jalousait pas comme nombre d’hommes jalousaient et jalousent toujours, d’ailleurs, le savoir des femmes intelligentes – que ce soit dans un mariage ou en dehors. Ayant été la première femme Nobel en physique, puis en chimie, Marie Curie sauva pendant la première guerre mondiale des milliers de soldats grâce à ses voitures ambulantes apportant la radiologie, voitures appelées les « petites Curies » sans jamais recevoir la moindre reconnaissance du gouvernement français. La médaille de guerre allait aux autres, des « vrais » compatriotes et non aux immigrés. Toute cette misogynie et haine de l’étranger, l’ancienne diplomate et spécialiste de Simone de Beauvoir, Claudine Monteil, raconte dans son livre « Marie Curie et ses filles » (Calmann-Lévy, 2021), livre qui se veut un « récit ». Mais il est plus qu’un simple récit da la vie d’une femme et de ses difficultés à la fin du 19ème et début du 20ème siècle. Il est le récit du combat général des femmes pour le droit de vote, pour le droit à l’éducation, le droit d’aller à l’école et à étudier, le droit de l’inclusion et de compter au même niveau dans un monde d’hommes qui faisait bloc pour ne rien céder de ses privilèges. Toute jeune femme devrait lire ce livre pour mieux comprendre la chance d’être une femme née à notre époque et mieux cerner le chemin parcouru pour gagner les libertés et les droits que nous considérons trop facilement comme des acquis depuis et pour toujours.  Plus qu’une simple biographie, ce « récit » est d’ailleurs une triple biographie, incluant à la fois la vie de Marie Curie et, dans une deuxième partie, la vie extraordinaire de ses deux filles, Irène et Eve, respectivement future prix Nobel de chimie et diplomate, engagée dans la France libre. Toutes les deux furent également des combattantes éclairées marquant leur siècle grâce à l’éducation avant-gardiste que leur mère leur avait accordée. Une éducation loin du système scolaire classique et loin de tout préconçu de genre. Une éducation où la tête et le corps tenaient un seul et même rang tout comme le courage et l’ouverture d’esprit. A lire pour retrouver ses marques quand, en tant que femme, on est sur le point de désespérer face au chemin qui reste à parcourir afin d’obtenir, enfin, une vraie égalité financière, éducative, politique entre femmes et hommes que ce soit en Europe ou ailleurs. (©Bettina de Cosnac)

Claudine Monteil, « Marie Curie et ses filles » (Calmann-Lévy, 2021)

« En pays assoiffé » de Emna Belhaj Yahia | Lu par Cécile Oumhani

      Avec la métaphore de ces tissus d’autrefois qu’on laissait boire afin qu’ils rétrécissent, le prologue du roman de Emna Belhaj Yahia annonce d’emblée un temps qui se resserre pour ne laisser qu’un précipité de l’Histoire. Ce sont des regards et des souvenirs de femmes au fil des générations qui en découvrent les questions, les éclats et les fulgurances. Pendant le confinement, la narratrice vient faire la lecture à Nojoum, son aînée de quelques années, devenue aveugle.

     À travers les petites touches d’une écriture intériorisée, des tableaux sont brossés, une histoire se déroule avec de « nombreuses zones d’ombre » pour la narratrice. Nojoum est une fillette de dix ans en 1957, un an après l’indépendance. Elle s’émerveille des possibles qu’elle entrevoit, autour d’une fête de mariage à laquelle elle est invitée avec sa mère et les femmes de la famille. Mirage des paillettes, de ces robes que l’on passe au-dessus des corsets, voix de cantatrice… Elle noue aussi une amitié avec Zeynou, fille de la servante de sa tante. Zeynou, son aînée de quelques années, lui parle de Hassan et de l’amour qu’elle éprouve pour lui. En échange, Nojoum partage avec elle ce qu’elle apprend à l’école, là où Zeynou n’est jamais allée. Chacune incarne l’un des fils de cette Histoire qui est aussi au centre de ce roman.

      Nojoum décide de « partir comme une page blanche » étudier à l’étranger, comme sa mère a ôté son voile à la quarantaine. Vertige du monde qu’elle découvre avec la neige de Noël, le Boul’Mich, la rencontre avec Miro, une chanson de Joan Baez. Mais Nojoum résiste à ce qu’elle appelle « l’air du temps » pour ne se consacrer qu’à ses études, jusqu’à son retour au pays.

      Veuve déjà, Zeynou est obligée d’élever seule sa fille. La magie partagée avec Nojoum a été de courte durée. En se dissipant, le décor d’un drame qui va se dérouler sur trois générations s’installe. Une ligne de faille sépare irrémédiablement les chemins des êtres, malgré l’amitié indéfectible qui a rapproché la fillette et la jeune fille, amer démenti de tous ces possibles rêvés confusément, un an après l’indépendance. Nojoum a pourtant tenu vaillamment le fil, apportant son aide à Nijma, la fille de son amie Zeynou, sans jamais faillir.  Mais les deux femmes au prénom d’étoile ne sauront éteindre la rage et la colère, pas plus qu’elles ne pourront apaiser les frustrations de Sandi, fils de Nijma, petit-fils de Zeynou.

      Nojoum a pu aider à la guérison des yeux de Sandi, mais elle assiste impuissante à sa lente destruction. Elle est consternée de le retrouver à la friperie d’Elmanar13, où il travaille, après avoir troqué les bancs de l’école contre les gifles de son patron. Sandi tombe bientôt sous la coupe d’islamistes. Son mariage ne tarde pas à se briser, quand il développe une obsession de la virginité, telle qu’il se persuade que sa femme a eu recours à une réfection d’hymen, avant de l’épouser.

      C’est peu à peu que l’on découvre la nature de l’Événement dont il est question à mots couverts, dès les premières pages. Il vient fracasser en plein cœur d’un musée, non seulement les êtres, mais aussi symboliquement leur Histoire. Nojoum en gardera les marques dans son corps, touchée à jamais par l’onde de choc, moralement et physiquement.

        Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Nojoum ne cesse de s’interroger sur ce qui s’est passé, sur la sécheresse des mots et du cœur qu’elle a vu s’installer peu à peu, sans réussir à l’empêcher ou à enrayer le processus d’un événement qui n’a épargné personne. Toujours attentive, elle a tout essayé pour ramener au dialogue celui qu’elle a vu grandir, ranimer la soif de connaissance de celui dont elle avait fait soigner la vue.

        Contrepoint au tragique d’une histoire, celle de Kamilia et Saghroun vient inscrire le fil lumineux d’autres horizons. Saghroun, détruit par la colle, drogue du pauvre, affalé dans la poussière, sourd à l’aide que lui offre Kamilia aurait pu être le double de Sandi. Il reste pendant des années la blessure secrète de Kamilia, brillante chercheuse, installée en Belgique. Son départ sur une fragile embarcation vers l’île de Lamparino laissait craindre une nouvelle catastrophe. Mais Saghroun se construit un nouveau chemin avec Laura, prouvant ainsi la puissance d’une force de vie dynamisée par l’amour et la confiance. « Oui, savoir qu’une histoire se lit dans chaque silhouette peut protéger du saccage.  Parce que l’histoire livre le secret de la vie, apprend à l’habiter, interdit de déchirer la grande toile. Et la forêt d’histoires qui pleurent ou qui rient est le miroir où les gens se regardent et se reconnaissent. »

      La trajectoire de Nojoum se déroule au carrefour des individus, d’une société mais aussi de la vie tout simplement, en ce qu’elle a de fragile et déphémère. Emna Belhaj Yahia signe ici un très beau roman, empreint d’une réflexion grave mais aussi de générosité.

Cécile Oumhani

Emna Belhaj Yahia, En pays assoiffé, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2021

« Trésor national » de Sedef Ecer : un roman théâtral | Lu par Lise Gauvin.

Le roman s’ouvre par un prologue, puis par le rappel de trois coups d’État, en 1960, 1971 et 1980, comme autant de coups de théâtre annonçant le lever de rideau sur une époque que le lecteur/spectateur découvre avec une curiosité mêlée de stupéfaction. Au premier plan évoluent une actrice et sa fille, l’une et l’autre embarqués dans une histoire qui jusqu’à un certain point leur échappe. Trésor national, de Sedef Ecer, écrivaine d’origine turque, membre fondatrice  et actuelle présidente  de l’Association du Parlement des écrivaines francophones, est un roman théâtral aussi bien dans sa forme que dans l’évolution du personnage principal associée aux grandes figures tragiques du répertoire.

Dans une Turquie en proie à de nombreux bouleversements, Esra Zaman, comédienne célèbre gratifiée par l’État du titre de Trésor national, partage son temps entre le mari, l’amant, la fille, les nombreux admirateurs mais surtout les rôles qui ont fait le succès de sa carrière. Sa dernière représentation sera celle de ses funérailles, qu’elle demande à sa fille établie en France d’organiser à distance. Cette articulation du récit en fonction des performances théâtrales est ce qui fait l’originalité du livre rédigé par une écrivaine surtout connue comme dramaturge. Quand je lui demande ce qui a dicté son choix du roman, elle me répond :

« J’ai voulu au départ écrire cette histoire pour le théâtre mais je voyais bien que la forme scénique ne marchait pas. Le récit qui était dans ma tête se déployait trop pour tenir en  1h30, il y avait trop d’idées, de situations, de personnages que j’avais conviés. Tout était trop pour le théâtre. »

Et d’ajouter que les droits d’adaptation ont été acquis par une compagnie théâtrale à qui elle laisse toute liberté de transformer le texte à sa guise, sans qu’elle y collabore directement car pour elle le « roman qui est né est un objet très personnel. » Un « objet » inspiré de fragments de vie par celle qui, comme la narratrice, a déjà fait partie de ces Enfants stars à Instanbullywood (titre d’une de ses pièces radiophoniques), mais un texte qui n’en reste pas moins un roman et non une autofiction, tient-elle à préciser.

Figure centrale du récit, Esra Zaman est une mère à l’excentricité légendaire, douée d’une inconscience permanente, capable d’oublier son enfant sur les plateaux de tournage tout comme les rendez-vous les plus importants. Elle-même fille de la première actrice musulmane à se produire sur une scène, la diva se transforme en fonction des rôles qu’elle joue, devenant successivement toutes les femmes qu’elle a incarnées : « Lioubov, Cordelia, Hedda, Clytemnestre, Aîcha, Macbeth, Masha, Djahidé, Roxelane, Nora, Sonia, Ophélie, Bérénice, Iphigénie, Blanche, Afifé ,,,, » Et son enfant d’avouer qu’elle ne sait plus « comment []]’aimer ». Cependant, c’est aussi cette artiste qui, alors qu’elle joue Lioubov, l’héroïne de La Cerisaie, offre à la narratrice une initiation au théâtre, cet art rendu possible « grâce à un artisanat qui exige qu’on rassemble une foule de petites impressions et qu’on les mette patiemment bout à bout pour qu’une histoire apparaisse enfin ». Autour de ces femmes gravite le père, photographe et reporter politique trop tôt disparu, l’amant au passé douteux et tout un cortège de références théâtrales associées aux événements historiques évoqués.

 Devenue adulte, la narratrice ne peut s’empêcher de s’interroger sur la signification du titre « Trésor national » attribué à l’actrice dans un monde où on entend à longueur de journées des formules « comme « fierté nationale », « sécurité nationale » union nationale », « défense nationale ». « Comment pouvais-tu te considérer comme “une figure nationale ” en sachant ce que ce mot voulait dire », demande-t-elle. La fille va jusqu’à accuser cette mère, ainsi que celle qui l’a précédée, d’avoir fermé les yeux sur les atrocités commises par les gens qu’elles avaient côtoyées : « Cette cécité filiale a fait de vous des Lady Macbeth, un rôle que vous avez toutes deux interprétées ». Mais le procès n’aura pas lieu et ce « mal de mère » restera sans écho. Le rideau se baisse sur une cérémonie qui se déroule exactement telle qu’elle avait été programmée.

Dans une des interventions publiques liées à la parution du livre, la romancière déclare : «J’écris en français mais j’ai gardé mon cerveau turc. J’ai quitté ma langue maternelle pour le français à dix ans ». Interrogée sur la signification de ce propos, elle me répond :

« Le français s’est imposé au bout d¹un moment. Je vis en France, c’est la langue de mon quotidien, c’est aussi la langue de mes lectures, de mes spectacles en tant que spectatrice.  Et les choses se sont décidées ainsi, au fur et à mesure des rencontres: une amie chanteuse m’a demandé d’écrire un titre pour elle, la chanson est devenue une scène, qui elle-même est devenue une pièce et qui a été lauréate du Centre National du Théâtre, puis j¹ai   continué. J’ai grandi sur les plateaux et au théâtre je me sens chez moi donc j’ai pu travailler la dramaturgie et la langue beaucoup plus sereinement. Mais le roman est une autre histoire ! Quant à mon cerveau turc et français, c’est un grand classique, tous les ‘bilingues connaissent cela! Lorsqu’on parle, écrit, lit, joue dans une langue, on se met dans un système émotionnel qui va avec cette langue, une zone du cerveau gère   probablement ce passage. »

Sur la scène du monde où chaque figurant vient faire une apparition plus ou moins remarquée, les personnages de Sedef Ecer ont ceci de particulier qu’ils échappent à tout cadrage définitif, participant de cette ambiguïté profonde qu’ils partagent avec les êtres de chair et de sang. Trésor national est un livre que l’on quitte à regret. Un roman qu’il faut relire.

Sedef Ecer, Trésor national, Paris, JC Lattès, 2021.

« La définition du bonheur » de Catherine Cusset | Lu par Emna Belhaj Yahia

Dans ce roman, l’autrice fait preuve d’un sens remarquable de la fiction en racontant une histoire qui nous tient en haleine tout au long des trois cent cinquante pages, et des longues périodes traversées. Les éléments de l’intrigue sont savamment intégrés à un ensemble construit avec une telle précision que le lecteur, pris dans les rouages d’une machine bien huilée, placé à l’intérieur d’un échafaudage aux pièces bien agencées, suit attentivement les événements, les épisodes, et toutes les aventures de personnages pleins de vie qui se battent sur tous les fronts, dans un monde qui ne leur fait pas de cadeau.

Ce monde, Catherine Cusset le connaît bien. Elle nous livre ses mœurs, ses goûts, ses préoccupations, sa vision des choses, les difficultés rencontrées, l’amour, la fidélité, la mort, les rapports enfants-parents, la guerre féroce, par exemple, que se livrent la mère et l’amoureuse à l’intérieur d’une même femme, dans son cœur et sa chair. Et le temps, dans son épaisseur, est toujours là, qui fait la trame même du roman, qui modèle le personnage. Ce dernier prend corps dans un environnement bien maîtrisé, rendu à travers ses moindres détails, dans un récit qui est, d’une certaine manière, le tableau d’une époque. Et l’architecture est si rigoureuse qu’on est épaté par la solidité du fil qui lie le « roman de Clarisse » au « récit d’Eve », faisant de ces deux personnages féminins non seulement deux sœurs, mais deux visages à la fois antithétiques et solidaires pris dans les soubresauts de l’aventure humaine d’aujourd’hui.

Ce livre a été pour moi l’occasion d’une découverte. Je croyais connaître la société française ou européenne dans sa diversité, les mouvements qui la traversent, les tendances qui y naissent, la façon dont les gens perçoivent les choses, se saisissent de la vie, se représentent le bonheur. Je croyais être au fait de tout cela, je croyais savoir. Juste parce que j’ai fait mes études en France, que j’écris en français, que je lis (modérément) journaux et livres qui y paraissent. Mais là, avec le roman de Catherine Cusset, quelque chose s’est passé en moi : j’ai réalisé que la vision du monde n’est plus celle que je connaissais. Il y a eu de grands déplacements, de nouvelles exigences dans l’examen de ce qui se produit au plus profond de soi, dans diverses zones du non-dit, dans l’expérience du corps, du désir, de la trace, du traumatisme. Une décision d’aller au bout de sa vérité, une mise en valeur de l’instant, une quête fougueuse et héroïque du bonheur, une volonté d’exprimer sans tabou l’affect dans ce qu’il a de plus intime, de plus caché. Cette nouvelle « sensibilité », La définition du bonheur me l’a donnée à voir, à toucher, alors qu’auparavant je réussissais juste à l’imaginer, la concevoir.

Et du coup, j’ai réalisé que j’étais doublement décalée : vivant dans une société arabo-musulmane dont les valeurs sont restées en grande partie féodales, je me sentais « en phase » avec une société européenne que je pensais connaître. Or celle-ci a tellement évolué ! Elle m’a larguée. Elle a fait un incroyable chemin par rapport au temps où j’étais comme un poisson dans l’eau sur les bancs des Écoles et des facultés des années soixante. Alors où suis-je ? Sur quel sol mes pieds sont-ils posés, et quel est ce vide spécifique auquel mes livres tentent de donner forme ?

La définition du bonheur de Catherine Cusset, avec toutes ces interrogations, m’a remise face à moi-même. Ce genre d’ébranlement est intéressant pour les écrivains. C’est pourquoi j’ai tenu à en faire part. Merci Catherine !

Emna Belhaj Yahia, Tunis, le 13 février 2022

« Deux destins judéo-tunisiens, Gisèle Halimi et Albert Memmi » de Sophie Bessis | Lu par Dora Carpenter-Latiri

Article paru dans la revue Expressions maghrébines (Vol 20, n°2, hiver 2021, numéro consacré à Gisèle Halimi).

Albert Memmi (1920-2020) et Gisèle Halimi (1927-2020) sont tous deux nés en Tunisie sous Protectorat français et sont morts à quelques semaines d’intervalle à Paris. Dans cet excellent article, Sophie Bessis s’interroge sur les similarités et différences de leurs destins parallèles de judéo-tunisiens français. Reconnus et célébrés dans leur terre d’accueil, l’annonce de leurs décès sur la rive sud de la Méditerranée qui les a vus naître a suscité un « assourdissant silence » pour Albert Memmi et un « concert de louanges » pour Gisèle Halimi. Pourquoi si peu d’émotion pour l’un et tant d’éloges pour l’autre en leur terre natale ?

Sophie Bessis se penche d’abord sur la trajectoire de Gisèle Halimi et trouve dans ses récits autobiographiques la mise en mots de ce que je résumerai comme son intégration heureuse « aux niveaux les plus prestigieux de la société intellectuelle et politique parisienne » :

« En Tunisie, en vacances dans ma terre natale, pour mesurer, à l’écume des vagues et au goût des poissons grillés, la force des racines en même temps que leur mise à distance par ma vie » (Gisèle Halimi, 2009, citée par Sophie Bessis)

Si Gisèle Halimi n’a jamais oublié ses racines, jamais elle ne doutera de sa place en France. Sophie Bessis souligne que « Jamais elle ne se sera posé de questions sur les déchirures susceptibles de résulter d’une double appartenance ou sur la difficulté d’être ici et ailleurs. » Gisèle Halimi est « française à part entière », garde une relation « très lisse avec son pays natal », sans nostalgie ou ressentiment. 

Pour Albert Memmi, il en va autrement. Son altérité ici ou là certes nourrit son œuvre mais le déchire : « l’identité n’a jamais cessé d’être cette plaie ouverte dans laquelle il a avec constance remué le couteau, faisant de la douleur originelle un constituant central de sa trajectoire et de son œuvre. » Sophie Bessis trouve dans La Statue de sel, son premier récit autobiographique la formulation d’une souffrance intérieure qui s’exacerbe avec l’âge : « Un jour, entrant dans un café, je me suis vu en face de moi-même ; j’eus une peur atroce. J’étais moi et je m’étais étranger. » (Albert Memmi, 1966, cité par Sophie Bessis)

Selon Sophie Bessis cette relation aux racines si différente — apaisée pour l’une, déchirante pour l’autre — expliquerait en partie la différence de traitement à l’annonce de leurs morts en Tunisie :

« Lire Memmi pour ceux et celles de la rive sud, c’est s’interroger sur soi-même et sur son rapport à l’Autre, c’est réactiver des pans de mémoire qu’il est plus confortable d’enterrer. Lire et écouter Gisèle Halimi, c’est s’identifier à ses combats, c’est s’approprier une figure consensuelle qui a choisi d’appartenir à la France, à sa culture et aux péripéties de sa politique sans pour autant oublier le lieu de sa naissance et de ses premières révoltes. »  

La cause palestinienne — sujet très sensible dans tout le Maghreb et en particulier en Tunisie — et la différence d’engagement de l’une et de l’autre de ces icônes judéo-tunisiennes serait aussi une explication. Alors que « L’engagement de Gisèle Halimi en faveur de la cause palestinienne a été sans aucune ambiguïté. », celui de « Memmi le solitaire n’a en fait jamais vraiment été d’un côté ou de l’autre, réservé à l’égard d’Israël comme envers les positions palestiniennes. Résultat de cette inconfortable posture, les juifs sionistes comme les Arabes l’ont rejeté. »

A la fin de son article, Sophie Bessis évoque le spectaculaire hommage des Tunisiens à Gilbert Naccache, décédé en 2021. Icône judéo-tunisienne de la gauche militante, Gilbert Naccache « semble avoir donné suffisamment de preuves à ses compatriotes pour être reçu dans le panthéon national ». Son destin comparé à ceux de Gisèle Halimi et d’Albert Memmi confirmerait que l’entrée au panthéon tunisien est « sujette à des conditions ». 

Peut-être Sophie Bessis — auteure du magnifique récit Dedans, Dehors (elyzad, 2010) où elle se définit comme « juive-arabe » — se demande-t-elle indirectement quelle est sa place en Tunisie et si « le panthéon national tunisien » l’accueillera ? Je réponds : peu importe les panthéons, peu importe la rive, son écriture, sa recherche sont indispensables et le resteront.

Dora Carpenter-Latiri

Michelle Perrot à la séance inaugurale de « Femmes à la Une », mercredi 23 février 2022 à 18h30

Une nouvelle aventure commence avec Femmes à la Une.

Nous préparons des rencontres avec des femmes d’autres pays, des lectures passionnantes et insolites, des tables rondes sur des sujets qui nous occupent et nous préoccupent, nous qui sommes conscientes des inégalités, des injustices, des talents et des succès aussi de femmes connues ou qui restent à découvrir.

Notre séance inaugurale aura lieu : Le mercredi 23 février 2022 à 18h30

à la Cité audacieuse  –  9 rue de Vaugirard  –  75006 Paris

Nous aurons le très grand plaisir de recevoir Michelle Perrot qui nous parlera – à partir de son œuvre immense et variée – de la question essentielle de LA TRANSMISSION.

Cette rencontre sera également accessible par zoom

Les places étant limitées pour des raisons sanitaires désormais bien connues, merci de confirmer sur le lien suivant :

https://www.eventbrite.fr/e/billets-seance-inaugurale-de-femmes-a-la-une-la-transmission-avec-michelle-perrot-264079467797

Danielle Michel-Chich

Présidente de Femmes à la Une

« Et toi, comment vas-tu ? » de Lise Gauvin | Lu par Cécile Oumhani

Lise Gauvin, Et toi, comment vas-tu ? Lu par Cécile Oumhani

Le roman s’ouvre avec la mort de la mère de la narratrice. « Elle n’avait qu’une fille. Je n’avais qu’une mère. », écrit celle-ci, en prologue aux cinq journées où elle l’a veillée, alors que les contours d’un monde se défont au fil d’une agonie presque silencieuse. Quelles images et quelles pensées se bousculent, alors que la fille sait la fin de sa mère imminente ?

      Des regards s’imposent, surgis de temps différents. Ils s’entrecroisent, depuis Anne, cette lointaine ancêtre arrivée de France au 17ème siècle, jusqu’à Vivianne, la narratrice, en passant par Réjeanne, sa grand-mère et Marianne, sa mère. Ce sont autant d’existences de femmes qui entrent en résonance, dès l’instant où leurs noms apparaissent sur la page. L’homophonie de leurs prénoms les rapproche comme par une communauté de chemins. Elles sont femmes et elles appartiennent à une même lignée, celle dont la narratrice perpétue l’existence avec les mots, à travers le récit polyphonique qui accompagne la mort de Marianne.

       Chacune de ces femmes traverse l’époque qui est la sienne avec ses aspirations et les obstacles qui viennent les contrecarrer. Anne, l’orpheline abandonnée par ses parents d’adoption à l’Hôpital général de Paris, décide en 1661 de partir pour la Nouvelle France, la seule issue pour échapper à un destin de religieuse ou de domestique. Réjeanne est la dernière de huit enfants dans une ferme où, en 1897, la fillette se régale des histoires racontées par l’étrange quêteux qui leur rend parfois visite. L’enfant a un goût particulier pour Barbe bleue. Autour d’elle, les rôles sont déjà distribués. Les femmes cuisinent et les garçons mettent les pieds sous la table. Pour Réjeanne, les mêmes tâches se répètent au fil des jours. Marianne, la quatrième d’une famille de cinq enfants, observe en 1922 son père qui travaille le bois. En un temps où les femmes ne sont pas autorisées à siéger au Sénat, elle rêve d’être artiste-peintre. Elle deviendra plus tard institutrice, à une époque où les femmes mariées n’ont pas encore le droit d’enseigner. En 1951, Vivianne vit à Québec, où la fillette a déjà suivi les enseignements de sa mère. La route est bien plus facile pour elle, puisque très vite, elle obtient un poste à l’université, participe à la vie culturelle et lit passionnément, tout en étant déjà mère deux enfants.

      On suit avec émotion le parcours de ces femmes. Anne s’est mariée et vit non loin de Québec sur un territoire appartenant aux Hurons, où elle cultive son jardin et conserve les légumes pour l’hiver. En 1680, elle est complètement absorbée par les tâches ménagères. Mettre au monde son huitième enfant, c’est aussi la perspective des quelques rares jours de répit que lui offre chaque naissance. En 1922, Réjeanne, la grand-mère de la narratrice vit au rythme des messes et des vêpres dans un pays où le clergé est toujours omniprésent. En 1967, le monde s’ouvre pour Marianne avec l’Expo et une ambiance de fête qui se répand à travers tout le Québec. Marianne finira par réaliser son rêve de voyage à Moscou, des années plus tard, emportée par le vent de nouveauté et de changement qui a aussi renversé les obstacles pour Vivianne.

       La polyphonie du roman, qui s’articule autour des derniers moments de Marianne, crée une tension particulière dans le passage du temps. Il y a Marianne qui vit les cinq derniers jours de sa vie, ainsi que ces quatre femmes dont les vies s’égrènent de 1656 jusqu’à aujourd’hui. Lise Gauvin rend ainsi très présente la question du devenir, avec tout ce qui les sépare ou les rapproche, par-delà des années. À travers ces trajectoires individuelles, c’est aussi la vague du changement qu’on voit se propager à l’intérieur de toute une société.  Anne, venue seule de France au 17e siècle au péril d’une longue traversée en mer, pourrait sembler éloignée des autres. Mais la singularité de son chemin devient le symbole de la formidable énergie qui les porte les unes et les autres, parfois dans l’acceptation, mais aussi vers ce plus loin qui est leur résilience et celle de plusieurs générations avec elles. Réjeanne aimait en 1897 la ritournelle de son conte favori : Anne ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? Comme un rappel des prénoms des femmes d’un roman très attachant et de ce qui les porte en secret, l’espoir renouvelé d’un autre horizon où poser leurs pas résonne ici.

Cécile Oumhani

Lise Gauvin, Et toi, comment vas-tu ?, roman, Leméac éditeur, Montréal, 2021.

Une édition de ce livre paraît en avril 2022 aux Éditions des Femmes à Paris.

Turquie : situation alarmante | PEN Club français, Comité de défense des auteurs en danger. Cécile Oumhani

Communiqué écrit par Cécile Oumhani au nom du Comité de défense des auteurs en danger du PEN Club français, sur la base d’un document du PEN International Women Writers Committee :

Nous ne pouvons rester indifférentes à la situation de ces femmes écrivaines et journalistes dont certaines sont emprisonnées depuis pas loin de 30 ans.

Ceci me permet aussi de rappeler, comme vous le verrez, que le procès d’Asli Erdogan reprend ce mois-ci, après que l’audience du 12 décembre à Istanbul a été reportée à cause de la situation sanitaire. Elle encourt une peine de 7 ans et demi de prison pour les chroniques que vous pouvez lire dans « Le silence même n’est plus à toi », livre paru chez Actes Sud, qui les a toutes traduites et publiées. 

Que ces quelques mots puissent aider à les sortir toutes de l’invisibilité et de l’oubli !

Cécile Oumhani

Émmelie Prophète Milcé, nouvelle ministre de la Culture et de la Communication – Haïti

La romancière Émmelie Prophète Milcé a été investie comme ministre de la Culture et de la Communication (MCC), le lundi 17 janvier 2022, lors d’une cérémonie dans les locaux du ministère à Pacot, dans les hauteurs de Port-au-Prince. L’auteure de « Les villages de Dieu » (Mémoire d’encrier 2021) succède à ce poste au Premier ministre Ariel Henry.

Dans son discours de circonstance, la nouvelle ministre de la Culture et de la Communication, Émmelie Prophète Milcé, a remercié le Premier ministre Ariel Henry pour la confiance placée en elle pour diriger le ministère. La nouvelle titulaire du MCC a promis d’œuvrer à la promotion de la culture haïtienne tout en mettant en œuvre son expérience et son savoir-faire. « Mon parcours est long et chargé de tout ce que j’ai vu et appris de notre pays, convaincue par mes années d’expérience que la culture peut nous aider à le changer en rendant meilleurs les femmes et les hommes qui y vivent », a déclaré la romancière.

« Il ne s’agit pas d’être naïf mais d’être optimiste et lucide, comprendre et admettre que personne ne peut régler nos problèmes à notre place, que le moindre geste pour contribuer à l’édification nécessaire de l’être haïtien est important. Il y a tant et tant à faire pour structurer la culture et définir ce que doit être la communication utile dans ce contexte de besoin et d’exacerbation des contradictions », a-t-elle ajouté. La nouvelle ministre a assuré que sous sa gouvernance la politique publique du ministère va s’investir dans trois champs d’action :  l’évaluation, l’expérimentation de nouvelles formes d’expression et la décentralisation des énergies créatrices.

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